Clignancourt #13

Je suis rentrée du Super Sprint du 8e à la fois médaillée et dans la douleur. Chaque pas que je faisais pour rentrer chez moi me reposer de l’épreuve me punissait d’avoir participé au triathlon XS alors que je souffrais d’une lombalgie depuis la veille. Je me suis effondrée sur mon lit en me demandant si je pourrais à nouveau courir un jour tellement je me sentais handicapée, incapable d’avancer sans me tordre de douleur, à un peu plus de neuf mois du Half-Ironman je me suis accordée un petit temps de répit. Après tout, je pouvais bien ne plus courir pendant tout l’automne, pourvu que je me mette enfin à rouler, comme si j’avais provoqué l’occasion de ne plus reporter au printemps cette urgente nécessité d’apprendre à dompter mon bolide de chasse 2 roues, j’avais à présent tout loisir de me consacrer à la discipline phare du triathlon pour arriver au mois de juillet capable de donner le meilleur de moi pendant trois heures en selle. Mais pour le moment, je ne tiens même pas trois minutes debout, la douleur me lance et je repense à ma poursuivante pendant la course à pied, qui m’a raconté après coup m’avoir vu en difficulté sans pour autant pouvoir me doubler jusqu’à la ligne d’arrivée. Ma médaille signée Poilâne trône au-dessus de toutes les autres, victoire de la lombalgie. Je ne bouge pas de chez moi, je ne marche plus ou à peine, le temps de faire quelques courses ou aller à la chorale, quelques kilomètres qui me demandent un effort effarant. Le premier jour je parviens à 2km, puis 3 et 5km, il me faut un jour de repos entier avant d’atteindre 10km de marche à pied le lendemain et me reposer à nouveau de cet effort qui me paraît intense, et je me demande comment je parviens à me lever du lit dès 7h pour me trouver dans le bassin quelques minute plus tard et enchaîner une journée ainsi. Les terrasses que je traversais en deux foulées au début de mon parcours de course à pied, cette semaine je m’y engouffre en me demandant comment je vais m’en sortir de cet enchevêtrement de chaises et de serveurs, j’ai peur que quelqu’un me rentre dedans. Car j’avance oui, c’est une certitude, disons que je ne recule pas, mais à quelle vitesse, elle me paraît loin cette dernière épreuve où j’ai encore pu avaler mes 2,5km en 10mn17s et pourtant chaque pas que je fais me la rappelle en m’immobilisant de douleur avant d’allonger à nouveau mon pied en avant tandis qu’au loin l’horizon en soleillé et ma destination finale n’en finissent pas de s’étirer, je suis rendue à l’ici, et ce éternellement. Là-bas, il y a mon vélo, prêt à partir si je daigne en maîtriser la technique, il m’attend dans l’entrée et l’autre dans la cave pour rouler plus tranquillement partout dans Paris. Là-bas, il y a aussi la première piscine à moins d’un kilomètre et son bassin vide de tout nageur à mon arrivée tôt le matin, l’autre piscine et son chaos de nageurs dans les lignes. Et entre ici et là-bas, toute une batterie à recharger avant d’attaquer la prochaine saison.

L #10

17/10-17/11. Fin de la saison de triathlon, vive la prochaine saison, qui se prépare déjà activement autour de deux apéros, le premier entre anciens, et j’en fais déjà partie en ayant rejoins mes camarades de bassin, de route et de piste lors du stage à Pâques, et ce soir est jutement annoncée la destination du prochain stage, je bloque les dates, je les plaque à terre. Le second apéritif vise à accueillir les nouveaux inscrits au club, je suis celle qui ne savait pas nager le crawl il y a six mois et qui ne changeait pas de vitesse en prétendant suivre le groupe. J’ai été ces derniers mois accueillie et encouragée comme je l’ai rarement été ailleurs, mon apprentissage des six derniers mois a été aussi laborieux que jouissif, le groupe ne ma pas lâchée, je n’ai pas lâché l’affaire, ni sur la respiration en natation ni sur les dénivelés en vélo. Jamais je n’y serais parvenue seule, je n’aurais pas même essayé, les autres m’ont tout inspiré. Y compris la sagesse, sous une certaine forme. Je suis retournée courir sans savoir de façon avérée que j’avais une fracture et cela n’est pas passé inaperçue que je courrais n’importe comment, je risquais surtout d’aggraver mon cas en abimant genoux et dos si je devais forcer. Et je les ai écouté, j’ai fini par aller faire une radio alors même que je croyais sentir diminuer la douleur, de fait la fracture s’est confirmée, un trait tout blanc et bien visible sur la radio. Alors je suis retournée nager, dans l’eau je ne boîte plus et tout me paraît soudain si léger, j’apprends la lenteur, je décompose à outrance chaque mouvement de crawl, il n’y a plus aucun enjeu de vitesse ni de performance, je suis blessée, je veux garder la tête hors de l’eau. Mon énergie n’est plus catalysée dès 7h du matin, elle se déverse lors des répétitions de chorale, je crée des chorégraphies improvisées sur les bancs d’école, je ne tiens pas en place. Sur le trajet du retour le soir, je cherche un visage connu sur une terrasse de quartier, tout ce que j’aurais évité encore quelques semaines auparavant, j’en trouve, je raconte mon histoire. Je retrouve des gens, je me reconnais dans leurs histoires, j’ai envie d’écrire la mienne aussi. Lydie, ma fidèle pingouine, me dit qu’aucune blessure n’est anodine ou n’arrive par hasard, je devrais me pencher de manière plus impersonnelle que jamais sur ce fait tout sauf divers.

L #7

Pour ce 29 septembre 2019, j’avais envisagé tour à tour plusieurs options, depuis la plus farfelue parce qu’au moment de m’initier avec joie et enthousiasme au triathlon, j’avais déjà en tête l’objectif de participer à un Ironman 70.3, celui prévu à Cascaïs m’attirait davantage. J’avais déjà visité ce joli village de pêcheurs, situé à quelques kilomètres de Lisbonne, le bruit de l’océan la nuit m’avait paru magique et je m’imaginais déjà me mettre à l’eau aux aurores. Un peu plus tard, j’avais participé à la loterie pour le marathon de Berlin qui tombe à la même date, en me disant que j’aurais trouvé le bon prétexte pour ne pas courir un format L trop tôt. Non seulement, je n’aurais jamais été prête à affronter un parcours vélo vallonné de 90km suivi d’un semi-marathon, mais en plus j’avais considérablement réduit la charge d’entraînement en course à pied pour m’initier au triathlon, si bien que je n’aurais pu suivre une vraie préparation marathon une fois inscrite au premier format M à la fin du mois d’août. Je n’ai pas été tirée au sort pour le marathon de Berlin et j’ai pu m’inscrire à celui de Palerme. Quand au format L, j’ai repoussé mon objectif à l’année prochaine où je pourrais en découdre avec un half Ironman aux Sables d’Olonne, le temps de nager plus vite, rouler plus longtemps. J’avais alors, légèrement dépitée, opté pour la dernière option, le Paris-Versailles de 16km. Sans même chercher à savoir s’il ne me restait pas l’espoir d’une possible inscription pour un dernier triathlon en cette fin de saison. Je me suis intéressée au Greenman, un cross-triathlon inscrit au calendrier de la fédération le 6 octobre, en Alsace. J’ai même contacté les organisateurs le lendemain du triathlon de Cherbourg pour leur demander si mon vélo serait adapté à leur type de parcours, les 10km de course à pied s’apparentaient davantage à un trail. Je me souviens de mon message écrit à l’encre d’une excitation folle, je me suis présentée comme une débutante dans la discipline en déclinant mes faits d’arme avec un vélo de route. La réponse ne s’est pas fait attendre, très sympathique et qui commençait par me corriger sur le fait que je n’étais plus du tout débutante à ce stade. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Puis de m’expliquer que le parcours ne présentait pas vraiment de difficulté technique, juste quelques endroits « ludiques » (passage de gué, monticule) plutôt accessibles pour mon vélo. Je me suis laissée le temps de la réflexion sachant que le TGV nécessitait de démonter le vélo. Le Paris-Versailles donc, sans motivation aucune sinon de courir la course avec le club et y fêter l’anniversaire de notre doyen à l’arrivée avec une coupe de champagne, mais même ça… Je n’ai pas eu le temps de regarder le parcours de la côte des gardes, ni même d’aller chercher mon dossard, je me suis blessée la veille en heurtant violemment mon petit orteil à l’escalier de la piscine en plein mouvement de brasse à l’entraînement. Sur le coup, j’ai pensé que la douleur était normale, surtout à l’orteil, saut que je me suis mise à boiter en sortant du bassin. Le 29 septembre 2019 restera définitivement gravé comme le jour de repos total et salvateur.

Trois éternités #52

3h59, c’est ce que j’ai entendu dans mon oreillette alors que j’arrivais au stand des pom-pom des Front Runners, pailletés et endimanchés comme jamais, un vrai marathon festif. La journée enfin arrivée du marathon de Paris avait bien commencé puisque j’étais parvenue à m’endormir facilement après une après-midi entière de répétition pour le concert prévu le lendemain à 20h, je devais rejoindre la chorale vers 15h, dans quel état ça je ne le savais pas. Le réveil n’avait pas encore sonné et j’étais déjà debout à 5h50, à peine un degré dehors. Le rendez-vous pour la photo de groupe en haut des Champs-Elysées avait été fixé à 7h45, le départ de mon sas était prévu à 8h40 et je me voyais franchir autour de 13h la ligne d’arrivée. J’avais en tête le 41e kilomètre et le fameux stand des pom-pom des Front Runners dont je fais à présent partie et dont les encouragements seraient l’apothéose de la course aujourd’hui. Contrairement à mon départ au mois de novembre à Athènes, je savais que je finirai le marathon, je ne savais pas encore que la même douleur allait compliquer le parcours, au même endroit et au même moment, j’étais plutôt confiante et motivée sur la ligne du départ. Celui-ci est donné avec un quart d’heure de retard, que de monde en plus chaque année pour un marathon ouvert à tout le monde sans tirage au sort, Paris va vibrer au son des 49155 coureurs qui vont battre le pavé sous un soleil levé à présent dans un ciel bleu vif, immaculé. Première nouveauté, le parcours s’engage vers l’Opéra Garnier à partir de la rue de Rivoli pour effectuer une boucle autour de l’édifice avant de poursuivre vers Bastille, les 5 premiers kilomètres sont avalés en deux temps trois mouvements et je n’ai ressenti aucune panique en m’élançant parmi des milliers de foulées différentes de la mienne, l’harmonie règne encore. Faubourg Saint-Antoine, non seulement je reconnais une rue perpendiculaire qui part chez ma sœur, mais surtout je l’aperçois elle, en tenue de course, je lui fais des signes et elle me voit. Regonflée de joie au huitième kilomètre, je m’engage sur la montée jusqu’à Daumesnil qui me paraît facile par rapport aux années précédentes où j’y avais trouvé une première difficulté, les kilomètres continuent à s’égrener rapidement et au onzième je reconnais un coureur du club posté porte Dorée. Le parcours est balisé de rencontres qui donnent du baume au cœur toujours plus, ainsi qu’une motivation redoublée à chaque nouveau visage familier. Nous entrons dans le bois de Vincennes, je garde ma bouteille d’eau à la main entre chaque stand de ravitaillement, le temps se réchauffe tout doucement, on arrive au tiers du parcours. Je me souviens avoir décidé l’année précédente d’en rester au semi alors que je franchissais péniblement le 17e kilomètre, je me souviens aussi m’être mise à marcher à ce même point lors de mon tout premier semi, cette fois-ci je passe le cap sans essoufflement et je m’apprête à voir le premier stand de pom-pom du club un peu après le 18e kilomètre. Je retire enfin le sweat qui servait à me tenir chaud, je vois au loin nos supporters colorés danser, je suis fière. Je passe devant eux tout sourire, je me sens en forme et motivée, nous revenons sur Paris. Le semi arrive plus vite que prévu, je suis étonnée d’entendre ma montre sonner chaque nouveau kilomètre sans qu’il ne se passe une éternité entre chacun, pourtant je commence à décélérer. C’est en franchissant les rails du tramway porte de Charenton que je la sens d’un coup, impitoyable et vicieuse, la douleur au genou, la même qu’au marathon d’Athènes, je panique. J’ai prévu de finir ce marathon, je ne m’attendais pas à retrouver cette ancienne sensation de paralysie, pourtant je reconnais l’impression d’avoir le genou broyé à force d’insister sur l’appui gauche, je sais que la douleur va finir par passer, du moins je ne la sentirai plus, je sais aussi qu’en attendant je vais devoir souffrir et que nous abordons seulement le 22e kilomètre.

Trois éternités #50

Dernière sortie longue en mode reconnaissance de la fin du nouveau parcours du marathon puisque le trajet dans le bois de Boulogne en a été enfin modifié, et c’est tant mieux. Nous nous retrouvons au 27e kilomètre, c’est-à dire au niveau du pont de la Concorde, côté rive droite, à l’endroit où les coureurs pourront récupérer leur lièvre, juste avant le tunnel. Autant dire que cette partie du parcours n’est pas la plus drôle, les tunnels nous auront cassé les pattes et la route après la remontée des quais est toujours noire de monde, je n’ai jamais autant subi la chaleur qu’à cet endroit du marathon. Puis c’est l’exact inverse qui se produit vers le boulevard Exelmans, il ne se passe plus rien et plus un supporter n’est présent pour nous encourager, sinon un ou deux passants avec une poussette, l’envie redouble de marcher. Pour le coup, nous passons par le point le plus haut avec celui au plateau de Gravelle, mais cette fois du côté du bois de Boulogne, je note pour moi qu’à partir de ce point certes la course est loin d’être terminée, toujours est-il qu’il n’y a plus ni montée ni faux plat du tout. La sortie n’est pas longue en soit, à peine 15km, pour autant j’ai les jambes fatiguées et le souffle court, je me demande dans quel état je serai dimanche prochain au même endroit, l’excitation le jour J ne suffira certainement pas à me porter jusqu’à la ligne d’arrivée. Forcément je suis partie à jeun, je n’ai pas fait le plein encore de sucres lents, j’ai la semaine. Une semaine où j’ai intérêt à privilégier les lignes de crawl plutôt que les tours de piste, voire rien du tout et laisser ischios et genoux se reposer vraiment, je sens les zones bien endolories. L’année dernière, j’avais pris le départ du marathon pour ne courir qu’un semi, en préparation du marathon des Gay Games au mois d’août et sans savoir que je m’alignerai sur un autre marathon trois mois plus tard en novembre, c’était alors ma première course de l’année, j’étais fraîche et j’avais couru vite, trop vite, je n’avais aucun mental pour courir plus loin. Cette année, le marathon sera ma dixième course depuis le début de l’année, après quatre 10km, deux trails de 24km, un semi, un triathlon XS, une course de 8km. Bref, j’ai un club.

Trois éternités #49

Le marathon de Paris est dans 10 jours et je ne vais pas pouvoir éviter d’y penser après plusieurs semaines passées à progresser sur 10km, courir des trails puis m’initier au triathlon. J’ai toujours en tête l’abandon au 25e kilomètre en novembre dernier à Athènes parce que la douleur était trop vive et mon bassin pas replacé correctement encore suite au port des semelles, bien sûr je redoute un nouvel abandon ou le rappel soudain d’une blessure ancienne. Et bien sûr aussi je devrais me trouver un lièvre, une coureuse ou un coureur qui me motive sur les 15 derniers kilomètres pour m’inciter à ne pas marcher, continuer à courir malgré tout et quand la tête ne veut plus parce que le corps est en train de lâcher, juste après le passage des tunnels sur les quais, au moment d’entrer dans le labyrinthe sans fin du bois de Boulogne. Mais je n’ose demander cela à personne par peur de ne pas pouvoir suivre et devoir décevoir. Je retourne à la séance de fractionné long spécifique à la préparation marathon, l’entraînement s’effectue en parallèle à celui ciblé sur le trail, c’est l’occasion de s’encourager les uns les autres et j’effectue les 6x1000m en gardant mon rythme de 4,15km/h, à l’écoute des autres. Le changement d’heure fait son effet, le soleil est encore dans les gradins pour nous soutenir. Je n’avais pas pris autant de plaisir au fractionné long qu’en tout début de saison lors d’un entraînement PPG au bois de Vincennes où j’avais enchaîné entre deux minutes de gainage un cycle de 8×1000 avec quatre autres coureurs en mode cohésion et sur un rythme de 4,25km/h. En sortant du vestiaire, je récupère les coupes sans lesquelles j’étais repartie de la course pour l’égalité et du triathlon XS, je repars avec le sourire aussi parce que j’ai pu échanger avec la championne de trail toutes distances du club, une belle personne, adorable et si inspirante. Elle est la seule fille à la séance de trail, il n’y a pas d’autre fille que moi à la prépa marathon. Ce sera le dernier entraînement de fractionné long avant le départ, les dix prochains jours vont me permettre de relâcher la pression, avec une dernière sortie longue dimanche, ce sera tout. Je n’ai pas nagé de puis cinq jours, le club de natation que je viens de rejoindre m’a accordé la possibilité de tester les autres créneaux de mon niveau dans la semaine, c’est ce à quoi j’occuperai ma semaine prochaine, histoire de rester active tout en récupérant un maximum. La fatigue m’a gagnée progressivement depuis que le triathlon, comme une lame de fonds qui rend mes jambes lourdes et mes yeux creusés, j’ai l’impression de flotter dans mes vêtements et à la fois d’être au ralentie, immobilisée par des kilomètres de repos à rattraper sous le soleil. J’espère retrouver la forme non seulement pour le marathon mais surtout pour le stage de triathlon qui débute une semaine après, et qui me donnera enfin l’occasion de sortir mon vélo de course sur les routes de l’Ardèche et de me baigner en eau vive, un programme de folie. Pour l’instant, c’est la responsable du casting de La France a un Incroyable Talent qui me contacte parce qu’elle s’intéresse à la chorale, voilà encore autre chose. C’est la haute saison.

Trois éternités #26

J+3. Le départ de la course avait cinq minutes de retard mais le taxi est arrivé à l’heure prévue devant chez moi, seule particularité notable à cette heure sinon déjà spécialement nocturne, il s’est présenté en marche arrière dans une rue à sens unique, les voyants étaient donc au rouge. J’aurais du me méfier, y voir un signe et rester vigilante, mais je n’ai rien voulu voir du tout. Mon coéquipier n’était pas au rendez-vous mais je ne connaissais pas même son prénom la veille alors que nous sommes partis nous promener vers les quartiers chics d’Athènes, en passant par la relève de la garde devant l’Assemblée, pour finir devant le stade, trop calme. Enfin, j’avais préparé ma tenue, la même que pour le marathon en août, casquette comprise parce que même en novembre le soleil peut taper encore trop fort aux environs de midi. L’heure à laquelle d’ailleurs nous avons trouvé la première terrasse à proximité de l’Acropole, au calme et ensoleillée, le havre parfait pour nous poser et profiter de notre premier déjeuner tous ensemble avant de grimper vers l’Acropole et aller retirer nos dossards autour du Pirée, les premiers coureurs ont commandé une bière au déjeuner, puis les suivants, toute barrière franchie, les avis fusaient, l’abstinence pourquoi pas, mais sans frustration, j’ai commandé. A seulement deux jours du marathon, j’ai commandé ma bière, celle que je m’étais promise sur la ligne d’arrivée, le jour où ma vie retrouverait enfin le cours habituel des choses ordinaires. Tout le monde a commandé une bière autour de moi, j’étais assise au milieu de la tablée, nous étions installés en terrasse, le temps était clément, les serveurs avenants, la vie facile, parfaite. Je me suis laissée portée par l’envie de profiter et le plaisir de partager ce moment exceptionnel en compagnie de gens fantastiques dont je me suis régalée au fil de discussions et d’expériences échangées, nous étions tous conscients de la chance d’être là, ici maintenant. Nous avons marché, beaucoup marché dans une ville dont je découvrais le cœur après plusieurs passages déjà de l’aéroport au port sans réussir à sillonner la cité et ses quartiers, les athéniens discutaient facilement avec nous, de leur marathon et des choses à voir absolument. La fatigue s’était comme envolée alors que le réveil à trois heures du matin après deux heures de sommeil seulement paraissait terriblement loin dans le temps, trois éternités derrière nous, dans une autre vie privée de soleil et de chaleur, ici nous nous ressourcions d’enthousiasme. Grisée par la joie du groupe, je ne pensais plus ni à ma blessure ni au sommeil à rattraper, je me laissais plutôt entraînée par le délire de ce garçon que la bière avait enivrée et qui me faisait rire par ses remarques impertinentes, il m’a finalement proposé de courir ensemble puisque nous partions à deux sas d’intervalles, cela ne paraissait pas compliqué de s’attendre. Rien ne me parait compliqué depuis que le soleil me régénère, je me sens comme protégée par le groupe, je délègue presque aux autres le pouvoir de parvenir à bout de la distance mythique tellement je les sens confiants, je me nourris de leur force à eux et j’oublie ma propre fragilité. J’oublie les séances trop récentes chez l’ostéopathe, j’oublie la correction des semelles et le déséquilibre du bassin, ma tête me semble en déséquilibre elle-même au moment au j’ai déjà bu ma bière de réconfort et visité le stade panathénaïque où les marathoniens franchiront la ligne d’arrivée le lendemain. Sauf qu’il reste à le courir, ce sacro-saint marathon historique.

C’était couru d’avance, comme si j’avais décidé de ne pas le courir et que j’avais déjà tous les prétextes en tête pour ne pas l’avoir couru, sauf que je me retrouve sur la ligne de départ. Depuis le début, je sais que mon sas de départ fait partie des derniers parce que je n’ai pas eu le temps d’indiquer mon dernier temps, celui que j’ai réalisé au marathon en août, je réalise seulement alors à quel point c’est frustrant, je vais devoir slalomer jusqu’à trouver mon rythme, me poser dans ma course, me centrer sur mon effort au lieu de lutter contre les autres. Je cherche mon coéquipier sur le premier kilomètre, il devait m’attendre sur la ligne d’arrivée mais a du avancer, poussé par son propre sas, nous ne nous sommes pas retrouvés parmi les milliers de coureurs que compte chaque sas, ce n’est pas une surprise, j’ai une pensée pour lui. Je continue à doubler et passer à travers la barrière que constitue devant moi les coureurs des autres sas, je passe à côté de plusieurs fauteuils roulants, quel courage d’affronter ce parcours pentu en tractant une autre personne, ils seront particulièrement encouragés sur tout le trajet. Au dixième kilomètre, je commence à me décrisper un peu en me disant que la douleur ne s’est pas encore rappelée à moi, certes je ne suis pas encore à la moitié du parcours mais lors des sorties longues je commençais à peiner au bout d’une heure de course, j’appréhende déjà.

Nous arrivons bientôt à Mati, le village a brûlé le 23 juillet dernier, jour de fête nationale en Grèce, près de cent personnes ont succombé aux flammes en tentant de fuir dans leur voiture, la plupart des survivants ont eu le réflexe de se ruer vers la mer. J’ai séjourné à l’hôtel Ramada le 3 septembre, en raison de la grève historique des ferrys – tout ce qui est grec est historique -, situé en plein coeur du village côtier de Mati, l’hôtel est resté étonnamment intact alors que tout autour le paysage était tristement calciné et sentait encore l’odeur de cendre, j’en avais eu le souffle coupé. Sur le parcours du marathon et à hauteur du village côtier, une haie de villageois nous attend, ils portent tous un t-shirt noir avec la date de la tragédie inscrite et lisible de loin, ils nous applaudissent et nous remercient. J’ai les larmes aux yeux, nous les applaudissons à notre tour. Un peu plus tard, le panneau indiquant la direction de Rafina apparaît, mon port d’attache lorsque j’arrive de l’aéroport et que le ferry m’attend déjà à quai pour m’emmener au petit matin vers l’île de Tinos. Je me souviens d’avoir profité des derniers rayons de soleil sur la terrasse de l’hôtel Avra, sans savoir encore que je resterai à quai une journée de plus. J’étais détendue et heureuse, je me remettais tout juste de mes émotions après la folle semaine des Gays Games et la médaille d’or récoltée au marathon, un étrange mélange de frustration et d’enthousiasme parce que j’aurais voulu faire mieux encore mais les réactions autour de moi m’avaient portée comme sur un nuage. Clairement, je ne ferai pas mieux en terme de temps au marathon d’Athènes, pourquoi alors en avoir pris le départ, sinon pour la destination et pour finaliser une préparation autour d’une belle et dernière sortie longue, la plus longue possible en tout cas, pourvu que je tienne le coup. Les sorties longues manquent à ma préparation, je n’ai pas pu aller au bout des dernières, et pour cause le nerf sciatique bloquait ma jambe gauche et m’obligeait d’un coup à l’arrêt J’envisage une situation similaire au trentième kilomètre, je marcherai alors jusqu’à l’arrivée. Sauf que ce n’st pas du tout ce qui arrive, je sens le fameux nerf se réveiller dans la première côte, aux abords du semi, je peine à continuer au même rythme, je m’essouffle et j’ai très mal. Pile je continue en forçant jusqu’à extinction des forces, face je marche pour souffler un peu. Je me suis à peine posée la question que mon corps a décéléré pour récupérer, je me fais doubler tandis que la douleur à l’arrière de la cuisse devient plus vive au moment de marcher. Je tente de courir à nouveau, je revis une fois de plus la même sempiternelle situation, à savoir qu’il m’est impossible de retrouver le rythme de ma foulée, là où je me sentais au mieux de ma forme en passant le cap du semi et du vingt-cinquième kilomètre au marathon en août, trois mois en arrière. Mais depuis, mon bassin s’est déplacé et résiste à la nouvelle posture.

J’arrive au vingt-cinquième kilomètre la mort dans l’âme. Pile je marche, face je me préserve. Je n’arrive plus à marcher sans boiter, les coureurs abordent la nouvelle côte qui se présente. Pile je grimpe à genoux en priant très fort comme le font les pèlerins qui débarquent le 15 août à Tinos pour se rendre à la basilique de la Sainte Vierge, face je me rappelle m’être entendue dire que si je courrais ce marathon dans mon état, c’était pour ne plus courir ensuite. Ma tête continue à vouloir courir, mon corps a capitulé, je grimace et lutte avec moi-même, la décision à prendre me paraît plus difficile que jamais, je ne me voyais pas abandonner ainsi. Mes larmes se mêlent à la sueur, le soleil tape très fort, ce n’était pas mon jour de marathon et il me faudra deux jours de plus pour comprendre que j’ai fait le bon choix en prenant soin de moi, je ne suis plus celle qui court son premier marathon sur une fracture non encore résorbée. Je suis celle qui veut continuer à courir, quitte à renoncer ce jour à la médaille et à la gloire, par-dessus tout je veux courir le plus longtemps et dans les meilleures conditions possibles. Et c’est sans doute ce que la décision que j’ai eu du mal à prendre et qui s’est finalement imposée à moi au vingt-cinquième kilomètre du marathon d’Athènes m’a permise aujourd’hui, trois jours après l’épreuve, continuer à courir et pourquoi pas un prochain marathon, par exemple celui de Paris prévu le 14 avril 2019, c’est-à dire dans cinq petits mois, tout pile. Faire face.

Trois éternités #23

J-9. Je reçois en détail le programme et le parcours du marathon d’Athènes un matin. Ils ne prennent pas la course historique à la légère, l’organisation est rodée au millimètre près. Le marathon historique d’Athènes est connu pour ne pas être parmi les plus plats du monde, mais il faut s’en rendre compte sur la carte pour réaliser à quel point le dénivelé sera constant. Sur les sept premiers kilomètres d’échauffement, une fois quittée la ville de Marathon, le trajet commence par un plat plutôt rassurant en début de course, mais c’est pour mieux nous préparer au faut plat qui enchaîne jusqu’au vingt-cinquième kilomètre, sans trêve ni autre option que courir toujours plus loin jusqu’à arriver dans le dur du parcours où ça grimpe pour de bon avec une belle et incontournable côte qui nous mène, pour les plus braves, au trente-deuxième kilomètre. Un car attendra ceux qui auront abandonné avant la côte, du jamais vu. Au sein de la chorale, la cheffe n’a de cesse de nous répéter que pour atteindre une note plus aiguë que les autres, il faut la penser basse, la tête légèrement inclinée vers le bas, faire un geste de la main qui descend pour visualiser une descente plutôt qu’une montée trop difficile. Une telle astuce peut-être mise en pratique pour la course, au moment où j’aborde une côte dont l’ascension me paraîtrait compliquée ? Je m’imagine en train de dévaler une pente les bras balans et le corps parfaitement détendu, alors qu’en réalité je m’appuie presque de tout mon corps sur mes genoux à chaque pas pour ne pas m’arrêter totalement et laisser tomber. Non bien sûr, la stratégie ne fonctionne pas, la douleur dans l’effort et son intensité l’importe. Rien ne sert de penser le dénivelé négatif pour positiver et mieux fuir la souffrance, celle-ci finira par revenir au galop au prochain kilomètre, accompagnée d’une désillusion plus grande encore au moment de réaliser que le plus dur reste toujours à courir, jusqu’au dernier mètre. Le grand Zatopek allait jusqu’au culte de la souffrance dans l’effort, peut-être qu’en allant la chercher de manière offensive, il subissait moins ses assauts aux premiers signes de fatigue. Pour sa part, le français Mimoun avait l’habitude de s’insulter lorsque la menace de ralentir ou d’abandonner se faisait sentir, une autre façon d’expérimenter sa propre présence en se regardant courir, le chrono dans une main et le fouet dans l’autre main, prêt à servir au besoin. De mon côté, les quarante-huit heures de prescription après la séance d’ostéopathie étant écoulées, je peux m’octroyer une sortie pour tester les effets de ce premier rendez-vous, d’emblée je me sens plus en confiance parce que la douleur persistante a été définie enfin et qu’en tant que telle, elle n’est plus mon ennemie mais au contraire une alliée pour apprendre à être au plus prêt des sensations physiques et rester à l’écoute d’éventuelles alertes à venir. Dehors, il fait beau, un grand soleil balaye la rue et l’air s’est adoucit depuis la Toussaint, l’animation m’emporte comme pour me ramener à la vie, toujours à la même case départ.

Trois éternités #22

J-10. Jamais deux sans trois, si près de l’échéance autant tenter le tout pour le tout et retourner chez une ostéo pour agir sur ce nerf qui coince, je n’ai rien à perdre, tout à réparer. Ma première expérience de l’ostéopathie m’avait laissée dubitative, en même temps je cherchais à soigner une fracture par une manipulation, mon deuxième rendez-vous m’avait décomplexée sur le fait de courir malgré la souffrance, la praticienne m’avait confortée dans ce qui me paraissait sinon relever de l’absurdité totale, d’un masochisme assumé, je me trompais et repartais confiante pour courir mon deuxième marathon sans avoir été vraiment manipulée. Rendez-vous est pris le 31 octobre, veille de la journée des morts, si je pouvais faire le deuil de cette blessure et ressusciter parmi les coureurs en forme, marathoniens au mieux préparés. En attendant, je substitue à mon baume du tigre vidé un flacon rempli d’huiles essentielles Gaultherie, la pharmacienne me déconseille d’aller courir le soir comme je l’avais prévu et m’incite à privilégier une séance d’étirements et à passer lui donner des nouvelles au retour. Je me dis que j’ai bien fait d’entrer au hasard de mon chemin dans la pharmacie de quartier. Le lendemain aussi, je me sens au bon endroit et au bon moment en arrivant chez l’ostéopathe, dont le sourire et la voix, l’attitude générale, me met tout de suite en confiance. D’emblée, je suis invitée à lui raconter mon histoire, toujours la même. Depuis trois semaines, la douleur lancinante en haut de la cuisse et qui m’empêche de courir au bout de 15km en m’immobilisant définitivement si j’insiste ; depuis trois mois, les semelles pour rééquilibrer la jambe droite et la correction apportée récemment, à l’origine d’une perte de repères sans doute ; depuis trois ans, une fracture du bassin, dite de fatigue, dont je me suis mal remise et pour cause, plutôt que d’enchaîner les séances de kiné, je cours mes trois premiers marathons. Elle m’écoute et prend des notes, demande quelques précisions sur le ressenti de la douleur, comme un détective qui mène une enquête, je ferme donc les portes pour elle, j’écarte la piste de la fracture car je ne sens pas une lance infernale me transpercer tout le corps à chaque pas, j’éconduis également l’hypothèse de la lésion musculaire car je n’ai pas l’impression d’un tissu qu’on déchirerait et que je pourrais réparer par le repos et une meilleure alimentation. Je lui parle de l’image d’un caoutchouc qui n’arrive plus à se détendre et qui me lance la nuit. Et ça lui parle, elle m’examine et sollicite la zone en souffrance comme pour lui extirper des aveux, sous la pression de ses poings et de son poids, les muscles se tendent, les nerfs réagissent sauf le plus concerné par ma présence dans ce cabinet, sur cette table d’examen. Enfin, à l’occasion d’un appui répété, je sens très exactement le nerf en question, à la périphérie du sciatique, se manifester, il réagit et s’active, pour la première fois je l’entends. Sa note sonne faux par rapport à l’harmonie du corps alors l’osteo y retourne à plusieurs reprises pour l’accorder au reste des fibres musculaires et nerveuses, moi aux premières loges.

Trois éternités #19

Et j’ai clopiné, clopiné jusqu’au château de Vincennes, situé à deux kilomètres droit devant, j’en voyais une tour se distinguer nettement dans les arbres et me narguer de sa hauteur tandis que j’avançais dans l’allée, sous le soleil, je tremblais de partout, nerveusement. Les gens se promenaient tranquillement en prenant le temps, c’était dimanche, j’étais au maximum d’une tension remplie d’inquiétude, proche du découragement total. Quelle idée de vouloir me remettre d’une fracture du bassin en enchaînant les marathons, pourquoi ne pas abandonner et faire comme le reste du monde, m’adonner à la détente, lâcher. « Raindrops on roses », j’ai cette chanson qui me vient en tête alors que je cherche le soleil, « Girls in white dresses with blue sashes », ces petites choses auxquelles on se raccroche, parce qu’autour de soi tout pourrait s’écrouler quand s’effrite le fragile espoir de reconstruire, « These are a few of my favorite things », il suffit parfois de peu de chose pour ne pas baisser les bras définitivement, la caresse d’une brise ou le sourire d’une inconnue, le souvenir d’un ciel plus dégagé qu’ailleurs en Uruguay ou le souvenir d’un fou-rire qui ne voulait pas passer, le crépitement des oignons qui dorent dans une poêle ou les premières notes du dernier tube. Dès le lendemain, je prends rendez-vous avec une kinésithérapeute qui écarte l’hypothèse d’un nerf coincé, au mieux je souffre d’une lésion musculaire, rien d’étonnant dans le cadre d’une préparation sportive plus intense et à seulement deux mois de dernier marathon couru, au pire une tendinite de la hanche, dans ce dernier cas il me faudrait respecter un repos strict. Le même soir, je me rends à une séance de shiatsu prévue de longue date, je m’y suis intéressée parce que cette pratique japonaise est centrée sur l’équilibre des flux corporels, le contexte ayant changé je suis prête à croire au miracle, au rééquilibrage de mon bassin même. J’arrive et me soumets à un interrogatoire de circonstance sur mon mode de vie, mes blessures et ma motivation pour ce rendez-vous, puis je m’allonge sur le futon, je cherche à me détendre en regardant par la grande baie-vitrée, la masseuse me demande de fermer les yeux. Moi qui m’attendais à une série de pulsions actionnées par les pouces pour faire circuler l’énergie et capter les éventuelles tensions mais il n’en est rien, il ne se passe pas grande chose sinon que j’entends des bruits d’allumette et je sens une odeur d’encens et une chaleur. Mais il ne se passe toujours rien, bientôt la séance est finie, je me relève, plutôt très perplexe. Ce n’est qu’en rentrant chez moi que je découvre, comble de ma désillusion, que j’ai oublié ma ceinture chez la praticienne. Non seulement aucun miracle n’a opéré, mais en plus je me trouve démunie du seul accessoire dont je ne me sépare quasiment pas, l’arnaque est qualifiée. La masseuse, amusée par l’anecdote, parlera du fameux « gant oublié », insinuant par là que je n’avais qu’une hâte, retourner chez elle pour passer une autre séance à ne rien faire du tout. Au lieu de cela, ma ceinture et moi nous sommes attelés à tout faire pour nous reposer. J-30.