Genre #3.1.2

Mes envies de vie sont-elles le reflet de qui je suis, une fois que je n’envie personne d’autre. Je me laisse inspirer et laisse tomber ce qui ne me parle pas et ne demande pas à être retenu, à partir du moment où l’on parle d’envie et de ce qui tient à cœur et au corps, c’est pur plaisir. D’autres pourront à l’aune de leur autorité me conseiller sur mes besoins si je n’y suis pas, mais là il ne s’agit pas de cela, au contraire je peux être attirée par une figure de liberté sur le fil de la transgression en tout genre ou encore par la plus impertinente de toutes les plumes. Tout ce que je ne suis pas me donne envie d’affirmer qui je suis moi quand je me sens en vie. J’aime rencontrer la dépendance de l’autre pour l’occasion qu’elle me donne d’échanger sur ma propre addiction à l’intensité, rien ne vaut de vivre une expérience si elle n’est pas déroulée sur tapis rouge avec un dj aux manettes de mes émotions, et déjà je me sens moins dépendante maintenant que j’ai pris conscience de ce qui me plaît surtout, exprimer l’émotion. Je rencontre une randonneuse, puis une deuxième ; la première me fait découvrir mon île telle que je ne la connaissais pas, c’est- à dire dans son cœur et non plus du bout de la jetée, à travers ses sentiers escarpés où ne vont plus que les chèvres et j’aime sortir des sentiers battus, la deuxième ne me ramène pas non plus dans le droit chemin puisque je découvre à quel point j’aime me perme chemin faisant et ne trouver plus d’autre repère que celui du plaisir d’être là. Une autre fois, autre rencontre, je réalise avoir envie de chanter dans une chorale non pas pour donner de la voix ou apprendre la justesse, mais pour entendre la voix des autres résonner en moi au point qu’il m’arrive de faire mine de suivre la partition tandis que j’épie mes voisines. Je vis donc selon le principe du plaisir dans ce qu’il a de plus intime et inutile, pour le plaisir. Pas pour faire plaisir ou rendre mes besoins plus innocents en les masquant sous couvert de satisfaction, mais parce qu’il n’y a pas plus essentiel et personnel que de se trouver entre soi. Personne d’autre que moi ne peut prendre autant de plaisir que moi dans ces petits riens qui ont un sens immense lorsque ma vie tourne autour de ces instants brefs comme une éclaircie, et tout autre que moi n’y comprendrait rien à ce qui pourrait apparaître comme mon ivresse. Mon envie de courser les passants dans la rue, de les rattraper et les contrôler positif au stress, cet amour parisien pour la vie piétonne et son incessante exaltation, je le nourris non pas de mon admiration pour la métropole mais de ma tendresse pour la multitude de villages que je découvre au fil des balades plutôt rive droite, plutôt quai de Seine, plutôt au Nord, aux portes. Je me sens l’âme villageoise à vivre dans un Paris que j’ai modelé selon mes envies de lignes droites ou de parcours sinueux, de perte de tout repère ou de rencontres tout sauf hasardeuses, de course poursuite à l’assaut d’un horizon parfois si rose qu’on voudrait y tremper un doigt pour saupoudrer la ville entière d’un parfum d’insouciance et de légèreté au-dessus du trafic. La circulation s’accélère, les feux de signalisation dégénèrent, et mon en-vie m’emporte, loin.

Genre #1.1.2

S’il suffisait de faire la bonne rencontre au bon moment et au bon endroit, alors l’intérêt de la vie consisterait à multiplier les rendez-vous avec les autres, tous les autres puis quelques-uns. Et enfin la bonne personne. Mais avant d’être capable de croiser cet oiseau rare si différent, d’avoir affiné les critères et fait des mises au point avec soi-même après moultes différents, avant même d’avoir commencé à croiser le premier de la liste interminable de tous ces autres, il faudra avoir entrepris le processus qui consiste à identifier comme autre ce qu’on n’est pas. Qui pouvait-elle bien être, elle qui savait bien identifier chez les autres ce qu’elle n’était pas. Elle n’était pas Anne-Charlotte Tasselac, sa camarade de primaire si lumineuse et aussi grande qu’elle, et dont la voix claire et affirmée raisonnait dans toute la cour de récréation, tout le monde entendait Anne-Charlotte et tout le monde, maître et maîtresses aussi, l’écoutait parce que ce qu’elle disait semblait déjà intéresser la galerie pour son âge, un bout de femme. Une dame presque, parce que le mot femme, jamais elle n’avait pu le prononcer avec décence, trop connoté, tellement impudique et si osé, comme une affirmation scandaleuse et puissante. Mais elle savait aussi qu’elle n’était pas Frank Parjorie qui éclatait de rire et détalait quand on l’appelait pour se mettre à courir comme un fou et tyranniser ses camarades pour jouer, personne n’osait rien lui refuser, quand bien même ses notes scolaires n’autorisaient pas cela. Elle aurait aimé ressentir cette même assurance et la montrer avec désinvolture pour elle aussi parler haut et fort, crier et courir jusqu’à perdre haleine, se battre et déchirer ses vêtements pour faire comme les autres, être comme les tous les autres, filles, garçons, faire partie d’eux. Elle n’est pas comme eux et ignore encore que personne n’est comme tous les autres parce que dans son sentiment de confusion où tous les autres se ressemblent plus ou moins sauf elle, elle ne peut ni faire tourner sa blouse de fille comme le fait Anne-Charlotte alors qu’elle porte les cheveux longs comme elle, elle ne peut pas non plus se battre jusqu’à déchirer la blouse de garçon qu’elle porte alors qu’elle en a la même envie, rien de tout cela ne lui semble naturel. Plus tard, elle n’est pas Anaïs Feorges qui lui ressemble comme une jumelle en vraie fille, elle n’est pas non plus Cédric Tuel dont elle a le même style vestimentaire et à qui plaît Anaïs. Cette dernière est plutôt ouverte à tous, semant dans la confusion de primes germes de liberté. Elle cherche son autre, celui ou celle qu’elle n’est pas et l’intrigue par la capacité à pleinement assumer quelque chose qu’elle voit chez elle comme chez lui de naturel et assumé. De son côté au contraire, toutes les questions restent ouvertes et elle n’a pas envie de choisir. Plutôt rester dans cette confusion qui lui est devenue familière au point de s’identifier à elle dans une sorte de jeu auquel semblent vouloir jouer plus d’une personne parmi tous ces autres qui l’inspirent, l’attirent et tout à la fois aimeraient la définir alors même qu’elle s’en défend. L’autre, cette autorité à partir de laquelle trouver en soi ses propres ressources pour se libérer.

Trois éternités #3

Je n’ai pas pu ne pas envoyer ce message qu’elle n’avait pas reçu de ma part, j’ai récidivé. Trois avertissements au préalable pourtant, une photo sur laquelle la fille me tourne le dos, mon message ne lui parvient pas et de toute évidence ce n’était pas elle venue s’assoir au bar. Une fois qu’elle a pu répondre à mon message et échanger quelques banalités de circonstance, rendez-vous fut pris non pas comme annoncé au troquet situé dans la rue que nous partagions, mais au Jeu de Paume pour se rencontrer autour d’une exposition photographique en vogue. J’avais déjà mis les pieds dans ce lieu à l’occasion de la rétrospective de cette émission très particulière, un genre de documentaire qui ne montrait rien et cherchait à suggérer le pire, disparition d’enfant ou intervention extra-terrestre, à travers des effets totalement loufoque comme la coupure entre deux plans pour suggérer un avant et un après la catastrophe, réalisation sans trucage aucun. Je me souviens d’une scène composée par la juxtaposition de deux images cadrées de la même manière sur une piscine dont les remous filmés dans un des coins du bassin sont sensés éveiller l’inquiétude du spectateur, coupure et à nouveau la même image de la piscine toujours agitée, et puis cette voix off qui nous fait comprendre qu’il s’est passé quelque chose, le temps de la coupure, quelque chose de très grave. Cette voix, cet effet. Tout le talent du commentaire à susciter l’intrigue et capter le regard du spectateur sur rien. J’avais aimé ces séquences, d’une absurdité jouissive et presque crédible, c’est bien le pire. Hitchcock dit qu’il y a un millier au moins de possibilités pour positionner une caméra sur une scène, mais il y en a une et une seule de juste seulement. C’est l’angoisse la plus absurde, savoir qu’on n’a pas choisi le bon angle, la bonne approche, douter et renoncer, recommencer. Cette hantise de l’effroyable flottement au moment de s’élancer et où s’installe le doute alors qu’il faudrait assumer sa propre logique et aligner les pas, un premier puis un deuxième, tout naturellement et par nécessité, pour que la potion de la création agisse, qui mène à la liberté. J’ai senti ce vent de panique au moment de rencontrer la voisine, lorsque je l’ai vue pour la première fois et qu’elle ne m’a pas plu, j’ai senti un malaise, il a fallu composer malgré tout, puisqu’à présent nous y étions et qu’après tout j’avais tout fait pour cette rencontre advienne. Nous en sommes arrivées à parler de manière étonnamment fluide si bien que je me suis très vite détendue, jusqu’à aborder ce sujet qui est resté le seul à peu près entre nous, son amante. J’ai compris qu’elle désignait par « amante » la personne avec qui elle faisait l’amour, et non pas celle dont elle était amoureuse. Il se trouve que le sujet était d’actualité avec la randonneuse qui avait remplacé la végétarienne radine, elle m’appelait son « amante » et je craignais que cette dénomination prive de toute affection sentimentale notre relation. Il y avait comme une résistance de sa part et je me sentais frustrée là où la voisine semblait y trouver son compte, cela lui convenait parfaitement d’être débarrassée de ces « emmerdements ».

J’ai rencontré la randonneuse au printemps, elle m’a compté les bienfaits de la marche lente et de longue haleine, moi qui me croyais condamnée au bitume, j’ai découvert les dénivelés et trouvé un plaisir nouveau à ouvrir la marche, me sentir guidée dans l’escalade, partager un effort ensemble en restant concentrée sur ma fatigue et mes rêveries, je pouvais me retourner et sentir un appui derrière ce même sourire comblé par la tranquillité de paysages inspirants. Nous avions en commun, la randonneuse et moi-même, la joie suprême de sentir la fatigue physique envahir chaque parcelle de notre corps jusqu’à nous laisser abandonnées comme sur une rive lointaine, à l’opposé même du point de départ de l’aventure. Nous avions parlé d’abord de cette émotion de satisfaction pure ressentie dans l’effort, je lui parlais de la course qui m’avait conduit à la blessure et elle me parlait de randonnée comme s’il s’agissait non seulement d’une nouvelle possibilité, mais aussi d’occasion de nous rapprocher. Elle parlait de moi comme d’une marathonienne alors que je n’avais pas encore parcouru la distance mythique, pour elle j’avais déjà accompli cet exploit et j’étais fascinée moi-même par l’image que je lui inspirais. J’aimais la voir arriver à nos rendez-vous à vélo. Cet été, après avoir profité d’une saison de randonnées, elle était repartie dans sa famille et je me retrouvais à l’attendre et lui écrire tous les jours, au moment où je rencontrais la voisine. Celle-ci m’avait posé toutes sortes de questions sur la randonneuse, si bien que j’avais eu beaucoup de mal à me concentrer sur le panneau introductif de l’exposition au Jeu de Paume. Elle-même semblait moins profiter de l’événement sur place, occupée qu’elle était à tout photographier et enregistrer pour en restituer une version numérique à son entourage. Nous nous étions assises sur un canapé installé au milieu d’une salle pour qu’elle puisse filmer un paysage en évolution sur l’écran en face de nous, et ce faisant elle réagissait à mes réponses. Je me demandais ce qui, de mes questions ou du film, lui demandait le plus de concentration. Parler de la randonneuse me la rendait étrangement présente en ce lieu de projection, je sentais vibrer une vague de ressentiment mêlée d’inquiétude à l’idée qu’elle soit partie et qu’elle ne reviendrait peut-être pas, que je l’attendais en vain en prenant soin de lui écrire tous les jours, sans doute dans le seul but de me rassurer moi-même, je créais un lien à sens unique. Pendant ce temps, assise à côté de moi sur le canapé, la voisine profitait de l’exposition cachée derrière sa caméra pour en ramener d’autant plus d’images à l’attention d’autres personnes, ou simplement pour dire qu’elle y avait été, elle en avait les preuves visuelles qu’il ne lui restait plus qu’à regarder et archiver chez elle pour en parler de manière avisée. Nous faisions donc connaissance, elle et moi.

A la sortie de l’exposition, elle m’a proposé à nouveau de nous assoir sur un banc public, cette fois pour fumer sa cigarette. J’en ai profité pour prendre en photo le coucher de soleil sur la Concorde. L’air était si doux et le ciel joliment balayé par des nuages infiniment légers, rose comme la vie peut l’être parfois.

J’ai envoyé la photo à la randonneuse.