Direction Etoile #2

Quand saveurs et valeurs se marient, alors ce sont les plus belles histoires que l’on écrit. Ces histoires précédentes que je fais défiler dans l’autre direction lorsque je veux prendre mon élan pour cette fois-ci aller décrocher la lune, d’un seul coup et sans retour. Le réveil matinal avec ma marathonienne préférée pour l’accompagner à l’aéroport en passant par la porte de La Chapelle et de l’autre côté de la ligne 2, la ligne des amoureux, ces petits bouis-bouis indiens parmi lequel ce havre de saveurs qui m’a emportée loin. Pareil pour les échoppes de Belleville auxquelles je n’aurais jamais prêté attention sans le conseil avisé ce mon amatrice préférée des bonnes choses, toujours la même et à l’affût des meilleurs plans sur Paris, elle m’initie et me donne envie de partager le Clean. A Belleville aussi, la piscine Nakache où se déroule l’entraînement du samedi et deux stations plus loin ma nageuse préférée qui m’accompagne pour ma première séance en eau libre, l’excitation qui me noue le thorax lorsque je m’enfonce dans le lac en riant. Plus loin, ma trésorière préférée qui m’encourage à présider l’association qui enchante mon cœur et fait battre ce chœur de femmes au sein duquel je me sens vibrer, toujours. Père Lachaise, ce trajet que je fais par une sublime nuit d’été après avoir parlé pendant des heures, sans voir le temps s’écouler ni la lumière décliner, l’impression d’être saisie. Ces souvenirs qui me réchauffent lorsque je marche sous la pluie dans mes jolis villages. Marcher et finir un beau jour par provoquer l’histoire parfaite, l’histoire faite pour moi, je continue à marcher au moment où une tempête de neige recouvre le quartier de blanc. J’entre en terrain vierge et j’ai des étoiles de neige plein les yeux lorsque j’arrive plus tôt que prévu dans le village des Abbesses que j’avais quelque peu délaissé jusqu’alors, j’ai eu le temps de courir et m’étirer, douter de tout et faire les courses, j’arrive détendue. Ou plutôt j’en suis encore à arriver lorsqu’elle m’appelle, donc elle existe, elle sera là, elle était déjà cet espoir, présence en creux, de finir ma semaine d’anniversaire par un feu d’artifice et je ne me suis pas trompée lorsque j’avance vers elle rue Lepic, magique. Est-ce la tempête qui me rend hilare ou bien cette impression qui me fige au moment où je reconnais une magicienne, je retire ma capuche et mon masque comme pour me mettre à nu et mieux la dévisager, ce n’est plus à l’extérieur que sévit la tempête et d’ailleurs je ne sais même plus s’il neige encore et s’il faut monter ou descendre la rue au moment où nous posons sur la table libre d’une terrasse chauffée face à un buffet. J’aurais voulu inventer la même scène digne de ces téléfilms de Noël qui passent l’après-midi et que personne ne regarde mais dont tout le monde connaît l’existence au cas où, je n’aurais pas pu faire mieux et je serais à nouveau passée devant ce bistrot mythique sans qu’il ne m’inspire rien d’autre que l’admiration pour sa devanture, La Mascotte. 1889 sa date d’inauguration, un accueil drôle et chaleureux qui met en appétit pour tout.

L #20

La visite du Gutshaus Stolpe est reportée au lendemain matin, nous traversons de long en large les deux bâtiments, la remise et la Maison principale, puis déambulons sur le vaste terrain appelé « L’Amazonie du Nord » et situé au bord de la Peene, l’air est pur et vivifiant. Lorsque nous chargeons la voiture, c’est avec deux heures de retard que nous partons pour le Weissenhaus où nous sommes attendus pour déjeuner.

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Je n’ai pas pu l’appeler comme promis. Je ne peux toujours pas l’appeler durant la visite du Resort & Spa qui s’étend jusqu’à la mer du Nord au bord de laquelle nous déjeunons au restaurant de plage, avec feu de cheminée. Elle m’attend et je sens son attente qui pèse davantage à chaque minute de mon absence ici. Lorsque nous repartons en direction du Danemark pour la visite de la dernière Maison, celle que nous attendons tous tant elle revêt à nos yeux un caractère unique et mystérieux, nous avons ajouté une heure de retard en supplément. Et ce n’est pas tout. En arrivant au port pour prendre le ferry, on nous annonce qu’il n’y en a plus à cette heure là, nous devons prendre un itinéraire bis et emprunter un pont qui nous rallonge cette fois le trajet de deux bonne heures. La tension est à son comble et j’échange sur ma nervosité avec elle, sans vouloir me trouver un prétexte pour ne pas l’avoir rappelé comme promis, mais pour qu’elle soit au courant de la situation et ne prenne pas mon absence comme un manque d’intérêt pour elle, sait-on jamais. Nous arrivons au Falsled Kro alors que le service du restaurant tire à sa fin, il est 21h30.

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Lorsque je me retrouve enfin dans ma chambre après le dîner et que je reçois un ultimatum pour l’appeler avant de risquer d’oublier totalement jusqu’à son prénom et la tonalité de sa voix, j’ai à peine le temps de recharger a minima mon portable et faire couler un bain. Personne ne décroche à l’autre bout, il est 23h passé. Comme si l’heure qu’il est comptait… De désespoir, je me laisse couler dans l’eau tiède et décevante du bain.

Trois éternités #21

Je lui ai offert mon t-shirt des 20km, je ne l’avais pas récupéré au moment de retirer mon dossard alors je suis retournée au village de la course une fois franchie la ligne d’arrivée, pour le coup on me l’a remis tout sourire tel un trophée puisque l’épreuve était bien passée, jamais encore je n’avais fait ainsi cadeau à quelqu’un de la preuve de mes exploits sportifs. Et je le lui ai offert à l’occasion du deuxième rendez-vous que nous nous sommes données toujours au même endroit, devant l’église Saint-Eustache, où je mettrai les pieds un jour. Enfin, je le lui ai offert sans doute un peu dans l’espoir qu’elle m’accorde un troisième rendez-vous, toujours avec la même régularité, le soir en fin de semaine pour dîner ensemble. J’ai fait sa connaissance la veille du 20km, j’étais assise à la même terrasse située derrière l’église que le jour de ma rencontre avec les Front Runners ce dernier jour du mois de juin, j’étais heureuse et pleine d’espoir, exactement comme le soir de mon premier rendez-vous. Elle est arrivée avec cinq petites minutes de retard pendant lesquelles nous avons échangé, elle avait l’air tout aussi excitée que moi et tout sourire lorsqu’elle est apparue face à moi, étonnée de me sentir aussi détendue la veille d’une course alors même qu’elle était à l’origine de cette détente, lorsque j’ai pris le départ le lendemain je ne m’étais pas départie du sourire. Pas plus que le dimanche suivant où je l’ai retrouvée en plein soleil devant Saint-Eustache, nous avons marché un peu, avant de nous poser dans un bistro italien où j’ai soigné mon rhume par un grog et par sa gaité, du t-shirt que je lui ai offert elle m’a envoyé la photo le soir, il lui allait comme un gant et le samedi suivant elle l’a mis pour courir dans son parc. Comme par un fait exprès, la dernière sortie longue dans le cadre de la préparation du marathon d’Athènes était prévue au même parc de Sceaux depuis la coulée verte à Paris, 25km. Nous nous retrouvons la veille au japonais des Halles, elle arrive plus jolie que jamais. Ce dimanche en octobre où j’ai couru le 20km, j’étais vêtue d’un short et d’un débardeur, la même tenue estampillée aux coureurs du club que pour le marathon des Gay Games en août, deux semaines plus tard dans le parc de Sceaux, je suis couverte de la tête aux pieds, 5 degrés. Le rendez-vous est donné en plein courant d’air à Chatillon Montrouge, coupe-vent bonnets et gants se font la bise tandis que la brise nous menace sans entraver en rien notre détermination. Il existe donc une coulée verte en dehors de Paris qui nous mène à travers des sentiers pavillonnaires en direction du parc de Sceaux, dont je m’étais fait une image moins royale, beaucoup plus verte et fleurie, sans doute je m’imagine surtout le découvrir à une autre saison. De fait, le parc est construit autour d’un château, de son allée royale et de ses bassins d’eau, dont l’un est décoré d’un jet, elle m’avait dit qu’on pouvait parfois apercevoir un arc-en-ciel, je n’en vois pas la couleur, elle non plus n’apparaît nulle part, je cède au bout de deux heures. Un message m’accueille au chaud chez moi, on cherchera un meilleur endroit pour se trouver.

La poésie des petits pas #46

Une seule vue, j’aurais voulu lui décrocher une seule vue sur la lune, en une seule vie. Une seule fois, j’ai profité d’une mise en orbite aussi inattendue qu’insolite, au bord de l’océan, aux confins des eaux tropicales, il faisait soudain chaud et le soleil était à son zénith. Je l’imaginais souvent dans la peau d’une panthère, moins pour le côté prédateur de l’animal à l’affût de sa prochaine proie, que pour l’élégance dans la démarche et la vie sauvage loin du troupeau regroupé autour du point d’eau pour se défendre en cas d’attaque. Pour avoir pratiqué plusieurs arts martiaux et s’être perfectionné dans l’un d’eux en respectant depuis plusieurs années un entraînement hebdomadaire assidu, elle savait se défendre toute seule, depuis toute petite elle avait appris à se battre comme ses frères et ne laissait personne l’insulter, l’intimider ni même lui adresser la parole sans lui flanquer une rouste soignée. Sauvage, elle l’était donc depuis toujours et l’était restée de nature, toutefois sa méfiance envers l’humain et ses travers s’était apaisée au fil des rencontres, une fois sa liberté gagnée loin du carcan familial, qu’elle avait fui le lendemain de sa majorité pour ne plus y retourner. Elle s’était retrouvée sans le sou ni même une formation mais avait une idée très précise de l’autonomie et de sa nécessité dans un monde où l’autre aliène, elle était bien déterminée à conquérir sa place sans demander rien à personne et en s’enrichissant de tous au travers des expériences qu’elle multipliait comme on brûle les étapes pour sortir la tête de l’eau plus vite. De son grand-père, qu’elle n’avait jamais connu et dont elle avait entendu les histoires sur lesquelles on construit la mythologie familiale, elle avait hérité une fascination pour l’Asie dont il semblait être originaire. Elle-même avait les traits fins et réguliers, la peau diaphane au point qu’on aurait pu la confondre avec une poupée en porcelaine si elle restait immobile et le regard vague, ses yeux bleus et clairs révélaient ce regard perçant qui rend chaque silence plus expressif que le moindre commentaire, elle avait l’économie de la parole, son visage réagissait, reflet d’une vie intérieure riche et à l’abri des influences extérieures, elle avait le port d’une reine, un cou très long et les attaches fines, une taille fluette et le corps sec, musclé. On ne pouvait la confondre dans aucune destination asiatique avec la population locale, à laquelle elle aimait se mélanger, dormir dans des temples à même le sol et commander au hasard le plat de la table voisine pour se fondre dans le paysage. Par cela, elle se distinguait de tous les autres touristes en explorant les sentiers non encore défraichis, dignes de son intérêt. C’est ainsi qu’avec son premier salaire, elle s’était offert son premier voyage en Chine sans rien réserver de plus que ses billets d’avion, et elle avait passé des semaines à marcher, observer, rencontrer, photographier, découvrir, s’émerveiller et s’étonner de l’étrangeté de la vie ailleurs, étrangeté dans laquelle peut-être elle-même reconnaissait son être au monde  depuis toujours, depuis qu’elle avait évolué petite fille, avant de devenir grande magicienne. Elle avait démarré dans la vie active en développant les photos des autres, ce qui lui avait permis de s’acheter son premier appareil photographique et se payer une formation pour apprendre tous les rouages de ce métier d’explorateur, depuis la prise de vue jusqu’à l’encadrement en passant par la chambre noire et le tout premier contact lors de ses portraits. La grande magicienne avait acquis un talent rare et précieux au moment de prendre un cliché pour mettre en confiance les personnes concernées et capter la lumière au bon moment, c’est quelque chose qui ne s’apprend dans aucune école ni auprès de personne, saisir l’instant de grâce et elle le maniait avec une facilité déconcertante, un peu comme ces patineurs que l’on prend d’autant plus plaisir à admirer glisser sur la glace que l’on ne peut les imaginer chuter. Ses portraits étaient criants de justesse, parfois d’injustice, impertinents de vérités, vivants et captivants comme la série de photographies qui avait fasciné son enfance dans la maison de ce mystérieux grand-père, les portraits de ses dix enfants, certains avaient le tain basané et d’autres sortaient du lot sans qu’il n’y ait d’explication au sein même de la fratrie dont était issue sa mère, une femme aux ambitions artistiques vite frustrées par les contraintes sociales.  Elle avait épousé un homme aux revenus suffisamment corrects pour fonder une famille, l’avait suivi en Algérie puis à Londres, avant de s’installer avec leurs trois enfants dans la banlieue bourgeoise de Paris, la petite dernière n’avait pas reçu ni traitement de faveur ni affection particulière, c’est tout juste si derrière l’enfant trublion on avait deviné le génie pur. Il avait fallu des décennies pour que la mère de la grande magicienne prenne conscience de la personne extraordinaire qu’était devenu sa fille, et que cette dernière s’autorise la possibilité de construire une relation saine et nouvelle avec une femme qui avait rêvé sa vie sans la vivre. C’était là une autre qualité de la grande magicienne, sa capacité à pardonner à ceux qui l’avaient déçue, sans aller jusqu’à la clémence pour les traîtres qui avaient brisé sa confiance, à commencer par son père pour lequel elle n’avait plus ni respect ni contact, un type violent. Derrière son apparent détachement se cachait une âme profondément curieuse et encline à aller vers l’autre pour lui ouvrir sinon son cœur, du moins ses bras et la porte de chez elle, rarement son intuition la trompait sur les gens, leurs intentions, elle laissait au doute sa place. En revanche, l’autre avait tout loisir d’occuper la scène, la grande magicienne opérait depuis les coulisses et ne se montrait guère, elle inspirait les initiatives et suscitait toute sorte d’idée, sans réclamer son nom en haut de l’affiche, il suffisait de l’avoir rencontré une seule fois pour savoir d’où provenait l’heureux tournant que prennent les choses parfois, tout le monde savait. Personne n’était dupe de la puissance jouissive de sa présence, on faisait comme si de rien n’était, vivre dans son entourage rendait heureux, c’était tout. Quant à la rendre heureuse elle, tenter de le faire jour après jour, voilà qui pouvait vous donner des ailes pour la vie entière.

La poésie des petits pas #39

Il n’y a pas de hasard, ou plutôt il y a ce hasard qui donne à la vie des airs d’évidence, à travers certains phénomènes faits de tout petits riens, on n’y est pour pas grand chose, pourtant cela advient aussi naturellement que si on l’avait voulu, sauf que c’est là avant même d’avoir pu l’envisager, c’est donc qu’il y a ce quelque chose d’un peu sacré qui nous dépasse. A partir du jour où j’ai su après un examen complet que je souffrais d’une fracture de fatigue, je me suis abstenue de toute tentative de course, j’avais plusieurs fois essayé quelques sorties. Je ne pouvais plus ne pas savoir et j’ai passé sagement tout l’hiver à lire, écrire et chanter. Puis les prémices du printemps ont éveillé chez moi l’impatience terrée jusque-là par le froid, la lumière matinal m’a chatouillée, suscitant l’envie d’oser une nouvelle sortie au stade. Pendant plusieurs semaines, je me suis contenue encore et à l’approche de Pâques, le désir de ressusciter moi aussi a été plus fort, j’ai pris la décision de me remettre à courir dix jours avant le marathon de Paris. Loin de moi l’idée d’avoir pensé courir la distance mythique de 42,195km après une période de convalescence aussi longue, sans entraînement aucun. De fait, j’étais inscrite à l’épreuve depuis l’année précédente et je n’avais pas revendue mon dossard. A nouveau, il me faut redoubler de précision sans quoi plus rien n’a réellement de sens et il n’advient plus d’événement aucun, la précision étant cet art de rogner au point qu’à la fin il ne reste plus que l’origine et l’essentiel, débarrassé du superficiel et des choses arbitraires aussi. Je me suis remise à la course un samedi matin tôt, j’ai parcouru au petit trot cinq kilomètres, sans éveiller de douleur particulière ou de tension quelconque, mon rythme cardiaque jubilait. Je n’avais plus couru depuis tant de temps, depuis le dix-sept mars, soit dix jours après mon premier semi-marathon, plus d’une année entière passée à attendre et ne plus faire que cela, attendre. J’en venais à croire que la blessure, au-delà de m’indiquer les excès à éviter, m’invitait à me montrer patiente pour un autre événement encore, et dont l’enjeu serait plus important que les retrouvailles avec mon petit stade. Attendre est un art, il faut le reconnaître. Mon corps retrouvait ses repères. Je reprenais mon rythme progressivement et j’allais de l’avant, mon élan enthousiaste ressemblait à celui d’une amante transie qui tombe dans les bras de l’être tant attendu sur un quai de gare, après des mois et des années de séparation. Parfois, je sentais ms yeux mouillés d’émotion en courant. La course avait pris un sens nouveau, une forme vitale, m’enveloppant de ma propre fragilité, je courais avec conscience. Je me suis remise à sortir avec la vigilance de celle qui ne voudrait pas manquer l’événement de sa vie, comme pour provoquer la rencontre sans avoir rien fait d’autre que me rendre disponible, alerte, après avoir assez souffert et forcé l’incompatibilité quand ça ne voulait pas, je me suis perdue dans l’autre, éperdument, au point de m’oublier moi-même dans la relation et n’avoir plus rien à donner, je n’avais plus l’énergie d’aller vers une nouvelle rencontre.

Le lendemain de ma première sortie, je suis retournée au stade courir sept bons kilomètres, puis huit kilomètres en me disant que la distance d’un marathon équivalait à plus ou moins cinq fois cette dernière, puis j’ai fini la semaine en courant dix kilomètres en un tout petit peu moins d’une heure, mais néanmoins en-deçà du seuil psychologique, j’étais plutôt satisfaite. Je n’avais pas oublié mon inscription au marathon de Paris, même si je n’y avais plus cru. L’entraînement de la semaine, certes à dix jours seulement du grand événement d’endurance, m’avait donné à nouveau confiance dans la possibilité de tenter l’improbable, à savoir revenir à la course à l’occasion de mon premier marathon, c’est très exactement ce qu’il s’est passé.  Comme tout participant, je suis allée retirer mon dossard et à l’instar de n’importe quel coureur, je me suis alignée derrière la borne de départ en attendant que mon peloton s’élance. Il faisait un temps magnifique, le soleil brillait de jubilation en ces premières heures de la matinée, sans qu’aucun nuage ne vienne entraver le bleu du ciel, impeccable et curieux. L’air était doux et la fraîcheur presque enveloppante et suave, le temps idéal pour courir un matin. Je n’avais parlé à personne de ma participation au marathon de Paris, ne serait-ce que parce que je n’étais pas certaine moi-même de finir la course, déjà j’étais dans les starting-blocks. Lorsque le départ a été donné, un silence immense s’est imposé au long du premier kilomètre, je n’entendais plus que mon souffle, excité et trop rapide, la foulée des autres coureurs sur l’asphalte et mon cœur qui battait fort comme s’il m’encourageait, je ne réalisais pas vraiment, de fait je venais de m’élancer sur une distance de 42,195km pour la première fois. Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres d’endurance jusqu’à l’arrivée. Pendant toute la première moitié du parcours, je me suis sentie parfaitement à ma place et à mon propre rythme parmi les autres coureurs et la foule venue nombreuse, j’entendais mon nom crié par des personnes que je ne connaissais pas, aussi n’avais-je pas le droit d’arrêter sous peine de sentir la déception dans le regard d’inconnus, miroir de mon propre désarroi. Une fois passé le cap du semi-marathon, chaque kilomètre était franchi comme un nouveau record personnel, je n’avais jamais couru aussi longtemps, ni autant, ni ainsi soutenue. Pourtant, le seuil psychologique de mes propres limites étant passé, il m’a bien semblé basculer de l’effort vers une envie de réconfort pour avoir pris le départ de cette course et participer pour de vrai à l’événement pour moi le plus exceptionnel et fou de l’année en cours. J’ai donc décéléré sans en faire un enjeu d’abandon, je restais dans la course et, pire que tout, je n’avais pas envie d’arriver déjà et que tout s’arrête, comme si la vie finissait aussi là-bas. J’ai couru tant que j’ai pu jusqu’au 30e kilomètre, puis j’ai alterné marche et petit trot, plus je m’arrêtais et plus les muscles endoloris se manifestaient, mais j’ai continué à avancer encore. Jamais kilomètre précédent les 195 derniers mètres ne m’a paru aussi insupportablement long.

Comme si cela n’était pas assez de franchir la ligne d’arrivée de mon premier marathon, j’avais prévu de traverser le Rhin pour me remettre de l’épreuve et me rendre sur les lieux de mon enfance, visiter la tombe de ma grand-mère et profiter d’un séjour dans l’auberge où nous avions nos habitudes de petites françaises, régalées par la cuisine généreuse des Reinholdt. A l’occasion de la réservation de ma chambre, je leur ai envoyé un roman par mail. Je ne savais pas encore à l’époque de mon premier marathon qu’il m’importerait tellement de présenter à la Lorelei la grande magicienne au pouvoir plus puissant que celui de toute sirène. Contrairement au premier, j’ai couru mon deuxième marathon sans profiter un seul instant du moment, dès le départ l’élan et le souffle m’ont manqué, je n’avais pas ma place et l’envie n’y était plus de participer, courir et profiter de l’effort collectif pour me stimuler, j’étais arrivée au bout de ma vie sitôt partis les coureurs de mon peloton, épuisée comme si j’avais tout donné et pas moyen d’arrêter l’engrenage sinon en abandonnant l’idée même de rester en vie. C’est dans cet état, triste et défaite, que je suis arrivée le premier soir chez la magicienne dont je ne soupçonnais pas la grandeur, parce que je n’avais fait que la croiser une première fois pour remarquer la couleur de son jean et la deuxième fois pour lui claquer une bise sur sa joue mouillée, tout au plus pouvais-je deviner que j’aurais l’occasion de la rencontrer pour de vrai. Et c’est ce qui est arrivé. Elle m’a refait. En l’espace d’une soirée, j’ai ressuscité, par magie. Si je n’ai couru que deux marathons, j’ai fait davantage de rencontres avec plus ou moins de chance sur la ligne d’arrivée, plus ou moins l’envie d’arriver à la ligne et passer à autre chose. Une fois franchie la ligne d’arrivée de mon premier marathon, cela n’était plus à faire. C’est ce qui a tout changé, je pouvais passer à autre chose, ouvrir encore et toujours plus le champ des possibles et le faire dans une confiance retrouvée puisque j’avais franchi ma propre limite.  Je ne sais pas si le prochain marathon que j’envisage de courir sera aussi le dernier parce que celui où j’aurais pris le maximum de plaisir et que je l’aurais couru sans un quelconque enjeu. Il faut avoir franchi la ligne pour apprécier le parcours, parfois. Je n’avais pas conscience en courant mon premier marathon de parcourir une distance de 42,195km, j’ai couru 42 fois un kilomètre, chaque fois jusqu’au prochain, puis celui d’après encore. Rien ne sert de vouloir maîtriser. Je n’ai jamais su non plus si la prochaine rencontre serait enfin la bonne personne. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai plus voulu savoir, j’ai lâché prise, j’ai laissé faire la vie. Je ne pensais plus rencontrer qui que ce soit, je me laissais simplement porter par le hasard et la vie, et il a fallu que dans ce contexte de vague à l’âme non seulement je rencontre une magicienne, mais aussi que la rencontre en vrai se réalise le jour de mes 42 ans et 195 jours. Ce hasard là de la vie.

Crédit photo : Christine Marquaire

La poésie des petits pas #30

C’est ainsi qu’est entrée dans ma vie la grande magicienne, l’artiste de l’instant, l’aventurière d’espaces insoupçonnés ici et révélés depuis un ailleurs qu’elle met en scène là, par le seul truchement de sa voix, démultipliée en une multitude d’êtres et d’idées originaux, et de ses gestes mimant la féérie d’histoires qui parlent d’elle et des autres, de vous et de moi. Il y a ce mot de Brel qui dit qu’il y en a qui ont le cœur si vaste qu’ils sont toujours en voyage. Elle est partie pour un nouveau voyage sitôt que nous nous fumes rencontrées, seulement rien n’était plus comme avant depuis la Saint Comète, elle était entrée dans mon intimité et moi dans la sienne, toutes les possibilités les plus heureuses de partage me semblaient accessibles. Son voyage était prévu depuis longue date, elle ne partait pas forcément très loin ni pour longtemps non plus, pour moi cependant que ce séjour concernait depuis peu, elle me paraissait partir à l’autre bout de la terre et pour trois éternités, nous venions de nous croiser. Il aurait très bien pu ne rien se passer entre nous et de fait, il ne s’était rien passé de plus que quelques rencontres en l’espace de deux semaines, c’était là en tout cas une vue que mon esprit pouvait s’arranger d’adopter. Un autre point de vue, plus physique et concret, nettement plus perturbant aussi, était celui de mon corps qui manifestait un penchant certain pour tout ce qui la concernait, si possible en son absence et sans même que je n’y prête attention au début. Il y a ce philosophe aussi, selon lequel on ne sait ce que peut le corps. Autant de critères de distinction de la personne qui se distingue de toutes les autres rencontrés jusqu’ici, parce qu’en sa présence je voyage et qu’en son absence tout me ramène à elle, et quand je dis tout je parle bel et bien des manifestations physiques et des alertes que m’envoie mon propre corps. On ne sait pas quoi exactement, mais on sait que le corps peut. Cette puissance, quand même. Une force originelle et quasi régressive parce qu’en sortant de chez elle la toute première fois, j’aurais voulu me mettre à courir à perdre haleine et hurler ma joie et la folie de mon bonheur, vivre et mourir dans le même instant et sans savoir moi-même pourquoi je souris dans la nuit. Je cours et je crie, ou plutôt mon cœur détale et mon esprit s’agite, vite que je rentre cacher cet enthousiasme pour le comprendre et en prendre soin, comme un animal recueilli et dont on ne saurait pas encore trop bien comment le nourrir pour qu’il puisse croitre selon ses besoins. J’imagine parfaitement un type comme Dieu rentrer un soir assez tard d’un rendez-vous dont il n’aurait pas pensé une seule seconde qu’il en advienne ainsi avec la vie, et au moment de rentrer chez lui inspiré comme jamais auparavant et incapable de dormir, et d’un coup c’est là, le jour et la nuit, la terre et le ciel, l’océan des premiers mammifères et sur le relief des premiers sommets l’ombre des grands volatils, et poussé par cet inlassable élan passionnel, l’homme et la femme qui se cachent comme j’ai caché mes émotions dans un jardin secret, tenu loin des convenances qui disent que crier et courir comme un fou furieux, ça se fait pas. Si je ne sais ce que peux mon propre corps, j’ai vite compris après chaque rencontre et tant d’émerveillement vécu, qu’il ne voulait pas me laisser m’endormir, comme pour s’assurer que je prenne l’entière mesure de l’événement qui était en train de se dérouler ici et maintenant, une attirance sans précédent, enveloppante et dont je sentais les bienfaits très longtemps après, bien après que l’effet grisant de la bouteille de Champagne que nous avons bue se soit dissipé, bien plus longtemps encore après que nous nous soyons embrassées, sa présence était toujours aussi vive et énergisante une fois que nous nous sommes quittées, je suis partie un peu aussi.  Elle s’est envolée un samedi, je n’étais toujours pas de retour à la réalité des choses depuis la première invitation deux semaines plus tôt, à moins que ladite réalité n’ait gagné en douceur. Quelque chose en moi avait lâché, je me sentais légère comme une plume, libre comme l’air, j’avais des envies de vie plus vives qu’un volcan en activité, je me sentais présente et entière. Il me fallait attendre son retour certes, j’avais pleinement conscience de ressentir le manque de sa présence, mais par-dessus tout je savais que quelque part sur cette planète à des lustres de mes préoccupations quotidiennes, quelqu’un existait vers qui mes pensées convergeaient. Et d’aussi loin que je me trouvais d’elle, je me sentais capable de partager ses pérégrinations et l’imaginer dans son aventure à la découverte des gens et des coutumes, des autres et de soi, je décuplais des facultés animales inenvisageables pour sentir son humeur et deviner ses rêveries, lui insuffler des fantasmes, je passais des heures et des heures avec elle, à son insu. Et soudain, l’instant d’après, j’avais de ses nouvelles et le temps de sa connexion à ma réalité, je restais alors, vibrante et tendue, dans l’attente d’informations concrètes pour me rassurer, voir et savoir ce qu’elle avait vécu de nouveau pour être au plus proche d’elle, partager et comprendre les joies de son voyage. J’avais des frissons de bonheur rien qu’à lire son nom. Elle m’appelle « chica alambica », elle est ma grande magicienne, mon aventurière sur Terre. Je l’imagine en train d’inscrire son message sur des bambous en le voyant s’afficher sous mes yeux, je l’entends tapoter et pouffer de rire, je peux deviner sa respiration et les inflexions de sa voix, même lorsqu’elle ne parle pas, ou à peine, le temps d’un commentaire évasif, son parfum m’envahit dont je ne me souviens même pas de l’avoir retenu ni d’en identifier les aromes, c’est l’odeur de sa peau et de sa sueur peut-être aussi, il me suffit de fermer les yeux. C’est tout mon corps qui vibre à la réception de son message, elle est à nouveau devant moi au moment de tomber dans ses bras et la serrer si fort que je sentais mon propre cœur battre contre sa poitrine, d’émotion. Il y a cette alchimie qui se produit à son contact et mon corps s’en souvient à distance, qui déclenche les mêmes réactions physiques à son évocation, elle ne fait pas que m’inspirer ou m’attirer, à ce moment où je me sens plus intime qu’intimidée, j’aspire à fusionner furieusement avec elle qui sait me faire rire jouir et rêver d’aussi loin déjà.

En attendant, elle me fait voyager depuis son île qu’elle parcourt et connaît vite par cœur. Tour à tout, je l’imagine rencontrer des gens avec qui elle échange dans tous les langages rendus possibles par la gestuelle et l’envie d’entrer en contact, son talent dans la mimique doit la rendre particulièrement populaire, je fabule sur l’idée qu’elle puisse se retrouver adoptée par une tribu de lémuriens en mal d’un leader qui ne se prendrait pas excessivement au sérieux, parfois je me demande si elle n’est pas un pirate semant le trouble dans les eaux profondes des océans, à la recherche d’un fabuleux trésor ancien enfoui six pieds sous terre. Et d’un coup, elle me raconte comment le gardien de la connexion avec le reste du monde est en train de lui faire de grands sourires édentées, je me dis qu’il attend le moindre signe pour la jeter dans la marmite pour épaissir le bouillon qu’il y prépare. Sans doute se trouve-t-elle tout simplement dans un café qui lui permet de capter et de se poser tranquillement loin des autres, tandis que je lui prête des rôles qui me permettent de la rejoindre dans mes propres rêves. Comme si je pouvais m’assurer qu’elle dorme mieux quand je m’enveloppe en pensant à elle. J’ai compté les jours et les nuits depuis celle, lumineuse et étoilée, passée avec elle enlacées, tous ces couchers et ces réveils passés dans le tourment de son absence et tournés vers l’espoir de la revoir, la voir, oui l’avoir à nouveau pour moi tout un soir, comme au tout premier soir.
Le vent a effacé tout ce que j’avais marché jusqu’ici, pas après pas, les traces se sont perdues et je ne suis pas revenue en arrière, j’ai pu écrire de mon histoire une version sans aversion. Sans la tristesse et la colère, et dénuée de culpabilité aussi, presqu’avec soulagement au fond. Je me suis perdue en marchant et j’ai couru à ma perte, j’ai appris à ralentir, enfin j’ai avancé. Et pendant tout ce temps, il me semble l’avoir entendue marcher non loin de moi et vivre ses aventures tandis que je la cherchais au détour d’un chemin sinueux, à la croisée d’une idée, dans l’horizon dessiné par le coucher d’un soleil réconfortant un soir de grand désœuvrement. Et c’est au moment où je ne m’attendais plus à elle que son apparition m’a tant surprise, comme dans ces tours de magie lorsqu’on écarquille les yeux parce qu’on ne comprend pas comment on a pu ne pas voir l’essentiel, ce qu’il fallait voir depuis le tout début de l’histoire. Les meilleures rencontres sont peut-être celles parmi les dernières que l’on fait parce qu’alors on rencontre la personne telle qu’elle se présente réellement en face de nous et non pas telle que nous voudrions la voir, c’est- dire montrée dans toute la splendeur de nos projections. Toujours est-il qu’en consacrant tout le temps que je ne passais pas avec elle à me documenter sur son île, il me semblait me rapprocher d’elle à petits pas. Je ne rêve pas tant d’apprendre à la connaître par cœur un jour, que du bonheur tous les jours de la voir réinventer son univers, et je jubile à l’idée du nombre infini d’instants magiques égrenés dans une même journée, moi qui suis à l’aube seulement de la première saison des milles autres que je veux vivre avec elle.

La poésie des petits pas #27

La grande magicienne s’est assise à ma table et a commandé une grande bière comme moi, je me suis demandée si une grande magicienne était capable de faire les choses en petit. Au moment de trinquer, j’ai remarqué tout d’abord que ma prime intimidation avait disparu, envolés les instants d’hésitation au moment d’entrer chez elle la dernière fois, je me souviens que j’avais préparé une première question, parmi le lot de toutes celles qu’il me tardait de lui poser depuis la nuit des temps, toutes celles en vérité qui ne visaient qu’à repousser le moment de lui demander ce à quoi elle ne répondra jamais, à savoir pourquoi cette invitation. J’avais préparé une première question que je ne lui ai pas posée, je l’ai oubliée depuis, happée que j’ai été immédiatement par son univers. Il faut dire que j’ai fait pire ce soir là en terme de diligence, j’ai sonné dans tous les escaliers et à toutes les portes du même côté et sur le même étage que le sien, avant de parvenir à son bâtiment, l’avant dernier de la résidence, évidemment. Au moment où je lui envoyais un message pour m’assurer que je n’allais pas sonner pour la troisième fois à la mauvaise porte, elle m’a encouragée à faire la connaissance du dernier bâtiment dans l’idée, pour aller au bout de mon obstination, j’ai adoré son message.

Lorsqu’elle m’a ouvert la porte, la sienne donc, une certaine complicité venait de naître à l’occasion de mon périple dans les escaliers de l’immeuble, elle avait désamorcé ma crainte. D’autres qu’elle n’auraient pas pris prétexte de ma confusion pour créer un lien de confiance, on est une artiste ou on ne l’est pas. De fait, nos verres de bière à la main et sans même avoir pensé à préparer un toast, j’ai senti toute possibilité de malaise disparaître, comme par magie. Il y a des sujets dont je sentais qu’elle n’avait pas envie de parler et elle évitait soigneusement de les évoquer, c’est comme si elle était dans ma tête pour sentir mes émotions et deviner mes inquiétudes, sauf qu’elle n’y était pas. Mais je savais qu’elle savait et sans doute savait-elle que je savais qu’elle savait, et ainsi de suite. Si cette forme de connivence a un nom alors il doit exister un café avec une terrasse qui porte son nom pour s’y poser et se laisser inspirer. Plus encore que son message m’invitant à faire tout le tour de la résidence pour m’assurer que c’est bien à sa porte que j’étais venue frapper, et non pas à n’importe quelle autre au hasard, j’ai adoré sa façon de me regarder franchement dans les yeux, comme pour capter un longueur d’onde parallèle à la discussion, aux nombreuses discussions que nous partagions, une onde comme un méta langage, quelque chose qui s’exprime sans être verbalisé ni explicité encore. Je lui rendais son regard, j’aurais tant voulu le lui rendre au quintuple, que dis-je au centuple, plus que jamais auparavant je me sentais liée à quelqu’un par un même enthousiasme qui n’avait d’autre objet jusqu’ici, que ce même lien précisément, nous étions en train de concevoir quelque chose d’unique et qui n’existait pas avant elle et moi, nous étions responsables de cette invention de nous. Cela existait, nous. J’en étais gonflée d’orgueil. Plusieurs heures après son arrivée, j’avais fini ma deuxième bière, la nuit s’annonçait déjà. Chez elle, la fois précédente, il y avait eu ce moment plutôt insolite où, sorties d’une nouvelle discussion menée à terme, nous nous étions retrouvées plongées dans une quasi obscurité telle que j’en connais chez moi seulement, habituée que je suis à allumer la lumière artificielle au dernier moment, c’est-à dire lorsque je ne déchiffre plus ce que je lis et que je n’y vois plus, n’ayant jamais été gênée par la pénombre, c’est même le contraire, les lampes m’insupportent.

Il faisait bon vivre sur cette terrasse, les artistes sont des gens qui savent mettre leur talent pour rendre un moment agréable et mémorable, jongler avec l’impermanence d’une ambiance. Les instants s’étaient succédés avec une fluidité parfaite et sidérante, je m’étais laissée porter. J’ai fait mine de chercher le serveur pour demander la note si elle se mettait à fouiller son sac ou pour proposer un dernier verre si elle avait plutôt le réflexe de lancer un regard vers le sien, je n’avais pas songé à une alternative lorsque je l’ai entendue réclamer au serveur la carte du soir, je n’aurais osé lui proposer de dîner, ne serait-ce parce que j’imaginais la cuisine fermée. Mais surtout,  j’aurais pris un refus de sa part comme une fin de non recevoir tout simplement. J’ai accepté de rester dîner, à bien y réfléchir je ne suis pas certaine que la question fut posée. Les plats sont arrivés très vite, presque un peu trop à mon goût, une fois ces derniers dégustés il n’y aurait plus d’autre suggestion possible que de clore la soirée et de la quitter à nouveau. Nous avons fait le même choix, tartare de saumon à la mangue. Par bonheur, le tartare est un plat qui peut se manger en autant d’infimes bouchées que sa découpe a nécessité pour le préparer, une chance qu’elle n’ait pas opté pour les six escargots ou l’avocat deux crevettes. Quelque chose dans son regard m’a invitée à laisser de côté ma mitraillette à questions, cet attirail dont je ne me sépare que trop rarement et qui me permet de désamorcer toute tentative d’approche intrusive, un silence entre nous eut pu intervenir, même lui ne m’eut pas dérangée. Je m’en serais servie comme prétexte pour lui sourire et capter la longueur d’onde entre nous. Au moment de la raccompagner au parking des deux roues – il y a au moins autant d’étapes pour procéder au départ d’un deux roues qu’il y a de morceaux dans un tartare, entre le ou les cadenas, les gants et le casque, les clés, le sac à ranger, à moins qu’elle n’ait pris son temps -, je la regardais s’appliquer en devisant sur la prochaine fois, car la fois suivante était déjà prévue avant que je ne lui propose de mon côté ce rendez-vous à l’extérieur pour la voir, savoir. Enfin, elle a sorti du coffre de son scooter un récipient rempli de croquettes pour chat, il s’avère qu’elle avait gardé un félin et qu’il lui restait un stock de ravitaillement dont elle ne savait que faire. Dans la vie, il y a le fond et la forme, le contenant et le contenu, et puis aussi l’intention. J’ai voulu sentir à sa façon de ne pas lâcher le récipient plein à ras-bord qu’elle ne faisait pas que me refourguer sa marchandise. Mon cœur était en train de déborder d’amour.

La poésie des petits pas #23

La première fois. Ou devrais-je dire la fois d’après, celle qui donne au précédent tout son sens, la dimension inaugurale de quelque chose de possible et durable, ici et maintenant ? Si une aventure se résume à un simple épisode fortuit, alors une histoire devrait se distinguer davantage par l’épisode suivant, puisque la différence se fait au moment de la fois d’après qui vient confirmer et légitimer la première fois comme un véritable et potentiel commencement. Reste à savoir quelle fois d’après choisir pour qu’elle soit suffisamment significative de sorte à marquer la fin de l’aventure et son aboutissement, le début d’une histoire, une vraie histoire. Ou comment passer de l’exploration de l’inconnu à la conquête d’un territoire plus familier. Quoique. Il sera donc une prochaine fois. Sauf que celle-ci m’échappe si je regarde de plus près la trame de ma propre histoire, initiée à la faveur d’un sacré coup de baguette magique. J’étais loin d’envisager une première fois le soir où, en ignorant la présence d’une inconnue à chemise verte dans mon dos, je m’offre même le privilège inédit de vivre une fois pour rien.   La première fois pourrait correspondre à l’épisode du jean marron, sauf que je ne me sens pas concernée, pas sensément en tout cas. C’est déjà moins le cas lors du passage des yeux bleus. Il ne s’est rien passé, pourtant de mon côté le courant passe, comme un moment de flottement. Ou un patatrac cardiaque, selon. Rien de grave ni de conséquent, juste un joli moment auquel je ne m’attendais pas. Je suis restée assise plus d’une heure dans un gymnase, je vais pour saluer la grande magicienne à l’issue de son passage, tout le monde vient la saluer et je ferais mieux de passer mon tour, après tout qui suis-je pour aller la déranger, je la connais à peine. Je me surprends à continuer d’avancer droit vers elle, ça n’a aucun sens, il va encore falloir trouver quelque chose d’intelligent à dire et je commence à me connaître à ce petit jeu là. Autant se défiler. Mais non, j’avance encore, me voilà face à elle. Bravo, c’était très beau ! J’ai dit « Bravo » ? Pincez-moi, je rêve. Et ce n’est pas fini, je vais pour lui claquer la bise, forcément elle marque un temps d’arrêt, sans doute se demande-t-elle si j’ai remarqué la sueur qui perle sur son front et ses joues, mais oui j’ai même surpris une goute qui a suivi la scène. J’avais l’intention de lui faire la bise, à cet instant il ne s’est pas rien passé même si les faits sont anodins, j’ai voulu leur donner une symbolique certaine dont l’idée m’échappe probablement lorsque je quitte les lieux. C’est la fois d’après encore qui compte peut-être, toutes les fois d’après importent dorénavant. Il n’y a aucune première fois, mais je compte. Cette fois d’après par exemple, nous y voilà, j’ai été invitée, un événement. J’arrive lessivée, vannée, anéantie. Je repars de chez elle ressuscitée, excitée, riche de mille et une anecdotes, images et récits fous. Mais surtout j’arrive intimidée parce que je débarque en terrain inconnu, bref c’est l’aventure. Et je repars, certes à regret et très tard, mais conquise.

La poésie des petits pas #18

J’ai aimé marcher avec Elsa à Barcelone, nous avons beaucoup marché, je l’observais en coin avec curiosité, tandis que Natalie et Anne faisaient leur interminable point sur le plan de la carte. J’ai toujours aimé me perdre, d’autant plus à la Fondation Miro et non loin d’Elsa. Ce que j’ai retenu du grand maître de la peinture, c’est le sweet à capuche vert obsédant d’Elsa, qui a égrené la visite de ce lieu magique comme un fil d’Ariane.

Elsa et moi sommes malgré tout parvenues à apaiser la situation entre Natalie et Anne. Jusqu’au bout, Natalie a pensé qu’Anne plierait sous son insistance et face à ses idées poussées à des extrêmes improbables. Anne s’en amusait presque, c’était un jeu de la provocation pour lequel elle était parfaitement armée et rodée. Sauf que Natalie ne jouait plus, elle s’enlisait. Nous sommes retournées toutes les quatre dans ce café à l’ambiance magique, dans une ruelle parallèle à la Rambla. Les séances photos ont remplacé les conversations, plus passives. Elsa n’aimait pas être prise en photo. Cela commençait dès le matin, alors que je cherchais à immortaliser notre vue depuis la terrasse, elle enfouissait son visage entre ses mains ou me tournait carrément le dos. Autrement, il régnait pendant le petit-déjeuner une certaine quiétude. Le chocolat chaud préparé par Natalie et dégusté avec Anne fut la dernière chose qu’elles ont encore pu partager ensemble.

Le port de Barcelone me parut triste et délaissé, la vue de la mer était moins dégagée que celle du ciel depuis notre terrasse. La première plage était trop loin pour que nous lui consacrions une demi-journée, pourtant le temps magnifique en ce mois de novembre l’aurait permis. J’aurais aimé m’asseoir sur le sable et laisser mon regard se noyer parmi l’écume des vagues. Elsa rentrait plus tard sur Paris, elle aurait tout loisir de se retrouver seule face à la mer. Je garde comme l’un des plus agréables souvenirs de ce séjour celui où j’ai retrouvé Elsa sur la terrasse un soir, et où nous avons échangé sur l’angoisse, cet état de vertige permanent dont elle connaissait les risques. En rentrant chez moi, j’ai reçu un message, c’était une photo de la plage de sable sur lequel elle avait tracé des lettres avec une flèche vers ce dont nous n’avions pas eu le temps de profiter : « La Mer ».

Natalie avait rencontré Elsa à l’occasion d’un apéro qu’elle avait organisé place des Vosges, prenant pour prétexte ces rendez-vous pour rencontrer, Elsa était l’un de ces heureux rendez-vous. C’est encore par ce même hasard qu’Elsa était apparue au Rosa Bonheur, Anne n’était pas un sujet. Je garde en mémoire l’enthousiasme avec lequel Natalie avait crié son prénom jusqu’à l’autre bout de la salle et ne l’avait pas lâchée de la soirée, Natalie me présenta Elsa, dont je n’ai gardé aucun souvenir, seulement celui la joie pure de Natalie parce qu’elle s’était souvenue du prénom d’Elsa.

Je n’ai pas toujours gardé le tout premier souvenir des rencontres qui m’ont ensuite marquée. Pourquoi ce besoin de renouer avec ce souvenir en creux, souvent inexistant, sinon parce qu’il est à l’origine de la première impression et parfois décisif aussi de l’évolution d’une relation ? Et lorsque je dis me souvenir ne pas avoir été marquée, n’est-ce pas plutôt que je ne me souviens pas avoir été marquée par une rencontre pour laquelle je n’étais pas prête encore ? Comme si la vie faisait en sorte de mettre sur notre chemin la bonne personne au bon moment et avec les bons arguments, bien visibles et sans doute possible. La magie des rencontres. Comme s’il était possible de faire en sorte d’être dans les meilleures dispositions au moment de concevoir cette sacro-sainte première impression à laquelle on finit toujours par revenir, même longtemps après qu’elle ait disparu derrière les autres moments de la relation, enterrée parmi les multiples et différentes facettes d’une personnalité, on y revient, elle nous retient. Elle m’est apparue à nouveau, cette impression, au moment où surgissent les doutes et parce que la magie s’estompe, cette bulle souveraine au creux de laquelle tout n’est que perfection. Peut-être la question consiste-t-elle non pas à comprendre pourquoi je m’arrange pour oublier, mais plutôt savoir comment prendre en compte cette première impression pour ajuster le lien. Pour donner à ce même lien toutes les chances d’évoluer vers une vraie relation sinon simple, du moins saine et durable. Alors la première impression et toutes celles qui suivront, heureuses ou plus étonnantes, s’inscriront dans un équilibre d’autant plus précieux qu’il est précaire, entre la réalité et le ressenti tel qu’il est vécu par chacun de manière très personnelle. Il y a un matin et cette impression inouïe comme au sortir d’un rêve agréable, une douceur nouvelle qui va l’emporter sur tout le reste, la réalité et tous les autres événements de la veille. Il s’est passé quelque chose qui change la donne, quitte à compliquer les choses, pour autant cet événement semble là tout de suite vouloir embellir la réalité, sinon pourquoi sourire ainsi. Et en même temps, il ne s’est rien passé de plus que la veille, sinon que quelqu’un est entré dans ma vie qui ne le sait sans doute pas, ne le saura peut-être jamais, serait choqué de savoir. Il n’y a rien de plus égoïste que l’état amoureux – et, dans ce sens, rien de plus risqué que de se déclarer à l’autre, sauf le risque plus grand encore de passer à côté de la vraie rencontre. Comme s’il y avait une obligation de verbaliser, de pouvoir exprimer sous forme de mots, tandis que d’autres voudraient au même moment vous dresser des procès-verbaux. Accuser. Mieux vaut n’avoir rien à déclarer, peut-être, et garder pour soi ce non-événement qu’est une rencontre frustrée pour se projeter dans la vie de quelqu’un et passer du temps avec cette personne, beaucoup de temps, un temps insensé, une éternité au moins, à son insu bien sûr. Dans la vie il y a des rencontres et des inconnus, l’invention d’interdits et la possibilité parmi ces inconnus qu’une personne le soit un peu moins chaque jour, à chaque nouveau petit pas.

La poésie des petits pas #17

Il y avait entre Elsa et moi une certaine forme de complicité, que Natalie avait tôt fait d’appeler le « monde parallèle », parce qu’il semblait rester inaccessible aux gens autour de nous, pour moi il y avait une évidence dans un simple échange de regard suivi d’un fou rire. J’avais écrit un jour, en mode cartésien, que le rire est la chose au monde la mieux partagée, car chacun croit pouvoir si aisément se rapprocher de l’autre par l’humour, qu’il en oublie bien souvent de donner l’importance qu’il se doit à la connivence soudaine entre deux individus en train d’échanger sans qu’eux-mêmes prennent conscience de cet enjeu qu’est ce lien qui se crée entre eux, précieux rare et unique. Or, poursuivais-je, tout rapprochement de circonstance risque de perdre sa capacité à créer un lien véritable et durable dès lors que ces deux mêmes individus ne cultivent pas les affinités qui auraient permis à celui-ci de perdurer, et que l’un au moins des deux privilégie plutôt la satisfaction somme tout très personnelle de parvenir à faire rire l’autre, pour servir strictement l’image qu’il voudrait donner de lui-même. A partir de là, et c’était ma conclusion, le ridicule et l’absurde, symptômes de l’humour vide de sens et sans connivence, ont tout loisir de s’installer et risquent d’interférer dans la relation pour la fausser, voire agir à l’encontre de la personne dont on cherchait tant à se rapprocher. On la sent alors s’éloigner, sans raison apparente d’abord, puis l’importance que signifiait la relation à l’autre individu ne lui apparaît désormais qu’à travers l’absence. Je redoutais par-dessus tout de ne plus pouvoir retrouver cette même connivence spontanée dans la rencontre, après ce week-end, parce qu’à mes risques et périls je souhaitais trop me rapprocher d’Elsa. Souvent, ces dernières semaines, je me surprenais à penser à Elsa, sans raison apparente. L’objet de mes tergiversations sentimentales depuis un mois, c’était Elsa. Est-ce que je savais où cela me menait d’avoir insisté pour qu’elle nous rejoigne à Barcelone, voulais-je savoir ? Cela s’est passé dans ce bar où nous nous étions retrouvées Anne et moi à la sortie de l’opéra, le hasard a fait qu’Elsa et Natalie s’y trouvaient également. J’avais œuvré avec Natalie pour qu’Elsa fasse partie de notre périple, un peu pour gérer le duo intrépide entre Natalie et Anne, mais aussi et surtout pour mieux la connaître.

Savoir où cela pouvait me mener. Peut-être cela importait-il peu au final, pourvu que le voyage soit agréable et le paysage nouveau à chaque coin de rue. Il importe sans doute davantage de savoir réjouir l’autre et se montrer dans les meilleures positions pour le faire, rien ne sert de brusquer les circonstances. Il importe moins en revanche que les choses soient dites une fois pour toutes, ne serait-ce que pour la simple et bonne raison qu’elles évoluent. Au pire, l’ambiguïté permet parfois d’ouvrir de nouvelles possibilités, me disais-je à l’époque, au moins celles de fantasmer ou de se projeter.