L #49

J’oblique en direction de la porte de Saint Ouen comme si je revenais sur mes pas sauf que je reprends mon tracé en venant d’ailleurs, avec un élan différent, et ça change absolument tout. Car lorsqu’après avoir slalomé parmi les échoppes des commerçants sorties à même le trottoir sans plus laisser d’autre choix que d’être alpagué par la marchandise, retourner sur le boulevard Ney d’un coup d’un seul me le ferait apparaître comme une avenue majestueuse. Direction la porte de Clignancourt cette fois avec en ligne de mire la sculpture récemment inaugurée et intitulée « Cœur de Paris » et dont la facture me reste en travers de la gorge, comme s’il n’y avait pas moyen d’améliorer la circulation et le confort de ce carrefour avec un montant si indécent, le machin haut perché me sert de phare dans la tempête de klaxons. Lorsque je laisse les fumées assourdissantes et hurlements étouffants s’échapper derrière moi et que je poursuis en direction de la porte de la Chapelle, le sol se transforme sous mes pieds et devient sableux, le bitume se friture en caillasse et mes foulées se perdent en poussière ; devant moi, il m’arrive de voir un train Thalys arrêté en pleine voie sur le pont – ainsi les petites sorties croisent les grandes trajectoires -, et le souvenir de ce cavalier me revient, il avait traversé le pont au-dessus des embouteillages en nous narguant d’un geste nonchalant. J’y repense au moment de descendre sous le pont et prendre de l’élan pour remonter ensuite, parce que ma condition de coureuse me rend sinon plus heureuse, du moins aussi comblée que n’importe quel voyageur en situation de déplacement et sur le point de découvrir une nouvelle destination, parce que j’aurais faire le même trajet tous les jours, et loin s’en faut je m’aventure régulièrement sur des sentiers inédits, c’est tous les jours une expérience nouvelle. Porte de la Chapelle, j’oblique vers Max Dormoy, la butte de Montmartre se rappelle à moi, j’éprouve le dénivelé positif de ce faux plat en essayant d’accélérer jusqu’à la rue Ordener, la traversée du pont emmène mon esprit suivre les rails de voyages imaginaires tandis que je scrute les graffitis actuels sur le mur Marcadet, chaque jour différents et originaux eux aussi. Traversée de la Goutte d’Or, les gens ne sont pas pressés, ils restent sur place et discutent entre eux comme s’ils avaient tout leur temps, toute la vie, comme s’ils n’étaient pas parisiens et que ma trajectoire venait bouleverser leur quiétude tel un météore imprévu tombé ici-bas. Souvent je me dis que je repasserai plus tranquillement pour moi aussi m’installer en terrasse et profiter des parfums de plats que je jure n’avoir jamais gouté… un maffé poulet peut-être. Le boulevard Magenta me fait toujours l’effet d’une frontière avec mon quartier plus policé, agacé, moins animé et plus bruyant à la fois, je remonte la rue Marcadet d’un bout du dénivelé à l’autre, en fait je passe mon temps à caresser la butte Montmartre dans tous les sens du poil. Je descends définitivement rue Vauvenargues, je délie mes jambes au maximum et prends le dernier envol pour récupérer la rue Championnet et passer devant le stade. Ouvert cette fois.

L #48

Premiers jours du mois de juin et le stade a rouvert, le stade a ouvert ses portes à nouveau. Jamais je n’aurais cru être émue par cela, l’ouverture des portes d’un stade post-confinement. C’est l’effet surprise qui a joué, après un mois de mai confisqué, le mois où rien ne me plaît. J’ai commencé ma boucle comme d’habitude en direction du boulevard Ney, dont les trottoirs sont aussi larges que la route et me permettent de ne gêner personne tout en profitant d’une meilleure luminosité sur tout le trajet, le soleil se couche à l’aller et se lève sur le trajet retour. Porte Saint Ouen, je n’oblique plus vers le stade Max Rousié, de la même manière que je ne tente pas un crochet par le stade Bertrand Dauvin lorsque j’arriverai porte de Clignancourt, mon ancienne boucle n’est plus d’actualité et les tours sur le bitume se font ressentir au niveau des articulations, j’arrive porte de Clichy et je m’immisce à nouveau avec les piétons. Sans vraiment m’en rendre compte mais sans l’ignorer complètement non plus, je me retrouve à courir sur mon trajet matinal vers le siège, là où je n’ai pas remis les pieds depuis trois mois, comme si je ce repère pouvait me rassurer en ces temps incertains de crise sanitaire et distance sociale, je chercherais donc à me rapprocher autrement de ce que je connais à défaut d’y retrouver comme auparavant ceux que j’y côtoyais, bientôt j’irai courir au parc Monceau. Direction Guy Moquêt pour basculer à nouveau du 17e vers le 18e arrondissement en zigzaguant entre piétons en plein shoppings et terrasses qui débordent de partout et de joie, une ambiance de libération me porte depuis quelques jours où il n’y a plus table disponible à l’horizon tant l’impatience était grande de se retrouver et tenter un rapprochement physique malgré la distance sociale imposée, la ville explose à nouveau en toute fin d’après-midi et jusque tard et rivalise d’inventivité pour pousser les murs et mordre sur la route, sur l’avenir.

L #43

Au lieu du marathon de Paris, c’est un sixième de la sacro-sainte distance que j’ai parcouru, une nouvelle boucle qui m’emmène aux quatre coins de ce quartier, mon nouveau chez-moi. Ma boucle je la visualise et je la pétrie pour qu’elle soit le plus homogène possible, aucun grumeau ni mauvaise impasse ne doit y figurer, je la veux aussi parfaite qu’une libération. D’abord, je commence par me familiariser avec l’aller-retour que je connais le mieux, vers la gare, ce chemin sur lequel j’ai appris l’annulation du semi-marathon alors que j’allais rentrer sur Paris, et que j’ai fait demi-tour sans parvenir à réaliser encore la gravité de la situation. Ensuite, comme une pâte qu’on laisse reposer pour qu’elle lève avant la cuisson, je garde la gare en repère et j’augmente la distance d’un kilomètre qui me sépare d’elle depuis mon point de départ pour m’éloigner le plus possible avant de revenir vers elle après maintenant deux, puis trois et toujours davantage de kilomètres à l’aller, puis au retour, je multiplie les détours. Enfin, je prends l’habitude de partir à l’opposé de la gare pour un kilomètre de dénivelé en guise d’échauffement, la route descend ensuite vers le lac d’Enghien que je n’ai pas le droit de rejoindre parce qu’il n’est pas situé dans ma zone de confinement, je retrouve le virage que je prenais à vélo après le pont, je savais en tournant à cet endroit que j’étais quasiment arrivée. De fait, à partir de cet endroit, je ne fais plus que me rapprocher de l’appartement en remontant vers la gare par différents quartiers résidentiels et voies étroites désertées, calmes. J’arrive à la gare au bout de cinq kilomètres, je continue à remonter vers les vergers de Deuil. La boucle m’emmène vers un étang avant de serpenter de plus bel sur le chemin du retour, où chaque rond-point me raconte une étape de plus vers l’élaboration du tracé dans sa totalité. J’ai creusé mon sillon, trouvé mes repères et je répète la boucle autant de fois que le temps imparti me le permet, en déclinant la boucle sur des versions plus courtes, moins dénivelées, pour parvenir à une sortie différente tous les jours, un grand luxe en ce temps de confinement. Il est temps que je l’invite à me suivre dans ma boucle de confinement, une occasion de lui montrer que je me suis familiarisée avec son quartier, que j’en ai apprivoisé le moindre virage pour lui offrir une première sortie nocturne, loin des gens, loin du sempiternel tour du jardin. Nous partons au moment où le soleil se couche, le ciel révèle ses tons printaniers et nous offre ses cocktails d’orange et rose, les arbres sont en fleurs, même les oiseaux sont de mèche qui nous guident d’un rond-point à l’autre en nous encourageant l’une après l’autre, nous avons gardé une distance de plusieurs mètres, je l’attends discrètement pour ne pas la perdre de vue. Plus nous progressons, plus le soleil nous enveloppe de ses derniers rayons comme s’il voulait ne plus nous quitter pour jouer encore un peu à nous courir après et je prends plaisir à la voir elle me rejoindre sur mes propres pas vers la gare puis du côté des vergers et enfin de retour. Peut-être que les plus grands voyages commencent ainsi, par un petit tour du pâté de maison, mais un tour à deux, un minimum préparé, avec l’idée de partager une activité, un moment, des envies voire une vie entière, bref ce projet un peu fou d’être ensemble et de vouloir le rester. Au moins jusqu’au prochain coucher de soleil, et celui d’après, et encore après.

L #35

Le semi-marathon de Paris est annulé, la décision est tombée la veille alors même que la plupart des coureurs sont en train de récupérer leur dossard. Le mien m’attend sagement dans ma cuisine, je m’étais faite à l’idée de me lever tôt dimanche, dernier jour de mes vacances, même si je ne me sentais pas suffisamment entraînée. L’année dernière, j’avais passé toute la semaine précédent le semi en Angleterre, dans la région de la Cornouaille, à courir trois miles tous les matins en t-shirt noir et chaussures oranges, face au spectacle chaque matin inédit et fulgurant du vert intense et des arcs-en-ciel aussi sublimes qu’évanescents. Le parcours du semi avait changé et nous faisait désormais partir d’Austerlitz et non plus du château de Vincennes. Et j’avais lutté, contre la douleur des anciennes blessures, puis contre le vent. Je me souviens d’avoir pensé abandonner au quinzième kilomètre parce que je n’avançais plus, j’avais plutôt l’impression de m’essouffler à pédaler dans le vide comme un hamster dans sa roue. Puis la descente vers Paris à partir du 17ème kilomètre m’avait ramenée à la raison et j’avais bouclé le parcours.

Pas de semi demain. Plus d’enjeu. Je me suis économisée pour rien. Que je crois, mais c’est faux. J’ai surtout profité de cette semaine de repos pour nager davantage et rouler un peu sur ce nouveau vélo, que je commence tout juste à prendre en mains, à prendre en pédales devrais-je dire. Jusqu’ici j’appréhendais le moment où il me faudrait m’élancer dans les rues, les chaussures clipsées aux pédales, d’abord un pied puis l’autre en regardant plus que jamais loin du guidon à l’affût du moindre stop ou obstacle qui m’obligerait à dégager mon pied de la pédale en pivotant légèrement vers l’extérieur. Je commence dans une impasse puis je prolonge par une voie qui débouche elle-même sur une rue, je me retrouve sur la départementale que je connais par cœur, me voici visée à la selle en apnée, le cœur battant parce qu’on m’a prévenue que la chute était inévitable au début. Mais je ne chute pas, pas encore. Peut-être n’en suis-je pas encore au début, les ennuis viendront avec la vitesse et le temps.

Privilège de vacancière, je suis arrivée la première aux heures d’ouverture de la piscine des Amiraux le midi et j’ai pu m’élancer seule dans une ligne d’eau parfaitement calme avant que d’autres nageurs ne me rejoignent. Un premier aller pour moi toute seule, en m’étirant sur toute ma longueur et en prenant le temps de l’échauffer, et toujours personne dans ma ligne sur le retour. Le luxe absolu. Un frisson de joie parcours tout mon corps lorsque mon bras va chercher loin devant pour me tracter en m’appuyant sur l’eau, je jubile en soufflant de toutes mes forces dans l’eau. Les autres nageurs peuvent à présent me rejoindre un par un, la séance m’appartient. J’alterne deux cent mètres de crawl et cent mètres de brasse coulée pour trouver la sensation de glisse qui me manque encore et je nage aussi longtemps que la présence des nageurs à présent en nombre me le permet.

Plus de semi. 44000 autres coureurs pénalisés comme moi. Certains se retrouveront pour courir la distance en groupe, d’autres en profiteront pour renouer avec les sorties en solitaire. Comme moi.

L #33

Réveil à 7h du matin, pour un dimanche doublé d’un premier jour de vacances, c’est abusé. Mais je ne veux pas manquer cette occasion d’honorer une première sortie longue en six semaines de préparation marathon, je m’étire et me félicite de sentir ma ferme détermination. Le rendez-vous est donné au pont Neuf à 10h pour une séance de deux heures environ. Le vent souffle déjà lorsque j’arrive, quelques coureurs sont déjà présents, on grelotte ensemble. Nous partons en direction du jardin des Plantes par les quais pour un footing de 35mn, je n’ai pas couru la veille, ni nagé et encore moins roulé. Je récupère mon vélo dans l’après-midi, un nouveau vélo que j’ai décidé d’adopter sans être certaine d’avoir fait le bon choix, on verra. Nous faisons demi-tour au coup de sifflet pour revenir pont des Arts et poursuivre jusqu’au jardin des Tuileries pour une première série d’accélérations sur 20mn, je n’aime pas ce jardin. J’accélère à peine, voire pas du tout. Pourquoi m’entêter à vouloir faire cinq sortie course à pied alors que le magazine Triathlon que j’ai reçu avec les conseils de préparation pour un premier format L indique une séance seulement, avec 2km de natation et deux heures de vélo. Les sensations ne sont pas bonnes, je suis endolorie, je me promets de réduire les sorties sur les semaines à venir, courir moins pour courir mieux et assurer un semi avec de meilleurs sensations sans avoir l’impression de me traîner en risquant, encore une fois, de me blesser. Nous poursuivons vers le Champ de Mars à travers les pavés mal agencés des quais, que la Seine a inondé en débordant cette nuit, le spectacle est assez fascinant, courir ici me plaît. La photo de groupe se fait devant la Tour Eiffel, je suis fière d’être dessus, d’avoir suivi les autres, ce groupe dont j’ai besoin pour me motiver à dépasser ma fatigue et mes douleurs. Nous partons pour une nouvelle série d’accélérations sur 20mn, je n’aime pas plus cet endroit pour courir, les cars de touristes s’enchaînent, ainsi que les photos devant la dame de fer. J’ai l’idée d’abandonner ici la sortie mais je choisi de décélérer encore un peu pour continuer. Nous finissons par repartir vers le pont Neuf, où nous atteignons la distance d’un semi-marathon à ma grande satisfaction, je ne m’en serais jamais sentie capable en sortant seule. Les sensations étaient plus agréables sur la fin du parcours qu’au début où mon corps est réticent à faire l’effort de solliciter les zones en souffrance, mais j’ai ma sortie longue, enfin. Faire du jus pendant une semaine, nager un peu et surtout rouler, m’adapter aux pédales automatiques et à la position aéro de ce nouveau vélo de compétition qui me paraît si parfait. Prendre le temps d’écouter mes besoins, apprendre à entendre les siens, composer avec l’idée d’un nous qui serait le meilleur de chacune de nous deux mis en commun pour avancer mieux.

L #32

23’45’’ les deux boucles de ce chaotique parcours de 5km dans les Buttes Chaumont, mais quelle ambiance et quel bonheur d’entendre mon nom scandé au micro devant le Rosa Bonheur à l’issue de la première boucle et à l’arrivée par un Poney déchainé, la course de la Saint Valentin est résolument l’événement sportif le plus festif de la saison et je me suis régalée à encourager mes camarades qui avaient pris le départ du 10km le plus tordu de Paris. J’avais profité de la douceur printanière pour parcourir à pied la distance de 3km jusqu’au gymnase proche du parc, en mode échauffement, et la traversée du canal sous un ciel souriant m’avait provoqué un frisson de joie. Le retour autour de midi fut moins fluide avec le monde, une manière de travailler la reprise après un effort intense et malgré les petits tiraillements. Une journée de repos et j’espère repartir dès le lendemain en profitant de ce temps clément. Le compte à rebours des dix jours avant la relâche est lancé et je suis allée nager tous les midis de cette longue, fastidieuse et éreintante semaine pour me permettre de tenir jusqu’à la fin de chaque journée, ponctuée par une curieuse alternance entre éclaircies et giboulées. Quelle idée de sortir le deuxième jour une séance de fractionné maison alors que la pluie tombe drue et n’a pas décidé de cesser, entrecoupée de quelques épisodes de grêles, sinon que les éléments déchainés contre moi m’incitent à tout donner pour en finir au plus vite, très vite. J’ai couru seulement neuf kilomètres la veille, je n’ai pas l’énergie pour aller plus loin alors que mon tracé idéal m’aurait emmené facilement au-delà des douze kilomètres, seulement voilà plus rien ne semble évident, pas plus le rythme de ma foulée que ma respiration, rien. Mon endurance est mise à rude épreuve en plein hiver, je manque surtout de sorties longues. Rien n’y fait, je me traîne derrière une prépa marathon qui ne me motive pas, je suis nouée. Plus que cinq jours et la course à pied sera derrière moi, avec l’objectif cette fois de rouler, rouler toujours plus loin et toujours mieux pour aborder sereinement une distance de 90km. Cela fait un an jour pour jour que j’ai retrouvé mon bonnet de bain, j’étais retourné nager une petite heure, simplement pour tester les sensations et sans même mettre la tête sous l’eau, jamais mes cervicales n’auraient tenu le rythme de 5000m de nage ainsi toutes les semaines. Plus que quatre jours et je décide de retourner aux Buttes Chaumont dès ce soir pour l’entraînement côtes et escaliers de la prépa marathon, histoire de revenir sur les lieux et profiter encore un peu des souvenirs de cette course folle samedi dernier entre les ballons et l’enthousiasme des pisteurs. Je ne vais rien lâcher et revenir rompue mais satisfaite peut-être, à bientôt dix jours du semi marathon de Paris.

L #31

L’hiver perdure, c’est l’agonie frigorifique et j’en viens à compter les jours avant les vacances comme si elles signifiaient la sortie de l’engourdissement avec la reprise des sorties, en mars. J’ai parcouru 300km au mois de janvier, toutes disciplines confondues, natation vélo et course à pied, sans avoir beaucoup roulé non plus contrairement à mes camarades du club. Je dois profiter de la semaine de vacances pour trouver le vélo de compétition, pédales automatiques. Il m’est arrivé pour la première fois en nageant de ne pas voir les longueurs défiler et me retrouver déjà au bout d’un kilomètre sans m’en être rendue compte, avec facilité presque, comme si j’avais trouvé un confort de nage malgré des points de technique à améliorer. Vivement les vacances me dis-je, où j’aurai tout loisir de nager plus longtemps, travailler l’endurance et me concentrer sur la sensation de glisse. Quand je pense que je me suis inscrite au triathlon L des lacs sans savoir que la distance de natation sera de 2,7km. J’ai des doutes. Heureusement, tout cela n’adviendra qu’après cette semaine de vacances si peu vacante parce que je vais tenter d’y insérer quelques triathlons maison, qu’une de mes escapades dans les Maisons Relais & Châteaux me reposerait davantage, mais je dois rouler, apprendre à rouler. Plus la natation devient facile le midi, plus j’éprouve à nouveau de la difficulté à allonger la distance sur la course à pied, il faut croire que les vases communicants sont actif en matière de triple effort et je décide de m’en inquiéter le moins possibles. Quitte à courir une courte distance, j’en profite pour intensifier la sortie en une séance de fractionné sur un kilomètre. Je progresse sur les trois, parfois les cinq premiers kilomètres puis la fatigue me gagne, je lâche. Au sortir de l’hiver donc, et comme chaque année, je retourne à la case départ, ou quasiment. L’année dernière, à la même époque, j’enchaînais les courses et passais mon temps à l’entraînement, j’étais gonflée d’orgueil parce que je participais à une émulation collective et cela suffisait à motiver chacun de mes déplacements à l’autre bout de Paris, trouver les autres. Je ne nageais pas encore, je n’avais pas fait l’acquisition d’un vélo ni changé de vitesses ou gravi une côté sans mettre pied à terre, jamais je n’aurais envisagé le stress d’une transition lors d’un triathlon, la visualisation du moindre geste, une répétition jusqu’arriver à la fluidité. Retour à la case départ sur un 5km samedi dans le joli parc des Buttes Chaumont avec ses jolis dénivelés dans le froid qui brûle les bronches, nous avions fini la course duo l’année dernière en 23’54’’ avec une jolie deuxième place. Je n’avais pas pu reprendre mon souffle. Pas plus que je n’avais été capable de faire la moindre longueur en crawl à l’occasion de mon tout premier triathlon XS, le Super Sprint du 20e. J’avais paniqué et pris le parti de nager en brasse, voyant mes concurrents tous plus à l’aise et rapides que moi, j’en étais à trois séances de natation seulement, trois fois plus de crises de nerfs avec ma planche, je n’ai rien lâché. J’avais fini deuxième par je ne sais quel miracle de l’esprit du printemps. Et depuis, je prie.

L #30

Un dimanche matin, alors que j’étais sensée retrouver le groupe pour la sortie longue de la prépa marathon, je passe devant la salle Cortot. Son nom est inscrit sur l’édifice de l’Ecole Normale de Musique de Paris. J’ai manqué le rendez-vous avec les autres, pourtant je connais le lieu pour m’y être rendue plusieurs fois, à l’orée du bois de Boulogne. Certes, je n’aime ni le lieu ni les sorties dans ce bois, je ne me sens pas en forme et je serais bien restée couchée. Mais j’ai fait l’effort de me lever et les métros circulent, voilà pourtant que je ne retrouve pas le fameux coin de rue où tourner pour rejoindre le lieu du rendez-vous à l’heure dite. J’ai beau tourner en rond, marcher jusqu’à l’arrêt de métro suivant, rien n’y fait, je ne reconnais rien. Comme si j’avais été projetée dans une autre dimension spatio-temporelle d’un seul coup. Alors je décide, maintenant que je me trouve de l’autre côté de l’Arc de Triomphe, de faire le trajet retour à pied jusqu’à chez moi, en guise de sortie moyennement longue, fini le métro. L’espace d’un millième de seconde, je me demande même si mon chez moi existe toujours, puisque le sort m’a privé du sacro-saint lieu de rendez-vous. Je me lance donc à sa recherche. Et me voici au bout de deux kilomètres en train de parcourir la rue Cardinet lorsque mon regard est happé par l’inscription au-dessus d’un bâtiment, « salle Cortot », il me semblait bien avoir entendu des accords de musique, piano et musique de chambre, en arrivant à l’angle de la rue. On y donnait une audition de piano, salle Cortot, j’avais dix ans et j’ai joué une marche, impossible de me souvenir laquelle, je l’ai joué par cœur, j’ai été applaudie et des gens ont même crié « bravo », dixit ma mère. Dans mon imaginaire, la salle Cortot est une grande salle de concert semblable à la salle Pleyel, avec une entrée prestigieuse située sur une belle place bien en vue, les journalistes sont limite postés devant en permanence, voyez-vous. Paris était la destination de l’extravagance absolue dans mon enfance, ma mère s’y rendait pour acheter ses partitions rue de Rome et je la suppliais à genoux de m’emmener avec elle. Jamais je n’avais pensé à situer la salle Cortot sur un plan de Paris, la surprise fut au rendez-vous ce dimanche matin et je me félicitais de ne pas avoir trouvé le groupe pour retrouver à la place les souvenirs de mon enfance, la salle de concert et ma robe rose, l’excitation avant de monter sur scène, l’obscurité dans le public et les lumières braquées sur moi, la joie de jouer. Autre époque, autre lieu, j’ai repris d’assaut les marches de Montmartre vers la place du Tertre et cette fois, je suis parvenue sur cette petite place où la chorale se produit tous les ans pour la fête de la musique, en bas de la dernière série de marches, plus précisément. Ce matin, la place était vide de monde, le temps était sec et le ciel bleu, j’ai souri ici aussi au souvenir de l’ambiance particulière lors de notre concert traditionnel sur ces marches colorées en haut de ma rue et j’ai pu franchir les dernières marches sinon avec facilité, du moins avec un regain de plaisir et d’entrain avant de mieux repartir vers la terrible rue Foyatier. En musique.

L #29

Ce n’était pas difficile de faire mieux qu’à Joinville, j’aurais voulu faire mieux encore. Mais. Mais il faisait très froid ce dimanche matin, les bronches s’enflamment vite en courant, et j’ai du faire le trajet vers le départ de ce premier 10km de l’année à vélo par manque de métro. Autant dire que je ne me suis pas réchauffée en traversant Paris, je suis arrivée les doigts de pieds et de mains congelés, le temps de récupérer mon dossard sans épingle, je me suis alignée pour un départ donné à 9h30. Je connaissais le tracé tout en virages, plutôt éprouvant. Je me souviens l’année dernière avoir pensé abandonner au 7e kilomètre, j’avais les bronches en feu, je parvenais à peine à inspirer et je n’avais plus l’impression d’avancer, je me traînais. Rien à voir cette année, je me fais doubler bien évidemment au départ, mais je ne pars pas trop vite non plus, en fait j’ai la foulée parfaite, le rythme idéal pendant le premier kilomètre. C’est au troisième kilomètre que tout s’est gâté, et non plus au septième ou huitième qui se passent beaucoup mieux pour le coup qu’au moment de la première boucle, la côte me ralentit parce que je ne suis pas échauffée ou déjà essoufflée par les dix kilomètres de vélo dans le froid, un bon enchaînement pour m’améliorer dans la transition vélo course à pied au triathlon. Toujours est-il que ce fameux troisième kilomètre sera le plus lent de la course. Ensuite, je retrouve un rythme plus soutenu, pas trop discontinu, moins decrescendo qu’avant. Et surtout je ne flanche pas sur la fin, je m’offre même le luxe d’un sprint sur la ligne d’arrivée pour que personne, et c’est bien la toute première fois, ne me double à mon arrivée. Je n’ai pas fait mieux que l’année dernière, pourtant les sensations étaient meilleures, j’ai profité du soleil lorsque je sentais sa chaleur m’emmitoufler, j’ai pensé à mon vélo qui m’attendait sage sur la ligne d’arrivée, à l’après-midi que je ne voulais pas passer seule, à elle. Si cette année, contrairement à la précédente, mise sur la qualité des sensations plus que sur la quantité des épreuves et des performances, tout me porte à croire que je vais pouvoir prendre le temps et le loisir de me régaler comme jamais dans ma nouvelle catégorie d’âge de vétéran.

Je conclue donc dans l’allégresse cette première semaine de préparation très peu intense puisque j’ai initié une première séance de fractionné maison en m’attelant à effectuer 5x1000m avec un kilomètre aller et un autre pour le retour en mode récupération, j’ai tenu un rythme autour des 4mn/km. Pour la première fois aussi, j’ai réalisé une séance d’escaliers & côtes maison en remontant ma rue jusqu’à son sommet, la place du Tertre, avec une exploitation dans les règles de l’art de la rue Foyatier, composée d’un seul escalier de 222 marches à escalader entre les passants à la montée et à dévaler le plus rapidement possible dans la descente. Ma sortie d’endurance fondamentale du lundi soir m’a emmenée faire le tour des stades sur 12km et ma sortie matinale de 8km le mercredi a été inspirée par une boucle dans le quartier jusqu’à la place Clichy. Cette semaine, je retourne à l’entraînement, le vrai.

L #28

Je n’ai pas récidivé dans le triathlon maison depuis mercredi dernier, les forces m’ont manquées pour boucler l’aller-retour en vélo à l’entraînement matinal de natation par une dernière sortie course à pied, que j’ai effectuée le lendemain mais sur les rotules. C’est moi que j’aurais du regonfler à la cave samedi matin, et non pas mon vélo à plat. Une inscription au triathlon d’Enghien-les-Bains plus tard et le moral repart à la hausse… celui-là, avec sa fameuse côte de Saint-Prix que j’aimerais apprendre à dompter d’ici là, je ne pouvais pas le louper. Un peu comme un triathlon maison, un peu comme chez moi.

Me voici donc inscrite à deux triathlons L, respectivement en juin puis en juillet, et à trois triathlons M sur les dimanches du mois de mai, histoire de mettre en pratique les bénéfices du stage de triathlon prévu en avril, une semaine après le marathon de Paris. Tout se met doucement en place et je finis par m’inscrire à un premier 10km, celui du 14e arrondissement de Paris, et que j’avais déjà couru l’année dernière, transie de froid. J’avais fait mieux qu’à la Prom’ Classique, le 10km de Nice couru deux semaines avant, mais je n’avais pris aucun plaisir à sillonner les ruelles encastrées dans la grisaille.

J’y retourne cette année parce que l’ambiance des courses me manque, parce que je n’ai pu courir qu’un semi à Palerme et que le dernier 10km sur lequel je me suis alignée à Joinville remonte à septembre de l’année dernière, autant dire dans une autre vie. Entamons donc la nouvelle année par un premier défi, ne pas faire pire qu’à Joinville… Comme prévu, je retourne à l’entraînement, j’improvise même une séance de fractionné maison, sur 5x1000m avec un kilomètre d’échauffement vers le stade et le même trajet pour récupérer au retour, j’atteints la vitesse de 3:34/km en me motivant toute seule.

J’exulte alors qu’une demi-heure plus tôt, je m’inquiétais et je m’inquiète toujours de savoir si je suis encore capable d’avoir de bonnes sensations en course à pied, les douleurs persistent aux ischios, le démarrage est de plus en plus laborieux. Et pourtant, je m’entête à m’aligner sur des courses comme pour m’offrir la promesse d’une forme retrouvée, d’un regain d’énergie à venir, et m’inspirer l’espoir de pouvoir prendre du plaisir encore longtemps, au moins cette saison, voir venir arriver les beaux jours du printemps et courir en assistant au joli spectacle d’un lever de soleil au-dessus du stade.

L’inquiétude sera toujours au cœur de la course à pied, à la lisière de l’excitation et sur fond de blessures anciennes ou à éviter, j’aurais au moins appris à me connecter à mon corps et à l’écouter un peu plus réagir au fil des saisons, éprouver ses limites et me pousser dans mes retranchements lorsque je me retrouve face à moi-même, qui suis mon seul et unique adversaire, mon meilleur soutient aussi dans l’épreuve. Pourvu que le plaisir de sortir et la satisfaction de rentrer rassasiée et enivrée d’énergie persiste plus que tout !