A vol d’alto #9

Assez rapidement dans ma relation à la grande magicienne, je suis tombée dans une folie à l’idée de la perdre, folie caractérisée par une recherche frénétique et obsessionnelle de tous les moyens successifs, les plus variés possibles pour brouiller les pistes de ma démarche,  pour la garder encore un jour de plus, une éternité nouvelle, pouvoir partager ma vie avec elle.  Ainsi je trouvais toujours d’autres recettes épicées que nous n’avions pas encore testées ensemble, de prochains films dont il me semblait que le sujet pouvait lui parler et donner lieu à des échanges, ou encore une simple anecdote à lui raconter, tout devenait prétexte à la voir. Puis, un jour, l’idée de faire à mon tour son portrait s’est imposée petit à petit, sans que je m’en sois rendue compte vraiment, un portrait à sa manière, en captant surtout son regard. Souvent, lorsque je l’écoutais en portant mon intérêt à ce qu’il se passait au-delà des propos, une expression de son visage retenait mon attention et je la figeais dans un endroit de ma mémoire où je pourrais venir à souhait retrouver cette image emblématique de mon interlocutrice en train de me captiver par ses mimiques et sa façon unique de raconter un récit. J’étais parfaitement consciente d’avoir en face de moi une grande artiste, depuis le départ. Image après image, je retenais ses expressions et regards appuyés, sa nonchalance d’un instant ou au contraire sa verve aux sourcils froncés lorsqu’il s’agissait pour elle d’appuyer aussi, pour collectionner la série de flashs et me centrer sur la particularité de chaque moment, son contexte, sa charge des émotions que j’avais senties dans l’instant dans sa plus pure flagrance. Il me suffisait de fermer les yeux pour la voir, recomposée à travers les milliers de clichés mémorisés au cours de semaines et de mois de partage, de discussions et de marches à pieds, et son regard animé me renvoyait autant aux couleurs singulières de la lumière et à la chaleur ressentie à fleur de peau tandis que mon corps servait d’appareil à capter les traits son visage, que chaque particularité du paysage dans lequel se déroulait la scène, depuis le passage d’un nuage dans le ciel bas jusqu’au chant d’un oiseau, me ramenait de la même manière à elle. Bientôt, je n’avais plus besoin de fermer les yeux, la simple vue d’une feuille déjà verte et dansant dans le vent au-dessus de la chaussée me rappelait l’esquisse de son sourire à la commissure des lèvres, alors qu’elle était sur le point de me montrer du doigt un spectacle similaire, son geste en suspens pour pouvoir apprécier seule encore la scène sans intervenir, une feuille en pleine mise en scène d’une humeur que nous avions partagée un jour ailleurs. Une à une, les couleurs de ma mémoire formaient une palette très particulière sur laquelle chaque nuance suggérait un parfum, une épice, qui rendaient présent la grande magicienne à son insu puisque de fait, elle était repartie en voyages et que je restais sans nouvelle d’elle. C’est comme si le monde entier, depuis les choses en cours dans la nature jusqu’au moindre événement autour de moi, venait me consoler de son absence et m’inciter à la croquer ici.

Au commencement de vouloir la coucher sur le papier, les images étaient si justes et précises dans ma tête que je n’avais pas prévu un seul instant la difficulté du passage à l’acte, je pensais que tout allait couler de source comme lors de nos rencontres dans la vie réelle. Insaisissables, les images se dérobaient sous la plume, comme chatouillées sous l’effet de la réalité ou bien de mon intention de les ancrer dans un temps et un lieu en racontant une scène. Si je voulais parler du noir pour décrire le charbon et la chaleur sous nos pieds lors de notre marche sur l’île, le pas de la grande magicienne accélérait sur la page alors même que tout l’intérêt du motif était dans l’ombre qu’elle créait dans son sillon, protectrice et apaisante. Au contraire, lorsque je voulais évoquer le blanc au jour de notre retour dans le froid de l’hiver, un voile de douceur apparaissait comme si j’avais voulu décrire les premiers flocons de neige, sauf que le blanc dont il était question pour moi était aveuglant comme une angoisse nocturne. Rien ni aucune couleur ne ressemblait à ce que j’avais vécu, le rouge était vif alors que pour être la couleur préféré de la grande magicienne, il devait tout au contraire être tamisé et tirer vers le violet sans être étouffé ni prendre aucune nuance de marron, juste un rouge indien. J’en étais à me demander si la palette des sensations que j’avais collectionnée au fil des jours et des saisons, à présent que nous avions fait un premier tour de piste au seuil du printemps, devait finalement rester inaccessible y compris à moi-même dès que je voulais raconter la diversité des nuances, des moments, des émotions, le doute et la joie, les discussions colorées. Aucune note ne sonnait ronde, aucun mot ne tombait juste, rien ne voulait s’accorder avec la vérité que j’avais ressentie au plus profond de mon âme, la réalité relatée me paraissait fade. J’avais beau sentir dans ma chair le dard du regard perçant me transpercer et me paralyser pareil à l’effet d’un serpent, je ne retirais du caractère translucide du vert, une fois la scène retranscrite par des signes aussi précis que le permettait ma mémoire des sens, qu’une mousse  verdâtre qui aurait davantage ressemblé à un guacamole sans goût ni piment, sans intérêt. Même la couleur orange perdait tout son jus lorsque je tentais de relater l’épisode où le soleil déclinait sur nos visages tandis que je sentais battre tout contre moi le cœur de la grande magicienne et que le sang n’en finissait pas de couler sur ma poitrine tandis que la lumière se couchait et nos souffles ralentissaient, je ne trouvais aucune nuance pour relater l’éternité. J’étais d’abord persuadée de savoir me sortir de cette torpeur comme je me sortais de toutes les situations par des pirouettes, un simple pas de danse inspiré en guise de prise de position, sauf que je n’avais pas la moindre idée d’un début de commencement au moment où l’hypothèse farfelue infiltra mon esprit, selon laquelle la grande magicienne pouvait tout aussi bien avoir disparu et que les autorités ou qui sais-je serait à la recherche d’un portrait sincère d’elle pour le divulguer et organiser sa recherche et c’est à moi qu’incombait la tâche bien sûr.

Parfois, le temps travaille pour nous, sans que nous l’ayons décidé, sans même que nous en ayons conscience. D’autres personnes débarquent dans la vie et, sans prendre gare, nous nous retrouvons dans une situation déjà vécue, comme un déjà vu mais sans enjeu cette fois ni dramatisation inutile. Il peut dans ce cas se produire une certaine prise de conscience, un éclair qui permet de donner à la situation vécue un sens et, à partir de là, une issue aussi. La sagesse de la grande magicienne consistait sinon à ne pas s’attacher, du moins à ne rien montrer de son éventuel attachement, à mes yeux donc elle restait neutre, prudente et avisée. Il me faut en réaliser un portrait dans les tons pastel pour suggérer la force de son caractère. Dans les récits de ses précédentes relations, j’aimais l’imaginer fougueuse et passionnée, j’envisageais les cassures qui l’avaient rendue plus forte, je lui inventais toutes sortes d’excuses pour légitimer la distance sans chercher à remettre en question ma propre attitude. Elle préférait inventer la roue plutôt que de se contenter de ce qui existait déjà et servait de monnaie courante, sans doute me faudrait-il sortir du cadre, dépasser les contours de la toile. Tous les jours, elle passait son temps à se réinventer et jouer sur les nuances des couleurs pour passer d’un état d’esprit à un autre et tenter de faire évoluer ainsi une situation dont les teintes avaient été mal engagées à l’origine, une situation examinée sous un angle trop peu valorisant. Son chant résonnait le matin depuis la salle de bain jusqu’à la cuisine en remplissant toutes les pièces de l’appartement comme un rayon de soleil qui aurait élu domicile sur son canapé pour nous raconter son lever, elle chantait que tout irait bien et commentait ses gestes, elle le faisait pour m’amuser en sortant la tête de la pièce voisine, d’un seul coup pour vérifier ma réaction. La vie prenait des couleurs à la côtoyer, on se serait presque mis à chanter, le soleil et moi, elle nous insufflait une mélodie chaque fois drôle et inédite, espiègle et entêtante, un sourire. C’est parce que j’étais incapable de soutenir son regard lors de nos premières soirées chez elle que j’avais insisté pour qu’elle me parle de son activité d’exploratrice et de tous ses portraits. Mon regard se réfugiait par pudeur sur la photographie d’un villageois accroupi par terre sans prendre la pose plus qu’il ne l’aurait voulu et plus qu’il n’en fallait non pour la photographe,  je commentais son teint mât et sa peau plissée, l’éclat de ses prunelles qui brillait au milieu, ou encore le portrait de cet enfant aux yeux sombres, si sombres que son visage m’a envoûtée. Ces portraits, j’aurais tant voulu à présent qu’ils me parlent d’elle, qu’ils me disent par quel truchement, au moyen de combien de clins d’œil elle parvenait à un accord pour prendre la photo et repartir avec un sourire, en laissant un souvenir d’elle, d’une étrange exploratrice. Si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles qui la concernaient, je les aurais soudoyés à mon tour de clins d’œil et de sourires pour marchander leurs souvenirs, je n’avais de cesse de nourrir ma curiosité pour tout ce qui la concernait, en toute indiscrétion.

A vol d’alto #8

Heureuse qui comme Pénélope dans l’attente tisse sa toile, tisse et s’étire de tout son long en tissant. Elle est entrée dans ma cathédrale, dans la cathédrale de Cologne, mon Dom. Je me réveille en pleine nuit, pour rien, et je prends conscience que quelqu’un de fondamental est entré dans ma vie, ou plutôt que quelque chose de fondamental est entré, a changé ma vie. Alors il m’arrive de serrer les poings comme sur un marron, j’ai chaud, je me rendors aussitôt.

Savoureuse qui comme la grande magicienne voyage sans attache et s’attache à aller voir d’autres paysages que ceux que le quotidien et ses tracas affichent sans cesse sous son visage. Comme un canari, dès le matin, la grande magicienne chante sa propre mélodie, elle n’attend d’aucune chorale qu’on lui indique la partition ou le rythme à suivre, elle crée l’harmonie. Durant ses explorations, elle mène la troupe et suggère la direction, elle repère les dangers. Son chemin s’élèvera toujours vers les hauteurs et les sommets depuis lesquels se dessinent les sentiers à suivre, tel un visionnaire elle restera à courant-courant de ce qu’il faut avoir vu. De mon côté, le chemin descend à la cave, où coule toujours la source qui me retient au passé, à la recherche du souffle de longue haleine qui me permette de courir plus longtemps et chanter plus grave comme si j’accédais à une profondeur plus saine que la vaine intensité à laquelle jusqu’ici je n’avais de cesse de me raccrocher pour me sentir, un temps, plus vivante. La vie se colorait de jaune et je joie, les objets se mettaient à valser comme dans un tableau de Van Gogh et j’avais envie de danser avec eux pour ne plus cadrer avec le reste et n’en faire qu’à ma guise, instinctivement et dans l’élan, courir à perdre haleine et hurler tout mon saoul. Pour cela, et afin de renouer avec un réflexe primaire, presque enfantin s’il était restait évident et naturel, à la portée de l’adulte, mais c’était tout le contraire une fois ce dernier soumis aux conventions, maté par les réprimandes et le regard d’autrui en société, il me fallait régresser. Pour courir comme au premier jour, il me fallait sonder l’inutilité des limites et percer les brèches à travers lesquelles la lumière s’infiltrerait, s’imposer comme un exilé trop longtemps éloigné de sa terre, et qui y mettrait les pieds à nouveau pour y planter, libre et fort de son expérience nourrie de frustrations autant que d’espoirs, le drapeau de la réconciliation et les premières notes d’un accord capable de soulever d’un seul bond les solitaires et les bandes rivales, les riverains et ceux de l’autre bord, zombies sortis des ténèbres et enfants de chœur, tous ces destins dont les portraits en noir et blanc étaient affichés chez la grande magicienne,  et qui révélaient en un seul regard les faits et gestes de communautés sur des générations. Tous les matins, la vie des portraits reprenait son cours, comme un soutien venu de très loin, tandis que je reprenais la course en prenant soin d’élargir le périmètre géographique des mes trajets avant et après chacun des trois stades que je visitais sur mon parcours, de sorte à créer une constellation inédite avec de nouveaux repères dont je devenais moi-même la comète.

A vol d’alto #7

Souvent, trop souvent j’ai fait semblant d’être amoureuse, simplement parce que j’avais envie de l’être et pensais le devenir, tomber sous le charme, en adorant l’idée d’aimer. Plus rarement me suis-je sentie libre et attachée à la fois, capable d’aimer, d’être âme heureuse. Mon rêve de l’autre nuit me revient par bribes et je vais à sa recherche comme d’une paire de lunettes, en tâtonnant, en me demandant si je suis bien à l’origine de tout cela. Nous marchons jusqu’au prochain carrefour puis obliquons sur la gauche, je dis « PNL, dernier virage », nous entrons dans un immeuble et pénétrons dans un appartement sombre, humide et froid, lugubre, si je devais le colorer ce serait violet taciturne tel un réel enterrement. Un bonhomme dont la tête se distingue à peine du tronc, emmailloté dans un chandail comme on en porte plus de nos jours, nous prie de nous assoir sur un canapé délabré, Dieu que l’heure semble grave et les affaires sérieuses, le ton est protocolaire. Un verre d’eau nous est offert, j’aurais préféré de l’eau gazeuse. La pièce sent le chien mouillé et le tabac froid, la mort aussi. Le bonhomme qui nous fait face depuis le fond de son fauteuil nous donne certaines consignes, je redoute que le canapé sur lequel je tente de me stabiliser ne parte en lambeaux avant que la logorrhée ne prenne fin, qui plus est je dois réprimer un fou rire car tout cela ne rime à rien. Une clé est posée sur la table et à notre attention, une clé qui ne ressemble à rien elle non plus, et qui doit ouvrir une boîte aux lettres plus bas dans la rue, dans laquelle nous trouverons des effets personnels qu’il nous faudra jeter dans la première poubelle venue, en voilà une drôle d’idée. Je ne bronche toujours pas. Je me demande comment la grande magicienne parvient à tenir parfaitement assise tout en gardant un air sérieux, à moins que le spectacle ne la laisse perplexe sans qu’il n’y paraisse. Au moment de se lever et de prendre enfin congé de nous, le bonhomme fait un mouvement du bassin vers l’arrière pour nous céder le passage, de la perspective d’oiseau on croirait voir un gros pouf, un sourire s’esquisse sur les lèvres de la grande magicienne mais je fais celle qui n’y voit rien. Nous retrouvons l’air libre et la lumière du jour me paraît aveuglante tant l’obscurité était inquiétante quelques instants plus tôt, je me réjouis de sentir la chaleur du soleil me caresser comme pour m’imprégner de son odeur après m’avoir perdue de vue sans que je ne crie gare. Je me sens si soulagée à cet instant que j’aimerais partager ma joie avec la grande magicienne et trouver quelque chose d’intelligent à dire mais j’en suis encore à la chercher des yeux, aveuglée que je suis par le soleil dont je sens battre le centre comme si j’en avais avalé un rayon, et au moment où je veux demander à la grande magicienne s’il lui arrive la même chose que moi, à savoir de vivre une certaine forme d’intimité avec le soleil devenu si proche, mais je me rends compte que je m’adresse directement à l’astre lui-même qui a pris le visage de cette lumière que j’ai tant plaisir à capter jusqu’au plus profond de mon être, corps et âme.

A vol d’alto #6

Je me suis arrêtée de courir au bout de 21km, en arrivant au point de ravitaillement, j’ai pris un quartier d’orange que j’ai savouré comme si j’en découvrais la saveur, émerveillée. Je venais d’achever une première boucle en revenant sur Bastille par Daumesnil, en passant par l’esplanade du château puis l’hippodrome de Vincennes et la porte de Charenton-le-Pont, enfin Paris et à nouveau la foule compacte venue encourager les coureurs. Le peloton par vagues successives me dépasse pour s’engouffrer vers les quais tandis que je m’esquive sur le bas-côté, je n’ai pas le courage d’affronter le labyrinthe du bois de Boulogne. Il me faudra trouver les ressources nécessaires pour l’envisager dans quatre mois et être prête à endurer la seconde boucle lorsque le départ de mon marathon sera donné à la lisière du bois. La sueur me pique les yeux et le soleil me brule les tempes, je visualise la ligne d’arrivée et je me rends compte que j’en suis encore à me demander si la présence de quelqu’un qui m’attende de l’autre côté de la course aurait suffit seule à me pousser jusqu’à franchir la ligne. De fait, ce n’est pas le cas, j’ai franchi la ligne par deux fois sans passer le cap d’un temps de marathonienne me permettant de ne plus seulement me contenter des félicitations des autres, jamais encore je n’ai couru la distance sous le cap des quatre heures, je ne sais pas si j’en serai capable en août, je le sais encore moins depuis que j’ai cessé de courir une fois franchi le vingt-et-unième kilomètre, certes j’ai progressé en vitesse, reste à tout prouver en endurance. Au moins, tant que je me prenais un tant soi peu la tête avec mes grands délires d’endurance, je pouvais me lâcher la grappe par rapport à mon inquiétude sur la permanence des relations, pensais-je, mes atermoiements quant au lien à la grande magicienne qui devait partir bientôt. C’est ce que je pensais oui, en toute sincérité, seulement s’il en allait de même pour l’effort physique et les sentiments, je serai inscrite dans un club du cœur pour savoir aimer mieux. Non, elle ne m’a pas moins manquée à partir du moment où elle a commencé à préparer son prochain voyage et où j’ai initié ma propre préparation à ce sacro-saint marathon en août, elle ne m’a pas moins manquée les jours où elle ne répondait pas avec le même empressement qu’avant à mes messages du matin, à celui du soir avant d’aller me coucher et lorsque j’osais encore la déranger pour savoir si elle était rentrée sans encombre par les routes givrées, en espérant aussi me rapprocher de la prochaine fois en prenant de ses nouvelles, sans réclamer. A aucun moment elle ne m’a moins manquée, j’ai continué à arpenter les rues de Paris jusqu’à me perdre dans mes propres repères et éprouver mon étrangeté dans ces quartiers pourtant familiers à une rue près, pourvu seulement que je ne me perdre pas en elle, je la perdrais alors. Comme je perds le fil de ce rêve que j’ai fait et où nous marchions ensemble, mais vers où, l’ai-je jamais su. Je m’accroche en cherchant comment choisir la meilleure nuance de couleur, le mélange fera le reste, on ne peut pas tout prévoir au moment où l’on voudrait tout lâcher.

            Je peux me sentir très souvent patauger et déraper comme si je débarquais sur la Lune, je donne tous les signes d’une terrestre pour ne rien laisser paraître, surtout pas doux Jésus, et parfois je n’évite pas les questions sottes pour meubler, le commentaire creux qui vole dans l’air comme une mouche, sans faire avancer la conversation, juste pour rester sur le qui-vive. Tout sauf le vide. Je redoute toujours ce moment où il n’y aura plus rien à se dire, rien du tout, je ne le sais pas encore mais ce pourrait être le commencement de la discussion réelle, de constructifs et sains échanges, sans perspective de fuite où dérapage de tout espoir à l’horizon, et pour cela c’est en moi qu’il me faut taire.

A vol d’alto #5

C’est net comme un souvenir et à la fois délirant comme le ressac d’un rêve au réveil. Je me promène avec la grande magicienne et je suis à la recherche d’un coiffeur, mais je ne suis pas certaine qu’elle m’accompagne dans cette démarche, voire elle n’est pas au courant de l’urgence de ma quête, mes boucles ne vont pas tarder à refaire surface et je ne le veux pas. Il fait un temps superbe, presque caniculaire, mais ni elle ni moi n’avons chaud, au contraire même je me délecte des températures qui me permettent enfin de sortir, nous sommes très pâles et peut-être même affamées, toujours est-il que je ne ferai rien avant d’avoir trouvé un coiffeur pour me couper les cheveux très courts comme j’aime avant l’avalanche des boucles. Je n’ai pris le risque de faire pousser mes cheveux qu’à deux reprises, comme pour tenter une nouvelle expérience ou explorer un nouveau moi, pour finir chaque fois par un dégoût pour le caractère mou dans lequel m’installent ces boucles que je ne parviens pas à dompter et qui divaguent autour de mon crâne sans me donner la moindre allure, je ne me ressemble jamais. La dernière fois, qui remonte à cinq ans de cela, l’avalanche des boucles m’avait emportée dans la confusion et la mollesse au point d’en avoir oublié que je pouvais revenir en arrière, me retrouver et avancer à nouveau. Au lieu de cela, c’est une amie, coiffeuse de son métier et talentueuse en plus de cela, qui m’a prise entre quatre yeux, un peu à la manière de quelqu’un qui m’aurait annoncé que j’avais marché toute la journée avec la jupe repliée dans ma culotte, offrant un spectacle si pénible que personne n’aurait pris soin de venir m’en parler de suite. J’ai rencontré Emma dans le groupe de Gestalt auquel je venais de m’inscrire la même année, nous avions le même thérapeute et elle habitait à cent mètres du cabinet dans une jolie petite maison avec un étage, une cour privée pavée et une cheminée fonctionnelle, en plein cœur de Belleville. Elle y organisait ce qu’elle appelait des « dînettes » dans sa cuisine, un dîner sans prétention sauf qu’Emma était une cuisinière émérite et inventive comme je n’en ai pas rencontré beaucoup, elle a su un jour que j’aimais les œufs et m’a décliné toutes sortes de recettes merveilleuses autour de cet aliment, que je découvrais à nouveau chaque fois. Lorsque j’ai fait la connaissance d’Emma, je n’étais pas conviée aux dînettes parce que nous n’étions pas amies, d’une part tout rapprochement personnel dans le cadre du groupe n’était pas vu de bon œil, d’autre part, et cela nous amuse beaucoup elle et moi aujourd’hui, nous n’avions alors aucune affinité en particulier, nous étions les seules filles du groupe de Gestalt. J’irais même jusqu’à dire qu’il régnait entre nous une méfiance réciproque, je m’étais faite d’elle l’image d’une blonde superficielle dont les interventions voilaient la part de sincérité et d’émotion, tout allait tellement bien selon ses dires que je me demandais ce qu’elle faisait ici ; quant à elle, je lui donnais l’impression d’une huître trop fermée, fière, hautaine et arrogante,  pour s’intéresser à moi. Nous échangions par pure cordialité, par bienveillance pour le groupe. Il a suffit d’un exercice pour que, par un beau jour, notre relation bascule d’un bord à l’autre, un travail personnel initié par Emma dans le cadre du groupe dont l’intérêt était de mettre en scène des situations familières difficiles en s’aidant des personnes présentes pour permettre au patient concerné de revivre un moment particulier, une crise existentielle, de manière plus sécurisée et encadrée que si cela se produisait à nouveau dans la vie de tous les jours, et de pouvoir ensuite parler aussi posément que possible des émotions ressenties lors du travail, avant d’écouter les autres patients réagir à ce qu’ils avaient joué, vu et entendu, projeté aussi. Non seulement, Emma m’avait choisie pour jouer le rôle de la personne néfaste dans la situation mise en scène, mais surtout la situation me parlait de manière personnelle et éclairait la raison pour laquelle jusqu’à présent, nous n’avions pu nous entendre elle et moi, sans pour autant nous connaître plus que cela et sur la base d’une première impression, par pure projection de ce que l’une voyait de l’autre selon ses schémas et son propre vécu à cet instant. Dès lors que le travail d’Emma, à l’issue duquel elle s’est effondrée en larmes devant nous, a mis en lumière une histoire commune, la découverte de deux demi-sœurs pour elle et d’un demi-frère pour moi, vécue sous un angle différent, je découvrais à cette époque dans un soulagement heureux l’existence de mon demi-frère aîné qui savait lui depuis toujours que j’existais, Emma apprenait l’existence de ses demi-sœurs dont l’une – jouée par moi dans la mise en scène mais qui portait mon prénom dans la vie réelle – refusait obstinément de la connaître et d’accepter la situation, je me suis prise d’une affection subite, profonde pour elle. Non pas que j’étais persuadée dans mon élan de pouvoir consoler ma nouvelle amie de l’absence de considération de la part de sa demi-sœur en m’ouvrant enfin à elle, je me rendais compte que j’avais failli passer à côté d’une véritable amitié sous prétexte qu’un lien obscur existait déjà entre nous et que nous n’étions pas conscientes des enjeux que cela représentait. Cette séance fut pour moi une révélation et le travail d’Emma un véritable événement dans ma vie. Nous avons passé le reste de la journée à en parler et enfin nous rapprocher pour creuser cette affinité nouvelle qui nous était tombée dessus comme un cadeau du ciel en plein groupe. C’est ainsi que je fus conviée à ma première dînette et qu’Emma devint non seulement une confidente à l’écoute et aux conseils les plus fins et pertinents qu’il m’ait été accordés ici-bas, mais aussi l’image, à mes yeux, de la générosité humaine dont je me sentais incapable et qui me fascinait chez elle parce que cela allait de soi, ce don pour aller vers l’autre sans rien attendre en retour sinon de s’ouvrir à soi-même. Elle m’a naturellement inspiré sa propre tendance à montrer le meilleur de soi et se réconcilier avec les moins bons moments, en même temps qu’elle m’a confirmé dans l’idée que mes boucles poussaient n’importe comment et contribuaient à cacher mon visage plutôt qu’à  me mettre en valeur, comme par magie.

Emma savait que je lui faisais confiance, en un coup de ciseau j’avais retrouvé apparence humaine, je reconnaissais enfin ce visage dont je réalisais qu’il m’avait manqué. Seulement dans mon rêve, il n’y avait pas d’Emma à l’horizon, nous n’étions pas à Belleville, je devais me contenter de traquer les petites échoppes que nous croisions vers Père-Lachaise. Nous continuions à marcher sans parler, la grande magicienne et moi-même, le risque grandissait à chaque pas de me voir emporter par la prochaine avalanche subite de boucles, d’autant plus qu’au rythme où nous marchions, nous allions quelque part sans que je sache où. Il faisait toujours un temps superbe, le ciel était dégagé et large, beaucoup plus large et ouvert que d’ordinaire, comme s’il lui avait pris l’envie d’adopter une mode venue d’Argentine. En passant devant les petits commerces de fruits et légumes, je désignais du doigt les oranges en disant naranja et la grande magicienne me corrigeait en prononçant la jota correctement. Je répétais le mot et elle me reprenait, il me semblait vouloir l’entendre dans sa bouche encore et encore, si bien que je continuais à le répéter sans le corriger, je n’avais pas envie d’y parvenir, pas plus que je n’avais envie d’arriver quelque part, je voulais continuer à marcher avec elle. Je rêvais que la Terre soit bleue comme ses yeux et qu’elle continue à le dire à l’infini, naranja.

A vol d’alto #4

Dix jours sont passés depuis le dernier semi et je ne suis pas blessée, j’ai bien récupéré. De mon surnom j’ai dû garder une certaine tendance à vouloir disparaître encore, à jouer à la souris, trouver le prétexte pour passer mon tour, toujours ce réflexe de me cacher. Me dérober derrière la première excuse trouvée pour ne pas courir le prochain kilomètre, en rester à un échauffement de cinq kilomètres pour ne pas se fatiguer en début de semaine plutôt que de pousser à sept kilomètres ou ne pas pousser jusqu’à huit, histoire de s’économiser pour les dix kilomètres du lendemain, et une fois venue le jour de la sortie longue préparée depuis le début de la semaine par une progression régulière dans l’effort de vitesse et d’endurance, me retrouver avec un objectif de vingt kilomètres à effectuer pour que le compte tombe juste. Je pourrais n’avoir à courir que douze kilomètres en fin de semaine si, pour une fois, je suivais le programme établi et ne cherchais à fuir n’importe comment l’effort de trop, parfaitement à ma portée, simplement par l’attrait si proche et si accessible du soulagement. Parfois, la tension devient soudain supportable et alors je m’installe dans ma foulée presque comme dans le confort d’un gros fauteuil où s’affaler, d’autres fois encore je reviens à moi d’un seul coup en pleine course, mon esprit s’étant échappé par quelque subterfuge, et j’ai alors l’impression que je pourrais ne jamais m’arrêter et continuer à courir jusqu’à ma mort. Chaque départ est différent comme l’est chaque levé de soleil, plus ou moins visible dans un ciel certains jours dégagés, certains autres jours nuageux au point qu’il n’y ait rien à voir, aucun départ signalé à l’horizon du nouveau jour par manque de conditions plus favorables, ce qui ne signifie pas non plus que le soleil ne se lèvera pas de la journée entière, une course peut se dérouler de la meilleure des façons possibles même après un départ totalement raté. Au contraire même, cet esprit revanchard qui donnera du fiel à la foulée une fois celle-ci retrouvée en catastrophe, permettra peut-être d’aller plus loin qu’un rythme trop prévisible. Qui sait s’il n’en va pas ainsi des histoires d’amour aux commencements un peu compliqués. Pas une seconde la grande magicienne ne m’a laissée jouer à la souris, sinon pour l’observer, trop occupée à décrypter chaque nouvelle nuance dans laquelle elle colorait sa vie, permettant dans ce changement de tons aux choses d’évoluer dans une permanence. Chaque changement, aussi insignifiant fut-il, offrait une nouvelle occasion d’éprouver mon attachement et ma curiosité pour celle qu’il me semblait connaître depuis la nuit des temps, alors qu’à chaque nouvelle fois en même temps je me retrouvais devant une page blanche à gribouiller un récit en allant puiser à leur source des émotions jusqu’ici enfouies. Jamais je n’avais senti à ce point l’inquiétude à l’idée de perdre quelqu’un dont je savais si peu au fond, qu’il m’a fallu donner aux couleurs la forme du trouble intense et de la fragile légèreté qu’à la fois je vivais. Chaque couleur a autant de nuances que la vie a d’instants.

Dans la mythologie, si Orphée ne se retourne pas, Eurydice peut enfin sortir de l’enfer. Pour moi c’est tout l’inverse, plus elle avance et poursuit sur son chemin sans se retourner, moins je m’imagine qu’elle va le faire, qu’elle pourrait encore jeter un œil derrière elle, pour vérifier que tout va bien sachant que tout va bien pour elle justement s’il n’y a rien à vérifier. Dans mon imaginaire, le risque grandit et s’amplifie qu’au bout du sentier elle s’envole  et m’ait totalement oubliée, ou bien que j’ai été balayée par le vent, une vilaine bourrasque, avant qu’elle n’ait amorcé le prochain virage. Mais je marche sur la Lune, je ne pèse rien ici, il me faudrait d’abord redescendre sur Terre et reprendre racine dans la réalité pour peser, ne serait-ce que le poids infinitésimal de cet espoir naissant à chacun de mes pas, si petit soit-il, de ne pas disparaître trop vite de sa vie.

Je savais d’elle qu’elle partait seule, c’est même la première chose que j’ai su d’elle, avant même de l’avoir vue et de savoir qui elle était vraiment, qu’elle était partie seule comme à son habitude et qu’elle ne reviendrait pas avant plusieurs semaines sans donner de nouvelle. Cela ne me paraissait pas non plus particulièrement extravagant, ignorant au moment où j’apprenais cette information sur elle, qu’il était possible de s’attacher terriblement à l’animal. J’avais ensuite vu les photos qu’elle avait prises de ses explorations et me réjouissais plutôt de la savoir sur un prochain départ, pourvu qu’elle en rapporte de nouveaux clichés à découvrir. Souvent je me suis prise à l’imaginer sur place, dans des zones arides, nouer des contacts sur l’instant plus riche que n’importe quel échange convenu dans un milieu familier, en faisant les mêmes gestes et mimiques par lesquels le récit de son aventure prenait une dimension surnaturelle pour captiver son auditoire.

Je me demandais quel souvenir elle laissait là-bas aux personnes qu’elle rencontrait. J’imaginais chaque individu aller raconter sur le marché sa rencontre avec l’exploratrice à la peau diaphane et aux yeux très clairs, oui cette jeune femme qui s’était approchée d’eux sans craindre d’être rejetée pour leur demander la permission de prendre une image de leur échange, ou simplement raconter le trajet qu’elle venait d’effectuer et s’enquérir du leur, avant de se souhaiter bonne route.

Sans doute l’une des grandes sagesses de la vie consiste-t-elle à laisser partir en vadrouille et loin de soi ceux pour qui chaque nouveau départ sonne comme l’écho d’un tour de magie inédit à découvrir dans l’apprentissage du contact avec l’autre pour revenir toujours un peu moins étranger à soi-même.

A vol d’alto #3

Noire comme du charbon, la terre volcanique de l’île, carbonisés comme du bois brulé, mes muscles après la course de dimanche, à l’horizon la ligne d’arrivée en plein mois d’août, aussi lointaine que la Lune blanche depuis le lever des matins et la tombée des nuits sur Terre. Deux jours après la course, je suis retournée me dégourdir un peu les jambes dans le quartier, pas plus d’une demi-heure, à un rythme plus que tranquille, les courbatures ont enfin disparu et je me suis longuement étirée, comme jamais encore je n’avais pris le temps de m’étirer de tout mon long, comme si déjà j’avais voulu la décrocher la Lune, pour la porter à mon cou. Mon premier semi-marathon et la blessure dix jours après étaient plus que jamais présents, je n’avais pas pu courir mon premier marathon prévu le mois suivant, pour cause de fracture. Je n’avais plus pu courir pendant une année entière, trois éternités, une leçon de vie marquante au point que j’étais prête à suivre dorénavant tous les conseils sur les plans de préparation et suivre les recommandations de repos. Comme le carbone, je dois suivre mon propre cycle. Trouver le bon carburant et le moyen d’irriguer le cerveau après trente kilomètres de course, savoir comment continuer quand tout mon corps et ma tête me disent de concert d’arrêter tout. La grande magicienne carbure à la grisaille, au commencement de son trait, il y a le clair et l’obscur, la forme et son ombre, le plein puis le creux, rien ne va sans l’autre et tout peut se passer de couleur à ce stade de la création où le pinceau définit les contours et anime la toile, comme un coureur se mettrait d’abord à trotter pour s’échauffer en cherchant à optimiser sa foulée pour qu’elle soit le plus ample possible sans le déséquilibrer ni trop user de sa force. Une seule course ne suffit pas à trouver la bonne foulée et le rythme parfait, loin de là, un peintre pourra exécuter plusieurs grisailles sur le même motif avant de passer à la couleur, avec des rouges, des bleus et des verts pour modeler et gagner en profondeur, à moins de rester sur le gris et d’en travailler les nuances jusqu’à suggérer la couleur dans les traits sans même avoir recours à d’autres teintes pour donner vie au visage, à la silhouette, au modèle. C’est un art aussi de savoir s’arrêter avant d’aller trop loin et gâcher en un trait tout le travail. Et c’est tout l’enjeu du coureur de savoir s’arrêter avant la blessure quand, ayant trouvé le rythme de sa foulée, il tente de tenir durablement l’allure la plus élevée sans céder à la fatigue. J’ai appris à écouter les alertes au fil de mes blessures, je connais peu de coureurs qui ne se soient jamais blessés, je garde en mémoire l’élan enthousiaste avec lequel je m’étais lancée aveuglément dans la préparation de mon premier marathon au lendemain du semi et sans avoir pris le temps d’analyser mon besoin de récupération, d’écouter mon corps et d’attendre. Lorsque je me suis élancée parmi les coureurs dimanche pour courir mon deuxième semi, trois ans plus tard, j’ai pris très à cœur l’idée de revenir à l’étape première, case départ, ralentir pour avancer, recommencer comme au premier jour, enfin j’ai pu savourer la grisaille.

A vol d’alto #2

Comme au premier jour, courir comme au premier jour, sauf qu’au premier jour de la vie, nous ne courons pas encore, nous ne marcherons pas avant quelques mois, nous naissons. Que faisons-nous si bien ce premier jour de la naissance dont nous ne retrouvons plus le naturel et la facilité tous les autres jours que la vie nous mettra sur le chemin, respirer et crier. Crier comme au premier jour, revenir à ce hurlement primaire au moment où l’oxygène entre dans les poumons et que nous sortons de cette zone de confort et de sécurité, qui sait si j’ai la moindre chance de percer le secret de la magie du premier jour en m’initiant au cri primaire. On m’a tellement dit que crier ne se faisait pas, courir en prenant ses jambes à son cou comme le font les enfants en poussant un hurlement, tout cela qui nous rapproche d’un réflexe enfoui mais présent et naturel en nous, tout cela passe après l’enfance pour des accès de folie, pourtant tout pousse à hurler et fuir à l’autre bout, ailleurs, pour trouver un endroit où respirer. Cet endroit lointain ne connaîtrait pas l’ombre d’un doute ni le moindre soupçon d’obscurité, l’idée même des ténèbres y serait étrangère, il suffirait de fermer les yeux pour trouver le repos de la nuit. Cet endroit où tout n’est encore que lumière, j’ai voulu l’envisager sur l’île.

Nous nous étions retrouvées, après avoir traversé de multiples états et de  nombreuses couleurs qui puisaient toutes leur source dans le sol volcanique de l’île, jusqu’à son extrémité méridionale, une partie plutôt abrupte avec pour issue l’océan qui se dégageait face à nous à perte de vue, plus rien d’autre des kilomètres à la ronde sinon la possibilité de reculer et revenir sur nos pas, avoir perdu notre temps. Nous avons trouvé un café en bout de piste, particulièrement bien aménagé en plein no-mans land, j’y serais restée des heures ne serait-ce que pour ne pas me rendre à l’évidence, notre avenir attendait derrière nous, il faudrait ensuite rebrousser chemin. Le prochain continent était invisible à l’horizon, tout s’arrêtait ici, au moins un temps. Face à tant de beauté, après des heures et des jours de marche passés à admirer, guetter et écouter, durant ces instants incessants d’étonnement et de ravissement, j’avais pris conscience de ce qui me tourmentait depuis le début et que je n’avais pas ressenti depuis des années et des relations avec d’autres personnes que la grande magicienne, le sentiment insidieux de peur qui me traversait à l’idée de la perdre. Tous les matins à nouveau, je m’étais surprise en train de la regarder comme pour la dernière fois et mon cœur se nouait dans ma poitrine sans raison apparente aucune, j’aurais pu faire comme si de rien n’était et continuer à donner le change pour ne pas créer un malaise plus grand encore, mais l’équilibre était bel et bien rompu à ce jour. Seules les couleurs décuplées pouvaient me consoler un peu, et aussi ce sentiment de n’être plus tout à fait sur Terre, mais bien exilée sur la Lune, loin des autres, loin d’elle. Cela permettait de justifier une certaine forme de distance qui s’était installée, je ne cherchais plus de vains sujets de conversations et m’installais dans le silence. Une fois posées dans ce café, avec la vue sur l’infini et le soleil sur nos visages, je la regardais en admirant les jolies couleurs de son visage détendu et souriant. Elle avait pris une teinte hâlée et rien dans son regard ne justifiait mon inquiétude croissante, rien ne rassurait non plus ma peur de la perdre, sinon sa présence ici maintenant, à la même table que moi et avec la même envie de se poser un instant après cette traversée d’un paysage aussi lunaire. J’ai bu la bière que nous nous sommes commandée comme si ce fut la première que je buvais de toute ma vie, avec l’envie de profiter de chaque gorgée comme si c’était la dernière. Je redoutais de ne plus rien avoir à dire, plus jamais, les paysages lunaires se passent de tout commentaire, c’est bien connu.

 

A vol d’alto #1

Le marathon était prévu dans quatre mois jour pour jour, une saison très exactement -, à cheval sur le printemps et l’été certes, une saison inédite et on ne peut plus originale, tant qu’à courir pareille distance au bout autant donner à l’idée même de saison un sens vraiment, comme un fil directeur dont il faudrait trouver, à l’image d’une pelote de laine qui servirait à tricoter une écharpe pour l’offrir à l’arrivée de l’automne, le bout qui permet de dénouer tout le reste et commencer à travailler, jour après jour, pour faire qu’à l’arrivée il se passe un miracle. La date fatidique de l’épreuve tombait un samedi, le deuxième du mois d’août, à croire que les organisateurs avaient donné rendez-vous à la canicule pour mieux corser la course. Heureusement, cette dernière devait se dérouler en plein cœur du bois de Boulogne, à l’ombre des arbres et loin du bitume de la capitale déserte à cette époque. Pour avoir participé déjà à deux marathons à Paris, je redoutais cette étape dans le bois de Boulogne, interminable et tortueuse comme un labyrinthe dont on aurait bouclé l’issue une fois tous les coureurs entrés dans le piège de la dernière boucle. Plus rien n’allait, le mur des trente premiers kilomètres était passé, le plus dur n’était pas derrière mais bien devant, sauf que ce devant n’avait aucun horizon ni espoir d’éclaircie, pendant de longues minutes que l’on aurait cru trafiquées par le grand inventeur de l’univers pour qu’elle durent à jamais, il fallait continuer à mettre un pied devant l’autre et puiser dans des ressources ahurissantes de surhumanité pour ne pas arrêter d’avancer, motivé par l’idée qu’un jour, la vie reprenait, tout là-bas. La motivation, je l’avais trouvée la première année dans l’idée, simple et d’une subtile efficacité, qu’une amie et sa batucada jouaient au quarante-et-unième kilomètre, elle m’avait dit qu’elle m’attendrait et qu’ils joueraient tous spécialement pour m’encourager dans la difficulté du dernier kilomètres et des cent-quatre-vingt quinze ultimes mètres à parcourir avant de franchir la ligne d’arrivée, car de fait elle existe. Je ne pouvais pas ne pas arriver au kilomètre quarante-et-un, sachant que j’étais attendue, je m’étais engagée, encore fraîche et excitée peu avant le départ, à venir les saluer, je n’avais pas idée alors de l’état dans lequel je me pointerais et surtout, à l’approche du lieu de rendez-vous, j’entendais le rythme exaltant des percussions au loin, je ne m’imaginais pas à quel point il serait difficile de me remettre à courir à peu près normalement alors que je clopinais depuis l’entrée dans ce fichu bois de Boulogne, quatre heures après avoir passé la ligne de départ sur les Champs-Elysées. J’ai levé la main en serrant les dents, en me donnant l’air le plus détendu possible, mon amie m’a reconnue, ses baguettes se sont immobilisées et elle m’a regardée bouche bée, j’ai continué à ne pas reculer jusqu’à ce que je sois hors de vue et j’ai entendu derrière moi la batucada redoubler de rythme et de sons à mon attention. J’avais rempli mon contrat, à un peu plus d’un kilomètre de la ligne d’arrivée de mon premier marathon, je pouvais faire cesser la souffrance et m’allonger sur le bas-côté, profiter enfin du soulagement, à un kilomètre près finalement, pas n’importe lequel non plus, le tout dernier kilomètre. A ce stade d’épuisement, il ne me restait plus qu’à m’élancer à corps perdu vers la ligne d’arrivée, visible à présent comme une oasis en plein milieu d’un désert, et m’affaler de l’autre côté pour ne me relever qu’à la saison d’automne, balayée par le vent frais. J’aurais virevolté parmi les feuilles mortes, je me serais moi aussi acquittée de ma danse mortuaire jusqu’à la transe, et peut-être même jusqu’à la saison hivernale pour finir en chapeau sur la tête d’un bonhomme de neige autour duquel les enfants auraient créé une ronde pour se chauffer et s’échauffer avant le départ de la prochaine course au retour du printemps.

Cher printemps, je t’ai attendu, tant attendu. J’en ai eu des vertiges à t’attendre autant. J’ai tellement aspiré à un brin de légèreté, au renouveau des espoirs perdus de vue loin si loin, à la jubilation déraisonnée au simple contact du rayon de soleil sur ma peau qui frissonne. Rien n’a plus été pareil à partir du moment où tu m’as laissée sur le carreau pour faire résonner la joie et aller courir les cœurs sous d’autres latitudes que celle où je t’ai croisé ici. Maintenant que tu es là, je n’ai aucun reproche à te faire, sans doute n’ai-je rien pu faire pour te retenir, après tout j’avais rempli mon contrat, j’avais franchi la ligne d’arrivée de la course, et toi le tien, tu as éclairé mon chemin d’une rencontre lumineuse et merveilleuse comme on peut en faire au cœur de ta saison et nulle par ailleurs. On s’attend d’autant moins au premier rayon du soleil qu’on l’a ardemment désiré, oui désiré jusqu’au désespoir le plus profond, arrivé à ce moment de bascule où l’on n’attend plus rien sinon que passe le temps faute de mieux, et voilà qu’elle arrive, la grande magicienne, le ciel se dégage, mon cœur se réchauffe. Et te voilà de retour, tu viens aux nouvelles, voir le résultat de ce que tu as semé avant de disparaître comme j’avais l’habitude de le faire avant, pour n’avoir pas de compte à rendre. Vois printemps, je me  réjouis de te retrouver et me préparer à te courir après tous les matins. Pourquoi le matin me demandes-tu, mais parce qu’il est le renouveau voyons, la résurgence des énergies nourries toute la nuit de mille rêves qui remontent de mon fort intérieur pour faire danser mon âme et réveiller mon corps au rythme de cette inspiration qui coule tôt à flot. Alors je me suis élancée dimanche dernier parmi les coureurs du marathon de Paris pour courir un semi et lancer ma préparation, j’ai laissé le peloton gagner les quais et prendre le virage quelques dix kilomètres plus loin pour le bois de Boulogne, tandis que je reprenais mon souffle à Bastille, prête à en découdre avec les orages à endurer et les efforts à fournir pour qu’en plein été mon tour advienne de franchir la ligne d’arrivée, comme au premier matin. La perspective de courir ce marathon aoûtien avec la même énergie qu’au premier jour du printemps, bel objectif, suffisait à me projeter avec joie dans cette saison neuve à inventer.

‘round S. #1.2

Le chronomètre affichait quasiment cinq kilomètres de course, soit la distance sur laquelle nous nous étions mises d’accord. Nous avons gardé tous les tours qu’il restait à courir dans ce stade pour la fois d’après, pour toutes les fois suivantes. Nous avons traversé à nouveau le boulevard des Maréchaux par un chemin que je me suis plu à découvrir avec elle.

 

Arrivées devant chez moi, je n’avais toujours pas la moindre idée concernant ses intentions, les miennes étaient très claires. Sur le pas de ma porte d’immeuble, je lui ai proposé une séance de cinéma pour un film chilien le soir même, une manière assez univoque d’affirmer mon intérêt pour elle au-delà du plaisir de courir à deux, et de finir cette belle journée dominicale sur une note prometteuse et pourquoi pas. Pourquoi cette sempiternelle tendance à vouloir précipiter une conclusion dont il me serait possible de modifier la teneur si je n’allais pas la provoquer aussi subitement, et alors même que je ne connais pas l’intéressée depuis une semaine. Quatre jours dont une soirée de prise de contact et une course de rapprochement, deux journées ponctuées de quelques échanges virtuels, essentiellement orientés vers une stratégie plus maladroite qu’autre chose pour connaître son âge.

 

Je n’avais toujours aucune certitude non plus quant à son année de naissance lorsqu’elle est revenue vers moi pour une nouvelle course, en proposant samedi après-midi. Suggérer un rendez-vous un samedi dans l’après-midi, c’est à peu près aussi sage et insignifiant que de le fixer un dimanche en fin de journée, nous n’avions pas beaucoup avancé. J’ai répondu que je n’étais pas disponible, ce qui était vrai puisque j’étais d’astreinte ce jour-là. En y repensant, j’étais sur le point de décliner de la même manière lors de sa première proposition pour courir le dimanche 30 novembre, cette fois-ci au prétexte tout aussi légitime qu’en fin de mois j’alignais déjà au comptoir pratiquement 200 kilomètres de course et qu’il me fallait au moins un jour de récupération pour reprendre des forces et pouvoir enchaîner. J’avais fini par céder en me rassurant sur la lenteur du rythme de cette dernière course de novembre, d’autant qu’il me fallait soutenir la conversation avec elle, une première pour moi. Cette fois, je lui ai soumis l’idée de courir en toute fin d’après-midi du samedi, sans aller jusqu’à oser parler de samedi soir ou tout autre proposition indécente du genre. Nous avons convenu d’un rendez-vous à 17 :43 en bas de chez moi. Il faisait froid et la nuit commençait déjà à tomber, ainsi qu’une fine bruine, j’e lui ai indiqué le code de ma porte d’entrée et mon numéro de téléphone pour qu’elle m’attende au chaud. Mes intentions sont claires.

Nous avons eu la même idée de commencer notre parcours par le dernier stade visité lors de notre dernière course, en empruntant le chemin découvert ensemble. La nuit était compacte et l’air s’était adouci, la pluie avait cessé de tomber comme par un fait exprès. Nous avons traversé le vestiaire, au fond du couloir se dessinaient déjà les lumières criardes de la piste, nous avons poussé un même cri de joie, le spectacle et la situation, c’était un moment parfait. Nous étions seules au monde dans ce stade tenu secret au reste du monde comme par miracle. Je lui ai raconté l’histoire de mon frère caché, dont j’avais découvert l’existence récemment, un frère aîné. Sous le coup de l’émotion, et parce qu’elle avait vécu une histoire similaire, elle m’a répondu en anglais.

Il ne fut plus question de changer de stade, nous sommes restées à parler courir et faire connaissance dans le même stade ce même soir, sur un trajet de huit kilomètres, dont j’aurais voulu qu’il ne s’arrête jamais. Une fois arrivées devant chez moi, la soirée s’annonçait et les rues s’animaient, j’hésitais à lui demander ce qu’elle faisait dans l’heure, elle ne semblait pas pressée de rentrer elle non plus. Mais aucune ne prenant les devants, nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain, dimanche, puisque aussi bien une répétition était organisée avec la chorale. Je suis restée chez moi. Elle a mangé ses rouleaux de sushis, debout toute seule dans sa cuisine.

Il s’est écoulé un réveil et une matinée à patienter jusqu’à l’heure de la retrouver à 14h30, et pour bien faire les choses, je lui avais proposé de venir la chercher devant chez elle pour aller à la répétition à pieds, je suis arrivée avec deux minutes de retard, elle guettait mon arrivée depuis le haut de ma rue, sans que je ne l’ai vue. Nous avons passé le trajet à poursuivre les conversations de la veille, hilares, je sentais sa joie m’envahir, je me sentais pleine d’énergie en sa présence. Certains regards de sa part m’ont orientée sur ses intentions, des regards insistants, comme ceux que je lui envoyais. Je lui ai proposé de m’accompagner à une avant-première lundi.

 

C’est ce jour que c’est arrivé. Nous somme sorties de la séance de cinéma et, au lieu de rentrer par le métro et de descendre à sa station, j’habite à la station suivante, elle a voulu rentrer à pieds. C’est un trajet qui m’est familier, pour avoir emprunté la rue Saint Denis et le boulevard Magenta matin et soir pendant une décennie, j’ai plaisir à emprunter ce trajet et constater avec surprise à quel point la première rue s’est métamorphosée depuis que je ne passe plus par ici. Des terrasses ont émergé et les enseignes de cafés et boutiques se veulent plus aguicheuses qu’ailleurs.

Sur le trajet, nous en venons à parler de nos relations passées, de notre situation personnelle, cela fait maintenant dix jours que nous nous tournons autour, elle ne pouvait pas ne pas savoir mes intentions la concernant et je la sentais intéressée par autre chose qu’une amitié. Aucune de nous deux n’avait osé jusqu’à présent poser la question explicitement de savoir si l’autre était en couple, libre ou pas. C’est elle qui m’a posé la question en premier, j’ai dit que non, j’étais libre. Puis je lui ai retourné la question. Elle m’a répondu qu’elle était en union libre et qu’elle pouvait rencontrer quelqu’un, me laissant entendre qu’en l’occurrence, c’est ce qui était en train de se passer entre nous et que cela ne posait aucun souci, au contraire.

Elle m’a aussi demandé si cela me poserait un problème de la savoir en couple par ailleurs. Récapitulons. Nous sortions d’une séance de cinéma qu’elle avait accepté sans hésiter, elle était partante pour me retrouver le lendemain autour d’un documentaire avant de partager ensemble les résultats des élections américaines ; la veille nous avions chanté ensemble, nous nous étions cherchées du regard ; le samedi auparavant, nous nous étions confiées sur nos secrets de famille, tout semblait converger jusqu’ici vers une disponibilité fluide de sa part pour chacune de mes initiatives, je n’avais pas en savoir davantage.

Quand nous nous sommes retrouvées devant son immeuble, elle a insisté pour me raccompagner à son tour devant chez moi, il y avait de la rumba dans l’air, une envie partagée que la soirée ne finisse pas. J’en savais suffisamment sur elle pour me sentir attachée autant qu’attirée et sentir qu’il serait plus sage de ne rien précipiter entre nous, après tout je ne l’avais pas encore embrassée. Nous sommes arrivé devant mon immeuble et je ne lui ai pas laissée le temps de finir sa phrase, je l’ai prise dans mes bras et l’ai embrassée, d’abord dans le cou puis sur ses lèvres. Elle m’a rendu mon baiser au centuple. Je l’ai embrassée longuement, pendant un temps suspendu au seul plaisir d’avoir la même envie.

Trouver la personne avec qui partager la même envie. Les mêmes envies. La même envie d’être en vie, je me sentais si vivante et animée de désir dans ses bras, à tenir serrée sa taille si fine et sentir la douceur de sa peau sous mes mains, sa chaleur m’envahissait d’un sentiment de plénitude et de total abandon. J’ai découvert son sourire, ce sourire là, et son regard lorsque ses pupilles sont dilatées, j’ai lu son désir en écho au mien, j’ai vu son attitude coquine et mon cœur faillir. La voir, l’avoir. Je voulais l’avoir pour moi toute une nuit et tout un matin, savourer l’attente, la savoir présente dans ma vie.

Je l’ai raccompagnée à nouveau en haut de la rue en lui proposant de venir chez moi samedi, et de passer la nuit ensemble.

 

La nuit. Pour la vie on verra.