Direction Etoile #35

90 jours avant le marathon de Paris qui aura lieu cette année après deux reports le 17 octobre, soit deux semaines après le Frenchman, le triathlon longue distance à Hourtin. Ce sera mon dernier triathlon de la saison, le troisième L après le Half-Ironman des Sables d’Olonnes et le triaLong de Bois le Roi, quelque part en Ile de France le 12 septembre, j’ai prévu deux triathlons distance olympique, à Chantilly puis à Deauville. Entre ces deux épreuves, l’une fin août et l’autre fin septembre, il faudra courir un semi. Ce fameux semi-marathon par l’annulation duquel tout a commencé à partir en vrille sans que personne ne connaisse véritablement l’ampleur et l’impact de la crise à venir. La fête qu’a été pour moi ma participation aux Sables d’Olonne me donne l’impression d’être sortie d’une période interminable de restrictions successives et de gros doutes, mais sortirons-nous un jour de cette prise de conscience générale quant à notre fragilité. La prudence est de mise et c’est le cas aussi pour ma récupération post triathlon jusqu’aux vacances qui tardent, après l’euphorie sur la ligne d’arrivée la fatigue me rattrape et j’ai des envies de mer, nager dans la baie sans aucune contrainte que ce soit, sinon d’échapper au feu d’un soleil particulièrement ardent cette année où l’on atteint 49,6°. Je reprends la course à pied en douceur, il me faut travailler l’endurance et les sorties longues, je garde en tête la facilité avec laquelle j’ai géré la transition vers la course à pied, si ma montre n’était pas tombée en rade et le moral avec, j’étais sous les 6h. Le semi sur le Frenchman est composé de deux boucles, il ne faudra pas flancher. Je retourne à la piscine, plus dans l’idée de me détendre, sauf qu’arrivée dans le bassin, il y a trop de monde pour nager tranquillement et je mets mon clignotant pour doubler, j’ai encore mon tatouage de l’Ironman bien visible sur mon épaule, forcément ça claque. Pour la partie natation, je garde en tête l’idée de ne pas me précipiter au départ pour éviter de suffoquer dans les premiers 500m, je dois au contraire ralentir pour avancer. La partie vélo reste la plus importante et cruciale à améliorer dans le cadre d’un triathlon long puisqu’elle constitue la moitié de l’épreuve, je ne peux plus me rattraper avec la course à pied, je dois apprendre à accélérer et trouver une position sur les prolongateurs. J’ai décidé de retourner à Chantilly sur la distance olympique pour savoir si j’ai fait des progrès sur les trois disciplines depuis mon premier triathlon M fini en 03h26mn49s, j’aimerais passer sous les 3 heures pour me rassurer sur une préparation que je fais seule, la meilleure décision serait de retourner aux entraînements, profiter de tous les conseils. Il peut s’en passer des choses en quatre-vingt-dix jours, patience et prudence. Vacances.

L #35

Le semi-marathon de Paris est annulé, la décision est tombée la veille alors même que la plupart des coureurs sont en train de récupérer leur dossard. Le mien m’attend sagement dans ma cuisine, je m’étais faite à l’idée de me lever tôt dimanche, dernier jour de mes vacances, même si je ne me sentais pas suffisamment entraînée. L’année dernière, j’avais passé toute la semaine précédent le semi en Angleterre, dans la région de la Cornouaille, à courir trois miles tous les matins en t-shirt noir et chaussures oranges, face au spectacle chaque matin inédit et fulgurant du vert intense et des arcs-en-ciel aussi sublimes qu’évanescents. Le parcours du semi avait changé et nous faisait désormais partir d’Austerlitz et non plus du château de Vincennes. Et j’avais lutté, contre la douleur des anciennes blessures, puis contre le vent. Je me souviens d’avoir pensé abandonner au quinzième kilomètre parce que je n’avançais plus, j’avais plutôt l’impression de m’essouffler à pédaler dans le vide comme un hamster dans sa roue. Puis la descente vers Paris à partir du 17ème kilomètre m’avait ramenée à la raison et j’avais bouclé le parcours.

Pas de semi demain. Plus d’enjeu. Je me suis économisée pour rien. Que je crois, mais c’est faux. J’ai surtout profité de cette semaine de repos pour nager davantage et rouler un peu sur ce nouveau vélo, que je commence tout juste à prendre en mains, à prendre en pédales devrais-je dire. Jusqu’ici j’appréhendais le moment où il me faudrait m’élancer dans les rues, les chaussures clipsées aux pédales, d’abord un pied puis l’autre en regardant plus que jamais loin du guidon à l’affût du moindre stop ou obstacle qui m’obligerait à dégager mon pied de la pédale en pivotant légèrement vers l’extérieur. Je commence dans une impasse puis je prolonge par une voie qui débouche elle-même sur une rue, je me retrouve sur la départementale que je connais par cœur, me voici visée à la selle en apnée, le cœur battant parce qu’on m’a prévenue que la chute était inévitable au début. Mais je ne chute pas, pas encore. Peut-être n’en suis-je pas encore au début, les ennuis viendront avec la vitesse et le temps.

Privilège de vacancière, je suis arrivée la première aux heures d’ouverture de la piscine des Amiraux le midi et j’ai pu m’élancer seule dans une ligne d’eau parfaitement calme avant que d’autres nageurs ne me rejoignent. Un premier aller pour moi toute seule, en m’étirant sur toute ma longueur et en prenant le temps de l’échauffer, et toujours personne dans ma ligne sur le retour. Le luxe absolu. Un frisson de joie parcours tout mon corps lorsque mon bras va chercher loin devant pour me tracter en m’appuyant sur l’eau, je jubile en soufflant de toutes mes forces dans l’eau. Les autres nageurs peuvent à présent me rejoindre un par un, la séance m’appartient. J’alterne deux cent mètres de crawl et cent mètres de brasse coulée pour trouver la sensation de glisse qui me manque encore et je nage aussi longtemps que la présence des nageurs à présent en nombre me le permet.

Plus de semi. 44000 autres coureurs pénalisés comme moi. Certains se retrouveront pour courir la distance en groupe, d’autres en profiteront pour renouer avec les sorties en solitaire. Comme moi.

Trois éternités #62

Pour fêter ce week-end de trail où je finis exceptionnellement le jeudi à 16h, je m’offre un triathlon maison en démarrant par une séance de natation à l’ouverture de la piscine pour nager un kilomètre sans m’arrêter, avant d’enchaîner 20km aller-retour au stade et profiter de la séance de fractionné long pour la partie course à pied de 7km allure 4mn15, je me régale. J’ai trouvé mon truc. Mon truc à moi qui donne à chaque journée une nouvelle impulsion, quelque chose comme métro boulot vélo ou bien entrée crawl dessert, bref matin midi espoir. Je suis à la fois dans l’instant présent pour chacune des trois disciplines dans lesquelles je chercher à me perfectionner, et déjà dans le moment d’après lorsque j’envisage la transition, y compris lorsqu’il s’agit de savoir si je vais parvenir à faire fonctionner ce cadenas tout neuf. Je retrouve l’intensité qui me plaît tant et je travaille à économiser mon effort jusqu’au bout. Et l’entraînement au triathlon continue à payer dans les autres disciplines, je le constate au trail d’Aurillac auquel je participe le week-end suivant, un parcours de 24km avec 600md+. C’est mon troisième trail cette année, après le trail des deux baies au bord de la mer et en pleine tempête de sable, celui des Griffons au cœur de la forêt et dans une boue que je peine à gérer avec mes chaussures de piste, cette fois-ci j’ai misé sur les hauteurs pour les paysages. Et j’ai eu le temps de m’équiper de chaussures de trail, ce qui ne sera pas un luxe cette fois-ci. Les ultra-traileurs partent à 00h01, il pleut déjà des cordes et les orages sont prévus le lendemain sur cinq longues heures, autant dire que la boue et les glissades sont au rendez-vous. Les coureurs du marathon de la Jordane partent à 9h et il pleut, toujours et encore. Enfin, il est 11h, le départ du trail va être donné quand le ciel se dégage d’un coup pour laisser filtrer une première éclaircie, comme un petit miracle en pleines prévisions catastrophiques. Nous partons même sous une chaleur cuisante et par une côte déjà très prononcée, les coureurs s’arrêtent pour se changer, j’essaie de m’extraire du troupeau en me demandant quelle idée m’a pris de m’inscrire à cette course où toute échappée paraît plus qu’improbable. Ils marchent, je marche, nous marchons en traversant plusieurs champs occupés par des vaches de Salers, qui me semblent tellement moins grégaires que notre groupe d’agglutinés. Les montées sont rudes mais praticables, les descentes nous plongent dans une forêt dont le terrain humide est particulièrement glissant, nous dévalons des toboggans entiers de gadoue. J’arrive au point de ravitaillement situé à mi-parcours au bout d’une heure et demie exactement et me dis que je devrais, contrairement aux cinq heures que l’on m’avait annoncé, boucler le parcours dans les trois heures. L’orage éclate soudainement à l’instant où je repars, nous sommes rafraîchis mais ralentis dans notre progression, je continue à courir là où beaucoup se sont mis à marcher, le terrain devient plat et bientôt nous retrouvons le bitume, au-dessus d’Aurillac. Je m’arrête pour prendre la photo panoramique, une minute. 3h01mn15s

Trois éternités #30

J-14 avant les 10km de Nice, une envie soudaine de m’inscrire à cette course qui sera la première de l’année et commencer l’année dans un nouvel élan sans blessure, que du neuf. J’ai couru à nouveau seule, tous les jours une petite sortie sans forcer, un peu comme cet été sur l’île, mais sans marcher non plus, de quoi me donner l’occasion de faire des étirements, histoire de changer mes mauvaises habitudes, cesser la négligence, acquérir les bons réflexes. J’ai pris un plaisir quasi inédit à courir mon quatrième 10km de l’année à l’occasion de la corrida d’Issy-les-Moulineaux, pourtant le parcours tout en virages et passages étroits n’était pas des plus simples, il avait l’avantage de dérouler contrairement au 10km Adidas qui achevait les coureurs les plus téméraires à l’abord des tunnels sur les quais de Seine au 8e km. Le trajet, composé des deux mêmes boucles comme pour la course contre l’endométriose, ne m’a pas non plus paru interminable comme cette dernière dont j’étais persuadée que je ne finirai jamais la seconde boucle tellement j’étais essoufflée, au bout de ma vie et au ralenti. Comme pour la course « Pour le plaisir », j’ai commencé par slalomer sur les deux premiers kilomètres pour doubler le mur des premiers coureurs et pouvoir avancer sans être coincée. Pourtant à aucun moment je n’ai réussi à sortir de ma zone de confort, jamais je n’ai essayé alors même que j’en étais encore à doubler les coureurs qui me ralentissaient sur les derniers kilomètres, dans ces moments d’accélération ponctuelle qui me surprenaient moi-même, jamais je n’ai voulu voir à quel point je pouvais donner plus d’énergie encore et tirer sur tout ce que je pouvais, les bras et le souffle, pour me dépasser puisque je suis et reste la seule personne que j’essaie de dépasser depuis le départ jusqu’à la ligne d’arrivée de cette distance. Jamais je ne me pousse au bout de l’effort ou alors, le souvenir de la seule fois où cela me soit arrivée m’empêche définitivement de récidiver parce que j’ai fini, mal préparée, avec une fracture en train de m’entraîner avec des marathoniens, je venais de finir mon premier semi. Par peur d’avoir mal à nouveau, je ne sors pas de la zone où ma respiration reste normale et ma foulée calée sur mes sorties matinales, je sais que je devrais lever les jambes davantage. Tous les matins du mois de décembre, je suis retournée courir de mon côté et j’ai senti l’hiver s’immiscer dans la solitude de mes courses, c’est dans cette solitude que je me sens le mieux. Et les autres coureurs qui se pressent derrière la ligne de départ et me doublent sur tout le trajet n’y font rien, je ne change pas d’allure et ne double à mon tour que parce que la personne devant moi ralentit mon rythme de bulldozer lancé à vitesse constante, je fonce en douceur et sans me défoncer ni passer la deuxième vitesse, ce levier là je ne le connais pas. Ralentir pour aller plus vite. Et pour aller plus loin, on va apprendre à lever les yeux surtout, élargir encore les horizons, cela ne devrait pas me sortir de ma zone de confort que de sortir de ma bulle de temps en temps, le temps au moins de préparer mon quatrième marathon. M-4

Trois éternités #27

J+7. Retour à l’entraînement bois de Vincennes et sur la ligne de départ d’une course dans la foulée, le lendemain au même endroit, rendez-vous donné par zéro degré, degré zéro. Partir tenir et arriver. Le départ dure à lui seul une éternité, les derniers coureurs encore occupés aux consignes sont attendus et nous cherchons le soleil pour nous réchauffer un peu, la chanteuse Imany doit donner le départ, nous courons tous ensemble contre l’endométriose. Je n’ai pas pris de petit-déjeuner, pourquoi n’ai-je pas pris de petit-déjeuner, peut-être parce que j’ai partagé ce délicieux fondant au chocolat fait Maison, nous avons décrété qu’il était fait Maison pour parfaire la dégustation, c’est le fait de partager ce dessert qui le rendait divin. Forcément, je ne pouvais pas me dire qu’elle allait encore me porter chance pour ma course le lendemain de ce nouveau tête-à-tête, comme pour le 20km de Paris sauf que je me suis bien gardée de lui offrir le t-shirt cette fois, qui était bien moins joli, mais la cause l’emporte ici sur tout autre enjeu, je n’ai plus à me qualifier, il n’y a pas d’autre longue distance que la relation. J’ai envie de prendre tout mon temps, pour une fois que je ne précipite rien avec quelqu’un. Par contre il aurait fallut que j’explose davantage au moment de m’élancer, je suis partie parmi les premiers coureurs mais je me fais vite doubler en réglant mon chronomètre, quelle idée insensée de ne plus courir à la sensation, promis la prochaine course je viens sans rien. Le soleil est présent sur tout le parcours qui déroule agréablement sans que je n’accélère ni ne songe non plus à m’arrêter, je me laisse porter par la direction à suivre et bientôt la deuxième boucle est entamée, j’ai doublé plusieurs coureurs partis trop vite pour une distance sur laquelle il faut trouver ce rythme particulier sans s’économiser au départ puisque l’arrivée est finalement très proche, sans partir non plus sur un sprint sauf à être capable comme le premier arrivé à garder une foulée plus que soutenue et avancer presque en apnée jusqu’à la ligne. Mon estomac vide se rappelle à moi au septième kilomètre, promis la prochaine course non seulement je viens sans chronomètre mais surtout, je prends le départ le ventre plein, bien sûr. Le lieu d’arrivée est charmant, un ancien vélodrome avec des bâtiments en terre et en bois, l’arrivée se fait sur la piste ce qui rend l’ultime moment très intense sauf que j’ai les jambes coupées, je sais qu’une fille veut me rattraper, que j’ai doublée, je franchis la ligne avant elle. Quel bonheur d’avoir franchi cette ligne d’arrivée, quelle satisfaction d’avoir couru la distance sans m’arrêter, je me réjouis de ces simples faits, basiques sans doute mais fragiles. Et quel soulagement aussi d’avoir parlé la veille à l’entraînement de la difficulté à renoncer avec le coach, j’ai enfin pu dire ma déception profonde de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout du marathon d’Athènes, du temps qu’il m’avait fallu pour réaliser que ce n’était pas raisonnable pour moi de courir deux marathons à trois mois d’intervalle, du temps qu’il m’avait fallu aussi pour transformer cette défaite en leçon d’humilité. Renoncer pour avancer.

Trois éternités #24

J-7. La première sortie après la séance d’ostéo ne s’est pas trop mal passée, j’ai fait la tournée en solitaire de mes trois stades en dix kilomètres et les sensations sont plutôt bonnes. Je n’oublie pas que j’ai commencé à courir seule, à jeun et tous les matins il y a quelques années, c’est toujours un réel plaisir de retourner sur mes propres traces, regarder le parcours. Ces trois stades, je les ai connus sous la neige et transformés en patinoire le jour de mon anniversaire alors que je m’offrais un vingt kilomètres, la plupart du temps j’y ai vu le soleil se lever, j’ai également assisté à de jolies lumières déclinantes, j’ai fait les ouvertures et les fermetures et calé ma routine sur ces horaires jusqu’à avoir l’impression de tourner en rond. C’est alors que j’ai décidé de rejoindre un groupe et suivre un réel entraînement avec d’autres, quitte à m’exporter à l’autre bout de la ville et passer autant de temps dans les transports que sur la piste, pourvu que les conseils payent, la stimulation collective favorise le dépassement. Sauf que depuis un mois, je me sens nettement régresser, à la fois j’ai conscience d’enchaîner deux marathons à trois mois d’intervalle, mais j’ai l’impression de n’avoir fait que me ménager, privilégier la récupération plutôt que l’intensification des séances qui se suivent, tandis que je perds de l’avance. Certes, je m’en suis à peu près sortie de mes 20km tout en redoutant en fin de parcours la paralysie au niveau de l’ischio. Et certes, je me souviens avoir ressentie la même lassitude, comme un abattement sur fond d’inquiétude, un étrange mélange, deux jours tout juste avant de courir le marathon en août, avant de me réveiller comme par miracle en meilleure forme le jour dit, je n’y croyais plus et j’ai retrouvé espoir sur le départ. Seul point commun entre ces deux dates, ma tenue aux couleurs du groupe, comme si ce qui dépassait ma petite personne me permettait de porter plus loin ma foulée, mon propre horizon. La différence avec ces deux repères, et elle est notoire, c’est que malgré la douleur ou la seule appréhension de la douleur, j’ai pu continuer à courir et si je me suis arrêter, c’est que la tête ne suivait plus, le corps pouvait encore. J’ai couru mon premier marathon quasi sur fracture. Au contraire, la douleur n’intervient plus désormais comme une information presque accessoire en pleine course, aucune course ne se fait sans douleur, elle m’empêche de courir. Le nerf vient bloquer tout le haut de la cuisse gauche, freine la mobilité et verrouille tout, jusqu’à m’immobiliser sur place, si je me mets à marcher c’est pour mieux me sentir coincée, jamais je n’avais encore senti pareille impossibilité dans mes mouvements, une prise en otage. C’est exactement ce qu’il se passe le dimanche lorsque je retrouve le groupe, malgré un échauffement en règle, un rythme mesuré et une distance relative, dès l’approche du douzième kilomètre je sais que je n’irai pas plus loin. Je m’arrête aux Tuileries pour effectuer les étirements prescrits par l’osteo, quadri, psoas. Le soleil brille haut, les enfants jouent partout. Envie de hurler.

Trois éternités #20

Retour sur les 20km de Paris dans le cadre de la préparation du marathon d’Athènes. Jamais de toute la semaine je n’ai autant parlé de menace de pluie par un temps aussi limpide et de chaleur si extraordinairement fluide durant tout un été et ses prolongations en automne. Il ne faisait pas l’ombre d’un doute, au cœur d’un été indien en plein mois d’octobre pourtant, que le ciel soit au beau fixe encore ce dimanche comme la plupart des précédents, mais chacun y allait de son petit mot pour assurer que ce quasi semi-marathon serait très humide. La course à pied a cela de charmant qu’elle relie à soi au moment de l’effort, à l’ici et maintenant de l’endurance pour se centrer sur ses propres ressources et donner le meilleur en se concentrant sur nos propres conditions physiques et psychiques, tout en permettant de prendre en compte l’environnement le plus immédiat, l’espace et la distance qu’il reste à parcourir, le temps et le contexte plus ou moins favorable dans lequel se déroule le parcours. Rien de mieux pour remettre les pendules à l’heure là où le reste vise souvent à se disperser. Dans le bus que j’ai pris pour rejoindre le lieu du rendez-vous, les coureurs sont récupérés à tous les arrêts ou presque et se saluent en vérifiant sur le dossard les sas de départ des autres. J’arrive à la minute près pour la photo de groupe, nous sommes très nombreux sous le soleil, je ne suis plus seule. Et pourtant, je cherche très vite à me désolidariser des autres en avançant vers la ligne de départ pour m’élancer de mon côté et rapidement trouver mon propre rythme. Le parcours doit nous emmener depuis le pont Iena vers l’avenue Foch à partir de laquelle nous courons la première boucle dans le bois de Boulogne jusqu’à la porte Saint Cloud, la seconde boucle se joue sur les quais rive droite avant de traverser au 17e km vers l’arrivée. Evidemment, j’ai bien en tête les deux dernières sorties longues où j’ai du quasiment abandonné au 15e km tant la douleur m’empêchait de courir, je reste attentive à mes ressentis. Au 7e km, je dépasse le meneur d’allure qui se charge d’emmener les coureurs vers la ligne en moins d’une heure et quarante minutes, sans doute suis-je partie un chouia au-dessus de mes prétentions, toujours est-il que celui-ci me rattrape dès le 13e km sans que cela ne m’affecte. Bientôt le redouté 15e km se profile et je ne ressens pas de douleur particulière tandis que nous enchaînons les premiers tunnels aux tortueux dénivelés, je ralentis le rythme, je décélère. J’en viens même à marcher pour souffler pendant une minute alors que le reste des coureurs assez logiquement s’arrache au même moment pour tout donner dans les deux derniers kilomètres, le pont a été traversé, il n’y a plus de tunnel à remonter, la ligne droite est devant. J’ai tellement peut d’avoir mal et de ne pas m’en remettre que je n’arrive plus à savoir si la douleur m’a rattrapée ou si je suis simplement victime de ma propre appréhension, je suis zen. Pourvu seulement que je récupère vite et bien de ce 20km car la dernière ligne droite vers le marathon commence dès le lendemain. Une heure quarante-deux minutes, sans surprise. J-20.

Trois éternités #19

Et j’ai clopiné, clopiné jusqu’au château de Vincennes, situé à deux kilomètres droit devant, j’en voyais une tour se distinguer nettement dans les arbres et me narguer de sa hauteur tandis que j’avançais dans l’allée, sous le soleil, je tremblais de partout, nerveusement. Les gens se promenaient tranquillement en prenant le temps, c’était dimanche, j’étais au maximum d’une tension remplie d’inquiétude, proche du découragement total. Quelle idée de vouloir me remettre d’une fracture du bassin en enchaînant les marathons, pourquoi ne pas abandonner et faire comme le reste du monde, m’adonner à la détente, lâcher. « Raindrops on roses », j’ai cette chanson qui me vient en tête alors que je cherche le soleil, « Girls in white dresses with blue sashes », ces petites choses auxquelles on se raccroche, parce qu’autour de soi tout pourrait s’écrouler quand s’effrite le fragile espoir de reconstruire, « These are a few of my favorite things », il suffit parfois de peu de chose pour ne pas baisser les bras définitivement, la caresse d’une brise ou le sourire d’une inconnue, le souvenir d’un ciel plus dégagé qu’ailleurs en Uruguay ou le souvenir d’un fou-rire qui ne voulait pas passer, le crépitement des oignons qui dorent dans une poêle ou les premières notes du dernier tube. Dès le lendemain, je prends rendez-vous avec une kinésithérapeute qui écarte l’hypothèse d’un nerf coincé, au mieux je souffre d’une lésion musculaire, rien d’étonnant dans le cadre d’une préparation sportive plus intense et à seulement deux mois de dernier marathon couru, au pire une tendinite de la hanche, dans ce dernier cas il me faudrait respecter un repos strict. Le même soir, je me rends à une séance de shiatsu prévue de longue date, je m’y suis intéressée parce que cette pratique japonaise est centrée sur l’équilibre des flux corporels, le contexte ayant changé je suis prête à croire au miracle, au rééquilibrage de mon bassin même. J’arrive et me soumets à un interrogatoire de circonstance sur mon mode de vie, mes blessures et ma motivation pour ce rendez-vous, puis je m’allonge sur le futon, je cherche à me détendre en regardant par la grande baie-vitrée, la masseuse me demande de fermer les yeux. Moi qui m’attendais à une série de pulsions actionnées par les pouces pour faire circuler l’énergie et capter les éventuelles tensions mais il n’en est rien, il ne se passe pas grande chose sinon que j’entends des bruits d’allumette et je sens une odeur d’encens et une chaleur. Mais il ne se passe toujours rien, bientôt la séance est finie, je me relève, plutôt très perplexe. Ce n’est qu’en rentrant chez moi que je découvre, comble de ma désillusion, que j’ai oublié ma ceinture chez la praticienne. Non seulement aucun miracle n’a opéré, mais en plus je me trouve démunie du seul accessoire dont je ne me sépare quasiment pas, l’arnaque est qualifiée. La masseuse, amusée par l’anecdote, parlera du fameux « gant oublié », insinuant par là que je n’avais qu’une hâte, retourner chez elle pour passer une autre séance à ne rien faire du tout. Au lieu de cela, ma ceinture et moi nous sommes attelés à tout faire pour nous reposer. J-30.

Trois éternités #18

J-40. La sortie longue du dimanche est vite devenue le rendez-vous incontournable, l’occasion pour chacun de mesurer son endurance personnelle et pour le groupe sa cohésion. Le premier rendez-vous fut donné porte de Clignancourt, quelle aubaine pour moi puisque je n’avais pas à emprunter les transports communs pour retrouver les autres, j’étais à domicile. Le groupe m’attendait déjà tandis que je me demandais encore quelle direction nous allions prendre pour gagner ce fameux parc de Chanteclair dont je n’avais pas entendu parler et qui m’intriguais par son nom, pas plus que celui de Saint Ouen situé pourtant à deux kilomètres de chez moi à partir d’un chemin que j’avais jusqu’ici emprunté uniquement pour revenir dans le quartier et non pour aller explorer au-delà de ses limites. Je suis en terre inconnue. Paris – Saint Ouen – Noisy le Sec. Le parc propose un sentier qui en fait le tour sur trois kilomètre avec un étang en son centre et des zones d’expositions et de loisir un peu partout. Le temps est au beau fixe, le ciel est suffisamment dégagé sans que le soleil ne nous assomme. Nous travaillons sur des accélérations de plusieurs minutes sur une durée croissante puis décroissante, mon cœur bat fort et les poumons s’ouvrent en grand, je tiens le rythme et me retrouve même à partager la même foulée qu’un gars dont je fais la connaissance en courant, je n’ai plus le droit de m’arrêter dans l’effort, engagée dans la conversation que je suis, je reste à la hauteur de mon compagnon de course le temps d’accélérer et de récupérer. Nous sommes même devenus complices d’une récupération plutôt marchée que trottinée. Puis l’exercice achevée au terme de trente-trois minutes d’accélérations toujours plus longues, nous sommes repartis vers Paris et la partie est devenue plus difficile pour moi à partir de là. Le gros de la troupe est partie devant et je me suis laissée le temps de retrouver un rythme de croisière, plus lent que celui du peloton de tête, je gardais l’idée tapie dans un coin de la tête que je pouvais décrocher à tout moment et rentrer chez moi seule, je connaissais le chemin. Seulement voilà, non seulement ce n’était pas l’idée générale partagée par le club, et selon laquelle toute sortie démarrait par un cercle de bienvenue et s’achevait tous ensemble, séance d’étirements ou non. Forcément, ma disparition ne passerait pas inaperçue et je le savais bien. Et surtout, je ne voulais pas avouer ma faiblesse chronique, cette tendance à lâcher avant la fin, une fois la plus intense partie du travail accomplie, la troisième mi-temps de la course, la partie bois de Boulogne du marathon de Paris, cette partie de labyrinthe interminable, usante. J’ai fait en sorte de rassembler mes dernières forces et la douleur lancinante à l’ischio gauche, j’ai rattrapé le groupe en laissant d’autres que moi derrière pour me pousser vers l’avant et nous sommes arrivés porte de Saint Ouen, à deux kilomètres du point de départ de la course. Le temps prévu pour la sortie était écoulée, quelques-uns ont pris le métro, la plupart a continué à courir vers la porte de Clignancourt. J’ai décidé de terminer à pieds, en marchant.

Le deuxième rendez-vous se tint devant une boutique de sport, partenaire de nos coachs et située vers la porte d’Auteuil, à l’opposé complètement cette fois-ci de chez moi, j’en avais pour une heure de trajet. Il ne me serait donc pas possible de finir la course à pieds. Je devais tenir jusqu’au bout et je pouvais compter pour ce faire sur le soutien et la bienveillance de la coach qui m’avait ouvert la voie et motivée sur les deux derniers kilomètres du marathon des Gay Games, à la sortie du bois de Boulogne sur l’avenue Foch. La coach, rassurante, ne m’a pas lâchée, nous repassons par le tracé du marathon dans le bois, dans le sens inverse, avant de partir pour le parc Saint Cloud sous un ciel gris et  lourd, menaçant. Le travail d’accélération se déroule sur un cercle d’environ quatre-cent mètres, avec dix accélérations sur une minute et la minute suivante au petit trot, je garde le même rythme et ne faiblit pas jusqu’à la fin de l’exercice, la coureuse qui me suit ne me double pas. Puis arrive la dernière partie de la sortie, les cinq ou sept kilomètres jusqu’au point de départ, une demi-heure de course au maximum. Quelques gammes sont effectuées, talon fesse genoux et jambes tendues en ciseaux, avant de reprendre un rythme tranquille, sur le papier. Dans les faits, une douleur m’a saisie à l’ischio gauche en déchargeant jusqu’à la rotule une force capable de me paralyser, comparable à une crampe sans que je ne reconnaisse la même souffrance, j’étais lancée sur tout le côté de la cuisse sans que je ne sache ce dont je souffrais. J’ai continué à courir, nous venions de passer le quinzième kilomètre et la fin n’était pas loin, je me suis laissée glisser vers la fin du peloton, la coach assistait les coureurs restés en retrait du groupe plus encore que moi, je ne me voyais pas finir en marchant sur deux kilomètres. Assez étonnement, la douleur s’est dissipée, à moins que je ne me sois accoutumée à celle-ci, je suis arrivée saine et sauve au point d’arrivée. Je ne connaissais pas cette douleur, sinon qu’elle se situait dans ma zone de fragilité chronique depuis la fracture, mais je ne reconnaissais pas cette manière qu’elle avait eu de se diffuser avec cette intensité si soudaine. J’ai eu l’occasion de la reconnaître pas plus tard que le dimanche suivant, au même kilomètre. Le dernier rendez-vous nous avait rassemblés au bois de Vincennes, près de la cabane du lac, pour un départ vers les bords de Marne, le temps s’était nettement rafraîchi durant la semaine. La séance de travail en côtes du mardi et celle de fractionné s’étaient déroulées toutes les deux sans que je ne ressente un seul instant une quelconque inquiétude, je n’y pensais plus. C’est elle, cette décharge de douleur et sa diffusion jusqu’au genou, qui s’est rappelée à moi, nous avions parcouru la distance depuis le bois jusqu’aux bords de Marne vers Champigny, effectué les accélérations sur vingt minutes puis à nouveau sur quinze minutes, en tout nous avions parcouru une quinzaine de kilomètre et j’ai senti ma jambe faiblir sous le coup de la douleur devenue familière, j’ai su que je ne finirai pas la séance sinon en clopinant cette fois.

Trois éternités #17

J-50. Trois ans que je persiste à courir depuis la blessure, trois semaines que j’ai des semelles pour pallier au déséquilibre du bassin, il faut trois mois pour que le corps réalise, ce qui tombe bien puisque c’est précisément le délai prévu pour préparer le prochain marathon. Comment un déséquilibre aurait pu me constituer pendant autant d’années jusqu’à m’habituer aux bénéfices secondaires de béquilles sollicitées à l’occasion de situations difficiles, périlleuses. Pour le moment, il fallait quitter l’oisiveté de l’île et retourner à l’entraînement. Déjà je m’imaginais en train de justifier mon incapacité à suivre le rythme des autres en prétextant la fatigue encore présente suite au précédent marathon pour excuser les lacunes dans la préparation du suivant, ou comment trouver une béquille toute trouvée pour m’enfuir. Rendez-vous était pris le lendemain de mon retour, au programme de cette séance prévue au bois de Vincennes un exercice de huit fois une boucle de mille mètres et une série de renforcement musculaire en récupération active entre chaque boucle courue à l’allure 10 km. Moi qui avais espéré une reprise autour de la corde à sauter et autres sauteries, je fus surprise. Le premier tour me paru le plus long, nous étions tous les cinq coureurs encore en phase d’échauffement et peu familiarisés avec le tracé, que chacun a couru à son rythme. Au bout du quatrième tour, nous avions déjà enduré trois séries de pompes et de squats qui avaient vite fait d’alerter les muscles sur l’accélération dans la difficulté de l’exercice, je me suis retrouvée au milieu de ce groupe formé par quatre coureurs à l’allure soutenue, autre surprise. Je me fondais dans leur foulée sans me sentir asphyxiée dans mon souffle, je courais pourtant à une toute autre allure que celle à laquelle j’avais régressé pendant tout mon séjour sur l’île. Nous courions à présent à un rythme de quatre minutes et vingt-cinq secondes le kilomètre. Le coach nous a demandé de ne pas changer de rythme durant les quatre prochains tours, encore une fois je me suis imaginée rester en retrait du groupe et finir avec un tour de retard. Nouvelle surprise, il n’en fut rien. Au contraire, stimulée par la cohésion du groupe que le hasard venait de former à l’occasion de cette séance, je me suis mise à nous encourager à haute voix ainsi que le faisait les autres, tout en alternant entre la deuxième et troisième position. Je me sentais entraînée, au sens littéral du terme, au-delà de l’effort que j’aurais été capable de fournir seule sur le même exercice, je courais pour les autres autant que pour moi. Sans doute aussi m’étais-je aussi suffisamment économisée en courant sans enjeu ni de vitesse ou d’endurance, pour me permettre de puiser à nouveau dans des ressources réalimentées. Nous avons achevé le huitième tour sur une pointe de vitesse et plus en forme que jamais, mon cœur était gonflé d’énergie et de joie, comme si j’avais couru à perdre haleine avec l’enthousiasme d’un enfant qui se rue dans les bras ouverts qu’on lui tend, et sans béquille. J’avais été capable de tout donner, restait à savoir s’il ne s’agissait que d’un heureux hasard.