Direction Etoile #16

Alors que je rentre de ma balade apéritive à vélo, le souvenir de son baiser sur les lèvres, je reçois un message pour me féliciter, j’ai achevé la distance L de mon triathlon virtuel, il me manquait 30km de vélo que j’ai survolé sur mon nuage sans m’en rendre compte. Les vacances n’attendent que moi, le déconfinement est un sujet d’actualité et la sortie du tunnel donc aussi, j’ai fait en sorte de provoquer la lueur, qui me le rend plutôt bien, tout devient évident à partir du moment où je ne m’acharne plus et je laisse faire la vie, elle se charge de me montrer la bonne direction et à moi d’en trouver le sens si besoin. J’ai donc accompli l’équivalent d’une longue distance en triathlon, comme dans la vie, tu m’étonnes que je cherche ce qui dure, que ce soit simple si possible mais durable oui, le seul moyen de faire en sorte que les choses durent c’est de croire en elle dès le début, et à partir de là les choses peuvent même être compliquées pourvu qu’on croit en elles et qu’elles évoluent vers un mieux-être, l’accord de deux êtres, le désir d’une harmonie. Je n’avais plus senti le partage de ce désir depuis longtemps, au point de rêver de la grande magicienne la nuit de ma balade apéritive, sans surprise, j’étais heureuse alors, j’étais amoureuse en tout cas et son message onirique m’invite à voler dans les bras de ma nageuse de la godille et de profiter de ce qui nous arrive parce que personne ne le fera à notre place, personne ne ressentira cet effet fou, personne non plus n’aura cette envie d’apprendre à connaître l’autre tous les jours, pour donner à la relation une chance. Dernier jour avant les vacances et je sens déjà que cette journée sera in-ter-mi-na-ble. Dans mon idée, je nage le midi et je profite de finir à 17h pour courir 40mn avant de prendre mon vélo pour la rejoindre chez elle, la fin de journée pire que parfaite vraiment. Comme prévu, et ce sera le seul fait avéré, je m’offre une grasse-matinée jusqu’à 8h pour prendre conscience de ce moment, prendre le temps de savourer ce qui m’attend, décupler les efforts pour la retrouver ce soir, les meilleures vacances de toute ma vie. J’aurais pu commencer la journée par courir ou rouler, non l’heure est à la conscience, la minute surtout parce que je me retrouve vite avec mon café devant les tâches à faire, je ne sais pas comment je viendrai à bout de cette journée sinon que je ne serai pas seule, rien que cette pensée m’aide à tenir toute la matinée sans avoir l’impression d’avancer. C’est le midi que je progresse enfin dans ma ligne d’eau malgré un surnombre de nageuses inutiles, je me vois raconter cet épisode et je le vis déjà nettement mieux, l’après-midi n’en finit pas, à croire qu’il n’a pas encore commencé, je n’irai pas courir, je sens progressivement tout le poids de la fatigue s’abattre sur moi mais je tiens bon, soudain mon téléphone m’annonce la nouvelle, c’est elle qui débarque chez moi à 17h.

Trois éternités #6

La première fille dont je suis tombée amoureuse était prof de gym et j’avais dix ans. Le club de sports devait employer de jeunes étudiantes elles-mêmes adhérentes et qui se faisaient de l’argent de poche en nous entraînant tous les mercredis et samedis de la semaine. Je me souviens de Christelle et surtout de Karine, parce qu’elle était fan non seulement de la Madonna des années 80’, elle arborait le même look vestimentaire avec les boucles d’oreilles méga gigantesques et le chewing-gum super vulgaire, mais également de Daniel Balavoine. Le jour où ce dernier est décédé dans un accident d’hélicoptère, Karine n’est pas venue nous entraîner, Christelle a raconté qu’elle a appelé chez elle et que sa mère a raconté qu’à la nouvelle de la mort du chanteur elle est allée s’enfermer dans sa chambre en claquant furieusement la porte, plus personne ne l’a revue. Moi, j’avais trouvé en Karine mon héroïne. Je n’étais pas douée pour la gymnastique, on nous appelait même les « sœurs bâton », pourtant j’adorais ces moments où toutes en justaucorps nous alignons nos galipettes plongées et autres roues en série, les spectacles de fin d’année me rendaient fière. Karine me demandait plus ou moins sur le ton de la plaisanterie si mes parents n’envisageaient pas de prendre une nounou en vacances pour être tranquille, je fantasmais à l’idée de partir avec elle en vacances bien sûr. Je n’ai jamais parlé de sa proposition à mes parents, en revanche pendant les longs mois estivaux, j’entretenais une correspondance animée avec elle. Quand je dis « animée », je parle moins de la fréquence de ces échanges de lettres très colorées, que de l’effervescence dans laquelle j’étais tout au long de l’été en attendant l’arrivée du facteur tous les jours à midi, dans notre maison de vacances en Provence. C’était le moment que je préférais de toute la journée, parce que cela relevait sinon du miracle en tout cas de l’arrêt cardiaque d’apercevoir parmi le rare courrier acheminé en camionnette jaune de la Poste, l’écriture de Karine sur une enveloppe. Le jour où la fameuse lettre tant attendue arrivait, c’était l’hystérie, mais c’était l’hystérie tous les autres jours aussi, il suffisait d’entendre le moteur de la camionnette vrombir en haut du chemin pour que bondisse mon cœur et que je me mette à courir vers la boîte aux lettres située à une centaine de mètres en amont du chemin en terre qui menait vers la maison. Achetée à l’état de cabane quasiment, ma sœur et moi dormions sous les toits parmi les loirs, la bâtisse avait évolué avec nous, s’étirant et s’épanouissant dans les tons ocre de Roussillon. Il y faisait frais à l’intérieur sur le carrelage lorsqu’à partir de midi le soleil commençait à taper dehors sur la terrasse, nous avions pour consigne de ne pas nous exposer, comme par temps de mistral, nous restions enfermées et le déjeuner était servi dans la grande pièce principale d’où nous suivions l’événement des rafales de vent secouer les volets furieusement. Mais les bourrasques pouvaient bien me faire taire un temps et le soleil intimider mon élan, c’est encore l’arrivée de la camionnette qui déchainait la plus délirante de toutes les tempêtes.

Systématiquement, j’ai cherché cette connexion particulière avec toutes les autres filles, je l’ai trouvée avec facilité, chaque fille étant spéciale, plus difficile fut la connexion à mon corps. « Ce n’est pas inquiétant », m’avait dit l’ostéopathe que j’ai fini par aller consulter un jour. J’avais d’abord cru à une déchirure ou à un claquage lorsque la douleur m’avait arrêtée en plein stade, la radio n’avait rien donné, sinon un déséquilibre du bassin, l’échographie non plus, l’IRM semblait inutile dans mon cas et j’étais encore loin d’envisager une scintigraphie. Docile et consentante, j’ai remis mon sort entre les mains expertes d’une jeune ostéopathe au bout d’un mois de souffrance, parce que contrairement à ce que j’avais prévu, ça ne passait pas tout seul et qu’il fallait que je me fasse assister pour rétablir parce que seule, je n’y étais pas. Voilà, j’en étais à ce stade de perte d’estime personnelle et de profonde désillusion lorsque l’expert en art de la manipulation ès tensions m’a annoncé ce diagnostic, rien d’inquiétant. J’aurais pu l’embrasser sur place. Il se pourrait même que je l’ai fait. Et elle de se croire obligée de confirmer son intuition en prenant son air le plus assuré pour m’indiquer qu’il fallait prévoir huit jours en tout et pour tout jusqu’à mon rétablissement définitif, huit jours – ce chiffre que Victor Hugo s’est amusé à faire basculer pour y voir le symbole de l’éternité. J’ai voulu croire à l’oracle. Moi qui l’instant d’avant encore traînais la patte sur le trottoir pour parcourir depuis la mairie du dix-huitième arrondissement le petit kilomètre qui me séparait de son cabinet situé métro Max Dormoy, moi qui jouais la martyr jusqu’à l’exagération quitte à inspirer la pitié des passants sur mon triste sort d’éclopée, moi à qui on ne la faisait pas jusque-là, le coup d’accélérer en me bousculant quasiment pour me montrer à qui appartient le pavé, la rue, les passages piétons et les priorités, le tintamarre de la ville et son ballet quotidien des plus silencieux, le droit d’être un piéton, la chance d’être cet individu unique dans la foule des pas anonymes. J’y ai cru au point de m’autoriser à nouveau à presser le pas. A mon tour, selon les dires dudit docteur, je pourrais me permettre de régler la cadence des feux tricolores au rythme de mes enjambées et non pas dépendre des caprices de la circulation, les autres piétons n’avaient plus qu’à bien se tenir, j’étais sur le retour, prête à en découdre avec le premier venu. Tu parles Charles. Je n’ai pas tenu cent mètres en sortant du cabinet que la douleur m’a relancée de sa lance vive et acérée, une gifle en plein trottoir. Lorsque plusieurs jours après, j’ai reçu un mail de l’ostéopathe demandant de mes nouvelles, je lui ai annoncé que suite à ma relégation en dernière ligue de la fédération piétonne de Paris, j’en arrivais à envisager à moyen long terme une ablation partielle ou totale du fessier gauche, je n’ai plus jamais reçu de relance de sa part pour une autre date.

La poésie des petits pas #53

Je n’ai jamais su ce qui avait, un jour, incité la grande magicienne à remplir son frigidaire, si ce n’est la fréquence de ses voyages aux quatre coins du monde et au retour desquels il se peut que l’envie de se sentir chez soi s’était imposée avec davantage d’insistance et de douceur, il était temps pour elle de vivre l’aventure de l’autochtone installé. Il n’était pas question non plus de ne plus partir à nouveau, plutôt d’assurer une meilleure transition une fois revenue sur les terres de ses semblables qu’elle passait le plus clair de son temps à éviter pour se projeter plutôt dans d’autres contrées, parmi d’autres peuples et s’enraciner dans des habitudes étrangères pour mieux se retrouver dans son état d’esprit nomade, rien d’autre alors ne pouvait compter que la marche pour aller vers l’autre, explorer toujours plus loin à la recherche de ce qui pourrait faire écho à sa propre étrangeté au monde. Pourvu que rien ne soit défini et fixé, cela la rassurait plutôt de voir que les choses évoluent, tout en œuvrant dans la permanence.

            C’est la présence d’un avocat qui a mis la puce à l’oreille quant à l’existence d’une relation dans la vie de la grande magicienne, dont le frigidaire jusque-là restait tristement vide. Elle avait fait du guacamole et, à la grande surprise de la sorcière, il était délicieux, relevé. Sans doute n’avait-elle pas l’habitude de recevoir ou de préparer elle-même quelque chose, de fait il se passait quelque chose de particulier ce soir où j’ai eu la chance d’être conviée chez elle avec quelques autres qui semblaient la connaître très bien, moi pas du tout. Tout le monde se régalait de son guacamole, la sorcière était allée dans la cuisine ouvrir son frigidaire pour constater que quelque chose avait changé dans la vie de notre hôte, elle en était sûre, persuadée de la connaître mieux que personne, la grande magicienne ne cuisinait point.

Je me régalais du guacamole et de ce privilège génial d’être cette personne à l’attention de qui tout le monde y va de son anecdote sur la maîtresse des lieux, et d’une pour honorer ce moment de partage magnifique chez elle. Sublime aussi, ce moment où il faut finir le saladier de guacamole avant de partit au restaurant, elle prépare la dernière chips en raclant les bords pour être sûr qu’il ne reste plus rien, pour personne, et me la tend, mine de rien. L’appartement est inondé de lumière et de chaleur, les couleurs s’étaient conviées dans le monde entier pour décliner leurs plus subtiles et inédites nuances de la saison, moi j’écoutais ce que l’on voulait bien me raconter d’elle, oui me dévoiler de cette personne définitivement très spéciale. Elle m’impressionnait. Je pouvais l’admettre facilement, dès que son regard croisait le mien, je déviais pour ne pas me retrouvée empourprée et le visage écarlate, embourbée dans mon intention de briller et, au moment clé de devoir exprimer mon opinion, de m’entendre dire une sottise.

J’avais noté qu’elle faisait de la photo, où que mon regard se réfugie, parce qu’il m’était alors impossible de croiser le sien, je tombais sur celui d’une personne au teint mât et à la peau plissé ou encore celui d’un enfant aux yeux sombres dont les portraits emplissait la pièce pour témoigner de la bienveillance de la photographe au moment de prendre le cliché, aucun modèle ne semblait gêné ou agacé par la démarche, au contraire les regards étaient posés, fiers. J’aurais voulu les faire parler d’elle, savoir comment elle s’était démenée pour les mettre à l’aise et leur imposer son objectif sans les brusquer, si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles la concernant. Depuis quelques semaines déjà, j’avais remarqué mon manège lorsque je cherchais à faire tourner la moindre discussion autour d’elle, quelque soit mon interlocuteur, qu’il la connaisse ou non, je parlais d’elle en attendant d’apprendre quelque chose de nouveau qui puisse, en attendant de pouvoir me rapprocher d’elle, nourrir ma curiosité infinie pour tout ce qui pouvait la concerner, en toute discrétion.

La poésie des petits pas #46

Une seule vue, j’aurais voulu lui décrocher une seule vue sur la lune, en une seule vie. Une seule fois, j’ai profité d’une mise en orbite aussi inattendue qu’insolite, au bord de l’océan, aux confins des eaux tropicales, il faisait soudain chaud et le soleil était à son zénith. Je l’imaginais souvent dans la peau d’une panthère, moins pour le côté prédateur de l’animal à l’affût de sa prochaine proie, que pour l’élégance dans la démarche et la vie sauvage loin du troupeau regroupé autour du point d’eau pour se défendre en cas d’attaque. Pour avoir pratiqué plusieurs arts martiaux et s’être perfectionné dans l’un d’eux en respectant depuis plusieurs années un entraînement hebdomadaire assidu, elle savait se défendre toute seule, depuis toute petite elle avait appris à se battre comme ses frères et ne laissait personne l’insulter, l’intimider ni même lui adresser la parole sans lui flanquer une rouste soignée. Sauvage, elle l’était donc depuis toujours et l’était restée de nature, toutefois sa méfiance envers l’humain et ses travers s’était apaisée au fil des rencontres, une fois sa liberté gagnée loin du carcan familial, qu’elle avait fui le lendemain de sa majorité pour ne plus y retourner. Elle s’était retrouvée sans le sou ni même une formation mais avait une idée très précise de l’autonomie et de sa nécessité dans un monde où l’autre aliène, elle était bien déterminée à conquérir sa place sans demander rien à personne et en s’enrichissant de tous au travers des expériences qu’elle multipliait comme on brûle les étapes pour sortir la tête de l’eau plus vite. De son grand-père, qu’elle n’avait jamais connu et dont elle avait entendu les histoires sur lesquelles on construit la mythologie familiale, elle avait hérité une fascination pour l’Asie dont il semblait être originaire. Elle-même avait les traits fins et réguliers, la peau diaphane au point qu’on aurait pu la confondre avec une poupée en porcelaine si elle restait immobile et le regard vague, ses yeux bleus et clairs révélaient ce regard perçant qui rend chaque silence plus expressif que le moindre commentaire, elle avait l’économie de la parole, son visage réagissait, reflet d’une vie intérieure riche et à l’abri des influences extérieures, elle avait le port d’une reine, un cou très long et les attaches fines, une taille fluette et le corps sec, musclé. On ne pouvait la confondre dans aucune destination asiatique avec la population locale, à laquelle elle aimait se mélanger, dormir dans des temples à même le sol et commander au hasard le plat de la table voisine pour se fondre dans le paysage. Par cela, elle se distinguait de tous les autres touristes en explorant les sentiers non encore défraichis, dignes de son intérêt. C’est ainsi qu’avec son premier salaire, elle s’était offert son premier voyage en Chine sans rien réserver de plus que ses billets d’avion, et elle avait passé des semaines à marcher, observer, rencontrer, photographier, découvrir, s’émerveiller et s’étonner de l’étrangeté de la vie ailleurs, étrangeté dans laquelle peut-être elle-même reconnaissait son être au monde  depuis toujours, depuis qu’elle avait évolué petite fille, avant de devenir grande magicienne. Elle avait démarré dans la vie active en développant les photos des autres, ce qui lui avait permis de s’acheter son premier appareil photographique et se payer une formation pour apprendre tous les rouages de ce métier d’explorateur, depuis la prise de vue jusqu’à l’encadrement en passant par la chambre noire et le tout premier contact lors de ses portraits. La grande magicienne avait acquis un talent rare et précieux au moment de prendre un cliché pour mettre en confiance les personnes concernées et capter la lumière au bon moment, c’est quelque chose qui ne s’apprend dans aucune école ni auprès de personne, saisir l’instant de grâce et elle le maniait avec une facilité déconcertante, un peu comme ces patineurs que l’on prend d’autant plus plaisir à admirer glisser sur la glace que l’on ne peut les imaginer chuter. Ses portraits étaient criants de justesse, parfois d’injustice, impertinents de vérités, vivants et captivants comme la série de photographies qui avait fasciné son enfance dans la maison de ce mystérieux grand-père, les portraits de ses dix enfants, certains avaient le tain basané et d’autres sortaient du lot sans qu’il n’y ait d’explication au sein même de la fratrie dont était issue sa mère, une femme aux ambitions artistiques vite frustrées par les contraintes sociales.  Elle avait épousé un homme aux revenus suffisamment corrects pour fonder une famille, l’avait suivi en Algérie puis à Londres, avant de s’installer avec leurs trois enfants dans la banlieue bourgeoise de Paris, la petite dernière n’avait pas reçu ni traitement de faveur ni affection particulière, c’est tout juste si derrière l’enfant trublion on avait deviné le génie pur. Il avait fallu des décennies pour que la mère de la grande magicienne prenne conscience de la personne extraordinaire qu’était devenu sa fille, et que cette dernière s’autorise la possibilité de construire une relation saine et nouvelle avec une femme qui avait rêvé sa vie sans la vivre. C’était là une autre qualité de la grande magicienne, sa capacité à pardonner à ceux qui l’avaient déçue, sans aller jusqu’à la clémence pour les traîtres qui avaient brisé sa confiance, à commencer par son père pour lequel elle n’avait plus ni respect ni contact, un type violent. Derrière son apparent détachement se cachait une âme profondément curieuse et encline à aller vers l’autre pour lui ouvrir sinon son cœur, du moins ses bras et la porte de chez elle, rarement son intuition la trompait sur les gens, leurs intentions, elle laissait au doute sa place. En revanche, l’autre avait tout loisir d’occuper la scène, la grande magicienne opérait depuis les coulisses et ne se montrait guère, elle inspirait les initiatives et suscitait toute sorte d’idée, sans réclamer son nom en haut de l’affiche, il suffisait de l’avoir rencontré une seule fois pour savoir d’où provenait l’heureux tournant que prennent les choses parfois, tout le monde savait. Personne n’était dupe de la puissance jouissive de sa présence, on faisait comme si de rien n’était, vivre dans son entourage rendait heureux, c’était tout. Quant à la rendre heureuse elle, tenter de le faire jour après jour, voilà qui pouvait vous donner des ailes pour la vie entière.

La poésie des petits pas #45

Ce n’est pas non plus comme si nous n’avions jamais de la vie chevauché ensemble. Depuis les vignobles champenois jusqu’au Berry de George Sand en passant par les bords de la Marne, les sentiers de la campagne française ont accueilli nos premières marches et animé mon enthousiasme pour ces longues heures de bonheur passées à m’extasier de tous mes sens. Des forêts entières nous ont laissé pénétrer le secret de leur majesté, des passerelles nous ont frayé des chemins insoupçonnés, des cours d’eau nous ont suivi à la trace et cessaient de murmurer sitôt que nous nous retournions pour surveiller la surface plane, faussement lisse. Le soleil dansait entre les arbres, les branches balayaient nos cheveux et sa main venait parfois frôler la main, ou alors elle se retournait sans prévenir et m’embrassait dans la foulée, folie. J’ai vu la grande magicienne imiter le tintamarre d’une fanfare en plein défilé estival, brassant l’air de ses baguettes et foulant le sol de mille pas guidés au rythme strict et cadencé, le moment d’après elle était une biche apparue soudainement à la faveur d’une brise silencieuse et il ne fallait surtout pas effrayer la frêle silhouette au risque de rompre le charme. Je l’ai entendue attirer mon attention sur l’air grave que j’avais l’instant d’avant en marchant. Jamais je ne l’ai surprise en train de m’observer et encore moins n’ai-je croisé son regard en la guettant comme toujours du coin de l’œil avant d’imprimer mes instantanés en mon faible  intérieur pour y décortiquer le geste de sa main dans les cheveux, le sens d’un soupir, trois fois rien, l’attente investie dans un silence qui plane ou le sifflement d’une mélodie indélébile. Parfois, la nature reprenait ses droits et nous rappelait à l’ordre, un coup de vent ou la chute d’une branche à notre passage, une envolée d’oiseaux sauvages, il en fallait peu pour que nous nous concentrions à nouveau sur le spectacle de paysages où dessiner rêves, vies et projets. Pendant des semaines, toutes mes pensées ont convergé vers ce voyage avec elle sur notre ile, nous y étions à présent et il était temps de nous trouver un lieu ouvert en cette veillée de Noël pour nous restaurer avant d’attaquer le lendemain la première journée de randonnée prévue. Lorsque nous croyons laisser les choses en arrière, celles-ci ont tendance à nous rattraper à la manière d’un clin d’œil glissé entre deux sages conseils, non pas pour insister sur la sagesse mais plutôt pour envelopper l’instant d’une intention précieuse et le graver comme marquant. Il a fallu que nous nous installions au restaurant de « La Abuela », chez la grand-mère, et que je me retrouve en plein Noël avec ma grand-mère aux fourneaux et mon grand-père en train de faire le pitre et l’aller-retour entre la table et la cuisine où cohabitaient le chaos et la joie. Les gestes du grand-père sont hésitants, je me surprends à ne pas m’agacer face à notre serveur qui déploie des efforts pour satisfaire notre appétit, et la grand-mère se démène seule, rien n’a changé depuis mon enfance, rien sinon que la tortilla est devenue la spécialité de Noël et que je m’imagine présenter en fin de repas à ma grand-mère cette autre grande magicienne. L’été où j’ai enterré ma grand-mère se déroulaient les mondiaux d’athlétisme à Berlin, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain, nouveau détenteur du record sur 100m, et qui expliquera que cette détente est à l’origine de son succès. J’ai rêvé de cette capacité inouïe au moment où le monde entier a les yeux braqué sur son héros, à pouvoir donner le meilleur de soi le plus simplement du monde, ce talent à s’extraire des attentes extérieures et de la pression immense pour se centrer sur l’effort et le plaisir. J’envie la force d’abstraction comme si elle permettait aux pensées de converger sans peser et qu’il était possible d’aller décrocher la lune sans ressentir de trop l’attraction vers les éléments présents autour de soi au moment de s’élancer, justement pour pouvoir s’élancer légèrement. Au lieu de cela, souvent le soleil m’éblouit et la terre au contraire me ramène aux choses, abruptement et sans équivoque, entre les deux nait le vertige de l’hésitation, l’ombre du doute.  L’instant d’avant, je rêve, celui d’après je me réveille sur une île, la mer menace de monter. Le vertige se déverse en vagues par milliers, qui envahissent le confort des habitations et la tranquillité du sommeil, pareil à une obsession dont on se débarrasserait à condition d’avoir trouvé un substitut, une idée fixe plus puissante et captivante encore, la chute par exemple. Pire que tout, la chute. La voilà qui s’immisce dans tout mon corps et cherche à peser à travers tous les tissus qu’elle découvre sur son passage pour les faire gonfler et m’empêcher de tout mouvement. Je titube, observée, et me rattrape, je trébuche et tombe. Je succombe. Lentement, j’émerge, je suis étendue sur une plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais pas comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis bien réveillée, j’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune et faire plaisir à quelqu’un que je serais allée chercher ici-bas, sur terre.

La poésie des petits pas #29

Il y a eu un avant et un après Tinos, ce séjour passé sur l’île de mes absents de parents, une année après le décès de ma grand-mère allemande. Je ne m’attendais certes pas à découvrir son cadavre allongé sur le lit d’hôpital deux jours après mon arrivée dans son foyer. Je m’attendais encore moins à comprendre l’absence de mes parents en me reconnaissant dans ce réflexe incompréhensible aux yeux du reste du monde, en m’identifiant dans leur égoïsme. Je m’étais imaginée arriver au moulin l’esprit belliqueux et le cœur rempli de ressentiments, j’y ai trouvé au contraire un lieu propice à la solitude et à la paix, mais à l’acceptation aussi. J’y suis retournée et j’y retournerai.

Il y a eu un avant et un après Barcelone, cette folle escapade dans la confusion des sentiments. Embarquée à la faveur d’un coup de tête un soir d’automne dans la spirale explosive de relations en train de se nouer et d’intrigues à déjouer, je ne m’attendais pas à projeter dans ce mélodrame sentimental autant d’enjeux existentiels, ma propre survie dans un groupe surtout, tout en résistant à ce besoin si naturel chez d’autres de s’imposer, affronter et en découdre, pour être vu et entendu, plutôt que de disparaître. Je n’ai pas exprimé d’attente ni clarifié aucune relation, laissant s’enliser la situation. Je n’ai pris ni le soin ni le temps pour ressentir.   Je l’ai appris et l’on ne m’y prendra plus.

Il y a eu un avant et un après la Saint Comète. Des occasions de ressentir et puis d’exprimer, de partager mes sentiments et ressentiments, j’en ai eues, j’ai vu, j’en ai provoquées, j’ai vécu. Je ne savais pas en revanche ce que signifiait de vivre un moment de grâce jusqu’à cet instant qui aurait pu ressembler à n’importe quel instant d’une soirée tombée un jour quelconque, sauf qu’il fallait que ce soit ce soir -là, parfaitement, le dernier soir avant son départ prévu depuis des semaines et des mois déjà, je le savais, mais cela ne m’avait pas du tout concernée. A présent, je ressentais une nécessité qui faisait loi en moi et cela l’emportait sur tout le reste, je devais la revoir. Mon étoile allait s’éclipser si je ne la retenais pas avant qu’elle ne fuit dans le firmament, avant de réapparaître sous d’autres cieux, sans doute plusieurs saisons trop tard. Je ne m’attendais pas à la revoir, j’étais allée au-delà de tout espoir, et pourtant elle a accepté. Comment aurais-je pu m’attendre au moment où la force de mes émotions risquait de m’emporter à ressentir un tel apaisement à son arrivée, pareille à l’éclaircie qui balaie le ciel. Nous étions là, l’une en face de l’autre, et la vie me paraissait soudain simple et fluide comme l’expression d’un souhait formulé le plus sincèrement possible pour qu’il se réalise à cet instant précis et sans magie aucune, seulement par le sentiment précis d’être au bon moment au bon endroit, la bonne personne. Ce pur moment de grâce où elle s’apprête à prendre congé, je ne réagis plus. Elle fait une dernière fois allusion à nos sublimes délires, je ne réponds pas. Et je la serre enfin dans mes bras.

La poésie des petits pas #28

La grande magicienne a fini par lâcher la boîte que j’avais saisie des deux mains, comme elle. Je suis partie sans qu’elle m’embrasse, elle m’a suivie des yeux sans que je me retourne. L’attente allait être longue avant la prochaine fois, j’ai mis du temps à m’endormir. Nous étions reparties chacune de notre côté, en nous tournant le dos, comme sur la photo. L’empathie est la notion qui, parmi les trois qui définiraient les critères de l’amour parfait, m’interroge davantage, tout autant que ma capacité à la télépathie. J’aurais donné cher ce soir pour être dans la tête de la grande magicienne et y lire ses sentiments comme dans un livre ouvert. Je passai une grande partie de la nuit à déchiffrer les signes d’une attirance éventuelle, d’un possible intérêt de sa part pour ma personne.

Une chose était certaine, elle occupait toutes mes pensées et mes rêves étaient remplis d’elle. Une autre chose était de savoir comment permettre à ce moment d’acmé qu’était chaque nouveau rendez-vous avec elle de durer et d’être prolongé par des échanges toujours plus intenses entre nous, sans risquer la déception, l’ennui ou les malentendus. Je me donnais l’impression de brûler d’un désir profond au point d’en brûler aussi les étapes de la rencontre, car rencontre il y avait bel et bien. Qu’en était-il pour elle ? Dieu seul savait, encore lui. Depuis quand avais-je conscience d’approfondir les affinités naissantes plus qu’il ne l’aurait fallu avec quelqu’un qui n’aurait pas partagé l’envie de faire plus ample connaissance ? Avais-je déjà franchi la frontière des convenances ?

Je redoutais déjà l’idée de n’être qu’une étoile filante, visible le temps de son apparition, c’est- à dire une seconde tout au plus, avant de disparaître aussi sec, pour le reste de l’éternité et parce que je n’aurais pas suffisamment brillé à ses yeux. J’aspirais davantage au destin d’une comète dépoussiérée et réchauffée loin des fluides glacials des temps anciens, en pleine tentative d’approche de son étoile, fascinée par son scintillement et gonflée dans sa course par l’enthousiasme et la perspective d’être plus proche chaque jour un peu plus encore du cœur de l’étoile et de la source de la chaleur, et d’en ressentir les bienfaits depuis très longtemps déjà, de très loin pourtant. Depuis que ma trajectoire s’assimilait à une gravitation autour d’elle, c’est comme si la meilleure part de moi m’était révélée.

Il ne me restait plus qu’à sortir du confort de mon orbite, lieu d’observation en douce de mon étoile, pour  oser l’intimité et le dévoilement. Les échanges que j’initiais entre chaque rencontre me donnaient l’occasion d’aller un peu plus loin toujours dans le partage et la connivence, je me sentais en confiance fatale, loin de tout jugement et je me rendais compte que ce sentiment d’évidence et le naturel de la complicité s’étaient installés vite entre nous. Une accélération, une dernière, la plus longue, et je me voyais sortir de ma course dans un élan fou pour enfin tomber dans ses bras, littéralement.

La poésie des petits pas #27

La grande magicienne s’est assise à ma table et a commandé une grande bière comme moi, je me suis demandée si une grande magicienne était capable de faire les choses en petit. Au moment de trinquer, j’ai remarqué tout d’abord que ma prime intimidation avait disparu, envolés les instants d’hésitation au moment d’entrer chez elle la dernière fois, je me souviens que j’avais préparé une première question, parmi le lot de toutes celles qu’il me tardait de lui poser depuis la nuit des temps, toutes celles en vérité qui ne visaient qu’à repousser le moment de lui demander ce à quoi elle ne répondra jamais, à savoir pourquoi cette invitation. J’avais préparé une première question que je ne lui ai pas posée, je l’ai oubliée depuis, happée que j’ai été immédiatement par son univers. Il faut dire que j’ai fait pire ce soir là en terme de diligence, j’ai sonné dans tous les escaliers et à toutes les portes du même côté et sur le même étage que le sien, avant de parvenir à son bâtiment, l’avant dernier de la résidence, évidemment. Au moment où je lui envoyais un message pour m’assurer que je n’allais pas sonner pour la troisième fois à la mauvaise porte, elle m’a encouragée à faire la connaissance du dernier bâtiment dans l’idée, pour aller au bout de mon obstination, j’ai adoré son message.

Lorsqu’elle m’a ouvert la porte, la sienne donc, une certaine complicité venait de naître à l’occasion de mon périple dans les escaliers de l’immeuble, elle avait désamorcé ma crainte. D’autres qu’elle n’auraient pas pris prétexte de ma confusion pour créer un lien de confiance, on est une artiste ou on ne l’est pas. De fait, nos verres de bière à la main et sans même avoir pensé à préparer un toast, j’ai senti toute possibilité de malaise disparaître, comme par magie. Il y a des sujets dont je sentais qu’elle n’avait pas envie de parler et elle évitait soigneusement de les évoquer, c’est comme si elle était dans ma tête pour sentir mes émotions et deviner mes inquiétudes, sauf qu’elle n’y était pas. Mais je savais qu’elle savait et sans doute savait-elle que je savais qu’elle savait, et ainsi de suite. Si cette forme de connivence a un nom alors il doit exister un café avec une terrasse qui porte son nom pour s’y poser et se laisser inspirer. Plus encore que son message m’invitant à faire tout le tour de la résidence pour m’assurer que c’est bien à sa porte que j’étais venue frapper, et non pas à n’importe quelle autre au hasard, j’ai adoré sa façon de me regarder franchement dans les yeux, comme pour capter un longueur d’onde parallèle à la discussion, aux nombreuses discussions que nous partagions, une onde comme un méta langage, quelque chose qui s’exprime sans être verbalisé ni explicité encore. Je lui rendais son regard, j’aurais tant voulu le lui rendre au quintuple, que dis-je au centuple, plus que jamais auparavant je me sentais liée à quelqu’un par un même enthousiasme qui n’avait d’autre objet jusqu’ici, que ce même lien précisément, nous étions en train de concevoir quelque chose d’unique et qui n’existait pas avant elle et moi, nous étions responsables de cette invention de nous. Cela existait, nous. J’en étais gonflée d’orgueil. Plusieurs heures après son arrivée, j’avais fini ma deuxième bière, la nuit s’annonçait déjà. Chez elle, la fois précédente, il y avait eu ce moment plutôt insolite où, sorties d’une nouvelle discussion menée à terme, nous nous étions retrouvées plongées dans une quasi obscurité telle que j’en connais chez moi seulement, habituée que je suis à allumer la lumière artificielle au dernier moment, c’est-à dire lorsque je ne déchiffre plus ce que je lis et que je n’y vois plus, n’ayant jamais été gênée par la pénombre, c’est même le contraire, les lampes m’insupportent.

Il faisait bon vivre sur cette terrasse, les artistes sont des gens qui savent mettre leur talent pour rendre un moment agréable et mémorable, jongler avec l’impermanence d’une ambiance. Les instants s’étaient succédés avec une fluidité parfaite et sidérante, je m’étais laissée porter. J’ai fait mine de chercher le serveur pour demander la note si elle se mettait à fouiller son sac ou pour proposer un dernier verre si elle avait plutôt le réflexe de lancer un regard vers le sien, je n’avais pas songé à une alternative lorsque je l’ai entendue réclamer au serveur la carte du soir, je n’aurais osé lui proposer de dîner, ne serait-ce parce que j’imaginais la cuisine fermée. Mais surtout,  j’aurais pris un refus de sa part comme une fin de non recevoir tout simplement. J’ai accepté de rester dîner, à bien y réfléchir je ne suis pas certaine que la question fut posée. Les plats sont arrivés très vite, presque un peu trop à mon goût, une fois ces derniers dégustés il n’y aurait plus d’autre suggestion possible que de clore la soirée et de la quitter à nouveau. Nous avons fait le même choix, tartare de saumon à la mangue. Par bonheur, le tartare est un plat qui peut se manger en autant d’infimes bouchées que sa découpe a nécessité pour le préparer, une chance qu’elle n’ait pas opté pour les six escargots ou l’avocat deux crevettes. Quelque chose dans son regard m’a invitée à laisser de côté ma mitraillette à questions, cet attirail dont je ne me sépare que trop rarement et qui me permet de désamorcer toute tentative d’approche intrusive, un silence entre nous eut pu intervenir, même lui ne m’eut pas dérangée. Je m’en serais servie comme prétexte pour lui sourire et capter la longueur d’onde entre nous. Au moment de la raccompagner au parking des deux roues – il y a au moins autant d’étapes pour procéder au départ d’un deux roues qu’il y a de morceaux dans un tartare, entre le ou les cadenas, les gants et le casque, les clés, le sac à ranger, à moins qu’elle n’ait pris son temps -, je la regardais s’appliquer en devisant sur la prochaine fois, car la fois suivante était déjà prévue avant que je ne lui propose de mon côté ce rendez-vous à l’extérieur pour la voir, savoir. Enfin, elle a sorti du coffre de son scooter un récipient rempli de croquettes pour chat, il s’avère qu’elle avait gardé un félin et qu’il lui restait un stock de ravitaillement dont elle ne savait que faire. Dans la vie, il y a le fond et la forme, le contenant et le contenu, et puis aussi l’intention. J’ai voulu sentir à sa façon de ne pas lâcher le récipient plein à ras-bord qu’elle ne faisait pas que me refourguer sa marchandise. Mon cœur était en train de déborder d’amour.

La poésie des petits pas #26

La Saint Artiste fut le prétexte idéal pour chercher le lieu de mon premier rendez-vous. Le moment était venu de reprendre la main sur le travail du temps qui avait fait le gros œuvre, grâce à lui quelques occasions m’avaient été offertes pour rencontrer la grande magicienne, apprendre à la connaître un peu plus et à présent, mieux savoir comment m’approcher d’elle. Après tout, je m’adressais à une Artiste, elle n’avait pas son pareil pour me faire rire et rêver. Restait à trouver ma propre légitimité pour lui proposer de passer une soirée entière avec moi, étant donné que la première l’avait été à son initiative, je m’étais à peine encore remise de la surprise qu’avait provoqué sur moi son invitation, un événement qui pouvait aussi bien relever d’un malentendu sur ses intentions, sans doute n’en avait-elle alors d’aucune sorte, d’une fâcheuse incompréhension si par malheur j’avais cru qu’elle s’intéressait un peu à moi. Rien de tel, me disais-je, qu’un lieu dont le nom comporte « Artiste » pour qu’elle se sente comprise, encore une projection de ma part pour tout avouer, à mon sens il y a dans l’idée d’être compris l’image d’être pris dans des bras bienveillants, et dans celui de comprendre quelqu’un, l’envie de l’envelopper et l’entourer d’amour, comme une promesse de bonheur, rien que ça. Il faut que j’avoue autre chose, je ne pensais qu’à ça, oui partout et tout le temps. Je suis arrivée en avance mais pas trop, j’ai commandé une grande bière, j’en ai bu un peu, bref rien d’artistique dans mon attitude ce jour de la fête des artistes. En revanche, je me suis passionnée pour le spectacle donné par les passants, devant moi défilaient les plus beaux sourires pour moquer mon air niais, un ballon rouge a traversé la terrasse où j’étais posée et j’y suis allée de mon élan pour l’attraper avant qu’il ne s’échappe dans les airs, les gens tenaient leur baguette comme pour imiter les majorettes et les klaxons composaient une musique de fanfare pour accompagner ce ballet extraordinaire, je me sentais le cœur léger, heureuse. Au moment où je l’ai aperçue à quelques mètres de la terrasse, les figurants sont retournés vaquer à leurs occupations ou sont rentrés chez eux après s’être écartés sur son passage de sorte à lui créer une haie d’honneur jusqu’à ma table, j’étais au comble de la joie. Je ne voyais plus qu’elle et mon sourire m’a trahie sur place. Plus ambiguïté possible alors.  Elle portait une chemise manches courtes couleur savane qui lui donnait un air d’exploratrice, ses cheveux étaient libérés, un brin sauvages, son sourire exprimait détente et détachement.  Un autre artiste m’a expliqué un jour que le véritable amour se reconnaît à trois ingrédients, très simples, et que l’on rencontre souvent séparément chez quelqu’un, à savoir l’empathie, l’admiration et la sexualité. Concernant ces deux derniers éléments, on peut leur reprocher de se substituer par défaut à l’amour, trop froid et platonique pour le premier, explosif et peu sentimental pour le second. Pour ma part, je rêvais les yeux grands ouverts, je riais sans qu’il y ait besoin d’expliciter quoi que ce soit, et je jouissais de l’instant présent et de sa présence.

La poésie des petits pas #25

Un dimanche sur une île est un jour comme un autre, baignade matinale, messe ou pas. Disons que ce dimanche 8 août eut été un jour ordinaire sur Tinos si mon père n’avait reçu de l’une de ses sœurs un appel tôt le matin l’informant que sa mère, ma grand-mère française, avait sombré dans le coma. C’eut pu être un jour particulier, où le sable se serait évaporé et la mer retirée, sauf qu’il n’en fut rien. Je n’ai pas vu mon père ne s’effondrer, mort d’inquiétude, et ma mère ne s’est pas organisée autrement. Elle a préparé le café en notant qu’il faudrait acheter des filtres, de son côté il a avalé sa tartine de pain en grondant le chien qui ce matin, pour une raison inconnue, ne voulait pas avaler le morceau que d’ordinaire il engloutissait sans même le mâcher. Je m’imaginais qu’une fois retrouvés leurs esprits somme toute égarés, mes parents décideraient de notre départ vers Paris, pour nous recueillir sur le lit de mort de ma grand-mère, cette fois je ne serais pas toute seule à affronter à nouveau pareille situation. Il n’en fut rien. Mes parents sont partis promener le chien et je me suis retrouvée seule face au dilemme de savoir si je devais préparer mes affaires ou vider mon sac. Je suis montée dans ma chambre récupérer le cahier d’écriture, je suis descendue m’installer sur la terrasse à l’ombre, dans ma tête c’était le grand huit. Je me suis mise à raconter, l’atterrissage de l’avion, Mykonos, dans les faits je venais à l’instant d’atterrir.

Je n’ai relevé la tête de mon cahier qu’au retour de mes parents, il s’était écoulé près d’une semaine en arrière sur la page, j’étais loin déjà. Je les ai entendu me demander si je venais avec eux à la plage, la plage du matin, celle d’hier et la même que demain matin, j’ai décliné. Pour une fois alors, le chien ne resterait pas seul au moulin, je n’ai pas réagi à cette remarque, j’ai plongé tête baissée dans ma page que je me suis attelée à noircir de toutes mes forces. J’ai nagé à contre-courant vers Barcelone et notre séjour lors duquel Natalie et Elsa, contre toute attente, se sont léguées contre le requin Anne, j’avoue avoir envié plus d’une fois l’insomnie de Natalie comme prétexte pour trouver une âme soeur et un répit aux turpitudes de son cerveau. Que dis-je, j’ai rêvé de ce répit, de cette âme soeur, de ces bras.

J’en étais à découvrir notre appartement barcelonais lorsque mes parents sont apparus sur la terrasse que j’avais investie de mon univers, pour me demander si j’avais préparé la salade. La salade ? Je ne connaissais aucune recette de salade espagnole. La salade grecque, tu n’as pas préparé la salade grecque ? La salade grecque, non je ne crois pas, non je ne l’ai pas préparée, il me semble que cela n’aurait rimé à rien que je la prépare puisque nous devrions être sur le départ. Rien du tout. Ma mère est allée prendre sa douche pour se débarrasser du sable dont j’appris par l’occasion qu’il ne s’était lui non plus pas évaporé, puis elle s’est mise à confectionner la salade grecque prévue pour le déjeuner, celle d’hier et la même que demain, avec  les mêmes gestes et la même découpe des légumes, tomates, concombre, oignon rouge.

Mes parents se raccrochaient d’autant plus à leur rythme de vie ici, à ce semblant de survie, que la mort les guettait de toute part, depuis la mort de ma grand-mère allemande jusqu’au coma de ma grand-mère française, en passant par le vieillissement du chien à échelle visible. Ma grand-mère française est décédée le dimanche 5 septembre, je l’ai appris par un message de mon père, qui a lui-même eu la décence d’employer le terme « décédé » plutôt que « morte ». Au message de mon père a succédé un appel de ma tante, elle ne savait pas si j’avais été prévenue. Et surtout, elle tenait à me faire savoir à quel point mon père avait fait défaut durant ces dernières semaines, où non seulement les conseils d’un médecin eussent été plus avisés que les approximations médicamenteuses de mes tantes, mais surtout la famille entière savait que ma grand-mère n’attendait pour mourir enfin que de revoir son fils unique. J’abondais dans le sens des reproches qu’exprimait ma tante, d’autant plus que j’avais encore en mémoire ce dimanche passé au moulin dans une ambiance alarmante de tranquillité. Je ne sais pas pourquoi il m’a prit cependant de lui rétorquer que chacun réagissait différemment face à la mort et qu’il fallait peut-être prendre cela en compte, l’indifférence apparente des uns trahissait peut-être une tristesse et un désarroi d’autant plus profonds et plus mal assumés, donc ingérables. Il y eu un silence, l’écho de ma phrase me frappa l’esprit, je ne connaissais pas son origine ni ne mesurais son impact, ma tante soupira et me répondit que j’avais raison, mais qu’elle en voudrait à vie à mon père. Pas moi mais je ne saurais dire pourquoi. Projection.

L’enterrement était fixé pour le vendredi suivant, mon père avait prévu de prendre un avion vers Paris le jeudi et de repartir le samedi pour Tinos, ma mère resterait pour garder le chien. Le vendredi de l’enterrement, j’ai retrouvé ma soeur sur le quai du RER aux Halles. Nous avions écrit un texte le mercredi soir, rempli de souvenirs et d’anecdotes liés à ma grand-mère, chacune avait sa partie à dire, nous répétions sur le trajet en nous demandant quel accueil allait être réservé à mon père. Je repensais au discours du pasteur à l’enterrement de ma grand-mère allemande et à l’interprétation trop facile que l’on pouvait faire d’une vie sans connaître la personne concernée. Nous connaissions bien ma grand-mère française, après tout, c’est elle qui m’avait appris les premiers rudiments de la langue française, je lui rendais hommage d’une certaine façon. C’était une belle journée ensoleillée. Arrivées à l’appartement triste et petit, nous avons appris que c’était l’anniversaire de ma tante le jour même, heureuse coïncidence. J’ai décidé d’aller acheter deux bouteilles de champagne au supermarché du coin, je suppose que ma grand-mère aurait apprécié l’attention, elle qui nous traitait de « vilaine » à la moindre effusion de larme. Mon père est arrivé en dernier, comme prévu il ne fut pas accueilli avec l’enthousiasme que l’on réserva dans les temps anciens à Ulysse lors de son retour sur Ithaque. Mon père tente de faire le pitre et fanfaronne avec son bronzage tandis que nous autres faisons plutôt des têtes d’enterrement, et pour cause. Il y a déjà du monde rassemblé devant l’église, beaucoup plus que pour ma grand-mère allemande, le corbillard est arrivé en même temps que nous, tout le monde s’est tut. Ce fut difficile d’imaginer qu’à l’intérieur du cercueil se trouvait le corps de ma grand-mère avec laquelle je m’étais encore entretenue un mois auparavant et qui me disait l’espoir qu’elle avait de revoir mon père avant de partir rejoindre les défunts dont elle avait l’habitude de parler comme s’ils étaient encore vivants et auraient pu nous entendre. Le prêtre semblait connaître ma grand-mère parfaitement, j’appris qu’elle allait à la messe plusieurs fois par semaine, je savais qu’elle ne manquait jamais d’allumer un cierge pour chacun de ses petits enfants, elle en avait dix tout pile et une relation particulière avec chacun. Les cierges de ma grand-mère française et les pensées qui y étaient liées ont accompagné mon adolescence à l’instar des marches dans la grande maison de ma grand-mère allemande.

Le texte que nous avions écrit avec ma sœur a trouvé écho auprès du public durant la messe, les proches souriaient à l’énonciation de nos anecdotes et semblaient s’y retrouver fidèlement. En sortant, des gens que nous ne connaissions pas nous ont félicitées pour avoir retranscrit la joie de vivre de notre grand-mère. J’étais fière, j’espérais qu’elle le fût aussi, où qu’elle soit.

Une fois de retour dans mon quartier, j’étais soulagée que tout cela soit enfin derrière moi. J »ai appelé Annie pour lui proposer de prendre un café en terrasse, elle a accepté tout de suite. Je lui ai raconté l’enterrement et le champagne, la lecture du texte, l’accueil réservé à mon père et les retrouvailles avec un cousin éloigné que j’ai croisé une seule fois à l’occasion de la fête pour mes dix-huit ans, il avait déjà publié son premier roman, je me souviens encore du titre. Elle m’a écouté jusqu’au bout sans m’interrompre.

Nous sommes montées au Sacré-Cœur et j’y ai allumé un cierge, de moi-même je ne l’aurais jamais fait. J’ai pris le temps de me recueillir, peut-être même ai-je prié, je ne saurais pas dire.  Tout s’emmêlait dans mon esprit, mes sentiments étaient mélangés entre l’admiration que je portais à mes grands-mères et la compassion que je ressentais pour elles deux face à l’absence sur leur lit de mort de l’être qui leur était le plus cher. Je ne pouvais m’empêcher non plus d’éprouver quelque chose comme de l’empathie pour mes parents, absents l’un après l’autre – peut-être devrais-je parler de « mes absents » ?-, ne serait-ce que parce que je cherchais à comprendre ce qui pourrait pousser à faire défaut à ce point et au moment le plus crucial dans la vie d’une personne. Je me suis demandée ce que j’aurais fait à leur place.

Toutes ces questions n’ont trouvé aucune réponse mais j’ai ressenti une forme d’apaisement, favorisé par la présence d’Annie.

En sortant de l’édifice sacré, je me suis rendue compte que je venais d’y mettre les pieds pour la toute première fois.