J’avais repris la course depuis six mois lorsque je l’ai rencontrée à une répétition de pupitre. La rencontre des altos était organisée chez l’une des choristes dont je me sens très proche. J’ai toujours aimé le cadre plus intime de ces répétitions entre voix graves parce que nous sommes entre nous, celles qui descendent à la cave, et cette fois elle était ici avec nous, c’était le mercredi 26 octobre.

Je n’avais pas encore remarqué sa présence parmi les altos dans la chorale, je prête rarement attention aux personnes au milieu des gens, en fait jusqu’à ce que par je-ne-sais quel truchement l’une d’elle se distingue et d’un coup je ne vois plus qu’elle, les gens disparaissent autour lorsqu’elle apparait. Sans doute l’avais-je considérée d’abord comme une étudiante trop jeune, avant d’apprendre lors de cette soirée qu’elle était en séjour à Paris dans le cadre de ses activités de post-doctorante.

Ses boucles d’un brun adorable balayaient son si sage visage d’ange tombé d’un ciel canadien, et je cueillais à présent chacune de ses réponses avec une attention très particulière, comme s’il s’agissait de percer le mystère de cette soudaine apparition. Je devinais la surprise dans son sourire et je le fixais avec une insistance qui ne pouvait pas passer inaperçue, je démultipliais les efforts pour garder son attention sur moi, captivée que j’étais moi-même par sa présence et son aisance dans le contact.

Elle ne semblait nullement embarrassée par mes questions et y répondait sans en poser de son côté, sa curiosité s’est éveillée lorsque la conversation a dévié sur nos quartiers d’habitation respectifs. Quelle ne fut mon étonnement en découvrant non seulement son adresse rue Custine, à cinq cent mètres de chez moi, surtout en rapprochant celle-ci du lieu d’habitation de J., autre alto, américaine qui plus est, assise juste en face de nous. Elles résidaient dans le même immeuble. Je me sentais l’âme d’une dompteuse de hasard pour l’avoir provoqué, j’avais créé du lien et une excuse pour rentrer ensemble le soir même.

Pendant le trajet, je la dévorais des yeux. Elle avait gardé son manteau entre-ouvert et son attitude délassée m’invitait à tous les fantasmes, j’avais envie de la revoir avant la prochaine répétition et me creusais la tête en alimentant la conversation pour trouver comment m’y prendre. Il se trouvait qu’elle avait couru, a long time ago, je lui traçais alors le parcours de mes courses dans le quartier et lui proposais l’air de rien d’essayer une sortie ensemble. L’invitation était lancée à cette inconnue qui ne l’était déjà plus tout à fait, S.

 

Elle a non seulement répondu à mon invitation en l’acceptant, mais surtout elle m’a relancée pour convenir d’une date et d’un créneau pour faire la tournée de mes trois stades. Nous nous étions accordées sur une distance de cinq kilomètres, je pouvais facilement lui faire découvrir mon parcours en profitant de deux ou trois tours de piste pour qu’elle se fasse une idée de l’ambiance propre à chacun de mes lieux de prédilection.

J’avais l’habitude de débuter mon parcours par le stade le plus proche, situé à un kilomètre porte à porte de chez moi, étant également le plus fréquenté des trois, j’y restais plus ou moins longtemps en fonction de l’encombrement des couloirs par les autres coureurs, ces gens que je ne croisais pas tous les matins au même endroit et à la même heure en train de récidiver comme la veille à la même allure la même sortie, invariablement.

Le stade de la rue Championnet, le plus petit des trois, me plaisait pour son intimité dans la brume matinale et le silence des foulées régulières, cependant il prenait des allures d’aires de pique-nique pour familles nombreuses le week-end venu, les ballons venaient rouler dans les jambes et les cris des enfants excités fusaient de toute part. Les jours où je me sentais trop étrangère à cet univers, je partais pour m’exiler plus loin, porte Saint Ouen.

Autre stade, autre ambiance. Situé juste en face de l’hôpital Bichat, je l’ai découvert un an après avoir commencé à courir, en cherchant plus grand, plus spacieux. Il faut traverser le boulevard des Maréchaux pour y accéder, contourner les travaux en cours et affronter le chaos que représente la circulation pour les piétons aux portes de Paris. L’accès difficile à ce stade était la condition d’un confort bien plus grand, à savoir la tranquillité de courir seule.

Peut-être la situation excentrique de ce stade favorisait-elle le courage et la volonté, toujours est-il que la mienne s’est déchaînée un mardi soir alors que je m’entraînais avec des marathoniens et qu’au lieu d’écouter ma raison, j’ai dépassé le seuil de mes capacités physiques, la limite de mes forces, l’horizon fini de ma marge de progression aussi. C’est dans ce stade que je me suis blessée, c’est ici forcément que j’ai le plus à cœur de retourner courir.

Le troisième stade se trouve également de l’autre côté des Maréchaux et je l’ai découvert en dernier, alors même que je connais le centre sportif pour être allée souvent à la piscine, porte de Clignancourt. J’y accède par l’autre côté, en arrivant au pas de course depuis la porte de Saint Ouen, j’ai l’impression de boucler la boucle de mon parcours, un peu comme si j’inventais un complexe sportif urbain géant qui engloberait les trois stades en un seul et même terrain de jeu. Ce dernier stade est devenu mon stade préféré en devenant le sien, favorisant la discussion et les premiers rapprochements entre elle et moi.

 

Il faisait beau et chaud le dernier dimanche d’octobre lorsque je suis sortie la retrouver à notre point de rendez-vous, devant le café La Timbale, fermé ce jour-là. En m’approchant du lieu, j’ai remarqué que personne ne m’attendait devant le rideau de fer, j’avais quelques minutes de retard, sans doute avait-elle voulu éviter de m’attendre dehors en tenue de sport. C’est en arrivant sur place et en consultant mon téléphone que je l’ai entendue m’interpeller dans mon dos, elle était allée profiter du soleil de l’autre côté de la rue pour ne pas prendre froid en m’attendant.

Le temps de lui claquer la bise comme si de rien n’était, je n’avais pas encore intégré chacun des traits de son joli visage si bien que j’ai marqué un temps d’arrêt en la revoyant, comme médusée par sa beauté, et nous nous sommes mises à courir sur le champs. J’ai trouvé sa foulée agréable, légère. Je la regarde courir tout en lui causant tranquillement. Elle vient d’emménager dans le quartier mais a déjà connu le dix-huitième arrondissement, vers Poissonnière, elle s’est rapprochée et c’est tant mieux. Nous approchons du premier stade, celui de la rue Championnet.

Parmi la foule, car le stade est plein à craquer, je repère une voisine et amie en train de marcher dans le couloir extérieur, nous la rattrapons et je lui présente ma nouvelle compagne de course, puis nous poursuivons notre tour avant de sortir de la piste saturée, il y a trop de monde autour d’elle. Le prochain stade nous offre un cadre plus intime mais moins confortable à cause de ses abords difficiles et de sa proximité directe avec le périphérique qui gronde. Le mur d’immeubles semble nous surveiller d’un seul et même radar, nous ne faisons qu’un seul tour de piste avant d’accélérer.

Nous longeons le boulevard des Maréchaux en direction de la porte de Clignancourt dont le brouhaha et les panneaux s’annoncent au loin, puis j’oblique sur la gauche vers la rue Binet et le trajet s’éclaircit, la piste est ensablée, nous avons quitté le bitume, l’une et l’autre commençons à nous familiariser avec le silence entre nous. La discussion destinée à faire plus ample connaissance a fait place à des bribes de conversations écourtées par les changements réguliers de rythme et de direction, pour enfin laisser le murmure de nos respirations s’allonger et se mélanger dans distinction. Je la regarde toujours, des perles de sueurs se forment sur son front et coulent le long de ses tempes. Et c’est irrésistible.

Je la trouve plus séduisante que jamais lorsque se profile le dernier stade. Il faut passer par les vestiaires avant d’accéder à la piste, qui apparaît d’un coup comme une véritable révélation, baigné de lumières comme une scène de théâtre, on ne s’attend pas à trouver un stade dans ce coin glauque et paumé de la porte de Clignancourt. Je vois à l’expression de son visage  qu’elle partage mon enthousiasme. Dans ce lieu réputé glauque elle m’a mise aux anges.

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