Genre #2.2.2

A quoi tient ta féminité ? Longtemps, avouons-le, c’est resté le mot tabou, la féminité, l’insulte presque, comme une faiblesse là où tu cherches au contraire plutôt ta force intérieure. La force de la féminité, tu l’as découverte chez les autres et ton regard a changé sur la grâce, le charme et l’intelligence, l’envie de plaire et aussi la liberté de déplaire sur un coup de tête, l’impertinence et cette indépendance si durement méritée, si furieusement crachée à leur face. Elle t’a inspiré, la féminité de celles qui en ont fait quelque chose de plus puissant que la force physique et de plus désarmant qu’un argument de paix, un irrésistible et vital élan de liberté, et tu as cherché dans leur sillon ta propre voie pour te défaire toi-même de tout ce vide en toi, depuis la structure fragile jusqu’aux présupposés et autres jugements plaqués sans réflexion. C’est connu, rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme, tu es partie de cette supposée fragilité pour la combiner avec ton enthousiasme et gagner en assurance, ressentir quelque chose d’enfoui jusqu’ici, un sentiment de fierté et d’appartenance, la fragilité s’est muée en réserve, attisée par ta curiosité pour d’autres expérience d’existence en devenir que la tienne, enfin certaines affinités avec de fortes personnalités ont illuminé ton chemin et l’ont étoilé. Alors tu as voulu être aussi forte, à ta manière, assumer cette féminité qui se porte fièrement comme on montre ses blessures de guerre ou qu’on fait entendre sa voix pour la première fois, lorsqu’on sait que la route est longue, que d’autres avant l’ont empruntée et sont toujours là.

Genre #3.2.2

A quoi tient ma féminité ? C’est vraiment à se couper les cheveux en quatre pour y répondre. Tant que j’ai de quoi défriser la chronique ou surtout pas et rassurer la galanterie, tout va bien. J’aurais dû rassurer sur ma féminité et je ne l’ai pas fait, je n’ai pas cru nécessaire de la faire et je crois ressentir de moins en moins le besoin de le faire, pour autant je me rassure aussi. Sinon pourquoi avoir commandé des nouvelles chaussures et un pantalon plus près du corps, commandé un nouvel attirail de maquillage, moi qui avait oublié jusqu’au mot « mascara » que j’ai dû au préalable aller récupérer à l’aide d’une périphrase dans un moteur de recherche. J’ai même déterré la boîte à bijoux cachée depuis des années dans un placard inaccessible et ce sont des dizaines de pendentifs qui m’ont été offerts à nouveau lors de cette découverte, jamais je n’aurais cru être aussi gâtée en une seule soirée sans avoir lancé aucune invitation, sinon justement celle d’une démarche inédite, mais laquelle, créer un nouveau mieux-être ? S’agit-il réellement de féminité ou de personnalité, dans ce cas à quoi tient ma personnalité ? Les cheveux tondus chez une femme attirent le regard mais pas pour les mêmes raisons que pour un homme, pas pour admirer les traits du visage distincts ou bien la mâchoire qui ressort, au contraire la première réaction sera la surprise, pour ne pas dire l’étonnement et la crainte, parce que la chevelure est un attribut féminin des plus visibles, on prend soin de sa chevelure, on vient aussi remettre en place une mèche par coquetterie au beau milieu d’une conversation. Alors un crâne rasé, à côté. Et pourtant la beauté d’un crâne, et celle des traits du visage qui ressortent d’autant mieux, comme le regard mis en évidence et qui dit oui, j’ai choisi de raser. Je regarde des photos de femmes les cheveux ultra courts, maquillées, je les trouve sublimes, plus belles que si la coupe était moins courte, plus standard, peut-être moins singulière ? Personnellement, je me reconnais dans le visage que je vois, les traits émaciés mis en valeur par une coupe de buddha car je m’identifie à cette personnalité dure au crâne de poussin, comme un mélange de pudeur derrière un puissant élan vers tous ceux qui me transportent. J’essaie donc les Doc Martens serties de roses, de roses ? Oui, de roses. J’essaie un nouveau moi sertie de roses, et pourquoi pas. J’enfile un accessoire, puis un autre, ce n’est pas ridicule, voire j’y trouve du plaisir, pourquoi je n’y avais pas pensé plus tôt d’ailleurs, cela fait des années maintenant que je marche en baskets et que je prends le premier pull en haut de la pile. Enfin, je m’essaie au maquillage, ce n’est pas comme si je ne m’étais pas maquillée de la vie, simplement c’était dans une autre vie alors j’en mets plein partout en clignant de l’œil, bravo. Je m’y reprends à plusieurs fois, j’y reviens encore et encore, j’en enlève et j’en remets une couche, un peu comme lorsque je rédige un texte et que je corrige en avançant prudemment, en me reculant face au miroir je constate le résultat, cela ne me déplaît pas, ah ça change oui. C’est toujours moi, avec ce petit plus qui me plaît et qui chercherait à plaire sans trop en faire.

Genre #1.2.1

Le masculin défonce la norme rassurante, il s’impose et pousse le féminin à fuir mais pas trop loin parce que sans elle, il n’existe pas non plus, elle apprend à composer avec ce double élan. Le féminin tente une approche subtile et à force d’observer encore et rester toujours en retrait, la manœuvre échoue et tous les plans de séduction s’effondrent par manque de confiance, forcément le masculin s’en mêle et attise la colère, elle sent souffler fort un vent de rébellion. Et puis le masculin suggère au féminin de s’affirmer un peu plus en s’inspirant de sa virilité, la moue faisant elle se fait couper les cheveux plus court, à la garçonne comme on dit si bien, et les traits de son visage s’en trouvent plus dessinés, elle pourrait presque se prendre à les contourner d’un rien de maquillage, une touche de féminité à la Jeanne Moreau dans Nikita. Elle allonge le pas et le féminin invite le masculin à adoucir sa marche militaire en cadence, au rythme des regards lancés ici et là, à l’affût d’une nouvelle image qu’elle voudrait inspirer, un regard plus ferme et moins fuyant, une démarche plus assurée, des gestes moins évasifs parce qu’il n’y aurait plus d’hésitation entre deux bords mais une harmonie improvisée entre sa brutale envie d’exploser à tout instant et cette sempiternelle tendance à devoir disparaître. Alors elle tâtonne et teste les pistes qui la mène d’une extrémité de sa personnalité à l’autre, un Grand Huit depuis les profondeurs de la mélancolie auquel le masculin refuse de se laisser aller jusqu’à la superficialité d’une crânerie qui ferait honte au féminin si elle ne commençait à bien connaître en elle cet autre qui remet en cause l’intention véritable de ses propres élans. Je suis féminin moi aussi, dit le masculin en bombant la poitrine, et le féminin part d’un éclat de rire tonitruant, je suis masculin moi aussi, dit le féminin en lui claquant l’épaule avec force. Et elle repart d’un pas leste, fière de pouvoir porter sa faiblesse et ses doutes en bandoulière.

Genre #3.1.2

Mes envies de vie sont-elles le reflet de qui je suis, une fois que je n’envie personne d’autre. Je me laisse inspirer et laisse tomber ce qui ne me parle pas et ne demande pas à être retenu, à partir du moment où l’on parle d’envie et de ce qui tient à cœur et au corps, c’est pur plaisir. D’autres pourront à l’aune de leur autorité me conseiller sur mes besoins si je n’y suis pas, mais là il ne s’agit pas de cela, au contraire je peux être attirée par une figure de liberté sur le fil de la transgression en tout genre ou encore par la plus impertinente de toutes les plumes. Tout ce que je ne suis pas me donne envie d’affirmer qui je suis moi quand je me sens en vie. J’aime rencontrer la dépendance de l’autre pour l’occasion qu’elle me donne d’échanger sur ma propre addiction à l’intensité, rien ne vaut de vivre une expérience si elle n’est pas déroulée sur tapis rouge avec un dj aux manettes de mes émotions, et déjà je me sens moins dépendante maintenant que j’ai pris conscience de ce qui me plaît surtout, exprimer l’émotion. Je rencontre une randonneuse, puis une deuxième ; la première me fait découvrir mon île telle que je ne la connaissais pas, c’est- à dire dans son cœur et non plus du bout de la jetée, à travers ses sentiers escarpés où ne vont plus que les chèvres et j’aime sortir des sentiers battus, la deuxième ne me ramène pas non plus dans le droit chemin puisque je découvre à quel point j’aime me perme chemin faisant et ne trouver plus d’autre repère que celui du plaisir d’être là. Une autre fois, autre rencontre, je réalise avoir envie de chanter dans une chorale non pas pour donner de la voix ou apprendre la justesse, mais pour entendre la voix des autres résonner en moi au point qu’il m’arrive de faire mine de suivre la partition tandis que j’épie mes voisines. Je vis donc selon le principe du plaisir dans ce qu’il a de plus intime et inutile, pour le plaisir. Pas pour faire plaisir ou rendre mes besoins plus innocents en les masquant sous couvert de satisfaction, mais parce qu’il n’y a pas plus essentiel et personnel que de se trouver entre soi. Personne d’autre que moi ne peut prendre autant de plaisir que moi dans ces petits riens qui ont un sens immense lorsque ma vie tourne autour de ces instants brefs comme une éclaircie, et tout autre que moi n’y comprendrait rien à ce qui pourrait apparaître comme mon ivresse. Mon envie de courser les passants dans la rue, de les rattraper et les contrôler positif au stress, cet amour parisien pour la vie piétonne et son incessante exaltation, je le nourris non pas de mon admiration pour la métropole mais de ma tendresse pour la multitude de villages que je découvre au fil des balades plutôt rive droite, plutôt quai de Seine, plutôt au Nord, aux portes. Je me sens l’âme villageoise à vivre dans un Paris que j’ai modelé selon mes envies de lignes droites ou de parcours sinueux, de perte de tout repère ou de rencontres tout sauf hasardeuses, de course poursuite à l’assaut d’un horizon parfois si rose qu’on voudrait y tremper un doigt pour saupoudrer la ville entière d’un parfum d’insouciance et de légèreté au-dessus du trafic. La circulation s’accélère, les feux de signalisation dégénèrent, et mon en-vie m’emporte, loin.

Genre #1.1.2

S’il suffisait de faire la bonne rencontre au bon moment et au bon endroit, alors l’intérêt de la vie consisterait à multiplier les rendez-vous avec les autres, tous les autres puis quelques-uns. Et enfin la bonne personne. Mais avant d’être capable de croiser cet oiseau rare si différent, d’avoir affiné les critères et fait des mises au point avec soi-même après moultes différents, avant même d’avoir commencé à croiser le premier de la liste interminable de tous ces autres, il faudra avoir entrepris le processus qui consiste à identifier comme autre ce qu’on n’est pas. Qui pouvait-elle bien être, elle qui savait bien identifier chez les autres ce qu’elle n’était pas. Elle n’était pas Anne-Charlotte Tasselac, sa camarade de primaire si lumineuse et aussi grande qu’elle, et dont la voix claire et affirmée raisonnait dans toute la cour de récréation, tout le monde entendait Anne-Charlotte et tout le monde, maître et maîtresses aussi, l’écoutait parce que ce qu’elle disait semblait déjà intéresser la galerie pour son âge, un bout de femme. Une dame presque, parce que le mot femme, jamais elle n’avait pu le prononcer avec décence, trop connoté, tellement impudique et si osé, comme une affirmation scandaleuse et puissante. Mais elle savait aussi qu’elle n’était pas Frank Parjorie qui éclatait de rire et détalait quand on l’appelait pour se mettre à courir comme un fou et tyranniser ses camarades pour jouer, personne n’osait rien lui refuser, quand bien même ses notes scolaires n’autorisaient pas cela. Elle aurait aimé ressentir cette même assurance et la montrer avec désinvolture pour elle aussi parler haut et fort, crier et courir jusqu’à perdre haleine, se battre et déchirer ses vêtements pour faire comme les autres, être comme les tous les autres, filles, garçons, faire partie d’eux. Elle n’est pas comme eux et ignore encore que personne n’est comme tous les autres parce que dans son sentiment de confusion où tous les autres se ressemblent plus ou moins sauf elle, elle ne peut ni faire tourner sa blouse de fille comme le fait Anne-Charlotte alors qu’elle porte les cheveux longs comme elle, elle ne peut pas non plus se battre jusqu’à déchirer la blouse de garçon qu’elle porte alors qu’elle en a la même envie, rien de tout cela ne lui semble naturel. Plus tard, elle n’est pas Anaïs Feorges qui lui ressemble comme une jumelle en vraie fille, elle n’est pas non plus Cédric Tuel dont elle a le même style vestimentaire et à qui plaît Anaïs. Cette dernière est plutôt ouverte à tous, semant dans la confusion de primes germes de liberté. Elle cherche son autre, celui ou celle qu’elle n’est pas et l’intrigue par la capacité à pleinement assumer quelque chose qu’elle voit chez elle comme chez lui de naturel et assumé. De son côté au contraire, toutes les questions restent ouvertes et elle n’a pas envie de choisir. Plutôt rester dans cette confusion qui lui est devenue familière au point de s’identifier à elle dans une sorte de jeu auquel semblent vouloir jouer plus d’une personne parmi tous ces autres qui l’inspirent, l’attirent et tout à la fois aimeraient la définir alors même qu’elle s’en défend. L’autre, cette autorité à partir de laquelle trouver en soi ses propres ressources pour se libérer.

Genre #3.1

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. C’est ce qui m’a décidé à partir découvrir l’Amérique du Sud, Montevideo et Buenos Aires, depuis quelques temps j’hésitais à partir seule, je me suis retrouvée presque au pied du mur. Au moment où j’ai touché le fond un étage plus bas, j’ai saisi cette occasion d’aller voir ailleurs si j’y étais, le plus loin possible pour être certaine de trouver l’autre plus différent et étranger, inconnu et intriguant, le plus fou et étonnant possible et peut-être m’oublier en lui. J’ai toujours fait ainsi, ou plutôt je n’ai jamais pu faire autrement que de l’envoyer elle que je suis à la rencontre de cet autre que j’aimerais être et que je devine en creux là au fond de moi, à travers des aspirations non assumées et un élan silencieux, que j’écoute à défaut de me faire entendre parce que je sens bien que je n’ai pas trouvé la bonne direction, la façon d’exprimer. La première fois, je me suis exilée à Cologne et j’ai arpenté les rues en partant de la cathédrale pour m’éloigner de plus en plus et revenir vers elle le soir par les bords du Rhin, tous les jours je déambulais comme un zombi en traversant les trois marchés de Noël en guise de points d’ancrage dans ma déperdition, là les gens s’arrêtaient et je faisais mine d’en faire autant pour avoir l’air vivante le temps d’un arrêt sur image, le besoin de fuir restait plus fort. Un besoin inavoué de sentir la fatigue, le froid et la faim s’emparer de moi jusqu’à l’insupportable pour pouvoir je ne sais comment – il me fallait trouver ça -, renaître autrement. Dans l’hiver 1995, je m’exerçais dans l’exil à une mutation pour trouver le vrai sens à tout ça. Vingt ans plus tard j’arpentais les rues de Montevideo au lendemain des attentats du Bataclan. La trouille au ventre, comme la plupart des personnes autour de moi, j’avais pris l’attaque contre moi et je ne voyais plus aucun sens à un rien dans ce monde après cet acte de barbarie, et je ne me sentais toujours pas aussi solide pour affronter la peur, l’autre et les possibilités. Alors j’ai trouvé dans le ciel d’Uruguay cette liberté de voir plus et de prendre du recul, l’horizon était là-bas pareil à nul autre sur Terre, je m’y réfugie encore souvent par la pensée. Partout où je suis allée me chercher ailleurs, j’ai commencé par changer mes habitudes pour faire autrement, ici en laissant le temps au temps pour traverser la peur, là en prenant conscience à chaque instant de la chance de profiter d’une liberté que je n’avais même pas eu besoin de conquérir moi-même, celle de sortir et rencontrer et m’exprimer, devenir qui je suis. De toutes ces terres d’exil, depuis les bords du Rhin ou du Rio, en passant par la baie de Tinos et jusqu’aux centres-villes débordantes d’hystéries collectives et d’histoires individuelle, j’ai rapporté un peu de ce qui me singularise et beaucoup de ce qui me rapproche des autres en moi, de leurs espoirs et de nos traumatismes, de notre force et de la pluralité des voix qui voulaient s’exprimer depuis le puzzle des expériences à poursuivre ici, librement, maintenant.

Genre #3

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. Du deuxième au premier étage du bâtiment C de mon immeuble, dont j’occupe l’appartement gauche au troisième étage, que je n’ai donc pas réussi à atteindre, à la place j’ai fait une chute. Une culbute en arrière, comme on se laisse choir de tout son poids sur un lit draps ouverts, sauf qu’alourdie de deux sacs de courses et plus de trois années-lumière de sommeil en retard, je n’ai pas pu me rattraper à la rambarde à temps, sans doute l’idée ne m’a pas même atteint. Et pour cause, au poids de la fatigue et des courses il faut ajouter quelques litres de bière ingurgités au troquet sur le trottoir d’en face, à attendre une voisine de quartier dont je savais qu’elle ne viendrait pas, ne serait-ce que parce que je ne l’y avais pas explicitement conviée, dans mon état toute tentative d’invitation face à une inconnue aurait été soldé par un échec. Elle avait beau habiter la même rue que moi, la voisine je ne la connaissais pas plus que ça, sinon par l’intermédiaire d’une amie qui m’en avait parlé plusieurs mois auparavant déjà, à la faveur d’une simple coïncidence géographique sans que cela ne retienne mon attention alors, mais avec le changement des saisons et l’arrivée de l’été, la possibilité d’une rencontre due sinon à la providence, du moins à une très heureuse et incongrue résurgence de ma mémoire. Paris était vide et mon cœur à prendre, ni une ni deux j’ai envoyé trois messages d’un coup à la voisine qui n’en attendait pas tant, dans le premier, le plus long, j’ai raconté la folle épopée de cette rencontre comme si j’en connaissais les aboutissants, dans le deuxième je me suis bien sûr excusée de la longueur du message précédent ; enfin le troisième et dernier message, que je voulais plus subtil que les précédents, visait à concrétiser le rendez-vous sous forme d’options pour mettre en avant mon ouverture d’envies, une croisière, un domino, des fraises. La voisine n’a pas répondu tout de suite à mes missives, le désir de son retour s’est étiré sur cinq jours et quatre nuits entières pendant lesquelles j’ai soupesé sa surprise, puis mon émoi, ma honte un peu et aussi la palette enflammée de scénarios détaillés idéalisant à souhait le moment d’un rendez-vous forcé par le destin et attendu comme l’oasis dans ce désert lourd et plombant qu’était devenu Paris ce week-end perdu du mois d’aout, terrain de toutes les soifs à présent que j’avais lancé ma fusée de détresse dans le ciel troué pour qu’enfin il s’étoile. Effectivement, la réponse a filé, cependant pas dans le sens où je l’attendais, pas pour réaliser mon vœu d’une rencontre, la rencontre de toute une vie, plutôt en mode erreur d’aiguillage. Une série de questions inquiètes, voire carrément furieuses, m’a ordonné de dénoncer sur le champs le nom de l’entremetteuse, celle qui avait vendu des coordonnées jusqu’alors privées, et elle avait parfaitement raison de s’insurger, ma démarche était indécente, je le savais bien. Le ton était ferme, la plume incisive. J’ai relu mille fois sa réponse pour en deviner toujours plus sur la personnalité de ma très potentielle prétendante. Elle aurait pu ne pas me répondre. Pourquoi a-t-elle fini par accepter mon invitation, je ne saurais dire, nous avons convenu d’un rendez-vous pour une exposition au Jeu de Paume, accès direct depuis notre station de métro. Elle est arrivée avant moi, lunettes de soleil et portable en main, j’ai senti cette petite vague de déception me guetter, j’ai élargi mon sourire et sorti une réplique sans que cela ne soit nécessaire, juste pour me donner un minimum de contenance, les présentations étaient faites. Il ne restait plus qu’à traverser l’exposition et s’en tirer à bon compte avec un dernier verre. Seulement voilà, pour une nouvelle raison que je ne saurais m’expliquer, son comportement durant ma visite, au lieu de me contrarié, m’a intriguée, la voisine prenait toutes les photographies elle-même en photo, les vidéos en film, à la limite elle aurait rédigé à l’identique un texte si la lecture lui en avait été donné, elle m’expliqua être en plein travail. Son projet personnel consistait à relater pour l’audience qui la suivait, des personnes comme moi qui cherchaient à se faire remarquer par des commentaires plus pertinents que les autres, le plus d’expositions et de rétrospectives parisiennes possible pour devenir une sorte de référence incontournable de ce qu’il fallait dire voir et faire sur la capitale, et de fait ses reportages inspiraient le respect, personne ne voulait lui reprocher sa posture d’intellectuelle. Au contraire, elle donnait crédit à tout propos exacerbé et permettait à son auteur de savourer son heure de gloire en lui donnant une importance disproportionnée par rapport au contenu souvent creux de remarques qui renchérissaient dans le verbiage et la complaisance infertile. Pour autant, je lisais tout, davantage motivée par une curiosité pour la réaction de ma voisine vis-à-vis des sbires de sa cour que par l’intérêt des commentaires, je cherchais à savoir parmi tous ces gens à l’affut d’affinité quelle personne sortait du lot, à quoi elle devrait ressembler ou, pour le dire autrement, à quoi j’aurais dû ressembler pour pouvoir plaire à ma voisine. Nous sommes sorties de l’exposition et par le truchement de son activité de reporter durant toute la visite, je me suis attachée à elle tandis qu’elle continuait à afficher son manque de disponibilité à mon égard pour mieux se concentrer sur le moindre panneau signalétique du Jeu de Paume, pendant que je répondais à ses questions brèves mais non moins intrusives sur ma relation en cours, à croire qu’elle avait l’intention de composer un reportage là-dessus. Pourquoi je n’ai pas pris ses questions comme un intérêt pour ma personne, parce que l’impression de subir un interrogatoire standard prenait le dessus à mesure que je l’observais, à aucun moment mes réponses n’influencèrent la tournure de sa procédure de prise de contact, à aucun autre mes tentatives pour attirer son attention ne parvinrent à lui faire lever les yeux, j’avais beau exceller dans l’art de fabuler mon histoire personnelle, exagérer le trait jusqu’à l’invraisemblance de mon aventure, surajouter en intensité abusive mes propres sentiments pour provoquer un effet émotionnel spécial, ma voisine restait de marbre telle une statue.

L’échec, la chute.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir commencé à courir pour devenir ce que je n’étais pas encore. Simplement, quelque chose n’allait pas dans l’ordre des choses et il fallait faire autrement, changer de mode de vie. Non pas partir ailleurs ou trouver l’instant opportun, le bon moment, mais bel et bien créer le moment de la crise, avec un avant et autant que faire se peut, l’après. Et comme pour tout commencement en règle, la première chose à faire fut de tout arrêter. Tout. J’ai arrêté de m’alimenter, de me perdre dans l’autre, de chercher l’intensité, l’addiction. Tout cela sur des semaines de tâtonnements, des mois de perdition, des années d’obstination. J’ai perdu de vu des amis, de tête des rendez-vous, à l’évidence du poids, pas mal de poids. Mes traits ont changé, mon visage a pris les expressions d’une personne déjà plus familière.

Je me suis réveillée un dimanche matin aux urgences et j’ai décidé qu’il fallait que quelque chose change, et cette chose c’était moi autour de qui je ne cessais de graviter sans lumière. Cette chose cachée derrière des cheveux trop longs frisés, j’ai commencé par lui donner un visage moins étranger, celui dans lequel je me suis reconnue sitôt les premières mèches tombées. Emmanuelle s’est chargée de la coupe, elle-même m’avait incitée à me débarrasser de la perruque pour mettre en valeur mes propres traits, je n’avais qu’à suivre son conseil. Emmanuelle a cessé son activité de coiffeuse cette année-là pour écrire son propre scénario, une autre façon de mettre en espace non plus un mais plusieurs visages en leur attribuant des personnalités et en racontant l’évolution de ses caractères à travers une longue intrigue, quelques rebondissements et une chute. J’aurais voulu avoir le talent de ma coiffeuse préférée. De mes mains, je n’étais pas parvenue à maintenir un camélia en vie, quelques cactus s’en étaient sortis miraculeusement pendant mon adolescence et mes chats ne devaient leur survie qu’à l’art inné et subversif qu’on leur connaît au chantage affectif, sans quoi j’aurais sans doute oublié d’acheter des croquettes aussi vite que j’avais omis d’arroser mes plantes auparavant. Je n’étais pas manuelle, soit. J’ai donc décidé de devenir véritablement pédestre en marchant dès que j’en avais l’occasion, en provoquant les occasions, puis en me mettant un jour à courir. Non pas que ce fut ma première course, mais je n’en avais jusqu’ici pas fait un mode de vie, comme d’autres recherchent et réalisent toutes sortes de recettes pour se réaliser en cuisine. Ma première sortie m’a permis d’identifier un petit stade à un kilomètre tout pile de chez moi, mon nouveau repère identitaire. Une nouvelle coupe de cheveux et l’approfondissement de mon altérité à travers ma relation avec les chats. Ces félins perfides en manque cruel d’affection qui, l’instant où je cède à leurs charmes et réclamations, m’ignorent à leur tour.

Genre #1

Elle n’était pas ce qu’on appelle la bonne personne née au bon endroit et au bon moment, Eva, personne ne l’avait attendue pour rire, vivre et rêver. En tout cas, c’était sa réelle impression. Elle ne rêvait que d’une chose, être cette personne qu’elle n’était pas, que l’on remarque et qui séduit l’assemblée entière naturellement, sans feindre ni forcer, en restant telle qu’elle-même. En attendant de vivre cette vie rêvée, Eva se prenait de passion pour celle, réelle, des autres, des vies cousues d’instants parfaits, racontés avec une verve où l’exagération et le hasard avaient une place dont elle seule avait très vite compris l’importance toute particulière, à force de reconnaître le refrain familier au creux du rebondissement de chaque récit, cet ingrédient. Une réserve maladive et la traque de signes qui ne révélaient jamais rien, en bien ou en mal, étaient le lot d’Eva qui cachait derrière une épaisse chevelure toute expression de visage qui aurait pu trahir ses multiples craintes et sa déception récidiviste, à chaque fois qu’elle croyait du bout de ses fantasmes inventer un nouveau virage l’occasion d’une évolution qui n’advenait pas, elle-même n’aurait su dire sous quelle forme elle attendait le changement. Sinon qu’il lui fallait l’attendre planquée là, dans une survie un peu sauvage et hors de portée, à continuer de croire qu’une étoile bienveillante viendrait à se manifester et avec elle enfin, cette certitude omniprésente qu’il lui arriverait à elle aussi quelque chose de très personnel.