Format M #7

Aujourd’hui, cela fait 10 ans que j’ai perdu ma grand-mère allemande, la mère de ma mère, celle qui m’emmenait nager sur la base nautique de Bruch, perdue entre Gummersbach et Lieberhausen, à une heure de Köln. Celle chez qui je suis allée me réfugiée en pleine anorexie durant l’hiver 1995.  Il neigeait à Köln et j’avais bien sûr éteint le chauffage dans le studio que j’avais fini par louer pour ne plus subir la déception de ma grand-mère tous les soirs parce que je n’avalais plus rien de tout ce qu’elle me préparait rien que pour moi et que jusqu’ici, pendant 20 ans donc, j’avais réclamé corps et âmes pour remplir ma soif d’affection. Les Pfannkuchen sur lesquels il me suffisait d’ajouter une pointe de sel pour en faire un met savoureux, la salade de choux, les pommes de terre rissolées que personne n’a pu faire de la même manière, les harengs roulés, et même le bocal de cornichons aigre-doux, je ne mangeais plus rien et j’étais malheureuse, malheureuse. J’avais perdu le goût de vivre. Mais je gardais le contact avec elle, j’avais coupé avec le reste du monde. Et bien sûr, le reste du monde ne m’a pas attendu pour continuer à prospérer.

 J’ai mis du temps à refaire surface, en fait il m’a fallut dix ans pour reprendre pieds et apprendre à me projeter à nouveau dans un lendemain sans avoir à me préoccuper uniquement de la survie immédiate. Et lorsque, au mois d’août 2009 alors que l’athlète Usain Bolt était sur le point de pulvériser le record du monde sur 100m au championnats du monde de Berlin, ma grand-mère s’est fait une fracture du fémur, c’est moi qui suis allée à son chevet. Je lui ai rendu une première visite, je ne sais même pas si elle m’a reconnue mais je me suis dit que le lendemain je lui ferai écouter nos morceaux, le Magnificat de Bach, le concerto pour clarinette de Mozart et bien sûr la septième de Beethoven, son ami intime puisque elle-même native de Bonn et pianiste devenue professeur de piano avait toujours élu au-dessus du lot le compositeur allemand. Le lendemain, quand je suis retournée à l’hôpital, c’est son cadavre que j’ai trouvé sur le même lit d’hôpital. Un ruban lui entourait la tête pour empêcher sa mâchoire de tomber et personne n’avait pris la peine de m’avertir à mon arrivée dans le service.

Ne jamais remette au lendemain ce qui peut être dit aujourd’hui. Demain est un autre jour, c’est aujourd’hui qui compte. Aujourd’hui, cela fait 10 ans jour pour jour que j’écris, quasi tous les jours, pour ne rien oublier de ce qui compte. Et parmi ce qui compte, savoir sur qui compter et apprendre à ne compter finalement que sur soi pour repousser tous les jours ses propres limites. Et me rappeler d’où me vient ce goût jouissif de la baignade en eau libre, ce moment où nous arrivions avec ma grand-mère sur la rive du plan d’eau et que je me mettais à nager vers la bouée la plus éloignée pour me retourner vers elle une fois l’objectif atteint, pour qu’elle soit fière de moi.

La poésie des petits pas #25

Un dimanche sur une île est un jour comme un autre, baignade matinale, messe ou pas. Disons que ce dimanche 8 août eut été un jour ordinaire sur Tinos si mon père n’avait reçu de l’une de ses sœurs un appel tôt le matin l’informant que sa mère, ma grand-mère française, avait sombré dans le coma. C’eut pu être un jour particulier, où le sable se serait évaporé et la mer retirée, sauf qu’il n’en fut rien. Je n’ai pas vu mon père ne s’effondrer, mort d’inquiétude, et ma mère ne s’est pas organisée autrement. Elle a préparé le café en notant qu’il faudrait acheter des filtres, de son côté il a avalé sa tartine de pain en grondant le chien qui ce matin, pour une raison inconnue, ne voulait pas avaler le morceau que d’ordinaire il engloutissait sans même le mâcher. Je m’imaginais qu’une fois retrouvés leurs esprits somme toute égarés, mes parents décideraient de notre départ vers Paris, pour nous recueillir sur le lit de mort de ma grand-mère, cette fois je ne serais pas toute seule à affronter à nouveau pareille situation. Il n’en fut rien. Mes parents sont partis promener le chien et je me suis retrouvée seule face au dilemme de savoir si je devais préparer mes affaires ou vider mon sac. Je suis montée dans ma chambre récupérer le cahier d’écriture, je suis descendue m’installer sur la terrasse à l’ombre, dans ma tête c’était le grand huit. Je me suis mise à raconter, l’atterrissage de l’avion, Mykonos, dans les faits je venais à l’instant d’atterrir.

Je n’ai relevé la tête de mon cahier qu’au retour de mes parents, il s’était écoulé près d’une semaine en arrière sur la page, j’étais loin déjà. Je les ai entendu me demander si je venais avec eux à la plage, la plage du matin, celle d’hier et la même que demain matin, j’ai décliné. Pour une fois alors, le chien ne resterait pas seul au moulin, je n’ai pas réagi à cette remarque, j’ai plongé tête baissée dans ma page que je me suis attelée à noircir de toutes mes forces. J’ai nagé à contre-courant vers Barcelone et notre séjour lors duquel Natalie et Elsa, contre toute attente, se sont léguées contre le requin Anne, j’avoue avoir envié plus d’une fois l’insomnie de Natalie comme prétexte pour trouver une âme soeur et un répit aux turpitudes de son cerveau. Que dis-je, j’ai rêvé de ce répit, de cette âme soeur, de ces bras.

J’en étais à découvrir notre appartement barcelonais lorsque mes parents sont apparus sur la terrasse que j’avais investie de mon univers, pour me demander si j’avais préparé la salade. La salade ? Je ne connaissais aucune recette de salade espagnole. La salade grecque, tu n’as pas préparé la salade grecque ? La salade grecque, non je ne crois pas, non je ne l’ai pas préparée, il me semble que cela n’aurait rimé à rien que je la prépare puisque nous devrions être sur le départ. Rien du tout. Ma mère est allée prendre sa douche pour se débarrasser du sable dont j’appris par l’occasion qu’il ne s’était lui non plus pas évaporé, puis elle s’est mise à confectionner la salade grecque prévue pour le déjeuner, celle d’hier et la même que demain, avec  les mêmes gestes et la même découpe des légumes, tomates, concombre, oignon rouge.

Mes parents se raccrochaient d’autant plus à leur rythme de vie ici, à ce semblant de survie, que la mort les guettait de toute part, depuis la mort de ma grand-mère allemande jusqu’au coma de ma grand-mère française, en passant par le vieillissement du chien à échelle visible. Ma grand-mère française est décédée le dimanche 5 septembre, je l’ai appris par un message de mon père, qui a lui-même eu la décence d’employer le terme « décédé » plutôt que « morte ». Au message de mon père a succédé un appel de ma tante, elle ne savait pas si j’avais été prévenue. Et surtout, elle tenait à me faire savoir à quel point mon père avait fait défaut durant ces dernières semaines, où non seulement les conseils d’un médecin eussent été plus avisés que les approximations médicamenteuses de mes tantes, mais surtout la famille entière savait que ma grand-mère n’attendait pour mourir enfin que de revoir son fils unique. J’abondais dans le sens des reproches qu’exprimait ma tante, d’autant plus que j’avais encore en mémoire ce dimanche passé au moulin dans une ambiance alarmante de tranquillité. Je ne sais pas pourquoi il m’a prit cependant de lui rétorquer que chacun réagissait différemment face à la mort et qu’il fallait peut-être prendre cela en compte, l’indifférence apparente des uns trahissait peut-être une tristesse et un désarroi d’autant plus profonds et plus mal assumés, donc ingérables. Il y eu un silence, l’écho de ma phrase me frappa l’esprit, je ne connaissais pas son origine ni ne mesurais son impact, ma tante soupira et me répondit que j’avais raison, mais qu’elle en voudrait à vie à mon père. Pas moi mais je ne saurais dire pourquoi. Projection.

L’enterrement était fixé pour le vendredi suivant, mon père avait prévu de prendre un avion vers Paris le jeudi et de repartir le samedi pour Tinos, ma mère resterait pour garder le chien. Le vendredi de l’enterrement, j’ai retrouvé ma soeur sur le quai du RER aux Halles. Nous avions écrit un texte le mercredi soir, rempli de souvenirs et d’anecdotes liés à ma grand-mère, chacune avait sa partie à dire, nous répétions sur le trajet en nous demandant quel accueil allait être réservé à mon père. Je repensais au discours du pasteur à l’enterrement de ma grand-mère allemande et à l’interprétation trop facile que l’on pouvait faire d’une vie sans connaître la personne concernée. Nous connaissions bien ma grand-mère française, après tout, c’est elle qui m’avait appris les premiers rudiments de la langue française, je lui rendais hommage d’une certaine façon. C’était une belle journée ensoleillée. Arrivées à l’appartement triste et petit, nous avons appris que c’était l’anniversaire de ma tante le jour même, heureuse coïncidence. J’ai décidé d’aller acheter deux bouteilles de champagne au supermarché du coin, je suppose que ma grand-mère aurait apprécié l’attention, elle qui nous traitait de « vilaine » à la moindre effusion de larme. Mon père est arrivé en dernier, comme prévu il ne fut pas accueilli avec l’enthousiasme que l’on réserva dans les temps anciens à Ulysse lors de son retour sur Ithaque. Mon père tente de faire le pitre et fanfaronne avec son bronzage tandis que nous autres faisons plutôt des têtes d’enterrement, et pour cause. Il y a déjà du monde rassemblé devant l’église, beaucoup plus que pour ma grand-mère allemande, le corbillard est arrivé en même temps que nous, tout le monde s’est tut. Ce fut difficile d’imaginer qu’à l’intérieur du cercueil se trouvait le corps de ma grand-mère avec laquelle je m’étais encore entretenue un mois auparavant et qui me disait l’espoir qu’elle avait de revoir mon père avant de partir rejoindre les défunts dont elle avait l’habitude de parler comme s’ils étaient encore vivants et auraient pu nous entendre. Le prêtre semblait connaître ma grand-mère parfaitement, j’appris qu’elle allait à la messe plusieurs fois par semaine, je savais qu’elle ne manquait jamais d’allumer un cierge pour chacun de ses petits enfants, elle en avait dix tout pile et une relation particulière avec chacun. Les cierges de ma grand-mère française et les pensées qui y étaient liées ont accompagné mon adolescence à l’instar des marches dans la grande maison de ma grand-mère allemande.

Le texte que nous avions écrit avec ma sœur a trouvé écho auprès du public durant la messe, les proches souriaient à l’énonciation de nos anecdotes et semblaient s’y retrouver fidèlement. En sortant, des gens que nous ne connaissions pas nous ont félicitées pour avoir retranscrit la joie de vivre de notre grand-mère. J’étais fière, j’espérais qu’elle le fût aussi, où qu’elle soit.

Une fois de retour dans mon quartier, j’étais soulagée que tout cela soit enfin derrière moi. J »ai appelé Annie pour lui proposer de prendre un café en terrasse, elle a accepté tout de suite. Je lui ai raconté l’enterrement et le champagne, la lecture du texte, l’accueil réservé à mon père et les retrouvailles avec un cousin éloigné que j’ai croisé une seule fois à l’occasion de la fête pour mes dix-huit ans, il avait déjà publié son premier roman, je me souviens encore du titre. Elle m’a écouté jusqu’au bout sans m’interrompre.

Nous sommes montées au Sacré-Cœur et j’y ai allumé un cierge, de moi-même je ne l’aurais jamais fait. J’ai pris le temps de me recueillir, peut-être même ai-je prié, je ne saurais pas dire.  Tout s’emmêlait dans mon esprit, mes sentiments étaient mélangés entre l’admiration que je portais à mes grands-mères et la compassion que je ressentais pour elles deux face à l’absence sur leur lit de mort de l’être qui leur était le plus cher. Je ne pouvais m’empêcher non plus d’éprouver quelque chose comme de l’empathie pour mes parents, absents l’un après l’autre – peut-être devrais-je parler de « mes absents » ?-, ne serait-ce que parce que je cherchais à comprendre ce qui pourrait pousser à faire défaut à ce point et au moment le plus crucial dans la vie d’une personne. Je me suis demandée ce que j’aurais fait à leur place.

Toutes ces questions n’ont trouvé aucune réponse mais j’ai ressenti une forme d’apaisement, favorisé par la présence d’Annie.

En sortant de l’édifice sacré, je me suis rendue compte que je venais d’y mettre les pieds pour la toute première fois.

La poésie des petits pas #21

J’ai fini mon café frappé et je balaye une dernière fois du regard les alentours à la recherche du drôle de canard, quand la tranquillité de notre terrasse se trouve dérangée par le débarquement bruyant d’un car entier de touristes qui se suivent à la file en traînant des tongs ; on croirait voir une migration de canards sauvages interdits de vol au-dessus de cette petite crique sympathique du vieux port de Mykonos, obligés de traverser la zone parmi nous autres, sur la terre ferme. Ils respirent la touristesse, cette tristesse des gens un peu privés de leurs facultés habituelles et de leur aisance dès lors qu’ils se trouvent ailleurs, en terre étrangère, désespérément maladroits et obligés de se regrouper pour garder un aplomb à travers le langage qu’ils partagent entre eux. J’ai sans doute ce même air triste lorsque je me retrouve au sein d’un groupe qui m’empêcherait de m’envoler lorsque je m’exprime et que les mots pèsent, alors que je préfèrerais disparaître à petits pas.

J’ai l’impression d’être arrivée à Mykonos depuis des lustres alors que deux heures seulement se sont écoulées depuis l’atterrissage de l’avion, mais peut-être n’ai-je pas réellement atterri. La scène de ma grand-mère française sur son lit d’hôpital me paraît aussi éloignée que si on me parlait de celle qui dans mon enfance disait qu’il ne fallait pas cligner des yeux car c’était « vilain ». Je repense également au décès de ma grand-mère allemande, il y a tout juste un an, lorsque j’ai du précipiter mes vacances d’une semaine pour aller la voir une toute dernière fois. Je ne sais plus quand j’ai revu mes parents pour la dernière fois, j’ai l’impression qu’ils habitent à Tinos depuis toujours, j’arrive en terre inconnue, je ne suis jamais venue les voir sur leur île. Le soleil me fait tourner la tête et je n’ai rien avalé depuis la veille. Je boîte comme un canard vers le serveur qui se tient appuyé près de la porte, je lui paie ma note, il m’appelle « chérie ». Je m’avance vers l’endroit que je prends pour le point d’embarquement et me pose à même le sol, la tête entre les genoux pour reprendre mes esprits. Lors que j’ouvre les yeux à nouveau, une file s’est créée derrière moi, avec des bagages qui abondent de toute part, je dois être au bon endroit ou alors j’ai induit tout le monde en erreur en m’affalant à l’ombre au gré du hasard. Au bout d’un dizaine de minutes, un gros bateau fait son apparition et les garde-côtes nous alignent proprement, plus aucun bagage ne dépasse de la file et j’ai retrouvé mes esprits. Je sens la faim me tirailler l’estomac, j’ai maintenant hâte d’arriver.

Mes parents m’attendent sur le port, mon père se tient derrière, le chien à la laisse, sans doute pour permettre à ma mère de venir me cueillir dès mon débarquement. Elle a préparé une salade grecque pour mon arrivée et tient à me préciser que d’ordinaire la salade grecque, ils la préparent pour le déjeuner. Ils ont dérogé à leurs sacro-saintes habitudes et c’est un fait exceptionnel. Je le savais, j’en prends conscience à ce moment du débarquement dans le port, je vais à la rencontre d’inconnus dont l’univers très particulier n’est pas le mien, m’a éloignée.

La poésie des petits pas #9

J’ai maudit la femme pasteur. Son discours sur ma grand-mère sonnait faux et se méprenait totalement sur l’intéressée. Elle s’était pourtant vantée d’émouvoir l’assistance par ses propos précisément parce qu’elle arrivait selon elle à percer la personnalité des défunts au travers de petits riens et restituer un portrait avec force et conviction. En attendant, la vie de ma grand-mère s’est résumée à une longue et triste errance loin du réconfort salutaire de l’église, évidemment.

Comment aurais-je pu m’attendre une seule seconde à ce qu’une parfaite étrangère puisse rendre hommage à ma grand-mère après un bref pur et simple entretien oral ? Dieu seul sait. Qui aurait pu comprendre la folie d’une vieille dame tout juste installée dans une maison de retraite après avoir subi un séjour à l’hôpital, et qui préfère s’enfuir une nuit pour retrouver la solitude de sa maison. Qui aurait pu comprendre qu’une vieille dame préfère passer sa journée à parler à ses fleurs, dehors dans son jardin et par tous les temps, plutôt que de donner de ses nouvelles, se confier à ses amies ou recevoir la famille autour d’un café et d’un gâteau comme il se doit. Quelle vieille dame préfère en l’honneur de la visite impromptue chez elle de ses voisins exécuter les Kinderszenen de Schuman, par cœur, plutôt que de leur confier ses propres états d’âme comme on le fait d’ordinaire. Dieu seul sait.

A la sortie de l’église, Nicole Hennemann s’est précipitée dans les bras de ma mère en l’appelant par son prénom, Gina. Elle répétait ne pas réaliser que ma grand-mère avait disparu, un peu comme si on la privait d’une partie de son enfance. Elle a accepté de se joindre à nous chez Rheinhold autour d’un traditionnel Kaffee und Kuchen Klatsch, elle a accepté, heureuse. Sur le chemin, Astrid a repris son interrogatoire sur la vie sentimentale de ma petite sœur, qui ne se remettait pas pour sa part d’avoir été purement évincée de la famille dans le sermon de la femme pasteur alors que le caniche de ma grand-mère avait eu l’honneur d’être mentionné. Rien n’avait changé dans l’auberge de mon enfance, les mêmes odeurs de bière et de friture, les mêmes banquettes en bois massif, la même ambiance familiale et enveloppante à l’entrée. Nous nous sommes installés et les gens ont fait connaissance autour des souvenirs liés à la défunte. J’ai présenté Nicole Hennemann à ma cousine et demandé des nouvelles de sa famille, chose qu’il m’arrive rarement de faire, mais je m’étais particulièrement bien entendu avec la cadette des filles Hennemann, j’étais curieuse de savoir comment elle avait évolué.   Je ne m’attendais ni à sa réaction, ni à son récit. La plus jeune des filles Hennemann s’était vue rejetée par sa propre mère, mise à la porte de sa maison, un matin, sans raison apparente. Elle n’avait pas seulement été évincée d’un sermon, remplacée par un caniche, juste oubliée. Ses parents, les sacro-saints représentants de la famille idéale des Hennemann, avaient décidé sans lui donner d’explication qu’ils ne voulaient plus voir leur fille. Pourquoi ? Dieu seul sait.

Le même jour, j’ai enterré ma grand-mère et son idée de la famille parfaite.

La poésie des petits pas #8

L’enterrement était prévu à 14h le lundi. La cérémonie devait avoir lieu dans la petite église de Lieberhausen, un édifice à la blancheur remarquable et situé face au repère gastronomique de mon enfance, l’auberge Rheinhold. Nous y savourions le « Kinderteller Gockelhahn », une grande assiette de poulet pané avec frites biseautées et petits-pois carottes, spécialité culinaire à la subtilité typiquement teutonne et que je croyais concoctée spécialement pour ma sœur et moi, les Françaises débarquées dans la verte campagne rhénane. La femme pasteur était postée devant l’église, elle semblait beaucoup plus grande dans son habit d’apparat et, pour le coup, beaucoup plus crédible. Je n’avais pas remarqué la première fois l’allure androgyne du personnage. Le soleil était à son apogée et devenait quasiment insupportable lorsque les autres voitures se sont stationnées sur la charmante place de l’église. Nous avions trouvé refuge à l’ombre, c’est là que les invités à la cérémonie nous ont rejoints, sous le grand chêne ancestral. Ma cousine est venue nous saluer avec à son bras sa belle-mère, qui non seulement semblait d’emblée m’avoir reconnue, mais aussi être au courant de ma vie, j’avais peine à remettre son visage sur une première impression ou un moment partagé déjà. Puis une tante éloignée s’est approchée et m’a félicitée sur l’élégance de ma tenue de deuil ; enfin, sa fille Astrid, s’est émue jusqu’aux larmes en reconnaissant sa filleule, ma petite sœur, elle s’est empressée de la questionner sur les moindres détails de sa possible vie amoureuse. C’était gênant. J’avais très envie de grimper jusqu’en haut de l’arbre pour rejoindre les cieux,  tout là-haut j’avais quelqu’un avec qui tourner en dérision le comique de ces retrouvailles. Deux femmes d’un certain âge se sont approchées de ma mère et lui ont pris chacune un bras avec compassion. Pourquoi au pire moment cette envie irrépressible de rire, je ne sais pas. Sans doute en fallait-il vraiment peu en même temps pour que je me mette à pleurer à la place. Les deux femmes étaient les amies avec qui ma grand-mère avaient passé ses après-midi à jouer à la belotte, lorsqu’elle pouvait encore recevoir dans sa grand maison, leur jouer un morceau de Schuman au piano et leur exhiber fièrement le jardin qu’elle entretenait. Je me suis demandée laquelle des deux avait pour habitude d’embrasser ma grand-mère sur la bouche. J’ai été détournée de mes songes par l’arrivée d’une dernière personne qui s’était mise en retrait et attendait son tour pendant que tout le monde nous saluait avant de pénétrer dans l’église. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite parce qu’une forme d’inquiétude semblait altérer le visage que je lui avais connu avant, il y a de cela plusieurs décennies, et pourtant elle n’avait pas tant changé que cela, la petite voisine de ma grand-mère, Nicole Hennemann. Elle avait lu l’annonce du décès dans le journal local le matin même et avait décidé de poser sa journée pour venir, elle avait l’air remuée. J’ai failli lui prendre la main et me suis abstenue. Nous nous sommes assises à côté dans l’église et la femme pasteur est entrée en scène.

La poésie des petits pas #7

Les jours suivants, le soleil n’a cessé d’envoyer des ondes positives venues d’ailleurs. En faisant les courses un soir alors que ma mère n’était pas encore arrivée au foyer, je me suis surprise à jeter un cahier d’écolier dans mon panier et à le remplir le soir-même avec frénésie, jusqu’à ce que la terrasse sur laquelle je m’étais installée soit presque plongée dans l’obscurité. Ensuite, je suis tombée sur une bague toute simple alors que je rangeais l’appartement, elle devait avoir appartenu à ma grand-mère, je l’ai machinalement attachée à mon cou avec une chaîne que j’avais laissée dans ma trousse de toilettes. Je n’avais plus porté de bijoux depuis des années, pas plus que je n’avais de ma vie tenu de journal intime, jamais. Ma sœur oui, mais pas moi.

Enfin, nous avons chargé les sacs remplis des vêtements de ma grand-mère dans la voiture pour en faire don. Nous étions occupées à cette tâche qui, je l’avais remarqué en répondant par un sourire entendu à la voisine de chambre de ma grand-mère, intriguait les autres occupants du foyer. Ils se retournaient sur notre passage et y allaient de leurs soupirs, comme à eux-mêmes. Je savais que ma grand-mère ne s’était pas fait d’amis. Lorsque j’ai levé à nouveau les yeux après avoir fermé d’un coup sec le coffre de la voiture, j’étais face à un véritable rassemblement de petites vieilles et de petits vieux qui se donnaient des coups de coude ou se tiraient par la manche en reculant au moment où je les ai remarqués. Nous sommes restées interdites un moment, puis ma mère a réprimé un fou rire que je n’ai pu contenir à mon tour en comprenant à quel point la situation pouvait prêter à confusion si les autres résidents nous dévisageaient comme des truands en train de transporter le cadavre d‘une des leurs, sectionnée et mis dans de vulgaires sacs en plastique pour s’en débarrasser. Nous enterrions ma grand-mère avant l’heure.

Nos éclats de rire ont fait fuir les derniers curieux, incrédules, et nous sommes parties pour aller chercher ma petite sœur qui arrivait par le train. L’enterrement avait lieu le lendemain, j’étais en Allemagne depuis une petite semaine, à naviguer entre Cologne et le foyer dans la banlieue proche de la grande ville.

Il est des villes dans lesquelles les hôtels et la possibilité de passer une nuit sur place ont davantage d’attrait, c’est le cas pour moi de Cologne, plus encore que New York ou Tokyo, Köln. La ville où je me suis perdue à vingt ans et où tout me ramène, comme pour mieux savoir d’où je viens et me rappeler le fond que j’y ai touché. Me réveiller à Köln, jusqu’à aujourd’hui et plus qu’ailleurs dans le monde, c’est avoir la sensation de renaître le matin. Marcher à Köln, c’est sentir chaque pas, même le plus petit, comme un mouvement vers l’intérieur de soi et donc vers les autres aussi, à la découverte de son propre fort et de l’ouverture sur le monde.

La poésie des petits pas #4

Il a été décidé d’installer ma grand-mère et les meubles de sa maison dans l’appartement d’une résidence surveillée, une manière pour elle de s’offrir une nouvelle vie. Elle y a vécu trois années durant lesquelles je ne suis pas allée la voir parce que j’avais peur de ce que j’y verrais. Je continuais à recevoir des nouvelles par ma mère qui l’appelait toujours aussi régulièrement, j’apprenais qu’il lui arrivait de demander de mes nouvelles. D’autres fois, elle perdait les pédales et mélangeait tout. Souvent, elle m’a appelée par le prénom de ma mère. Au moins, elle se souvenait de celui-ci, je ne savais pas encore que ma mère devait porter un autre prénom à l’origine et que c’est ce dernier dont se souviendrait ma grand-mère sur son lit de mort, réclamant éperdument « Ingrid » que personne ne connaissait.

Un nouvel appartement, une nouvelle vie, sans aucune marche sur laquelle risquer de chuter. Et voilà qu’avertie par un message abrupt de la part de mon père, je m’apprêtais à m’installer dans ce foyer que je ne connaissais pas et qu’elle occupait maintenant, avant qu’elle ne se blesse dans sa salle de bain en se cassant le col du fémur. Il n’y avait pourtant aucune marche. J’ai fait le voyage seule. Ma grand-mère a rencontré ma première copine, elle ne pouvait pas ne pas savoir pour moi, ne pas franchir une marche dans son esprit de grand-mère. Elles se sont rencontrées chez mes parents, le soir où mon amie est restée dîner pour la première fois. Persuadée comme toujours que personne d’autre que nous ne pouvions la comprendre si elle me parlait en langue allemande, ma grand-mère avait déclaré tout haut : « Sie ist ja charmant! » (Mais c’est qu’elle est charmante !). Je n’ai jamais vraiment su si ma grand-mère était au courant que j’étais lesbienne, elle me demandait régulièrement des nouvelles de l’amie, pourvu que le mot ne soit pas prononcé. Lesbisch (lesbienne). Elle-même avait une amie qui avait pour habitude de l’embrasser sur la bouche pour la saluer, ma grand-mère détestait cela. Et j’adorais qu’elle me le raconte comme elle le faisait, dans la connivence et avec légèreté.

Je n’ai jamais eu devant ma grand-mère de geste déplacé ou de mot qui l’aurait choquée, l’extrême pudeur protestante est passée par là. Peu importait ce qu’il se passait sous la table, pourvu que mon assiette soit vide à la fin du repas et que je m’estime « satt » (repue), c’est tout ce qui comptait pour ma grand-mère. J’ai toujours été fière en parlant d’elle, je récitais les dictons qu’elle n’avait de cesse de répéter : « Liebe geht durch den Magen » (L’amour passe par l’estomac) ou encore « Bier ist flussiges Brot » (La bière, c’est du pain liquide), comme si elle avait besoin de légitimer ses actions par un parole ancrée dans la sagesse populaire. J’ai toujours présenté ma grand-mère comme la grand-mère idéale, celle avec qui les discussions s’éternisaient à table, entre ses souvenirs du passé et mes doutes au quotidien, elle m’entraînait dans ses fous rires et mettait du piment dans ma vie, le sens que je ne lui avais pas trouvé encore moi-même. Et je rêvais de lui présenter un jour la personne idéale pour moi.

Il ne devait jamais rien manquer chez ma grand-mère, ni dans les placards ni dans le cœur. Tous les ans au mois de décembre, nous recevions le calendrier de l’Avant, dont chacune des petites fenêtres ouvrait un peu plus la porte de celle qui nous accueillerait à Noël par-delà le Rhin. Le jour du 24 décembre, nous partions le matin faire les derniers achats et nous rentrions pour l’heure du déjeuner, le moment qu’entre tous en cette fin d’année je préférais. Ma grand-mère s’était affairée en cuisine depuis le matin et avait préparé sa traditionnelle soupe aux lentilles, la Linsensuppe, assez épaisse et garnie d’épais morceaux de saucisse grasse et goûteuse. Tout le monde s’asseyait lorsque la marmite était servie brûlante sur la table, un grand moment d’excitation que nous aimions partager. Il ne restait jamais une seule lentille au fond du plat, ma grand-mère rayonnait, grâce à nous le soleil brillerait le lendemain. Sans doute ma grand-mère a créé un manque plus tard, par son absence et en ayant si longtemps et avec autant de simplicité comblé mon appétit et ma joie, le désir de renouer avec la perfection de ces moments sublimés depuis et de trouver cette personne sinon parfaite, du moins faite pour moi.

Noël a perdu sa magie et son charme sans ma grand-mère, rien n’a plus jamais été pareil, aussi simple et accessible. L’âge adulte a mis des distances entre moi et ce bonheur à portée de plats copieux et de longs fous rires spontanés. J’ai appris le vide et l’ennui, la solitude aussi. Ma grand-mère avait toujours peur que je m’ennuie chez elle, et moi je redoutais plus que tout le moment où elle insisterait pour que j’aille jouer avec la petite voisine, Nicole Hennemann. Non que la cadette de cette famille de trois filles, comme nous, me soit antipathique, seulement ma grand-mère me suffisait et surtout, je n’aimais pas l’idée d’aller frapper à la porte de gens que je ne connaissais pas pour réclamer une compagnie que je ne désirais pas. J’y allais seulement en ultime et dernier recours, lorsque je sentais que si je ne le faisais pas, ma grand-mère finirait par se vexer face à ma réaction récalcitrante. Elle aimait ses voisins, pire les Hennemann étaient à ses yeux la famille idéale, riche et surtout très gentille avec elle. Elle aurait souhaité que nous soyons voisins, mes parents et elle, juste séparés par un grillage. J’étais gênée par les Hennemann, je passais une heure dans leur salon à répondre à leurs questions, il me fallait me forcer à m’exprimer à leur encontre dans un allemand impeccable, en prenant soin de ne pas trébucher.

Ma grand-mère n’était pas bavarde avec n’importe qui non plus, mais elle adorait se faire mousser, notamment en racontant son enfance, la guerre, la pénurie et les moments heureux. Avec une fierté qui m’a toujours désarçonnée et me hante encore, elle racontait que fillette, elle avait serré la main d’Adolf Hitler. J’ai décidé de prendre avec moi un dictaphone pour recueillir d’elle ce qui pouvait encore l’être.

La poésie des petits pas #3

Rien que l’idée d’être hospitalisée loin de chez elle, de sa maison son jardin et de son piano à queue, était intolérable aux yeux de ma grand-mère, attachée à ses habitudes et rituels. C’est le premier et seul souhait qu’elle ait exprimé lorsque j’ai franchi la porte de l’unité psychiatrique où elle a été internée il y trois ans. Le spectacle était particulièrement affolant, des grabataires débraillés et de tous âges stationnaient dans un hall d’accueil pas accueillant, on aurait dit un sas vers un ailleurs, une mort certaine ou la prochaine pause déjeunatoire, selon. Et au milieu de cette véritable cour des miraculés, parmi toutes ces âmes en souffrance, il y avait ma grand-mère, que je n’ai pas reconnue et qui s’est tout de suite agrippée à mon bras lorsque je me suis approchée d’elle avec appréhension, guidée par une affable infirmière. Ma grand-mère a sermonné une phrase, la même pendant tout le temps que je suis restée avec elle et en la répétant jusqu’après que je sois sortie de cet antre digne des siècles derniers, elle ne souhaitait qu’une chose, que je la ramène à la maison : « Bring mich mit dir zurück! » (Emmène-moi avec toi !). Elle avait eu la présence d’esprit de me demander où je séjournais, je lui avais répondu que je logeais chez elle, dans sa maison, j’avais les clés sur moi. Je pensais la rassurer mais elle n’était pas inquiète pour moi, elle cherchait surtout à sortir d’ici. Je l’ai raccompagnée dans sa chambre, où sa prochaine obsession s’est concentrée sur ses culottes propres et l’idée de m’en faire cadeau, ses propres culottes. Elle ne semblait pas avoir récupéré tous ses esprits. J’ai remarqué également qu’un poil blanc lui poussait sur le menton. Je suis allée me renseigner auprès du personnel soignant sur l’état mental de ma grand-mère, ils ne semblaient pas vouloir me donner de plus amples informations. J’ai quitté les lieux sans en savoir plus et en laissant ma grand-mère dans un état plutôt inquiétant, hirsute et scotchée à la porte vitrée et blindée, que la même infirmière a pris soin de fermer à double tours derrière moi. J’ai laissé ma grand-mère emprisonnée alors que j’étais libre de rentrer  dans sa maison.  Je n’avais pas jusqu’à présent envisagé de mettre ma grand-mère dans une maison de retraire, « ausgeschlossen! » (« hors de question ! ») m’aurait-elle rétorqué avec son air scandalisé. Pour autant, elle ne m’avait pas donné l’impression lors de ma visite à l’hôpital de pouvoir s’assumer de manière autonome, j’avais peine à l’imaginer se concentrer sur son piano ou encore rester des heures à jardiner. Et j’avais raison de m’inquiéter car après une fugue de la première maison de retraite où elle fut accueillie à sa sortie d’hôpital, il a été décidé que ma grand-mère serait assistée chez elle, ce qui lui accorda un répit mais de peu de temps. Quelques mois plus tard, il s’est avéré que la moindre marche à gravir représentait dorénavant un risque pour ma grand-mère. Et des marches, il y en a toujours eu partout dans sa maison. Chez ma grand-mère, les marches ont même parsemé mon enfance à ses côtés, rythmée par de longs moments d’attente en silence et soudain des cris de joie, des larmes d’hystérie, de la vie.

La poésie des petits pas #2

La dernière fois. A quand remonte donc la dernière fois que j’ai vu ma grand-mère ? Cela fait trois ans que je ne l’ai pas revue, pire : cela fait autant d’années je ne l’ai plus entendue au téléphone, celle dont je me dis pourtant si proche. J’ai des nouvelles par le biais de ma mère seulement, sa fille unique, et qui va la voir quand elle peut, elle me demande régulièrement quand je songe lui rendre visite à mon tour. Cette année, j’aurais pu y aller en mai, au lieu de cela je suis partie à Marrakech et au moment d’écrire quelques cartes postales, je me suis rendue compte que je n’avais pas la nouvelle adresse de ma grand-mère. Toutes mes pensées ont convergé vers celle avec qui je ne me suis jamais sentie étrangère et je me suis transportée au-delà de la Méditerranée et par-delà le Rhin pour la retrouver devant un café avec elle, en me demandant si elle avait encore la force de se le préparer dans sa cuisine. J’aurais pu voir ma grand-mère en juillet, j’aurais pu. Au lieu de cela j’ai privilégié une invitation en tête-à-tête pendant un week-end, dans le Nord de la France, avec quelqu’un que je venais de rencontrer fin juin et lorsque l’occasion s’est présentée de s’exiler à deux peu de temps après hors de la capitale, il n’y avait plus de famille qui tienne. Au lieu de rendre visite à ma grand-mère, je parlais d’elle avec ma sœur comme si parler d’elle nous déculpabilisait chacune de ne pas avoir de nouvelles plus personnelles et vivantes qu’à travers notre mère. J’ai parlé d’une éventuelle visite au mois d’août et nous avons attaqué l’apéritif.

A propos « Camembert », comme disent les allemands, et pour éviter toute confusion, autant la prononciation du mot dans la bouche de ma grand-mère française, sans la diphtongue et en traînant au contraire sur le « m » autrement muet, m’a effectivement marquée, autant le goût du fromage à pâte molle ne m’a pas laissé un souvenir ému qu’il me plaît de retrouver à chaque fois que j’en dégusterais à nouveau un morceau. En revanche, j’ai mis un temps long à faire le deuil du mot désignant le partage des cheveux de part et d’autre d’une ligne tracée méticuleusement au peigne fin, à croire que ma mère m’aura fait défaut jusqu’à l’âge adulte à ce moment matinal et capillaire plutôt compliqué de la journée. D’aucun parlerait sans état d’âme d’un manque d’autonomie récurrent. J’y vois plus grave encore, il semblerait que la ligne de démarcation au sommet du crâne ne soit pas la seule que j’ai du mal à tracer, toute ligne me pose difficulté dans sa conception même et sa délimitation. J’ai plutôt tendance à franchir la ligne si elle existe et à occulter celle-ci s’il s’avère qu’elle demande à être signifiée à l’autre, au reste du monde et à soi-même en premier lieu, pour le bien de tous et dans l’intérêt de la permanence des espèces et de l’univers. Je lui préfère les sentiers sinon défendus, du moins contre-indiqués, voire totalement indéfinis, nuls de sens et de direction, vides de tout intérêt particulier quel qu’il soit sinon qu’ils ne ferment la voie à aucun possible, jusqu’au plus improbable.

La distinction entre ma sœur et moi s’est marquée très tôt sans créer de distance pour autant, elle se faisait entendre tandis que j’étais celle qui restait sage et ne se manifestait que très peu. Mais surtout, j’étais la préférée de ma grand-mère allemande, sans l’avoir jamais demandé. J’étais sa préférée, forcément, évidemment. Sa langue était ma langue maternelle plus que ne l’auraient pu être les langues maternelles de mes sœurs que j’ai dévergondées aux baragouinages pratiqués en maternelle. J’étais sa préférée, impunément et aux vues de tous, elle aimait le dire à la fin d’un dîner dans notre restaurant chinois familial ou, de manière plus intime, en me souhaitant une bonne nuit, après la prière du soir. Même lorsqu’elle ne me souhaitait plus bonne nuit bien plus tard, j’ai prié tous les soirs de rester sa préférée.

La menace de la mort pouvait balayer toutes mes prières, j’ai préféré ne pas voir, ne pas savoir avec quelle évidence cela était envisageable. Le message de mon père était plutôt direct : « si morte demain, nous partons en Allemagne ». Morte. Comme si ma grand-mère pouvait mourir. Tous les enfants savent que leurs parents sont mortels. Tous les enfants veulent croire que leurs parents ne vivent que pour avoir mis au monde leur progéniture, c’est égoïste mais cela nous rend vivants voire existants, un temps au moins. Les grands-parents font partie du paysage familial depuis toujours, ils sont la raison même de l’existence d’un tronc commun, d’une appartenance et de son désir de perdurer par-delà chaque génération. S’ils disparaissent, c’est un peu comme si l’arbre perdait ses racines et se desséchait. A chaque saison sa perte de feuilles, mais les racines, intactes ou déjà ravagées, doivent rester. C’est comme une certitude, plus forte que tout, une conviction.

J’ai cessé de croire en mes convictions lorsque j’ai appris que ma grand-mère pouvait mourir. Pendant toute la nuit du jeudi, veille de mon départ pour l’Allemagne, je me suis projetée à son enterrement, comme si j’assistais à la cérémonie d’une personne qui venait de disparaître et que je connaissais de son vivant depuis ma propre naissance, et dont j’aurais même pu affirmer qu’il s’agit de cette personne toujours proche de moi, là maintenant tout de suite. Avec force je me suis projetée, et je me suis forcée encore, car c’était tout sauf naturel. Je me suis imaginée son cercueil, la boîte en bois dans lequel on enferme des corps qu’on a serré contre soi et qui nous ont tenu au chaud même quand il ne faisait pas si froid. Je me tiens devant l’assistance, des gens au regard glacial, et je baisse les yeux, tellement je m’en veux de ne pas lui avoir rendu visite avant la fracture qui lui sera fatale, cette blessure qui me déchire. Je ne suis pas encore partie, je n’ai pas franchi la frontière et déjà, j’ai conscience d’arriver trop tard, dans l’après, là où il n’y a plus rien à faire qu’être là sans pouvoir éviter cette chute, l’accident arrivé comme un appel, à croire qu’il fallait qu’elle crie pour que je vienne la voir, elle qui a toujours été là sans que je ne demande rien.

Je me tiens debout devant l’assistance et je déclame : « Je n’ai rien préparé, je n’étais pas préparée. J’ai vu ma grand-mère il y a psi longtemps de ça, je ne sais pas si elle m’a reconnue, en revanche elle a reconnu le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart que je lui ai fait écouter. Elle aurait souri en reconnaissant Mozart, comme s’il avait été devant elle. A présent, elle n’est plus là, et je dois lui dire au revoir. Mozart n’est évidemment plus là, lui non plus, cela fait un certain temps même qu’il est mort, pourtant il est toujours parmi nous. Ne pourrait-il en être de même pour ma grand-mère ? A chaque fois que je mettrais le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart, à chaque fois que je passerai la frontière ou que je défierai la limite, je penserai à celle qui a fugué de sa première maison de retraite pour retrouver son cher piano à queue. A chaque fois que j’entendrai mon téléphone sonner, je l’entendrai rouspéter comme à chaque fois que la sonnerie venait la déranger dans un moment de contemplation. Et à chaque fois que je couperai la tige d’une fleur pour qu’elle vive plus longtemps, je la verrai en train de faire ce geste que je lui ai vu faire si souvent.  Et je penserai à elle en me versant un verre de vin rouge tout à l’heure, en l’entendant gronder parce que le sien est décidément de nouveau vide, alors je verserai à son attention une rasade de jolies pensées.

J’ai fini par m’endormir. La mort, le sommeil et les mots, tout est arrivé très vite, beaucoup trop brusquement. Tout cela s’est précipité dans ma tête et a semé une confusion. Au fond de moi, je redoutais moins de n’être pas reconnue que de ne plus reconnaître la grand-mère que j’avais connue et aimée. Trois ans auparavant, lorsque je me suis rendue dans l’hôpital psychiatrique où elle avait été internée après son hémorragie cérébrale, je n’ai pas reconnu ma grand-mère. Celle à qui j’ai toujours connu des hauts et des bas, des très bas aussi, semblait avoir égaré sa dernière pensée. Il lui arrivait souvent de sombrer dans un silence morose, perdue dans ses songes et occupée à marmonner devant elle en tapotant le bras de son fauteuil d’un doigt frénétique, et la minute d’après elle soupirait un grand coup et levait les bras au ciel en s’exclamant : « Ach, ist das Leben nicht schön! » (Elle est pas belle, la vie ?).

Je viens de corriger un lapsus, elle l’aurait fait à ma place et aurait ri aux éclats. J’avais écrit « Ist das Lieben nicht schön! » (C’est beau, l’amour !), comme si cette erreur de ma part trahissait la grande absence dans la vie de ma grand-mère, pourtant épouse fidèle et mère inquiète d’une fille unique, grand-mère de trois petites filles auxquelles elle portait une adoration inconditionnelle. Toute sa vie, elle l’avait passée dans le jardin à tailler ses fleurs, elle y passait ses moments les plus heureux, dans la quiétude de sa solitude, à cultiver son jardin secret surtout, dont elle semble vouloir m’ouvrir la porte au seuil de sa vie.

La poésie des petits pas #1

Cela sentait la fin depuis quelque temps. Ma mère ne m’appelait plus que pour me donner des nouvelles de ma grand-mère allemande, sa mère donc, des mauvaises nouvelles sans que je réussisse à obtenir plus de détails sur son état de santé. Mes parents n’ont jamais été vraiment doués pour le détail, l’explication, pour l’explicite d’une manière plus générale. Lorsque à ma naissance, mon père a annoncé à sa propre mère que « la Mausi est née », ma grand-mère française n’a pas compris immédiatement de quel genre de naissance il était question. Une souris pas bien épaisse et avec laquelle il allait falloir jouer à chat pour la saisir.

Je n’ai jamais bien saisi pour ma part si je tenais davantage du côté français ou du côté allemand ni pourquoi ce besoin systématique de m’échapper là-bas où je ne suis pas, c’est à dire toujours au-delà du Rhin, de quelque côté que ce soit, qu’importe la direction, simplement parce que je me sens du mauvais côté depuis le commencement.

J’ai le souvenir que petites, ma soeur et moi-même n’avions pas l’habitude de nous adresser en français à notre mère, femme au foyer définitivement plus à l’aise dans sa langue maternelle, et encore moins directement à notre père, peu présent. A table et en classe de maternelles, notre langage se composait de bribes de phrases allemandes et pseudo françaises que nous seules comprenions. Les maîtresses s’inquiétaient de ne pas comprendre notre charabia, mais quel enfant n’a pas ses propres codes de langage à cette époque là. La question devint plus sérieuse lors de mon passage au primaire, puisque j’étais sensée apprendre à lire et à écrire, il fallait commencer par m’apprendre à parler la langue des autres. Ma grand-mère française fut chargée de m’en instruire les rudiments : « les yeux », « la bouche », « le nez » et « le camembert ». Le nom de ce fromage emblématique fut l’un des premiers mots que je retins en français. Le mot « Scheitel » qui désigne la raie que l’on trace pour départager les cheveux sur la tête fut le dernier que j’utilisai en allemand pour demander à ma mère de me coiffer le matin. Il y eu une nuit puis il y eu un matin, et ce lendemain je m’adressai dorénavant à ma mère en français, un peu comme entre deux étrangères. Des années plus tard, c’était en plein hivers 1995, j’ai reçu un appel de mon père, le premier de toute ma vie et je ne l’ai pas reconnu à la voix. Je m’étais installée en Allemagne et je ne donnais plus de nouvelles, il m’a signifié que j’avais choisi le mauvais côté du Rhin. J’avais décidé de vivre auprès de ma grand-mère allemande, la personne dont je me sentais de loin le plus proche.

Mais j’ai fini par rentrer et lorsque j’ai reçu un message de mes parents exilés en Grèce pour m’avertir de l’état critique de ma grand-mère suite à une chute sur le col du fémur, j’ai su qu’elle ne se remettrait pas de l’opération prévue. J’ai décidé d’avancer mes vacances et de traverser le Rhin pour aller lui rendre visite, sans doute pour la dernière fois.