Direction Etoile #46

Répétition de pupitre, nous nous retrouvons entre Altesses en ce samedi ensoleillé et à heure convenue pour travailler les points bloquants de nos parties d’alto, et il y en a, puis surtout pour parler de notre nouvelle formidable cheffe, je déborde d’enthousiasme. Je n’avais pas remarqué encore à quel point au bout de plusieurs mois à enchaîner les compétitions en solo, le réconfort d’un groupe m’avait manqué, la solidarité du pupitre et l’harmonie de la chorale, je vais enfin pouvoir jouer les prolongations après la répétition et me réveiller le lendemain matin des chants et refrains entêtants plein la tête. Pendant la partie vélo de mes triathlons, je suis assaillie d’accords et de mélodies qui m’obsèdent sur 90km sans discontinue, un peu comme les poèmes courts que Goethe composait lorsqu’il cavalait à cheval vers l’heureuse destinataire de sa folle inspiration, ces airs m’envahissent et il suffit qu’un rayon de soleil vienne sublimer le moment pour qu’un orchestre symphonique entier soit à mes trousses et me poursuive jusqu’au bout. Mon côté romantico-rhénan n’est sans doute pas pour rien dans le sacro-saint mental. Sortie de la répétition de pupitre, l’air de Libertango ne me quitte pas et tourne en boucle en particulier le final, et plus précisément encore la partie basse du final des altis, voilà. Les cinq mesures finales chantées sur une seule et même note, un la grave, concentrent en un instant l’intensité d’un après-midi en train de marcher sous le soleil avec une envie de hurler Palam Papalapila Palam à tue-tête dans la rue comme une vérité universelle. Chanter ces cinq mesures m’offre l’impression d’avoir du coffre et l’illusion que ma voix pourrait être entendue aux autre coins du monde parce que lorsque je le chante j’entends aussi les autres altis en renfort, ainsi que les autres pupitres qui entonnent leur final en crescendo jusqu’à cette même note ronde qui vient créer une harmonie parfaite. Le lendemain, mon réveil sonne Palam Papalapila Palam à 7h et je ne bronche pas pour me lever en ce dimanche matin encore très obscur et confus, le jour n’est pas levé et je me suis inscrite sur un petit parcours, le trail du soldat de la Marne, malgré la récupération que je dois respecter, simplement pour profiter d’une météo très clémente, aucun enjeu sur cette course sinon le plaisir de me retrouver à nouveau dans un groupe. Nous nous retrouvons avec les trois autres coureurs de mon club en gare de Meaux, dont je découvre enfin la cathédrale et le tracé au bout de 25mn de trajet dans une belle brume. Notre départ est donné à 11h par Jean-François Coppé en casquette et en grande forme, le parcours présente quelques côtes et de gros cailloux qui me font trébucher plusieurs fois mais je repars d’aussi belle et au bout d’un soupir, ma montre annonce déjà les cinq premiers kilomètres, Nadège me rattrape et me double, je ne la perds de vue qu’à deux kilomètres d’une arrivée très animée et joyeuse, Palam Papalapila Palam, ça c’est fait !

Trois éternités #28

J+10. Courir seule à nouveau et retrouver mes repères, renouer avec mes trois stades. Je cours pour moi, pour la simple raison que j’ai eu envie de sortir et d’accélérer le pas pour revenir rompue et en transpiration, totalement détendue en cette fin de semaine glaciale. En cette veille de week-end chorale, des airs me reviennent en tête et je remarque à quel point le pupitre des altos a travaillé dans les aigus sur certains chants, Nina Simone ou encore Glück, sans pour autant délaisser les graves que nous affectionnons avec la fierté de notre identité, peut-être que le travail des notes plus hautes nous a permis de mieux faire sonner les basses. Je me demande s’il en va ainsi entre vitesse et endurance, est-ce que je vais progresser dans mes sorties longues en travaillant des séances de fractionné sur de plus courtes distances ? Nous passons le week-end à sélectionner certains passages, parfois une seule mesure, les premières notes d’introduction ou même la justesse du point d’orgue de la fin d’un morceau, et nous le répétons voix après voix jusqu’à ce que le résultat soit satisfaisant, certains enchainements virent à l’obsession et c’est le but car à force de répéter l’harmonie se révèle. Bientôt nous obtenons un son de pupitre, aucune voix ne se distingue plus et il émane de chaque note une rondeur comparable à une gorgée de bon vin qui anime les sens avec fièvre, réchauffe l’âme et invite les convives aux discussions les plus inspirées, légères et joyeuses. Lorsque je suis entrée à la chorale pour chanter dans le pupitre des altos, je ne pensais pas trouver ma voix à ce point au sein d’un groupe de choriste et vouloir me fondre entièrement dans la beauté et l’unité d’une seule et même voix accordée entre nous, il suffisait qu’il en manque une parmi notre groupe et notre voix n’était plus la même non plus, je ne m’y reconnaissais plus de la même façon, et si je chantais seule ma voix retrouvait cette harmonie. Jamais autant un groupe ne m’avait permis de trouver ce qu’il y avait d’unique dans ma voix grave en écoutant d’autres voix et en m’unissant à elle, pour autant je ne me suis pas mise à chanter seule en entrant à la chorale, pas plus qu’avant, j’y ai trouvé ce fameux son de pupitre. Au contraire, je n’ai pas trouvé ma foulée en courant à plusieurs, je l’ai même plutôt perdue en cherchant à courir à la même allure que d’autres, en ralentissant pour mieux rester derrière. Je retrouve le plaisir de courir dans mes sorties en solitaire, je décide du parcours et je l’adapte en fonction de ma forme plutôt que je ne compose avec une distance imposée d’emblée, j’ai toujours en mémoire la sortie de la veille, je me motive à aller toujours au-delà, lors des tours de piste je m’essaie à quelques accélérations, je ne m’arrête plus du tout en route, au contraire, forte de cet élan retrouvé, je me sens capable d’ajouter quelques foulées. C’est alors que, précisément au moment où je ne ressens plus ce sentiment qui m’habitait, j’identifie ce découragement auquel j’avais succombé sans en prendre conscience vraiment. Je reprends mon souffle, je retrouve confiance enfin. Le plaisir de courir seule est intact, salutaire.

La poésie des petits pas #42

Ce n’est pas qu’on ne nous entend pas, nous autres voix graves du pupitre des altos, mais plutôt qu’on ne nous attend pas, c’est la mélodie qu’on attend dans une chanson, toujours la mélodie qui raconte une histoire avec un début, parfois une fin, surtout un refrain. Il faut attendre ce dernier dans le pire des cas pour commencer à apprécier un chant, l’identifier comme on le ferait d’une personne avec plus de sérieux dès qu’elle se met à parler. On a beau avoir observé cette personne auparavant à travers ses faits et gestes, ou au contraire à l’aune de son immobilisme, en cherchant à déceler une intention ou un trait de caractère, c’est la mélodie qui nous renseigne, confirmant ou pas une tendance aperçue ou projetée, la mélodie rassure tout autant qu’elle renseigne, de là à dire qu’elle enseigne. La mélodie est attribuée la plupart du temps aux sopranes, rarement aux altos, sinon plus tard dans le développement du chant, pour en rappeler le thème en le déclinant dans différentes tonalités. Et les altos ont beau démarrer le chant, celui-ci commence réellement pour le commun des mortels à l’instant où les sopranes initient la mélodie principale et qu’alors un air est reconnu. Pourtant, la mélodie peut dire tout et son contraire, justement selon ce que les altos ont posé à l’origine même d’un thème par une inflexion donnée, le prétexte qui provoque un récit et l’ancre dans un contexte pour lui donner un sens propre indispensable à la phrase musicale. C’est comme la direction que l’on donnerait à une promenade en sortant du chemin balisé pour s’engager dans une clairière au moment où le soleil y fait son apparition et vient caresser notre visage, ou encore pour s’engouffrer dans la forêt et humer la fraîcheur et l’humidité qui nous auraient titillé les narines depuis le bord du sentier, cette dimension-là de profondeur, cet écho à un appel lancé de là-haut en direction d’un ailleurs vers lequel il faut tendre l’oreille. On n’imagine pas qu’en allant chercher les graves on puisse s’élever à une sorte de spiritualité. D’ailleurs, les pupitres mezzo et soprane n’ont pas à savoir que nous avons nous autres altos une relation privilégiée avec Dieu, ce fumeur de havane à la voix plus grave même que ces chanteurs des plateaux mongoliens, que pour imiter on a beau prendre l’air le plus grave du monde, cet art reste purement inimitable et musicalement fascinant. Une autre culture. Lorsque nous chantons et que nous avons travaillé jusqu’à nous approprier notre voix grave, nous jouissons de la gravité, c’est la grâce. Nous autres altos laissons les sopranes chanter plus fort quitte à s’égosiller et les mezzos donner une certaine impulsion jusqu’à perdre le rythme, le monde entier peut s’appuyer sur notre sacré pupitre, nous sommes ancrés que voulez-vous. Et il n’est pas inhabituel tandis que les mezzos perdent pied et que les sopranes s’entêtent, que nous autres altos continuions sur notre lancée de notes et de rythmes à contre-temps, fiers. C’est alors et alors seulement que le ciel s’ouvre au-dessus de notre sacro-saint pupitre d’alto, dans l’harmonie à l’unisson nous chantons gloire, radieux.

La poésie des petits pas #40

Tandis que je prenais enfin soin de ne pas accentuer plus encore la fracture de fatigue, j’ai fait la rencontre d’une chorale. D’une manière générale, dans la vie de tous les jours, j’aurais davantage tendance à me situer plutôt côté public, j’observe plutôt que je ne participe. Je n’ai jamais aimé être sollicitée pour un jeu, j’ai une tendance beaucoup plus rare que la moyenne des gens à prendre la parole, j’apprécie d’autant ces personnes qui initient l’action. Il paraît que pour chanter, il faut apprendre à crier, oui crier à tue-tête, alors pensez-vous ! Souvent, j’ai préféré écouter les autres me raconter le récit de leurs histoires, réelles ou pas, pire j’étais persuadée au fil des récits d’être la seule personne ici-bas à n’avoir pas d’histoire. Du temps de ma grand-mère, c’est-à dire lorsque la possibilité de retourner en enfance chez elle à Noël existait encore, du moins encore un peu, je me croyais privée de toute histoire. J’écoutais tous ces récits d’autres que moi et me projetais presque avec indécence et avidité. Puis vint ce jour où j’ai entendu la femme pasteur lire devant l’assemblée des proches de ma grand-mère l’éloge funéraire pour lequel la représentante de l’église était venue récolter quelques anecdotes auprès de ma mère, je n’ai pas pu ne pas vouloir rectifier cet amas de bêtises mises bout à bout pour évoquer non pas le personnage fantasque et espiègle qu’était ma grand-mère, mais servir le discours dogmatique des dangers de l’âme loin de l’église. C’est ainsi que j’ai commencé à raconter les Noëls et leur invariable et sacro-saint rituel, depuis les dernières courses le matin jusqu’au concert intime précédent l’ouverture des cadeaux, en passant par la soupe aux lentilles revigorante au déjeuner, mon moment préféré. Dans chacun de ces instants, il y avait de la grâce sinon divine du moins ineffable, et du sacré, et tous nous étions acteurs consentants et bienveillants autour de ce bonheur éphémère peut-être mais palpable et bien présent, physique autant qu’émotionnel, réel et donc renouvelable. Unité de temps, celui des préparatifs de Noël, unité de lieu, la maison d’enfance de ma mère, et unité d’action : l’ouverture des cadeaux, tous costumés à la perfection dans les mêmes rôles. Je cherche la clé du bonheur et la cherchant, je sens que celui-ci n’était pas si parfait bien sûr, il y a les fissures où s’insèrent les grimaces de la comédie, attentes déçues, déceptions voilées. Enfin, je n’ai plus été capable du tout de supporter le sempiternel masque de cette mascarade, et le personnage est tombé dans toute sa folie, ma béquille avec, moi et mes idéaux à terre. L’un après l’autre, je me suis défait des sempiternels repères que l’on ne prend plus le temps de repérer, ces fâcheuses habitudes qui nous habitent plus que nous ne les créons sciemment, peu à peu j’ai repoussé la limite de l’inconfort jusqu’à ne plus vouloir entendre ni le froid ni la faim ou la fatigue, sans m’en apercevoir je suis devenue mon fantôme, pareille à une ombre, les choses s’accélérant une fois installée une logique, la transformation a fini par m’échapper, je n’ai plus rien maîtrisé, pas même le rien. C’est à partir de ce rien que mon histoire a débuté.

 J’ai continué à raconter les Noëls et leur invariable et sacro-saint rituel, mais autrement, mon récit évoluait à mesure que je le déclinais, selon le rythme et les fluctuations de la mémoire. Mon histoire a commencé à se mêler à celle d’autres personnes auprès desquelles il m’est devenu à nouveau simple de prendre la parole et certaines décisions aussi, comme avec Natalie à qui je me suis confiée avec une facilité toute naturelle. J’avais voix au chapitre, pire je me suis appliquée dans le récit de mes aventures à travestir ce rien dont je viens en exploit. Ma toute première foulée de course née de la simple accélération d’un pas de marche fut racontée comme l’envol vers une liberté inédite, celle d’aller chercher ailleurs ce qui n’était pas venu à moi ici, je ne pouvais pas savoir que quelqu’un allait m’apprendre un jour à voler. Et mon tout premier son chanté émis avec hésitation à partir d’un son parlé donna lieu à une logorrhée sur le bonheur ineffable d’appartenir à un pupitre et de reconnaître dans l’harmonie d’une chorale la présence en chacun de quelque chose de grand et de beau comme l’humanité. Au stade comme à la chorale, j’ai appris cette chose banale et fondamentale qu’est la répétition. Faire la même chose tous les jours et s’apercevoir un jour qu’on le fait autrement. Faire les choses par cœur, littéralement. Comme lorsque je veux tout savoir de la magicienne. C’est au mois de juin, à peu près au moment de la fête de la musique, que la cheffe de choeur a demandé à ses choristes parmi lesquelles une amie, si certaines connaissaient des volontaires pour gonfler le pupitre des altos trop fluet pour assurer le prochain concert prévu. Je suis arrivée à ma première répétition en avance, j’ai attendu sagement que la cheffe arrive, et la consigne m’a été donné de faire semblant de chanter au début, pour voir si je pouvais suivre. Si d’emblée je voulais chanter, et que j’étais sûre de chanter juste, libre à moi de voler. Je me suis assise au sein du pupitre des altos et j’ai écouté les choristes chanter ma voix, comme lorsque j’écoutais les autres avant me raconter les histoires que j’aurais voulu vivre.  Je n’aurais su dire objectivement si ce que j’entendais était beau, sans doute quelqu’un d’extérieur serait entré et aurait parlé d’une sacrée cacophonie, cela me procurait des frissons, je m’imaginais fusionner avec la lame de fond et me fondre dans la vague suave des graves. La chorale est moins le lieu pour se faire entendre que pour apprendre à écouter l’autre, surtout pour entendre sa propre voix à l’écoute de celles des autres. Je m’amusais de la démultiplication des répétitions au sein d’une même répétition, ce moment où la cheffe est obligée de lever la voix pour faire régner à nouveau le silence après l’exécution d’un morceau, suivi tout de suite par un flot de tergiversations sur telle note et la difficulté sur ce rythme, chaque choriste avait son mot à dire sur ce qu’il venait de se passer entre nous, et c’était fou. Il y avait, derrière l’exécution le mieux possible d’un morceau de musique, l’envie partagée de trouver sa respiration dans ce monde où il existe autant de partitions que de choristes.

Le chiffre 5 #3

Arrivée à l’âge adulte, je me suis mise à courir, poussée paradoxalement par l’absolue nécessité d’échapper à la course du temps. Je courais au Bois de Vincennes, d’abord une fois par semaine, puis tous les deux jours et enfin, chaque matin aux aurores. Comme une tortue, je marquais un temps d’arrêt avant de m’élancer, ce moment de doute où je ne sais pas forcément ni où je suis ni qui et où j’en suis dans ma vie, mais enfin sans doute la vérité est au bout de la course. Quand on a une ardoise à la place de la tête, mieux vaut avoir des jambes pour laisser une trace ailleurs. Au bout d’une année de sorties matinales, j’en étais venue à renouveler le même tracé tous les jours, 5 kilomètres exactement. J’arrivais en fin de parcours un matin lorsqu’un sifflement se fit entendre imperceptiblement, une mélodie qui m’était familière. Le son prenait de l’ampleur à chacune de mes foulées, pourtant j’avais décéléré, si j’accélérais à nouveau la musique s’estompait, si je m’arrêtais il n’y avait plus rien. Cela peut paraître fou, j’ai d’ailleurs pensé que j’étais folle, j’ai visualisé cet instant d’aliénation lorsque mes oreilles ont pu distinguer le chant d’un choeur. Mon coeur s’est mis à battre fort, très fort, à tout rompre, au même rythme, comme en écho.

J’ai continué à courir un peu plus chaque jour, le chant commençait à résonner en mon fort intérieur au moment d’atteindre les 5 kilomètres de ma boucle, me donnant un second souffle pour repartir de plus belle. Là où, la semaine précédente, j’avais défini un mur au bout du cinquième kilomètre, et au pied duquel je m’arrêtais presque sans réfléchir, mécaniquement, à présent que la mélodie montait en moi comme pour me porter aux cieux, j’avais littéralement l’impression de décoller. De fait, mes jambes devenaient plus souples et légères, je redressais le buste et j’accélérais le sourire aux lèvres, j’aurais quasiment pu me mettre à chanter si j’avais reconnu l’air que j’entendais, toujours le même. D’abord murmurantes, les voix du choeur venues de toutes part s’unissaient pour mieux s’élever dans un crescendo qui m’envahissait à chaque foulée toujours plus jusqu’à me porter dans les airs, mes poumons exaltaient et mon coeur grondait, c’est comme si des hordes, une multitude de hordes à l’infini courraient avec moi et m’entraînaient dans la fougue de leur élan. Je dépassais le cinquième kilomètre dans un sentiment de profonde gratitude et de nostalgie pour ce que je laissais derrière moi, j’étais émue de me sentir dépasser une limite imaginaire, comme une frontière symbolique d’un ailleurs rêvé depuis toujours, espéré par tant d’autres bien avant moi, par des millions de peuples en quête de quelque chose qu’il m’était donné de revivre à l’occasion de ce rituel jusqu’ici immuable qu’était ma course matinale à l’aube, dans la solitude du bois. Je portais en moi, une fois franchies les limites de ma condition physique, un essaim animé d’âmes en détresses, ou plutôt ces voix me portaient hors de moi, vers une humanité à conquérir pour mieux la découvrir.

Au bout de quelques jours seulement, le cap des six kilomètres fut atteint et l’air de ce choeur  si cher à mon coeur m’était devenu familier au point que j’étais persuadée de l’avoir déjà entendu, oui de savoir même si de source peu sûre, que cette mélodie existait bel et bien pour avoir été composée, interprétée et scandée. Par quel truchement, je me retrouvais l’héritière de cette mélodie eux heures matinales de ma course à pieds, cela restait pour moi un mystère, tout autant que le lien avec une tortue dont j’avais perdu la trace à Vincennes précisément voilà plusieurs décennies, au moins je me souvenais de son nom, Verdi.

C’est en me promenant le long du Canal Saint Martin que j’ai enfin compris, Verdi, Nabucco, « Le Chœur des Esclaves ». Par un beau dimanche ensoleillé, une immense chorale s’était formée sur le quai pour entonner, face à un public grandissant et auquel vite je me suis jointe, ce chant dont j’ai reconnu la mélodie de loin, immédiatement. J’ai pu voir de mes yeux ce que dans mon esprit j’avais cherché à deviner, la mélancolie communicante d’un regard à un autre, depuis les choristes vers le public dont je faisais partie. J’étais prise par l’émotion, j’aurais voulu attraper un bras dans la foule pour pouvoir le serrer très fort. Je ne sais pas ce qui m’étonnait dans cette scène, la charge émotionnelle du morceau ou l’attraction que je ressentais pour ce groupe d’inconnus autour de moi, les uns qui chantaient et les autres qui écoutaient. Il n’y avait aucune fausse note, non pas que la chorale chantait particulièrement juste, je n’aurais pas été capable de le dire, mais surtout une note autrement « fausse » aurait trouvé dans ce concert d’humanité sa place, un chiffre 5 à l’envers aussi, cela donnait du sens.  Il se trouve que j’y étais. A la fin du concert, je suis allée trouver la cheffe de chœur pour lui demander comment intégrer la formation, son enthousiasme à l’idée de recruter un nouvel élément n’avait d’égal que ma propre joie, j’avais du mal à la contenir, parce que j’allais faire partie d’un groupe, pourtant je ne connaissais aucune des personnes qui en faisait partie, comme dans la vie, quand on commence.

Une choriste a du remarquer que j’étais bouleversée, j’avais les larmes aux yeux et le sourire levé vers le ciel bleu, je n’arrivais pas à partir. Elle est venue vers moi, m’a prise dans ses bras et m’a embrassée. J’ai trouvé ça très beau.

Je n’ai pas toujours eu cinq ans non, on efface difficilement l’ardoise de la tête d’un enfant. Disons plutôt qu’il m’arrive souvent d’avoir à nouveau cinq ans, les matins où j’ai le cœur lourd, et je fredonne cet air de Verdi comme si j’avais besoin d’entrer en lien avec un passé lointain qui ne m’a jamais appartenu. Ce qui m’importe et m’appartient, c’est aujourd’hui. J’ai toujours su qu’un jour, pour de vrai, je finirai par ne plus avoir cinq ans.

‘round S. #1.1

J’avais repris la course depuis six mois lorsque je l’ai rencontrée à une répétition de pupitre. La rencontre des altos était organisée chez l’une des choristes dont je me sens très proche. J’ai toujours aimé le cadre plus intime de ces répétitions entre voix graves parce que nous sommes entre nous, celles qui descendent à la cave, et cette fois elle était ici avec nous, c’était le mercredi 26 octobre.

Je n’avais pas encore remarqué sa présence parmi les altos dans la chorale, je prête rarement attention aux personnes au milieu des gens, en fait jusqu’à ce que par je-ne-sais quel truchement l’une d’elle se distingue et d’un coup je ne vois plus qu’elle, les gens disparaissent autour lorsqu’elle apparait. Sans doute l’avais-je considérée d’abord comme une étudiante trop jeune, avant d’apprendre lors de cette soirée qu’elle était en séjour à Paris dans le cadre de ses activités de post-doctorante.

Ses boucles d’un brun adorable balayaient son si sage visage d’ange tombé d’un ciel canadien, et je cueillais à présent chacune de ses réponses avec une attention très particulière, comme s’il s’agissait de percer le mystère de cette soudaine apparition. Je devinais la surprise dans son sourire et je le fixais avec une insistance qui ne pouvait pas passer inaperçue, je démultipliais les efforts pour garder son attention sur moi, captivée que j’étais moi-même par sa présence et son aisance dans le contact.

Elle ne semblait nullement embarrassée par mes questions et y répondait sans en poser de son côté, sa curiosité s’est éveillée lorsque la conversation a dévié sur nos quartiers d’habitation respectifs. Quelle ne fut mon étonnement en découvrant non seulement son adresse rue Custine, à cinq cent mètres de chez moi, surtout en rapprochant celle-ci du lieu d’habitation de J., autre alto, américaine qui plus est, assise juste en face de nous. Elles résidaient dans le même immeuble. Je me sentais l’âme d’une dompteuse de hasard pour l’avoir provoqué, j’avais créé du lien et une excuse pour rentrer ensemble le soir même.

Pendant le trajet, je la dévorais des yeux. Elle avait gardé son manteau entre-ouvert et son attitude délassée m’invitait à tous les fantasmes, j’avais envie de la revoir avant la prochaine répétition et me creusais la tête en alimentant la conversation pour trouver comment m’y prendre. Il se trouvait qu’elle avait couru, a long time ago, je lui traçais alors le parcours de mes courses dans le quartier et lui proposais l’air de rien d’essayer une sortie ensemble. L’invitation était lancée à cette inconnue qui ne l’était déjà plus tout à fait, S.

 

Elle a non seulement répondu à mon invitation en l’acceptant, mais surtout elle m’a relancée pour convenir d’une date et d’un créneau pour faire la tournée de mes trois stades. Nous nous étions accordées sur une distance de cinq kilomètres, je pouvais facilement lui faire découvrir mon parcours en profitant de deux ou trois tours de piste pour qu’elle se fasse une idée de l’ambiance propre à chacun de mes lieux de prédilection.

J’avais l’habitude de débuter mon parcours par le stade le plus proche, situé à un kilomètre porte à porte de chez moi, étant également le plus fréquenté des trois, j’y restais plus ou moins longtemps en fonction de l’encombrement des couloirs par les autres coureurs, ces gens que je ne croisais pas tous les matins au même endroit et à la même heure en train de récidiver comme la veille à la même allure la même sortie, invariablement.

Le stade de la rue Championnet, le plus petit des trois, me plaisait pour son intimité dans la brume matinale et le silence des foulées régulières, cependant il prenait des allures d’aires de pique-nique pour familles nombreuses le week-end venu, les ballons venaient rouler dans les jambes et les cris des enfants excités fusaient de toute part. Les jours où je me sentais trop étrangère à cet univers, je partais pour m’exiler plus loin, porte Saint Ouen.

Autre stade, autre ambiance. Situé juste en face de l’hôpital Bichat, je l’ai découvert un an après avoir commencé à courir, en cherchant plus grand, plus spacieux. Il faut traverser le boulevard des Maréchaux pour y accéder, contourner les travaux en cours et affronter le chaos que représente la circulation pour les piétons aux portes de Paris. L’accès difficile à ce stade était la condition d’un confort bien plus grand, à savoir la tranquillité de courir seule.

Peut-être la situation excentrique de ce stade favorisait-elle le courage et la volonté, toujours est-il que la mienne s’est déchaînée un mardi soir alors que je m’entraînais avec des marathoniens et qu’au lieu d’écouter ma raison, j’ai dépassé le seuil de mes capacités physiques, la limite de mes forces, l’horizon fini de ma marge de progression aussi. C’est dans ce stade que je me suis blessée, c’est ici forcément que j’ai le plus à cœur de retourner courir.

Le troisième stade se trouve également de l’autre côté des Maréchaux et je l’ai découvert en dernier, alors même que je connais le centre sportif pour être allée souvent à la piscine, porte de Clignancourt. J’y accède par l’autre côté, en arrivant au pas de course depuis la porte de Saint Ouen, j’ai l’impression de boucler la boucle de mon parcours, un peu comme si j’inventais un complexe sportif urbain géant qui engloberait les trois stades en un seul et même terrain de jeu. Ce dernier stade est devenu mon stade préféré en devenant le sien, favorisant la discussion et les premiers rapprochements entre elle et moi.

 

Il faisait beau et chaud le dernier dimanche d’octobre lorsque je suis sortie la retrouver à notre point de rendez-vous, devant le café La Timbale, fermé ce jour-là. En m’approchant du lieu, j’ai remarqué que personne ne m’attendait devant le rideau de fer, j’avais quelques minutes de retard, sans doute avait-elle voulu éviter de m’attendre dehors en tenue de sport. C’est en arrivant sur place et en consultant mon téléphone que je l’ai entendue m’interpeller dans mon dos, elle était allée profiter du soleil de l’autre côté de la rue pour ne pas prendre froid en m’attendant.

Le temps de lui claquer la bise comme si de rien n’était, je n’avais pas encore intégré chacun des traits de son joli visage si bien que j’ai marqué un temps d’arrêt en la revoyant, comme médusée par sa beauté, et nous nous sommes mises à courir sur le champs. J’ai trouvé sa foulée agréable, légère. Je la regarde courir tout en lui causant tranquillement. Elle vient d’emménager dans le quartier mais a déjà connu le dix-huitième arrondissement, vers Poissonnière, elle s’est rapprochée et c’est tant mieux. Nous approchons du premier stade, celui de la rue Championnet.

Parmi la foule, car le stade est plein à craquer, je repère une voisine et amie en train de marcher dans le couloir extérieur, nous la rattrapons et je lui présente ma nouvelle compagne de course, puis nous poursuivons notre tour avant de sortir de la piste saturée, il y a trop de monde autour d’elle. Le prochain stade nous offre un cadre plus intime mais moins confortable à cause de ses abords difficiles et de sa proximité directe avec le périphérique qui gronde. Le mur d’immeubles semble nous surveiller d’un seul et même radar, nous ne faisons qu’un seul tour de piste avant d’accélérer.

Nous longeons le boulevard des Maréchaux en direction de la porte de Clignancourt dont le brouhaha et les panneaux s’annoncent au loin, puis j’oblique sur la gauche vers la rue Binet et le trajet s’éclaircit, la piste est ensablée, nous avons quitté le bitume, l’une et l’autre commençons à nous familiariser avec le silence entre nous. La discussion destinée à faire plus ample connaissance a fait place à des bribes de conversations écourtées par les changements réguliers de rythme et de direction, pour enfin laisser le murmure de nos respirations s’allonger et se mélanger dans distinction. Je la regarde toujours, des perles de sueurs se forment sur son front et coulent le long de ses tempes. Et c’est irrésistible.

Je la trouve plus séduisante que jamais lorsque se profile le dernier stade. Il faut passer par les vestiaires avant d’accéder à la piste, qui apparaît d’un coup comme une véritable révélation, baigné de lumières comme une scène de théâtre, on ne s’attend pas à trouver un stade dans ce coin glauque et paumé de la porte de Clignancourt. Je vois à l’expression de son visage  qu’elle partage mon enthousiasme. Dans ce lieu réputé glauque elle m’a mise aux anges.