Nadège Night and Day #12

Coquilles Saint Jacques et crustacées, Sea food Sexe and Run, Cheese Champagne, nous osons. Pain spécial figue et abricot, pain raisin pistache et noisette, les blagues de la boulangère sympa, des réglisses et des dragibus, le cognac pour flamber les crevettes les plus géantes de l’Equateur, la dernière bouteille de Champagne Pommery qui n’attendait que moi, sa moutarde Pommery et le pourquoi du comment ce même et unique nom plein de saveurs, le comté de Noël qu’on me décline en trois âges et je choisis 30 mois, le Brie de Meaux par lequel tout aura commencé, ça coule d’évidence dans une cadence impeccable, en passant par son stade de 400m vérifiés. La cathédrale de Meaux me donne l’occasion de lire du latin et nous parlons grec au petit matin, Naples doit faire partie de nos projets, l’Italie lui envoie un Panetone, les Etats-Unis nous salue. J’adore préparer la table pour le dîner, mettre une nappe chatoyante et préparer la salade de chou comme le faisait ma grand-mère, remplir nos verres et prendre notre temps, tout le temps, regarder notre film de Noël avec Kristen Stewart et rester encore éveillées l’une contre l’autre. Et enfin, je me réveille à ses côtés, elle dort encore et encore une fois elle me dira qu’elle m’a vu dormir alors que je suis certaine d’être la seule à avoir été éveillée pour la regarder dormir, elle s’emmitoufle dans les draps et refuse même que Radon vienne la réveiller parce qu’il est trop tôt, le chat a passé la nuit sur mes jambes, dans mon creux et à mes pieds, collé contre moi. Je me réveille et je la vois, on est le 25 décembre, c’est Noël, tout ce que je me souhaite, c’est de me réveiller tous les matins du monde, que ce soit Noël parce que je la vois, c’est un cadeau. Elle sort le chien et je retourne préparer la table parce que j’ai toujours aimé faire ça en douce. Faire la surprise aux autres pendant le temps qui m’est imparti pour qu’ils trouvent tout prêt, café et pain grillé, elle a prévu un brunch gastronomique et revient mouillée, la table est mise, elle fait griller les châtaignes et bat les œufs pour l’omelette, il est temps de poser les cadeaux. J’ai des cadeaux pour ses enfants dont je fais à peine la connaissance mais que je trouve géniaux, ce Noël est tout simplement magique parce qu’il est nouveau, je découvre des coutumes qui me deviennent familières, une famille se construirait-elle autour d’habitudes adoptées par tou.t.e.s, je me régale lorsque nous passons à 4 et sans transition de l’Oratorio de Noël à Aka Nayamura. Comment nous en arrivons à lire des cartes postales envoyées pendant la guerre, grivoises ou pas, je ne sais plus, nous faisons une pause entre le saumon fumé et les crustacés flambés, j’ai une envie soudaine et déterminée d’écrire à nouveau à la plume, je ne l’ai pas fait depuis autant de décennies que la Timbale m’accueille dans mon quartier pour profiter d’un moment intime. Je retourne courir au bout de cinq cafetières italiennes vidées, cette fois je retrouve bien l’allée des jolies maisons aux noms féminins, je ne croise pas grand monde dans les rues et j’ai envie de souhaiter un joyeux Noël à la moindre âme que je croise, mon tracé me mène droit à la cathédrale, puis à la boulangerie et je passe par la place du vaccinobus, et je rentre à la Maison.

Nadège Night and Day #11

Quand on était petites, on s’enregistrait le 23 décembre sur des cassettes à l’attention de notre moi d’après les fêtes, comme si nous allions écouter ces cassettes ensuite, parce que c’était la journée juste avant celle que nous attendions toute l’année, nous nous narguions nous-mêmes. Noël n’a bien sûr plus jamais été comme avant puisque les personnes qui en faisaient la magie, ma grand-mère allemande par-dessus tout, ont disparu et avec elles ces moments très uniques. C’est parce que tout est différent cette année, vraiment tout, que peut renaître un instant unique. Comme de compter les heures puis les minutes jusqu’à l’arrivée de son train parce qu’une fois avec elle, nous ne nous quitterons plus jusqu’au lendemain des festivités, ce qui nous emmène trop loin étant donné tout ce qu’il y a à préparer d’ici-là et toutes les cases à cocher pour être certaines que tout sera prêt à temps, nous n’aurons plus qu’à profiter pour que la magie agisse. Les températures sont à nouveau douces et le temps se prête à une balade au bord du canal comme nous l’avons fait plusieurs fois jusqu’aux cinémas lorsque nous n’allons pas au Louxor. Lorsque nous sortons de la séance, la nuit est tombée et la surface du canal reflète les lumières vives des néons multicolores comme si la nuit vérifiait dans le miroir son costume de fêtes, j’aime cette ambiance qui se permet des ralentis avant l’effervescence, j’aime marcher avec elle et l’écouter commenter un film sur lequel nous tombons d’accord pour des raisons qui convergent, j’aime la facilité avec laquelle elle accepte toutes les propositions que j’ai cogité. Nous dînons à La Timbale, mon quartier général depuis deux décennies, je suis sûre que nous serons tranquilles la veille de Noël, j’ai à cœur de penser à notre soirée à toutes les deux ce soir, c’est elle qui finit par me surprendre en m’offrant un premier cadeau, plus intime, elle l’a créé. Un calendrier illustré avec des images qui nous projette dans chacun des mois à venir, j’adore. J’ai une photo de la Promenade de Nice et de ma cathédrale de Köln, de figues mûres et un selfie avec la date de son anniversaire écrit à la craie sur une ardoise, mon 5 à l’envers et une photo de Ripley qui illustre le début de la saison de triathlon, une autre du parc des Buttes Chaumont et bien sûr les créations de Tove Janssen, elle ne sait pas encore que je vais lui offrir un livre de l’autrice, je sais encore moins qu’elle m’en offrira deux autres, nous nous alignons. Nous nous réveillons avec la même idée le lendemain et il n’est que 7h, et si nous allions faire le marché tant qu’il n’y a encore personne, mais nous nous rendormons sans nous en être parlé. Deux heures plus tard, il n’y a étonnamment personne devant les stands le jour-même de Noël, et nous imaginons la scène si nous étions arrivées aux aurores pour dévaliser le poissonnier à peine installé, les courses sont réalisées avec tant de facilité que nous doutons même de la date. En arrivant chez elle, nous sommes accueillies avec les Ceremonies of Carols de Britten, crazy.  Nous avons chanté trois des douze chants avec la chorale, il n’y a aucun autre morceau que j’aurais voulu écouter au moment d’arriver chez elle avec nos victuailles et notre plan de fête.

Nadège Night and Day #10

L’hiver s’est installé, celui que je redoutais de passer, et je me rends compte que je viens de passer les deux mois les plus doux de l’année, ou plutôt samedi matin cela fera pile deux mois, le matin de Noël comme si cela aurait pu être un autre jour avec elle, mon premier Noël français. Elle m’a fait remarquer que j’ai une semaine d’avance sur notre plan d’entraînement, nous profitons donc de notre semaine de vacances ensemble pour reprendre les séances sur lesquelles je me suis échinée toute seule, à commencer le fractionné court dans mon stade près des puces, dont elle veut connaître le périmètre de la piste et elle a raison, la piste fait 300m et pas 400m. C’est parti pour 6x500m, la moitié du stade est ensoleillé, il n’y a personne d’autre que nous. Elle m’a offert The Loneliness of the Long-distance Runner dans une collection dont elle ne se doute pas que j’ai gardé de mes études une bibliothèque, une Maison d’édition allemande basée à Stuttgart, Reclam, son exemplaire est d’ailleurs traduit de l’anglais vers l’allemand. Dans trois jours c’est Noël, je connais de ces festivités la veillée uniquement selon la tradition allemande où les cadeaux sont offerts le soir avant le dîner, le lendemain tout est quasi fini. Pour l’occasion, d’une part je n’ai plus vraiment fêté Noël ces dernières années, de l’autre j’ai toujours entendu parler du Noël français par mes amies qui n’en dormaient pas de la nuit, d’excitation, je profite de mon temps libre pour vadrouiller dans Paris à l’affut de mes adresses. J’ai envie que ce soit plus que parfait, à l’image des dernières semaines pour nous fêter, j’aimerais faire mes preuves aussi dans une famille qui me connaît assez peu et m’accepte déjà, j’ai le souhait de chérir autant que je suis chérie et croire dans ce miracle fou qu’est l’amour, je me projette dans les mois qui viennent avec autant de délectation que dans mon bassin chauffé, notre week-end à Nice et le carnaval de Köln, l’arrivée du printemps avec le chant des oiseaux. L’émotion me gagne comme jamais lorsque je vais au cinéma, à croire que je me pose un peu, je pleure en sortant de West Side Story parce que je me projette à outrance alors que le sujet pourrait tout aussi bien me rappeler la quatrième saison d’Orange is the New Black avec le racisme latent entre les communautés de femmes incarcérées dans une prison paumée de NY. Je lis aussi Le Secret de Morgane Ortin, qui me rappelle beaucoup la première discussion que j’ai eue avec elle durant une après-midi entière, le monde pouvait bien s’écrouler autour de nous, nous nous étions aperçues que notre histoire de famille était similaire, sans hasard aucun.

Nadège Night and Day #9

Radon est son chat. Le nom d’un gaz noble radioactif en guise de jolie et jeune boule de poils noire qui passe la plupart de son temps à se fondre dans le piano noir pour mieux nous observer. Dans les premiers temps, comme d’habitude par rapport aux autres chats que les miens, j’ai trouvé Radon plutôt sauvage et très indépendant, ce qui n’était pas pour me déplaire non plus, un vrai chat alors que les miens, et elle n’en revenait pas de son côté, se comportent comme des chiens à renifler les personnes que je leur présente et à interagir avec moi dès qu’ils l’entendent. Son chat m’a d’abord snobée en faisant mine de ne pas même calculer ma présence dans la pièce à vivre, c’est devenu une toute autre affaire lorsque mon sac a atterri dans la chambre à coucher et qu’il a dû partager sa place sur le lit avec moi sous les draps, il s’est intéressé au sac. C’était comique de le voir faire des allers-retours vers mes affaires et le lit, il en perdait de sa contenance et de son mépris tout en essayant de garder la face pour gratter le maximum de couverture alors que je tirais tout vers moi avec exagération, il s’est alors mis à jouer avec moi. Il a commencé à sauter sur le drap comme si ce dernier bougeait tout seul et que cela n’avait encore rien à voir avec moi, puis il s’est mis à me mordiller le poignet et à accepter mes caresses. Enfin, Radon est venue me trouver au petit matin, comme il avait l’habitude de le faire avec elle, pour me demander s’il pouvait se glisser sous les draps pour venir se blottir contre moi, je l’ai senti ronronner très fort tout en réclamant des câlins à chaque fois que je me rendormais. Radon de jour et Radon de nuit, le même chat avec deux personnalités vraiment très différentes. J’ai adoré ce matin où son chat est venu me réveiller moi plutôt qu’elle et que je l’ai vue ouvrir un œil, surprise et amusée, et le rouvrir une seconde après pour sourire et se rendormir très vite, je venais d’être officiellement et définitivement adoptée par la famille toute entière, victoire.

Nadège Night and Day #8

Rencontrer et fréquenter quelqu’un de très spécial donne l’impression d’être spécial à son tour. Tout ce que je fais prend du sens et une envergure à partir du moment où je le partage avec elle, qui est là du matin au soir et du soir au matin, sans jugement aucun et c’est tout ce qui compte. Le jour où la nuit s’en ira ou la nuit après laquelle aucun jour ne suivra, elle sera là aussi et nous continuerons à prendre soin de ce lien si spécial pour qu’il donne jour à nos instants heureux et fasse nuit sur les mauvais souvenirs au rythme de nos rendez-vous dans cet univers de douceur. Troisième triathlon maison de la semaine, je sens la fatigue m’envahir, autrement je serais restée dormir une heure en prétextant déjà deux séances matinales cette semaine, mais la perspective de me reposer bientôt dans ses bras me motive presque à en faire trop pour la serrer plus fort, une demi-heure plus tard je suis sur le vélo et j’arrive à 6h59 pour l’ouverture des bassins, après 10mn de renforcement musculaire je plonge dans l’eau pour 3000m de natation, tout va bien. Je passe la séance à repenser au concert de la veille au Zénith en train de caresser la paume de sa main face à un Ibrahim Maalouf à l’énergie furieuse, inspirant à la folie, ses longs morceaux aux saisons variées m’emportent dans des réflexions dignes de voyages dans un lointain ailleurs et je l’emmène main dans la main, je me demande si elle comprend que je veux lui faire l’amour. Enfin des vacances que nous allons passer ensemble, elle m’accompagne pour mes courses de Noël et nous en profitons pour peaufiner le programme de notre semaine en nous posant dans le même petit café en face du Jardin du Luxembourg que nous avions découvert avant le concert dans la chapelle d’Henry IV, le patron nous reconnait et devine même notre commande, la même que la dernière fois, je lui dis à quel point j’adore que l’on soit reconnues comme si cela légitimait notre couple à la faveur de petites habitudes du quotidien qui perdureraient toujours.

Format M #7

Aujourd’hui, cela fait 10 ans que j’ai perdu ma grand-mère allemande, la mère de ma mère, celle qui m’emmenait nager sur la base nautique de Bruch, perdue entre Gummersbach et Lieberhausen, à une heure de Köln. Celle chez qui je suis allée me réfugiée en pleine anorexie durant l’hiver 1995.  Il neigeait à Köln et j’avais bien sûr éteint le chauffage dans le studio que j’avais fini par louer pour ne plus subir la déception de ma grand-mère tous les soirs parce que je n’avalais plus rien de tout ce qu’elle me préparait rien que pour moi et que jusqu’ici, pendant 20 ans donc, j’avais réclamé corps et âmes pour remplir ma soif d’affection. Les Pfannkuchen sur lesquels il me suffisait d’ajouter une pointe de sel pour en faire un met savoureux, la salade de choux, les pommes de terre rissolées que personne n’a pu faire de la même manière, les harengs roulés, et même le bocal de cornichons aigre-doux, je ne mangeais plus rien et j’étais malheureuse, malheureuse. J’avais perdu le goût de vivre. Mais je gardais le contact avec elle, j’avais coupé avec le reste du monde. Et bien sûr, le reste du monde ne m’a pas attendu pour continuer à prospérer.

 J’ai mis du temps à refaire surface, en fait il m’a fallut dix ans pour reprendre pieds et apprendre à me projeter à nouveau dans un lendemain sans avoir à me préoccuper uniquement de la survie immédiate. Et lorsque, au mois d’août 2009 alors que l’athlète Usain Bolt était sur le point de pulvériser le record du monde sur 100m au championnats du monde de Berlin, ma grand-mère s’est fait une fracture du fémur, c’est moi qui suis allée à son chevet. Je lui ai rendu une première visite, je ne sais même pas si elle m’a reconnue mais je me suis dit que le lendemain je lui ferai écouter nos morceaux, le Magnificat de Bach, le concerto pour clarinette de Mozart et bien sûr la septième de Beethoven, son ami intime puisque elle-même native de Bonn et pianiste devenue professeur de piano avait toujours élu au-dessus du lot le compositeur allemand. Le lendemain, quand je suis retournée à l’hôpital, c’est son cadavre que j’ai trouvé sur le même lit d’hôpital. Un ruban lui entourait la tête pour empêcher sa mâchoire de tomber et personne n’avait pris la peine de m’avertir à mon arrivée dans le service.

Ne jamais remette au lendemain ce qui peut être dit aujourd’hui. Demain est un autre jour, c’est aujourd’hui qui compte. Aujourd’hui, cela fait 10 ans jour pour jour que j’écris, quasi tous les jours, pour ne rien oublier de ce qui compte. Et parmi ce qui compte, savoir sur qui compter et apprendre à ne compter finalement que sur soi pour repousser tous les jours ses propres limites. Et me rappeler d’où me vient ce goût jouissif de la baignade en eau libre, ce moment où nous arrivions avec ma grand-mère sur la rive du plan d’eau et que je me mettais à nager vers la bouée la plus éloignée pour me retourner vers elle une fois l’objectif atteint, pour qu’elle soit fière de moi.

La poésie des petits pas #25

Un dimanche sur une île est un jour comme un autre, baignade matinale, messe ou pas. Disons que ce dimanche 8 août eut été un jour ordinaire sur Tinos si mon père n’avait reçu de l’une de ses sœurs un appel tôt le matin l’informant que sa mère, ma grand-mère française, avait sombré dans le coma. C’eut pu être un jour particulier, où le sable se serait évaporé et la mer retirée, sauf qu’il n’en fut rien. Je n’ai pas vu mon père ne s’effondrer, mort d’inquiétude, et ma mère ne s’est pas organisée autrement. Elle a préparé le café en notant qu’il faudrait acheter des filtres, de son côté il a avalé sa tartine de pain en grondant le chien qui ce matin, pour une raison inconnue, ne voulait pas avaler le morceau que d’ordinaire il engloutissait sans même le mâcher. Je m’imaginais qu’une fois retrouvés leurs esprits somme toute égarés, mes parents décideraient de notre départ vers Paris, pour nous recueillir sur le lit de mort de ma grand-mère, cette fois je ne serais pas toute seule à affronter à nouveau pareille situation. Il n’en fut rien. Mes parents sont partis promener le chien et je me suis retrouvée seule face au dilemme de savoir si je devais préparer mes affaires ou vider mon sac. Je suis montée dans ma chambre récupérer le cahier d’écriture, je suis descendue m’installer sur la terrasse à l’ombre, dans ma tête c’était le grand huit. Je me suis mise à raconter, l’atterrissage de l’avion, Mykonos, dans les faits je venais à l’instant d’atterrir.

Je n’ai relevé la tête de mon cahier qu’au retour de mes parents, il s’était écoulé près d’une semaine en arrière sur la page, j’étais loin déjà. Je les ai entendu me demander si je venais avec eux à la plage, la plage du matin, celle d’hier et la même que demain matin, j’ai décliné. Pour une fois alors, le chien ne resterait pas seul au moulin, je n’ai pas réagi à cette remarque, j’ai plongé tête baissée dans ma page que je me suis attelée à noircir de toutes mes forces. J’ai nagé à contre-courant vers Barcelone et notre séjour lors duquel Natalie et Elsa, contre toute attente, se sont léguées contre le requin Anne, j’avoue avoir envié plus d’une fois l’insomnie de Natalie comme prétexte pour trouver une âme soeur et un répit aux turpitudes de son cerveau. Que dis-je, j’ai rêvé de ce répit, de cette âme soeur, de ces bras.

J’en étais à découvrir notre appartement barcelonais lorsque mes parents sont apparus sur la terrasse que j’avais investie de mon univers, pour me demander si j’avais préparé la salade. La salade ? Je ne connaissais aucune recette de salade espagnole. La salade grecque, tu n’as pas préparé la salade grecque ? La salade grecque, non je ne crois pas, non je ne l’ai pas préparée, il me semble que cela n’aurait rimé à rien que je la prépare puisque nous devrions être sur le départ. Rien du tout. Ma mère est allée prendre sa douche pour se débarrasser du sable dont j’appris par l’occasion qu’il ne s’était lui non plus pas évaporé, puis elle s’est mise à confectionner la salade grecque prévue pour le déjeuner, celle d’hier et la même que demain, avec  les mêmes gestes et la même découpe des légumes, tomates, concombre, oignon rouge.

Mes parents se raccrochaient d’autant plus à leur rythme de vie ici, à ce semblant de survie, que la mort les guettait de toute part, depuis la mort de ma grand-mère allemande jusqu’au coma de ma grand-mère française, en passant par le vieillissement du chien à échelle visible. Ma grand-mère française est décédée le dimanche 5 septembre, je l’ai appris par un message de mon père, qui a lui-même eu la décence d’employer le terme « décédé » plutôt que « morte ». Au message de mon père a succédé un appel de ma tante, elle ne savait pas si j’avais été prévenue. Et surtout, elle tenait à me faire savoir à quel point mon père avait fait défaut durant ces dernières semaines, où non seulement les conseils d’un médecin eussent été plus avisés que les approximations médicamenteuses de mes tantes, mais surtout la famille entière savait que ma grand-mère n’attendait pour mourir enfin que de revoir son fils unique. J’abondais dans le sens des reproches qu’exprimait ma tante, d’autant plus que j’avais encore en mémoire ce dimanche passé au moulin dans une ambiance alarmante de tranquillité. Je ne sais pas pourquoi il m’a prit cependant de lui rétorquer que chacun réagissait différemment face à la mort et qu’il fallait peut-être prendre cela en compte, l’indifférence apparente des uns trahissait peut-être une tristesse et un désarroi d’autant plus profonds et plus mal assumés, donc ingérables. Il y eu un silence, l’écho de ma phrase me frappa l’esprit, je ne connaissais pas son origine ni ne mesurais son impact, ma tante soupira et me répondit que j’avais raison, mais qu’elle en voudrait à vie à mon père. Pas moi mais je ne saurais dire pourquoi. Projection.

L’enterrement était fixé pour le vendredi suivant, mon père avait prévu de prendre un avion vers Paris le jeudi et de repartir le samedi pour Tinos, ma mère resterait pour garder le chien. Le vendredi de l’enterrement, j’ai retrouvé ma soeur sur le quai du RER aux Halles. Nous avions écrit un texte le mercredi soir, rempli de souvenirs et d’anecdotes liés à ma grand-mère, chacune avait sa partie à dire, nous répétions sur le trajet en nous demandant quel accueil allait être réservé à mon père. Je repensais au discours du pasteur à l’enterrement de ma grand-mère allemande et à l’interprétation trop facile que l’on pouvait faire d’une vie sans connaître la personne concernée. Nous connaissions bien ma grand-mère française, après tout, c’est elle qui m’avait appris les premiers rudiments de la langue française, je lui rendais hommage d’une certaine façon. C’était une belle journée ensoleillée. Arrivées à l’appartement triste et petit, nous avons appris que c’était l’anniversaire de ma tante le jour même, heureuse coïncidence. J’ai décidé d’aller acheter deux bouteilles de champagne au supermarché du coin, je suppose que ma grand-mère aurait apprécié l’attention, elle qui nous traitait de « vilaine » à la moindre effusion de larme. Mon père est arrivé en dernier, comme prévu il ne fut pas accueilli avec l’enthousiasme que l’on réserva dans les temps anciens à Ulysse lors de son retour sur Ithaque. Mon père tente de faire le pitre et fanfaronne avec son bronzage tandis que nous autres faisons plutôt des têtes d’enterrement, et pour cause. Il y a déjà du monde rassemblé devant l’église, beaucoup plus que pour ma grand-mère allemande, le corbillard est arrivé en même temps que nous, tout le monde s’est tut. Ce fut difficile d’imaginer qu’à l’intérieur du cercueil se trouvait le corps de ma grand-mère avec laquelle je m’étais encore entretenue un mois auparavant et qui me disait l’espoir qu’elle avait de revoir mon père avant de partir rejoindre les défunts dont elle avait l’habitude de parler comme s’ils étaient encore vivants et auraient pu nous entendre. Le prêtre semblait connaître ma grand-mère parfaitement, j’appris qu’elle allait à la messe plusieurs fois par semaine, je savais qu’elle ne manquait jamais d’allumer un cierge pour chacun de ses petits enfants, elle en avait dix tout pile et une relation particulière avec chacun. Les cierges de ma grand-mère française et les pensées qui y étaient liées ont accompagné mon adolescence à l’instar des marches dans la grande maison de ma grand-mère allemande.

Le texte que nous avions écrit avec ma sœur a trouvé écho auprès du public durant la messe, les proches souriaient à l’énonciation de nos anecdotes et semblaient s’y retrouver fidèlement. En sortant, des gens que nous ne connaissions pas nous ont félicitées pour avoir retranscrit la joie de vivre de notre grand-mère. J’étais fière, j’espérais qu’elle le fût aussi, où qu’elle soit.

Une fois de retour dans mon quartier, j’étais soulagée que tout cela soit enfin derrière moi. J »ai appelé Annie pour lui proposer de prendre un café en terrasse, elle a accepté tout de suite. Je lui ai raconté l’enterrement et le champagne, la lecture du texte, l’accueil réservé à mon père et les retrouvailles avec un cousin éloigné que j’ai croisé une seule fois à l’occasion de la fête pour mes dix-huit ans, il avait déjà publié son premier roman, je me souviens encore du titre. Elle m’a écouté jusqu’au bout sans m’interrompre.

Nous sommes montées au Sacré-Cœur et j’y ai allumé un cierge, de moi-même je ne l’aurais jamais fait. J’ai pris le temps de me recueillir, peut-être même ai-je prié, je ne saurais pas dire.  Tout s’emmêlait dans mon esprit, mes sentiments étaient mélangés entre l’admiration que je portais à mes grands-mères et la compassion que je ressentais pour elles deux face à l’absence sur leur lit de mort de l’être qui leur était le plus cher. Je ne pouvais m’empêcher non plus d’éprouver quelque chose comme de l’empathie pour mes parents, absents l’un après l’autre – peut-être devrais-je parler de « mes absents » ?-, ne serait-ce que parce que je cherchais à comprendre ce qui pourrait pousser à faire défaut à ce point et au moment le plus crucial dans la vie d’une personne. Je me suis demandée ce que j’aurais fait à leur place.

Toutes ces questions n’ont trouvé aucune réponse mais j’ai ressenti une forme d’apaisement, favorisé par la présence d’Annie.

En sortant de l’édifice sacré, je me suis rendue compte que je venais d’y mettre les pieds pour la toute première fois.

La poésie des petits pas #21

J’ai fini mon café frappé et je balaye une dernière fois du regard les alentours à la recherche du drôle de canard, quand la tranquillité de notre terrasse se trouve dérangée par le débarquement bruyant d’un car entier de touristes qui se suivent à la file en traînant des tongs ; on croirait voir une migration de canards sauvages interdits de vol au-dessus de cette petite crique sympathique du vieux port de Mykonos, obligés de traverser la zone parmi nous autres, sur la terre ferme. Ils respirent la touristesse, cette tristesse des gens un peu privés de leurs facultés habituelles et de leur aisance dès lors qu’ils se trouvent ailleurs, en terre étrangère, désespérément maladroits et obligés de se regrouper pour garder un aplomb à travers le langage qu’ils partagent entre eux. J’ai sans doute ce même air triste lorsque je me retrouve au sein d’un groupe qui m’empêcherait de m’envoler lorsque je m’exprime et que les mots pèsent, alors que je préfèrerais disparaître à petits pas.

J’ai l’impression d’être arrivée à Mykonos depuis des lustres alors que deux heures seulement se sont écoulées depuis l’atterrissage de l’avion, mais peut-être n’ai-je pas réellement atterri. La scène de ma grand-mère française sur son lit d’hôpital me paraît aussi éloignée que si on me parlait de celle qui dans mon enfance disait qu’il ne fallait pas cligner des yeux car c’était « vilain ». Je repense également au décès de ma grand-mère allemande, il y a tout juste un an, lorsque j’ai du précipiter mes vacances d’une semaine pour aller la voir une toute dernière fois. Je ne sais plus quand j’ai revu mes parents pour la dernière fois, j’ai l’impression qu’ils habitent à Tinos depuis toujours, j’arrive en terre inconnue, je ne suis jamais venue les voir sur leur île. Le soleil me fait tourner la tête et je n’ai rien avalé depuis la veille. Je boîte comme un canard vers le serveur qui se tient appuyé près de la porte, je lui paie ma note, il m’appelle « chérie ». Je m’avance vers l’endroit que je prends pour le point d’embarquement et me pose à même le sol, la tête entre les genoux pour reprendre mes esprits. Lors que j’ouvre les yeux à nouveau, une file s’est créée derrière moi, avec des bagages qui abondent de toute part, je dois être au bon endroit ou alors j’ai induit tout le monde en erreur en m’affalant à l’ombre au gré du hasard. Au bout d’un dizaine de minutes, un gros bateau fait son apparition et les garde-côtes nous alignent proprement, plus aucun bagage ne dépasse de la file et j’ai retrouvé mes esprits. Je sens la faim me tirailler l’estomac, j’ai maintenant hâte d’arriver.

Mes parents m’attendent sur le port, mon père se tient derrière, le chien à la laisse, sans doute pour permettre à ma mère de venir me cueillir dès mon débarquement. Elle a préparé une salade grecque pour mon arrivée et tient à me préciser que d’ordinaire la salade grecque, ils la préparent pour le déjeuner. Ils ont dérogé à leurs sacro-saintes habitudes et c’est un fait exceptionnel. Je le savais, j’en prends conscience à ce moment du débarquement dans le port, je vais à la rencontre d’inconnus dont l’univers très particulier n’est pas le mien, m’a éloignée.

La poésie des petits pas #9

J’ai maudit la femme pasteur. Son discours sur ma grand-mère sonnait faux et se méprenait totalement sur l’intéressée. Elle s’était pourtant vantée d’émouvoir l’assistance par ses propos précisément parce qu’elle arrivait selon elle à percer la personnalité des défunts au travers de petits riens et restituer un portrait avec force et conviction. En attendant, la vie de ma grand-mère s’est résumée à une longue et triste errance loin du réconfort salutaire de l’église, évidemment.

Comment aurais-je pu m’attendre une seule seconde à ce qu’une parfaite étrangère puisse rendre hommage à ma grand-mère après un bref pur et simple entretien oral ? Dieu seul sait. Qui aurait pu comprendre la folie d’une vieille dame tout juste installée dans une maison de retraite après avoir subi un séjour à l’hôpital, et qui préfère s’enfuir une nuit pour retrouver la solitude de sa maison. Qui aurait pu comprendre qu’une vieille dame préfère passer sa journée à parler à ses fleurs, dehors dans son jardin et par tous les temps, plutôt que de donner de ses nouvelles, se confier à ses amies ou recevoir la famille autour d’un café et d’un gâteau comme il se doit. Quelle vieille dame préfère en l’honneur de la visite impromptue chez elle de ses voisins exécuter les Kinderszenen de Schuman, par cœur, plutôt que de leur confier ses propres états d’âme comme on le fait d’ordinaire. Dieu seul sait.

A la sortie de l’église, Nicole Hennemann s’est précipitée dans les bras de ma mère en l’appelant par son prénom, Gina. Elle répétait ne pas réaliser que ma grand-mère avait disparu, un peu comme si on la privait d’une partie de son enfance. Elle a accepté de se joindre à nous chez Rheinhold autour d’un traditionnel Kaffee und Kuchen Klatsch, elle a accepté, heureuse. Sur le chemin, Astrid a repris son interrogatoire sur la vie sentimentale de ma petite sœur, qui ne se remettait pas pour sa part d’avoir été purement évincée de la famille dans le sermon de la femme pasteur alors que le caniche de ma grand-mère avait eu l’honneur d’être mentionné. Rien n’avait changé dans l’auberge de mon enfance, les mêmes odeurs de bière et de friture, les mêmes banquettes en bois massif, la même ambiance familiale et enveloppante à l’entrée. Nous nous sommes installés et les gens ont fait connaissance autour des souvenirs liés à la défunte. J’ai présenté Nicole Hennemann à ma cousine et demandé des nouvelles de sa famille, chose qu’il m’arrive rarement de faire, mais je m’étais particulièrement bien entendu avec la cadette des filles Hennemann, j’étais curieuse de savoir comment elle avait évolué.   Je ne m’attendais ni à sa réaction, ni à son récit. La plus jeune des filles Hennemann s’était vue rejetée par sa propre mère, mise à la porte de sa maison, un matin, sans raison apparente. Elle n’avait pas seulement été évincée d’un sermon, remplacée par un caniche, juste oubliée. Ses parents, les sacro-saints représentants de la famille idéale des Hennemann, avaient décidé sans lui donner d’explication qu’ils ne voulaient plus voir leur fille. Pourquoi ? Dieu seul sait.

Le même jour, j’ai enterré ma grand-mère et son idée de la famille parfaite.

La poésie des petits pas #8

L’enterrement était prévu à 14h le lundi. La cérémonie devait avoir lieu dans la petite église de Lieberhausen, un édifice à la blancheur remarquable et situé face au repère gastronomique de mon enfance, l’auberge Rheinhold. Nous y savourions le « Kinderteller Gockelhahn », une grande assiette de poulet pané avec frites biseautées et petits-pois carottes, spécialité culinaire à la subtilité typiquement teutonne et que je croyais concoctée spécialement pour ma sœur et moi, les Françaises débarquées dans la verte campagne rhénane. La femme pasteur était postée devant l’église, elle semblait beaucoup plus grande dans son habit d’apparat et, pour le coup, beaucoup plus crédible. Je n’avais pas remarqué la première fois l’allure androgyne du personnage. Le soleil était à son apogée et devenait quasiment insupportable lorsque les autres voitures se sont stationnées sur la charmante place de l’église. Nous avions trouvé refuge à l’ombre, c’est là que les invités à la cérémonie nous ont rejoints, sous le grand chêne ancestral. Ma cousine est venue nous saluer avec à son bras sa belle-mère, qui non seulement semblait d’emblée m’avoir reconnue, mais aussi être au courant de ma vie, j’avais peine à remettre son visage sur une première impression ou un moment partagé déjà. Puis une tante éloignée s’est approchée et m’a félicitée sur l’élégance de ma tenue de deuil ; enfin, sa fille Astrid, s’est émue jusqu’aux larmes en reconnaissant sa filleule, ma petite sœur, elle s’est empressée de la questionner sur les moindres détails de sa possible vie amoureuse. C’était gênant. J’avais très envie de grimper jusqu’en haut de l’arbre pour rejoindre les cieux,  tout là-haut j’avais quelqu’un avec qui tourner en dérision le comique de ces retrouvailles. Deux femmes d’un certain âge se sont approchées de ma mère et lui ont pris chacune un bras avec compassion. Pourquoi au pire moment cette envie irrépressible de rire, je ne sais pas. Sans doute en fallait-il vraiment peu en même temps pour que je me mette à pleurer à la place. Les deux femmes étaient les amies avec qui ma grand-mère avaient passé ses après-midi à jouer à la belotte, lorsqu’elle pouvait encore recevoir dans sa grand maison, leur jouer un morceau de Schuman au piano et leur exhiber fièrement le jardin qu’elle entretenait. Je me suis demandée laquelle des deux avait pour habitude d’embrasser ma grand-mère sur la bouche. J’ai été détournée de mes songes par l’arrivée d’une dernière personne qui s’était mise en retrait et attendait son tour pendant que tout le monde nous saluait avant de pénétrer dans l’église. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite parce qu’une forme d’inquiétude semblait altérer le visage que je lui avais connu avant, il y a de cela plusieurs décennies, et pourtant elle n’avait pas tant changé que cela, la petite voisine de ma grand-mère, Nicole Hennemann. Elle avait lu l’annonce du décès dans le journal local le matin même et avait décidé de poser sa journée pour venir, elle avait l’air remuée. J’ai failli lui prendre la main et me suis abstenue. Nous nous sommes assises à côté dans l’église et la femme pasteur est entrée en scène.