Genre #1.2.1

Le masculin défonce la norme rassurante, il s’impose et pousse le féminin à fuir mais pas trop loin parce que sans elle, il n’existe pas non plus, elle apprend à composer avec ce double élan. Le féminin tente une approche subtile et à force d’observer encore et rester toujours en retrait, la manœuvre échoue et tous les plans de séduction s’effondrent par manque de confiance, forcément le masculin s’en mêle et attise la colère, elle sent souffler fort un vent de rébellion. Et puis le masculin suggère au féminin de s’affirmer un peu plus en s’inspirant de sa virilité, la moue faisant elle se fait couper les cheveux plus court, à la garçonne comme on dit si bien, et les traits de son visage s’en trouvent plus dessinés, elle pourrait presque se prendre à les contourner d’un rien de maquillage, une touche de féminité à la Jeanne Moreau dans Nikita. Elle allonge le pas et le féminin invite le masculin à adoucir sa marche militaire en cadence, au rythme des regards lancés ici et là, à l’affût d’une nouvelle image qu’elle voudrait inspirer, un regard plus ferme et moins fuyant, une démarche plus assurée, des gestes moins évasifs parce qu’il n’y aurait plus d’hésitation entre deux bords mais une harmonie improvisée entre sa brutale envie d’exploser à tout instant et cette sempiternelle tendance à devoir disparaître. Alors elle tâtonne et teste les pistes qui la mène d’une extrémité de sa personnalité à l’autre, un Grand Huit depuis les profondeurs de la mélancolie auquel le masculin refuse de se laisser aller jusqu’à la superficialité d’une crânerie qui ferait honte au féminin si elle ne commençait à bien connaître en elle cet autre qui remet en cause l’intention véritable de ses propres élans. Je suis féminin moi aussi, dit le masculin en bombant la poitrine, et le féminin part d’un éclat de rire tonitruant, je suis masculin moi aussi, dit le féminin en lui claquant l’épaule avec force. Et elle repart d’un pas leste, fière de pouvoir porter sa faiblesse et ses doutes en bandoulière.

La poésie des petits pas #53

Je n’ai jamais su ce qui avait, un jour, incité la grande magicienne à remplir son frigidaire, si ce n’est la fréquence de ses voyages aux quatre coins du monde et au retour desquels il se peut que l’envie de se sentir chez soi s’était imposée avec davantage d’insistance et de douceur, il était temps pour elle de vivre l’aventure de l’autochtone installé. Il n’était pas question non plus de ne plus partir à nouveau, plutôt d’assurer une meilleure transition une fois revenue sur les terres de ses semblables qu’elle passait le plus clair de son temps à éviter pour se projeter plutôt dans d’autres contrées, parmi d’autres peuples et s’enraciner dans des habitudes étrangères pour mieux se retrouver dans son état d’esprit nomade, rien d’autre alors ne pouvait compter que la marche pour aller vers l’autre, explorer toujours plus loin à la recherche de ce qui pourrait faire écho à sa propre étrangeté au monde. Pourvu que rien ne soit défini et fixé, cela la rassurait plutôt de voir que les choses évoluent, tout en œuvrant dans la permanence.

            C’est la présence d’un avocat qui a mis la puce à l’oreille quant à l’existence d’une relation dans la vie de la grande magicienne, dont le frigidaire jusque-là restait tristement vide. Elle avait fait du guacamole et, à la grande surprise de la sorcière, il était délicieux, relevé. Sans doute n’avait-elle pas l’habitude de recevoir ou de préparer elle-même quelque chose, de fait il se passait quelque chose de particulier ce soir où j’ai eu la chance d’être conviée chez elle avec quelques autres qui semblaient la connaître très bien, moi pas du tout. Tout le monde se régalait de son guacamole, la sorcière était allée dans la cuisine ouvrir son frigidaire pour constater que quelque chose avait changé dans la vie de notre hôte, elle en était sûre, persuadée de la connaître mieux que personne, la grande magicienne ne cuisinait point.

Je me régalais du guacamole et de ce privilège génial d’être cette personne à l’attention de qui tout le monde y va de son anecdote sur la maîtresse des lieux, et d’une pour honorer ce moment de partage magnifique chez elle. Sublime aussi, ce moment où il faut finir le saladier de guacamole avant de partit au restaurant, elle prépare la dernière chips en raclant les bords pour être sûr qu’il ne reste plus rien, pour personne, et me la tend, mine de rien. L’appartement est inondé de lumière et de chaleur, les couleurs s’étaient conviées dans le monde entier pour décliner leurs plus subtiles et inédites nuances de la saison, moi j’écoutais ce que l’on voulait bien me raconter d’elle, oui me dévoiler de cette personne définitivement très spéciale. Elle m’impressionnait. Je pouvais l’admettre facilement, dès que son regard croisait le mien, je déviais pour ne pas me retrouvée empourprée et le visage écarlate, embourbée dans mon intention de briller et, au moment clé de devoir exprimer mon opinion, de m’entendre dire une sottise.

J’avais noté qu’elle faisait de la photo, où que mon regard se réfugie, parce qu’il m’était alors impossible de croiser le sien, je tombais sur celui d’une personne au teint mât et à la peau plissé ou encore celui d’un enfant aux yeux sombres dont les portraits emplissait la pièce pour témoigner de la bienveillance de la photographe au moment de prendre le cliché, aucun modèle ne semblait gêné ou agacé par la démarche, au contraire les regards étaient posés, fiers. J’aurais voulu les faire parler d’elle, savoir comment elle s’était démenée pour les mettre à l’aise et leur imposer son objectif sans les brusquer, si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles la concernant. Depuis quelques semaines déjà, j’avais remarqué mon manège lorsque je cherchais à faire tourner la moindre discussion autour d’elle, quelque soit mon interlocuteur, qu’il la connaisse ou non, je parlais d’elle en attendant d’apprendre quelque chose de nouveau qui puisse, en attendant de pouvoir me rapprocher d’elle, nourrir ma curiosité infinie pour tout ce qui pouvait la concerner, en toute discrétion.

La poésie des petits pas #49

Fut un temps, il y a de cela fort longtemps, je ne connaissais pas encore la grande magicienne, j’étais prête à croire à n’importe quoi pourvu que la confiance dans mes chimères réponde de manière la moins illusoire possible à mes attentes et je tentais de m’arranger avec la réalité. Seulement, il ne suffit pas de randonner pour être grande magicienne, ça ne se devine pas. Tout d’abord, une grande magicienne se distingue par cela qu’elle ne prend rien personnellement, pas plus les dires que les faits, mais comme reflet de ce qui se joue en face. Comme chacun sait, les magiciens recourent beaucoup au miroir mais rares sont ceux qui l’utilisent encore pour surveiller leur propre reflet, car nous sommes tous le reflet de l’autre, ou plutôt le reflet de ce que nous faisons à l’autre, de l’intention que nous avons lorsque nous décidons de faire ou dire quelque chose à l’autre, en sachant que cela aura un impact visible. L’environnement, entendu comme ce qui nous entoure, est le premier reflet de notre âme, le chemin est parfois long pour le néophyte de comprendre que tout ce qu’il dit et fait, mais aussi ce qu’il ne dit pas et ne fait pas, tout cela agit sur ce qui l’entoure, il dispose d’un pouvoir sur la nature et les gens, l’évolution des choses et ce qu’il appelle le hasard, il agit. Beaucoup d’entre nous, qui ne se doutent pas ou n’ont pas encore croisé de grande magicienne, ne le savent pas encore ou n’en ont pas pleinement pris conscience, qui continuent à réagir, à survivre plutôt qu’à vivre. C’est une question de timing, le moment arrivera qui les éclairera. Pourvu seulement qu’ils n’aient pas basculé du mauvais côté comme c’est le cas des sorcières. Les sorcières se différencient aussi facilement des magiciennes que les vipères des couleuvres, à savoir que les premières mordent et sont dangereuses, contrairement aux premières, inoffensives aussi longtemps qu’on ne les provoque pas, comme chacun de nous. Et de même que les magiciennes, elles savent qu’elles sont dotées de pouvoirs exceptionnels pour lesquels elles ont travaillé des années durant et enduré de rudes épreuves, cependant elles n’ont pas su attendre, elles n’en ont plus pu d’atteindre la sagesse, le Graal de tout alchimiste, dont les pouvoirs se décuplent à partir du moment où l’apprenti s’en détache et se recentre. C’est la partie, la dernière, la plus significative du long et intense apprentissage de la magie. Rares sont celles qui parviennent au bout de ce parcours intérieur périlleux jusqu’à leur cœur, et il n’est pas inhabituel de croiser des sorcières qui ont nourri sur des rancœurs enfouies au fond d’elles, et que le travail n’aura pas permis de dépasser, une amertume terrible et radicalisée. J’ai croisé des sorcières, je commence à savoir les repérer, elles se croient puissantes mais n’ont aucune autorité naturelle, elles crient d’autant plus fort que personne ne les écoute, elles n’ont de pouvoir que de maigres artifices dont elles abusent à mauvais escient, surtout pour manipuler leur public après avoir réclamé la scène alors que tout se joue dans les coulisses pour qui sait rester humble et humain. Je connais une sorcière dans le sillage de la grande magicienne, j’ai parfois eu peur pour elle, au tout début, mais c’était mal la connaître encore. C’était ne pas reconnaître surtout que je ne croyais plus à l’Amour.

La poésie des petits pas #45

Ce n’est pas non plus comme si nous n’avions jamais de la vie chevauché ensemble. Depuis les vignobles champenois jusqu’au Berry de George Sand en passant par les bords de la Marne, les sentiers de la campagne française ont accueilli nos premières marches et animé mon enthousiasme pour ces longues heures de bonheur passées à m’extasier de tous mes sens. Des forêts entières nous ont laissé pénétrer le secret de leur majesté, des passerelles nous ont frayé des chemins insoupçonnés, des cours d’eau nous ont suivi à la trace et cessaient de murmurer sitôt que nous nous retournions pour surveiller la surface plane, faussement lisse. Le soleil dansait entre les arbres, les branches balayaient nos cheveux et sa main venait parfois frôler la main, ou alors elle se retournait sans prévenir et m’embrassait dans la foulée, folie. J’ai vu la grande magicienne imiter le tintamarre d’une fanfare en plein défilé estival, brassant l’air de ses baguettes et foulant le sol de mille pas guidés au rythme strict et cadencé, le moment d’après elle était une biche apparue soudainement à la faveur d’une brise silencieuse et il ne fallait surtout pas effrayer la frêle silhouette au risque de rompre le charme. Je l’ai entendue attirer mon attention sur l’air grave que j’avais l’instant d’avant en marchant. Jamais je ne l’ai surprise en train de m’observer et encore moins n’ai-je croisé son regard en la guettant comme toujours du coin de l’œil avant d’imprimer mes instantanés en mon faible  intérieur pour y décortiquer le geste de sa main dans les cheveux, le sens d’un soupir, trois fois rien, l’attente investie dans un silence qui plane ou le sifflement d’une mélodie indélébile. Parfois, la nature reprenait ses droits et nous rappelait à l’ordre, un coup de vent ou la chute d’une branche à notre passage, une envolée d’oiseaux sauvages, il en fallait peu pour que nous nous concentrions à nouveau sur le spectacle de paysages où dessiner rêves, vies et projets. Pendant des semaines, toutes mes pensées ont convergé vers ce voyage avec elle sur notre ile, nous y étions à présent et il était temps de nous trouver un lieu ouvert en cette veillée de Noël pour nous restaurer avant d’attaquer le lendemain la première journée de randonnée prévue. Lorsque nous croyons laisser les choses en arrière, celles-ci ont tendance à nous rattraper à la manière d’un clin d’œil glissé entre deux sages conseils, non pas pour insister sur la sagesse mais plutôt pour envelopper l’instant d’une intention précieuse et le graver comme marquant. Il a fallu que nous nous installions au restaurant de « La Abuela », chez la grand-mère, et que je me retrouve en plein Noël avec ma grand-mère aux fourneaux et mon grand-père en train de faire le pitre et l’aller-retour entre la table et la cuisine où cohabitaient le chaos et la joie. Les gestes du grand-père sont hésitants, je me surprends à ne pas m’agacer face à notre serveur qui déploie des efforts pour satisfaire notre appétit, et la grand-mère se démène seule, rien n’a changé depuis mon enfance, rien sinon que la tortilla est devenue la spécialité de Noël et que je m’imagine présenter en fin de repas à ma grand-mère cette autre grande magicienne. L’été où j’ai enterré ma grand-mère se déroulaient les mondiaux d’athlétisme à Berlin, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain, nouveau détenteur du record sur 100m, et qui expliquera que cette détente est à l’origine de son succès. J’ai rêvé de cette capacité inouïe au moment où le monde entier a les yeux braqué sur son héros, à pouvoir donner le meilleur de soi le plus simplement du monde, ce talent à s’extraire des attentes extérieures et de la pression immense pour se centrer sur l’effort et le plaisir. J’envie la force d’abstraction comme si elle permettait aux pensées de converger sans peser et qu’il était possible d’aller décrocher la lune sans ressentir de trop l’attraction vers les éléments présents autour de soi au moment de s’élancer, justement pour pouvoir s’élancer légèrement. Au lieu de cela, souvent le soleil m’éblouit et la terre au contraire me ramène aux choses, abruptement et sans équivoque, entre les deux nait le vertige de l’hésitation, l’ombre du doute.  L’instant d’avant, je rêve, celui d’après je me réveille sur une île, la mer menace de monter. Le vertige se déverse en vagues par milliers, qui envahissent le confort des habitations et la tranquillité du sommeil, pareil à une obsession dont on se débarrasserait à condition d’avoir trouvé un substitut, une idée fixe plus puissante et captivante encore, la chute par exemple. Pire que tout, la chute. La voilà qui s’immisce dans tout mon corps et cherche à peser à travers tous les tissus qu’elle découvre sur son passage pour les faire gonfler et m’empêcher de tout mouvement. Je titube, observée, et me rattrape, je trébuche et tombe. Je succombe. Lentement, j’émerge, je suis étendue sur une plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais pas comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis bien réveillée, j’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune et faire plaisir à quelqu’un que je serais allée chercher ici-bas, sur terre.

La poésie des petits pas #28

La grande magicienne a fini par lâcher la boîte que j’avais saisie des deux mains, comme elle. Je suis partie sans qu’elle m’embrasse, elle m’a suivie des yeux sans que je me retourne. L’attente allait être longue avant la prochaine fois, j’ai mis du temps à m’endormir. Nous étions reparties chacune de notre côté, en nous tournant le dos, comme sur la photo. L’empathie est la notion qui, parmi les trois qui définiraient les critères de l’amour parfait, m’interroge davantage, tout autant que ma capacité à la télépathie. J’aurais donné cher ce soir pour être dans la tête de la grande magicienne et y lire ses sentiments comme dans un livre ouvert. Je passai une grande partie de la nuit à déchiffrer les signes d’une attirance éventuelle, d’un possible intérêt de sa part pour ma personne.

Une chose était certaine, elle occupait toutes mes pensées et mes rêves étaient remplis d’elle. Une autre chose était de savoir comment permettre à ce moment d’acmé qu’était chaque nouveau rendez-vous avec elle de durer et d’être prolongé par des échanges toujours plus intenses entre nous, sans risquer la déception, l’ennui ou les malentendus. Je me donnais l’impression de brûler d’un désir profond au point d’en brûler aussi les étapes de la rencontre, car rencontre il y avait bel et bien. Qu’en était-il pour elle ? Dieu seul savait, encore lui. Depuis quand avais-je conscience d’approfondir les affinités naissantes plus qu’il ne l’aurait fallu avec quelqu’un qui n’aurait pas partagé l’envie de faire plus ample connaissance ? Avais-je déjà franchi la frontière des convenances ?

Je redoutais déjà l’idée de n’être qu’une étoile filante, visible le temps de son apparition, c’est- à dire une seconde tout au plus, avant de disparaître aussi sec, pour le reste de l’éternité et parce que je n’aurais pas suffisamment brillé à ses yeux. J’aspirais davantage au destin d’une comète dépoussiérée et réchauffée loin des fluides glacials des temps anciens, en pleine tentative d’approche de son étoile, fascinée par son scintillement et gonflée dans sa course par l’enthousiasme et la perspective d’être plus proche chaque jour un peu plus encore du cœur de l’étoile et de la source de la chaleur, et d’en ressentir les bienfaits depuis très longtemps déjà, de très loin pourtant. Depuis que ma trajectoire s’assimilait à une gravitation autour d’elle, c’est comme si la meilleure part de moi m’était révélée.

Il ne me restait plus qu’à sortir du confort de mon orbite, lieu d’observation en douce de mon étoile, pour  oser l’intimité et le dévoilement. Les échanges que j’initiais entre chaque rencontre me donnaient l’occasion d’aller un peu plus loin toujours dans le partage et la connivence, je me sentais en confiance fatale, loin de tout jugement et je me rendais compte que ce sentiment d’évidence et le naturel de la complicité s’étaient installés vite entre nous. Une accélération, une dernière, la plus longue, et je me voyais sortir de ma course dans un élan fou pour enfin tomber dans ses bras, littéralement.

La poésie des petits pas #27

La grande magicienne s’est assise à ma table et a commandé une grande bière comme moi, je me suis demandée si une grande magicienne était capable de faire les choses en petit. Au moment de trinquer, j’ai remarqué tout d’abord que ma prime intimidation avait disparu, envolés les instants d’hésitation au moment d’entrer chez elle la dernière fois, je me souviens que j’avais préparé une première question, parmi le lot de toutes celles qu’il me tardait de lui poser depuis la nuit des temps, toutes celles en vérité qui ne visaient qu’à repousser le moment de lui demander ce à quoi elle ne répondra jamais, à savoir pourquoi cette invitation. J’avais préparé une première question que je ne lui ai pas posée, je l’ai oubliée depuis, happée que j’ai été immédiatement par son univers. Il faut dire que j’ai fait pire ce soir là en terme de diligence, j’ai sonné dans tous les escaliers et à toutes les portes du même côté et sur le même étage que le sien, avant de parvenir à son bâtiment, l’avant dernier de la résidence, évidemment. Au moment où je lui envoyais un message pour m’assurer que je n’allais pas sonner pour la troisième fois à la mauvaise porte, elle m’a encouragée à faire la connaissance du dernier bâtiment dans l’idée, pour aller au bout de mon obstination, j’ai adoré son message.

Lorsqu’elle m’a ouvert la porte, la sienne donc, une certaine complicité venait de naître à l’occasion de mon périple dans les escaliers de l’immeuble, elle avait désamorcé ma crainte. D’autres qu’elle n’auraient pas pris prétexte de ma confusion pour créer un lien de confiance, on est une artiste ou on ne l’est pas. De fait, nos verres de bière à la main et sans même avoir pensé à préparer un toast, j’ai senti toute possibilité de malaise disparaître, comme par magie. Il y a des sujets dont je sentais qu’elle n’avait pas envie de parler et elle évitait soigneusement de les évoquer, c’est comme si elle était dans ma tête pour sentir mes émotions et deviner mes inquiétudes, sauf qu’elle n’y était pas. Mais je savais qu’elle savait et sans doute savait-elle que je savais qu’elle savait, et ainsi de suite. Si cette forme de connivence a un nom alors il doit exister un café avec une terrasse qui porte son nom pour s’y poser et se laisser inspirer. Plus encore que son message m’invitant à faire tout le tour de la résidence pour m’assurer que c’est bien à sa porte que j’étais venue frapper, et non pas à n’importe quelle autre au hasard, j’ai adoré sa façon de me regarder franchement dans les yeux, comme pour capter un longueur d’onde parallèle à la discussion, aux nombreuses discussions que nous partagions, une onde comme un méta langage, quelque chose qui s’exprime sans être verbalisé ni explicité encore. Je lui rendais son regard, j’aurais tant voulu le lui rendre au quintuple, que dis-je au centuple, plus que jamais auparavant je me sentais liée à quelqu’un par un même enthousiasme qui n’avait d’autre objet jusqu’ici, que ce même lien précisément, nous étions en train de concevoir quelque chose d’unique et qui n’existait pas avant elle et moi, nous étions responsables de cette invention de nous. Cela existait, nous. J’en étais gonflée d’orgueil. Plusieurs heures après son arrivée, j’avais fini ma deuxième bière, la nuit s’annonçait déjà. Chez elle, la fois précédente, il y avait eu ce moment plutôt insolite où, sorties d’une nouvelle discussion menée à terme, nous nous étions retrouvées plongées dans une quasi obscurité telle que j’en connais chez moi seulement, habituée que je suis à allumer la lumière artificielle au dernier moment, c’est-à dire lorsque je ne déchiffre plus ce que je lis et que je n’y vois plus, n’ayant jamais été gênée par la pénombre, c’est même le contraire, les lampes m’insupportent.

Il faisait bon vivre sur cette terrasse, les artistes sont des gens qui savent mettre leur talent pour rendre un moment agréable et mémorable, jongler avec l’impermanence d’une ambiance. Les instants s’étaient succédés avec une fluidité parfaite et sidérante, je m’étais laissée porter. J’ai fait mine de chercher le serveur pour demander la note si elle se mettait à fouiller son sac ou pour proposer un dernier verre si elle avait plutôt le réflexe de lancer un regard vers le sien, je n’avais pas songé à une alternative lorsque je l’ai entendue réclamer au serveur la carte du soir, je n’aurais osé lui proposer de dîner, ne serait-ce parce que j’imaginais la cuisine fermée. Mais surtout,  j’aurais pris un refus de sa part comme une fin de non recevoir tout simplement. J’ai accepté de rester dîner, à bien y réfléchir je ne suis pas certaine que la question fut posée. Les plats sont arrivés très vite, presque un peu trop à mon goût, une fois ces derniers dégustés il n’y aurait plus d’autre suggestion possible que de clore la soirée et de la quitter à nouveau. Nous avons fait le même choix, tartare de saumon à la mangue. Par bonheur, le tartare est un plat qui peut se manger en autant d’infimes bouchées que sa découpe a nécessité pour le préparer, une chance qu’elle n’ait pas opté pour les six escargots ou l’avocat deux crevettes. Quelque chose dans son regard m’a invitée à laisser de côté ma mitraillette à questions, cet attirail dont je ne me sépare que trop rarement et qui me permet de désamorcer toute tentative d’approche intrusive, un silence entre nous eut pu intervenir, même lui ne m’eut pas dérangée. Je m’en serais servie comme prétexte pour lui sourire et capter la longueur d’onde entre nous. Au moment de la raccompagner au parking des deux roues – il y a au moins autant d’étapes pour procéder au départ d’un deux roues qu’il y a de morceaux dans un tartare, entre le ou les cadenas, les gants et le casque, les clés, le sac à ranger, à moins qu’elle n’ait pris son temps -, je la regardais s’appliquer en devisant sur la prochaine fois, car la fois suivante était déjà prévue avant que je ne lui propose de mon côté ce rendez-vous à l’extérieur pour la voir, savoir. Enfin, elle a sorti du coffre de son scooter un récipient rempli de croquettes pour chat, il s’avère qu’elle avait gardé un félin et qu’il lui restait un stock de ravitaillement dont elle ne savait que faire. Dans la vie, il y a le fond et la forme, le contenant et le contenu, et puis aussi l’intention. J’ai voulu sentir à sa façon de ne pas lâcher le récipient plein à ras-bord qu’elle ne faisait pas que me refourguer sa marchandise. Mon cœur était en train de déborder d’amour.

La poésie des petits pas #23

La première fois. Ou devrais-je dire la fois d’après, celle qui donne au précédent tout son sens, la dimension inaugurale de quelque chose de possible et durable, ici et maintenant ? Si une aventure se résume à un simple épisode fortuit, alors une histoire devrait se distinguer davantage par l’épisode suivant, puisque la différence se fait au moment de la fois d’après qui vient confirmer et légitimer la première fois comme un véritable et potentiel commencement. Reste à savoir quelle fois d’après choisir pour qu’elle soit suffisamment significative de sorte à marquer la fin de l’aventure et son aboutissement, le début d’une histoire, une vraie histoire. Ou comment passer de l’exploration de l’inconnu à la conquête d’un territoire plus familier. Quoique. Il sera donc une prochaine fois. Sauf que celle-ci m’échappe si je regarde de plus près la trame de ma propre histoire, initiée à la faveur d’un sacré coup de baguette magique. J’étais loin d’envisager une première fois le soir où, en ignorant la présence d’une inconnue à chemise verte dans mon dos, je m’offre même le privilège inédit de vivre une fois pour rien.   La première fois pourrait correspondre à l’épisode du jean marron, sauf que je ne me sens pas concernée, pas sensément en tout cas. C’est déjà moins le cas lors du passage des yeux bleus. Il ne s’est rien passé, pourtant de mon côté le courant passe, comme un moment de flottement. Ou un patatrac cardiaque, selon. Rien de grave ni de conséquent, juste un joli moment auquel je ne m’attendais pas. Je suis restée assise plus d’une heure dans un gymnase, je vais pour saluer la grande magicienne à l’issue de son passage, tout le monde vient la saluer et je ferais mieux de passer mon tour, après tout qui suis-je pour aller la déranger, je la connais à peine. Je me surprends à continuer d’avancer droit vers elle, ça n’a aucun sens, il va encore falloir trouver quelque chose d’intelligent à dire et je commence à me connaître à ce petit jeu là. Autant se défiler. Mais non, j’avance encore, me voilà face à elle. Bravo, c’était très beau ! J’ai dit « Bravo » ? Pincez-moi, je rêve. Et ce n’est pas fini, je vais pour lui claquer la bise, forcément elle marque un temps d’arrêt, sans doute se demande-t-elle si j’ai remarqué la sueur qui perle sur son front et ses joues, mais oui j’ai même surpris une goute qui a suivi la scène. J’avais l’intention de lui faire la bise, à cet instant il ne s’est pas rien passé même si les faits sont anodins, j’ai voulu leur donner une symbolique certaine dont l’idée m’échappe probablement lorsque je quitte les lieux. C’est la fois d’après encore qui compte peut-être, toutes les fois d’après importent dorénavant. Il n’y a aucune première fois, mais je compte. Cette fois d’après par exemple, nous y voilà, j’ai été invitée, un événement. J’arrive lessivée, vannée, anéantie. Je repars de chez elle ressuscitée, excitée, riche de mille et une anecdotes, images et récits fous. Mais surtout j’arrive intimidée parce que je débarque en terrain inconnu, bref c’est l’aventure. Et je repars, certes à regret et très tard, mais conquise.

La poésie des petits pas #15

J’ai connu Natalie quelques semaines après sa rupture, elle ne parlait que de retrouver sa « vie d’avant », la rencontre avec Anne a changé la donne, sa vie se projetait dorénavant dans un « après », qui s’appellerait idéalement Anne. Natalie n’en pouvait plus de cacher ses sentiments à Anne. Elle manquait de renverser son verre lorsque la discussion s’envenimait et me lançait des regards larmoyants à chaque pas de danse qu’elle ne partageait pas avec Anne sur la piste du Rosa. La relation entre elles deux menaçait de se compliquer si rien n’évoluait, au mieux les choses s’apaisaient lors de notre petite virée à Barcelone le week-end suivant, loin des tumultes des sempiternelles soirées parisiennes, au pire la situation explosait.

La veille du départ, c’était un vendredi soir, nous avons dérogé à notre rendez-vous au Rosa pour nous retrouver, Natalie, Elsa et moi, pour partager un pichet de sangria dans un bar. Arrivée la première, j’ai cherché une table dans le lieu ultra bondé, Natalie est apparu à l’entrée et, faute de place ailleurs, nous nous sommes installées au comptoir, en attendant Elsa. Hélène avait décliné notre invitation au week-end, tandis qu’Anne nous faisait faux bond ce soir pour mieux nous retrouver le lendemain matin, tôt. Nous l’appréhendions toutes, ce séjour à quatre, chacune à notre façon. Natalie était excitée à l’idée de nous présenter sa ville natale, d’ores et déjà elle avait prévu une visite dans sa famille, nous y étions conviées. Natalie avait encore ses grands-parents, je l’enviais pour cela. Elle allait revoir sa grand-mère, lui présenter les gens qui comptaient pour elle à ce moment-là de sa vie, c’est- à dire nous. Elsa appréhendait la réaction de Natalie en situation de rapprochement privilégié avec Anne, elle savait qu’à un moment donné, il lui faudrait gérer l’ingérable. Et moi je redoutais d’avoir à me gérer moi-même dans une situation de groupe. Mais de nous quatre, sans doute Anne restait-elle l’outsider qui redoutait davantage le départ du lendemain, nous connaissant moins. Nous avions convenu de nous retrouver directement Gare du Nord pour nous rendre ensemble à l’aéroport. J’étais chargée de réveiller Natalie, Elsa nous rejoindrait seulement le lendemain. Au lieu d’un pichet de sangria, nous en avons bu trois en une seule soirée, je n’avais rien avalé depuis longtemps. Je suis rentrée chez moi tant bien que mal, bouclé mon sac approximativement, et j’ai envoyé un message à Natalie pour l’assurer qu’elle pouvait compter sur moi pour la réveiller. Elle m’a prise au mot et n’a pas mis de réveil.

J’ai retrouvé Natalie au petit matin à Barbès, puis nous avons rejoint Anne comme convenu, Gare du Nord. Anne n’était pas très loquace, sinon au téléphone, avec Sandrine. Natalie semblait anéantie. L’avion était quasiment vide, j’ai pu partager une rangée avec Natalie, Anne s’est installée en face, prostrée contre la fenêtre avec son livre. Une fois assises à nos places, elle m’a offert un cahier d’écriture pour m’inviter à retranscrire toutes nos aventures par écrit.  Je l’ai prise au mot moi aussi.

A notre arrivée à Barcelone, l’aéroport a retenu toute notre attention, au point que je me suis demandé si nous n’y restions pas intentionnellement pour reporter le début de notre vrai périple à trois. Nous y avons pris un café et des photos, avant de nous assoir à même le sol, dont le revêtement noir brillant reflétait nos silhouettes – il en fallait si peu pour nous distraire. La première étape du week-end nous proposait un sympathique apéritif dans la famille de Natalie, je m’étais à peine remise de la sangria de la veille. Anne avait retrouvé le sourire.

La grand-mère de Natalie frôlait les quatre-vingt-dix ans et communiquait en espagnol, elle fixait sa petite-fille en écarquillant grand les yeux sitôt que celle-ci se tournait vers nous pour traduire leur conversation et nous faire partager ce moment d’intimité entre elles.

La tante de Natalie nous posait toutes sortes de questions, ce qui ne manquait pas d’amuser Anne, à nouveau leader du trio de départ. L’apéritif qui nous fut servi se prolongea par des tapas, toujours plus, charcuteries, fromages et olives. Je buvais les paroles que je ne comprenais pas, je m’imprégnais de la tonalité des échanges. Quand nous avons pris congé de la maisonnée, la grand-mère de Natalie était en larmes, j’aurais aimé lui parler en allemand. Nous nous sommes perdues dans les petites rues jusqu’à arriver en plein coeur de la Rambla, des hordes sans cohésion circulaient bruyamment, notre trio à côté était d’un silence religieux douteux face à la débandade.

L’appartement que nous avions loué place Royale nous a enthousiasmées dès la visite des lieux, le clou du spectacle revenant à la terrasse spacieuse sur laquelle nous avons prévu de prendre les petits-déjeuners. Il a été décidé que Natalie partagerait sa chambre avec Anne, tandis qu’Elsa s’installerait dans celle où j’avais posé mes affaires. Tout pouvait arriver, tout. Le meilleur comme le pire, étant donné le contexte de notre séjour. Et le pire arriva le soir-même, alors que nous venions de nous poser dans le bar atypique du quartier, le Café des fées. La distance d’Anne pendant le vol plus tôt dans la matinée et la rapide visite de sa grand-mère avaient dû épuiser Natalie, elle perdit pied en agressant Anne sur tous les fronts, sans appel. Cette dernière semblait effarée, j’étais assise entre les deux, sans pouvoir prendre partie puisque la discussion n’avait aucun fondement.

Tout au plus aurais-je pu rire aux éclats, peut-être aurais-je dû, mais je sentais Natalie en dessous de tout et Anne dépassée par une situation qu’elle n’avait vraisemblablement pas vu arriver, si tant est qu’elle ait deviné les sentiments de Natalie, elle ne s’attendait sans doute pas à se les prendre en face et de plein fouet. Je multipliais les tentatives de sortie de crise, mais aucune ruée vers la dérision ne semblait vouloir s’entrouvrir. Natalie ne répondait plus de rien, Anne ne me répondait plus. Quant à moi, plus je haussais la voix moins on m’entendait, la situation m’échappait. Elsa, vite.

La poésie des petits pas #10

C’est moi qu’on enterre. Sur la photo de la soirée festive cela ne se remarque pas trop et pour cause, le cliché a été pris plusieurs  mois avant le jour de mon véritable enterrement, les gens plaisantent autour de moi. Le restaurant où nous sommes entrés par petits groupes alignés comme des perles sur un fil nous attend, il y fait bon et l’on s’empresse de retirer les écharpes et défaire les manteaux, depuis les cuisines les odeurs de bouillons de légumes et de viande grillées titillent nos esprits encore engourdis par le froid de ce samedi du mois de mars. La pierre est apparente, le sourire du patron s’affiche en grand pour nous accueillir, nous nous répartissons autour des tables et les menus sont distribués. Le nombre de places a été prévu, chacun a trouvé la sienne, je ne connais personne sauf ma voisine d’en face dont je suis la pièce rapportée. Je discute course à pied avec ma voisine de droite et choix du vin avec mon voisin de gauche en me montrant très concernée, je n’ai pas forcément prévu de boire ce soir, je fais connaissance. L’ambiance est plaisante, les discussions s’animent autour d’un peu tout, rien ne laisse à penser qu’il pourrait se passer quelque chose.

D’ailleurs, il ne se passe rien. Mes deux voisines de droite s’avèrent être adeptes de la course, je fais étalage de mes temps sur moyenne distance histoire d’en mettre plein la vue. Seulement, ma voisine de biais s’évalue sur une courte distance, elle part très vite sans échauffement et jusqu’à essoufflement, tandis que ma voisine de droite prend le temps d’introduire son corps dans le mouvement de la course, comme elle dit, et se concentre exclusivement sur cette partie du travail d’endurance. Je me situe entre les deux, c’est-à-dire nulle part. Pendant ce temps, le choix du vin s’est porté sur un Fitou, une référence qu’il m’est resté d’un séjour très lointain à Toulouse, je buvais à peine, je ne savais pas boire, pourtant j’avais apprécié l’ambiance autour de cette bouteille dont le nom rime depuis avec dévergondage. Je ne buvais pas à vingt ans, j’ai arrêté de boire un peu plus de vingt ans plus tard, pour voir ce que cela fait, et je suis parvenue à dix mois d’abstinence, jour après jour. J’en ai notamment tiré des bienfaits au niveau de la course, tout semble tourner autour de cela décidément, en retrouvant l’arrogance énergétique que je croyais perdue. Ma voisine de droite m’interroge sur la course la plus longue que j’ai parcourue jusqu’aujourd’hui, c’est-à dire depuis trois ans que je cours. Ce plaisir que j’ai à parler du marathon comme une consécration, la sensation d’un coup de gagner en crédibilité et de marquer des points. Elles sont à présent trois à m’écouter. Mon voisin de gauche se fait déboucher la bouteille que j’ai choisie avec lui. Le serveur fait son numéro, il sert un fond de verre que mon voisin fait tourner méticuleusement dans son verre avant de le renifler, je sais pourtant qu’il est enrhumé, il avale d’un trait le contenu. Vraisemblablement, il n’a rien réussi à sentir, il mise tout sur le goût et décide d’emblée que le vin est bon, excellent choix. Il va pour me servir un verre. Personne ne se connaissait mais tout le monde se parle à présent, ça discute dans tous les sens comme s’il avait été décidé d’un commun accord que cette fête serait la dernière du siècle, chacun y va de son enthousiasme et de sa boutade, sur la photo pourtant tout est visible déjà. Il suffit de la regarder dans le détail, c’est là que se cache le diable depuis la nuit des temps. L’image de celle qui prend le cliché se reflète dans le grand miroir au-dessus de l’invitée photographiée, qui n’est autre que ma voisine d’en face dont je ne suis que l’ombre qui n’est pas sensée se faire remarquer. La photographe lui sourit largement, ainsi qu’à la voisine de droite qui s’est rapprochée pour cadrer dans le portrait, la pose est parfaite. Il en ira de même pour toutes les tablées, les invités seront priés de se montrer sous leur meilleur jour, le temps de laisser de la soirée un souvenir ému et impérissable. Cet instant où notre table est photographiée est un moment de répit car j’échappe à l’attention de ma voisine assise droite comme un « i » en face, et dont le regard ne me lâchera que trop rarement. Sur la photo, on peut voir que je discute avec ma voisine de droite, la tête légèrement inclinée du même côté, je l’écoute, le regard rivé sur la table. On ne voit de moi sur la photo que l’arcade sourcilière, dont on me dira plus tard qu’elle trahirait un caractère plutôt effronté. Moi-même, ce soir-là, je n’en ai pas conscience le moins du monde. Je continue à faire connaissance avec les gens, je commande le couscous qui me plaît et j’attends l’arrivée des plats avec la même impatience que les autres invités en train d’épier ce qu’il se passe aux autres tables. Je fais comme les autres en attendant de manger et pour ne pas avoir à convenir plus qu’il n’en faut. En somme, je joue mon rôle de convive parmi les convives. A aucun moment mon regard ne tombe sur elle, que je découvre après sur la photo, vêtue d’une chemise vert foncé, les cheveux détachés, et me tournant le dos.

Elle semble converser allègrement avec son voisin de droite, son bras droit entoure le dossier de la chaise de ce dernier et se prélasse, toute son attitude va dans le sens d’un vif intérêt pour la discussion, à moins qu’il ne trahisse une politesse extrême. Elle peut aussi avoir pour le jeune homme une certaine tendresse, voire vouloir le lui faire savoir par son attitude. Elle semble l’avoir élu comme compagnon de soirée. Sans doute se connaissent-ils déjà, les tables se sont organisées autour de quelques noyaux et il suffit que les premières bouteilles arrivent sur les tables pour que les frontières fluctuent et que les contacts soient facilités entre voisins de table rassemblés pour célébrer les printemps de celle qui tourne autour de ses invités pour garder trace des précieux moments d’affinités entre les personnes qu’elle affectionne tant. Jamais au cours de la soirée je ne me retourne vers la parfaite inconnue attablée derrière moi, encore moins ne lui ai-je adressé la parole, je n’ai pas eu la moindre occasion de la rencontrer, je ne remarque même pas sa présence, ni elle la mienne.

‘round S. #2.1

Samedi, 11:45. Petite Jupe cherche son Jules sur la place. Lorsque celui-ci arrive au rendez-vous, en la personne de mon jean, elle est surprise de voir mon cœur faire un bond jusqu’au ciel pour revenir se loger dans la poche arrière du jean. Devant la mairie du 18e, un mariage est célébré, des petits cœurs en papier sont envoyés en l’air pour fêter les jeunes époux, sans doute a-t-il voulu se mêler au chœur des cœurs pour que le destin lui soit favorable. Toujours est-il que Jolie Jupe est au rendez-vous. Elle est surprise par l’accueil, l’enthousiasme, l’élan chaleureux de l’accolade. Elle sait que Jules n’aime pas les accolades. Là, ça n’a rien à voir, Jules veut serrer Petite Jupe aussi fort dans ses bras que possible, de toutes ses forces, il ne sait pas pourquoi, mais c’est très important là maintenant, tout de suite. Durant les derniers jours, les échanges ont été plutôt rudes, le ton est monté parce que Jules ne supporte pas qu’il puisse exister un autre Jim que lui, il veut être la douceur et la force, l’âme sœur et l’amant, le confident et la sensualité, tout ça et tellement plus à la fois. A plusieurs reprises, Jules a jugé qu’il valait mieux pour lui mettre fin à cette relation où il ne parvenait pas à trouver sa place, puisque Petite Jupe était en couple et le répétait maintenant à longueur de retrouvailles. Non, il n’avait pas sa place dans cette culpabilité et ces remontrances à tout va. Et pourtant, il restait dans la relation, incapable de prendre la décision d’en sortir, parce qu’elle le faisait vibrer et que cela importait davantage, c’était même plus important que n’importe quoi. C’est pour ça qu’il la serrait aussi fort à présent contre lui, pour qu’elle ne lui échappe plus, surtout pas. Petite Jupe est surprise par l’intensité de l’étreinte donc – car l’intention de cette accolade est tout sauf amicale et elle peut le sentir physiquement, au contact de Jules -, elle ne savait pas à quoi s’attendre pour dire la vérité, elle appréhendait ces retrouvailles car retrouvailles après deux jours sans se voir il y avait bel et bien, et rien là-dedans n’était évident. Plus rien n’avait été simple à partir du moment où, en plus de répondre aux attentes de Jules, elle avait dû gérer à nouveau le quotidien de son couple fragilisé par la nouvelle relation de son côté et dont elle ne connaissait pas encore la nature. Tout avait pris des proportions improbables et trop préoccupantes pour une si Petite Jupe. A l’origine, elle n’avait voulu que voir Jules, rien de plus. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il montre autant d’intérêt pour sa petite personne, ça ne faisait pas partie du plan et ce n’était en aucun cas autorisé par les règles mises en place dans le cadre de sa relation de longue durée. Il eut fallu en débattre d’abord, à présent elle devait se battre pour garder l’une et l’autre relation, cela lui coûtait énormément, elle risquait d’y laisser sa santé, son moral et les deux relations, coup sur coup. Petite Jupe se sent perdue et à fleur de tissu, elle a besoin d’affection, pas de reproches.

Petite Jupe et Jules partent chanter. Ils ont prévu de chanter tout l’après-midi, pendant quatre heures. Cela fait quatre semaines qu’ils se connaissent, mais le temps a filé plus rapidement qu’en l’espace d’une saison entière. C’était l’automne, sans en faire la saison de la transition par excellence, Jolie Jupe se sentait parfois pousser les ailes tel un oiseau migrateur, motivée par l’envie de connaître de nouveaux espaces et de s’enrichir à travers de belles rencontres. Mais pas cet automne. Moins que jamais, Petite Jupe n’avait envie de s’envoler, en tout cas, pas loin de son quartier, pas encore. Plus qu’auparavant au contraire, elle désirait se poser, profiter, ne rien faire d’autre que savourer sans contrainte d’aucune sorte, ni départ ou délai. Seulement voilà, les choses n’étaient pas aussi simples qu’il y paraissait, car si Jules pouvait se régaler pendant les quatre heures à venir de la présence de Petite Jupe à ses côtés, cette dernière ne pouvait se détendre pleinement tant qu’elle sentait les attentes de Jules planer comme une fuite vers l’instant d’après d’un côté, tandis que de l’autre côté elle se sentait rappelée à son engagement dans ce repère qu’est son couple. Elle pensait l’un et l’autre compatibles, au moins à court terme, en fait elle n’avait jamais envisagé de long terme à ce genre de relation passagère, ni de moyen non plus pour faire durer plus sérieusement les échanges. Et ce n’est pas une séance de quatre heures de chant qui pourrait changer quoi que ce soit, songeait Petite Jupe devant elle en vérifiant son aspect dans le reflet de la fenêtre du métro. Elle avait l’air fatigué, Jules avait beau la complimenter sur sa gestuelle et son attitude, sur à peu près tout et n’importe quoi, elle se savait épuisée par sa semaine d’affrontements. Elle savait aussi que chanter lui ferait du bien. Ne plus penser à rien, se concentrer sur la voix, le son, sur la voix des autres aussi un peu, et sur le son collectif. Se perdre dans les autres, la voilà la solution tout de suite. S’oublier, oublier la présence de Jules, oppressante. Et en même temps qu’elle pense ça, Petite Jupe se rappelle qu’elle a accepté de participer à cet atelier chant pour lui faire plaisir, et non parce qu’elle avait envie de passer son après-midi à chanter. Elle a accepté l’atelier et le concert, les sorties ciné et course à pied parce que c’était l’occasion de voir Jules, elle a même du braver les remontrances de sa partenaire pour le rejoindre au Café de la Danse. Elle est arrivée stressée et en panique, parce qu’elle savait que sa décision aurait des conséquences et qu’il faudrait négocier à nouveau, l’ouverture du couple et les limites de celle-ci. Ce n’est pas que les fréquentations de Petite Jupe ne plaisent pas à l’autre, c’est leur fréquence qui semble poser problème. Et Petite Jupe se soumet aux indications, elle se plie aux règles à la virgule près, elle intègre la charte tacite non pas pour faire plaisir ou parce qu’elle adhère en tout point à la justesse des préceptes, mais purement par loyauté, par loyauté au couple.

Jules ne sait pas tout ça. La culpabilité et le doute, les reproches. Elle essaie de ne pas en parler, pour ne pas augmenter la tension en la nommant, pour ne pas gâcher le moment non plus, autant que faire se peut. Pour se montrer sous son meilleur jour, Petite Jupe se fait jolie et Jules défaille. C’est facile, si facile qu’elle finit par ne pas le prendre au sérieux ce Jules qu’une simple petite jupe fait trémousser à ses pieds. Des jupes, il en court de toutes sortes et plein les rues, au carrefour il croisera la prochaine et c’en sera fini des sorties, de la course et du chant. Et en même temps qu’elle pense ça, encore une fois elle se rappelle la première fois au restaurant, le désir dans son regard, et au café parmi tous les autres qui n’existent plus la tension sexuelle, et puis dans la rue en raccompagnant J. la complicité et les échanges de regard, ou encore le dimanche matin, les discussions décousues et l’éclosion de quelque chose de plus fort qu’une simple attirance.

Un charme, une folie.

Jules veut me voir, Jules veut m’avoir.

Jules m’aura, ou de ne pas m’avoir eue, il en mourra. C’est tout vu.