La poésie des petits pas #10

C’est moi qu’on enterre. Sur la photo de la soirée festive cela ne se remarque pas trop et pour cause, le cliché a été pris plusieurs  mois avant le jour de mon véritable enterrement, les gens plaisantent autour de moi. Le restaurant où nous sommes entrés par petits groupes alignés comme des perles sur un fil nous attend, il y fait bon et l’on s’empresse de retirer les écharpes et défaire les manteaux, depuis les cuisines les odeurs de bouillons de légumes et de viande grillées titillent nos esprits encore engourdis par le froid de ce samedi du mois de mars. La pierre est apparente, le sourire du patron s’affiche en grand pour nous accueillir, nous nous répartissons autour des tables et les menus sont distribués. Le nombre de places a été prévu, chacun a trouvé la sienne, je ne connais personne sauf ma voisine d’en face dont je suis la pièce rapportée. Je discute course à pied avec ma voisine de droite et choix du vin avec mon voisin de gauche en me montrant très concernée, je n’ai pas forcément prévu de boire ce soir, je fais connaissance. L’ambiance est plaisante, les discussions s’animent autour d’un peu tout, rien ne laisse à penser qu’il pourrait se passer quelque chose.

D’ailleurs, il ne se passe rien. Mes deux voisines de droite s’avèrent être adeptes de la course, je fais étalage de mes temps sur moyenne distance histoire d’en mettre plein la vue. Seulement, ma voisine de biais s’évalue sur une courte distance, elle part très vite sans échauffement et jusqu’à essoufflement, tandis que ma voisine de droite prend le temps d’introduire son corps dans le mouvement de la course, comme elle dit, et se concentre exclusivement sur cette partie du travail d’endurance. Je me situe entre les deux, c’est-à-dire nulle part. Pendant ce temps, le choix du vin s’est porté sur un Fitou, une référence qu’il m’est resté d’un séjour très lointain à Toulouse, je buvais à peine, je ne savais pas boire, pourtant j’avais apprécié l’ambiance autour de cette bouteille dont le nom rime depuis avec dévergondage. Je ne buvais pas à vingt ans, j’ai arrêté de boire un peu plus de vingt ans plus tard, pour voir ce que cela fait, et je suis parvenue à dix mois d’abstinence, jour après jour. J’en ai notamment tiré des bienfaits au niveau de la course, tout semble tourner autour de cela décidément, en retrouvant l’arrogance énergétique que je croyais perdue. Ma voisine de droite m’interroge sur la course la plus longue que j’ai parcourue jusqu’aujourd’hui, c’est-à dire depuis trois ans que je cours. Ce plaisir que j’ai à parler du marathon comme une consécration, la sensation d’un coup de gagner en crédibilité et de marquer des points. Elles sont à présent trois à m’écouter. Mon voisin de gauche se fait déboucher la bouteille que j’ai choisie avec lui. Le serveur fait son numéro, il sert un fond de verre que mon voisin fait tourner méticuleusement dans son verre avant de le renifler, je sais pourtant qu’il est enrhumé, il avale d’un trait le contenu. Vraisemblablement, il n’a rien réussi à sentir, il mise tout sur le goût et décide d’emblée que le vin est bon, excellent choix. Il va pour me servir un verre. Personne ne se connaissait mais tout le monde se parle à présent, ça discute dans tous les sens comme s’il avait été décidé d’un commun accord que cette fête serait la dernière du siècle, chacun y va de son enthousiasme et de sa boutade, sur la photo pourtant tout est visible déjà. Il suffit de la regarder dans le détail, c’est là que se cache le diable depuis la nuit des temps. L’image de celle qui prend le cliché se reflète dans le grand miroir au-dessus de l’invitée photographiée, qui n’est autre que ma voisine d’en face dont je ne suis que l’ombre qui n’est pas sensée se faire remarquer. La photographe lui sourit largement, ainsi qu’à la voisine de droite qui s’est rapprochée pour cadrer dans le portrait, la pose est parfaite. Il en ira de même pour toutes les tablées, les invités seront priés de se montrer sous leur meilleur jour, le temps de laisser de la soirée un souvenir ému et impérissable. Cet instant où notre table est photographiée est un moment de répit car j’échappe à l’attention de ma voisine assise droite comme un « i » en face, et dont le regard ne me lâchera que trop rarement. Sur la photo, on peut voir que je discute avec ma voisine de droite, la tête légèrement inclinée du même côté, je l’écoute, le regard rivé sur la table. On ne voit de moi sur la photo que l’arcade sourcilière, dont on me dira plus tard qu’elle trahirait un caractère plutôt effronté. Moi-même, ce soir-là, je n’en ai pas conscience le moins du monde. Je continue à faire connaissance avec les gens, je commande le couscous qui me plaît et j’attends l’arrivée des plats avec la même impatience que les autres invités en train d’épier ce qu’il se passe aux autres tables. Je fais comme les autres en attendant de manger et pour ne pas avoir à convenir plus qu’il n’en faut. En somme, je joue mon rôle de convive parmi les convives. A aucun moment mon regard ne tombe sur elle, que je découvre après sur la photo, vêtue d’une chemise vert foncé, les cheveux détachés, et me tournant le dos.

Elle semble converser allègrement avec son voisin de droite, son bras droit entoure le dossier de la chaise de ce dernier et se prélasse, toute son attitude va dans le sens d’un vif intérêt pour la discussion, à moins qu’il ne trahisse une politesse extrême. Elle peut aussi avoir pour le jeune homme une certaine tendresse, voire vouloir le lui faire savoir par son attitude. Elle semble l’avoir élu comme compagnon de soirée. Sans doute se connaissent-ils déjà, les tables se sont organisées autour de quelques noyaux et il suffit que les premières bouteilles arrivent sur les tables pour que les frontières fluctuent et que les contacts soient facilités entre voisins de table rassemblés pour célébrer les printemps de celle qui tourne autour de ses invités pour garder trace des précieux moments d’affinités entre les personnes qu’elle affectionne tant. Jamais au cours de la soirée je ne me retourne vers la parfaite inconnue attablée derrière moi, encore moins ne lui ai-je adressé la parole, je n’ai pas eu la moindre occasion de la rencontrer, je ne remarque même pas sa présence, ni elle la mienne.

La poésie des petits pas #6

Je n’avais qu’une idée en sortant de l’hôpital, retrouver la vie, l’animation d’une ville. L’idée de passer la prochaine nuit dans le foyer de ma grand-mère décédée m’était insupportable. J’ai décidé de regagner Cologne illico pour retrouver ma cousine le soir même, nous n’avons pas parlé du décès, notre conversation a porté sur la relation à nos chères mères, une forme de deuil à faire aussi, sous une autre forme. J’ai raconté ma surprise en apprenant que ma grand-mère avait déchiré le livret de famille, dans certaines famille on se déchire, dans d’autres on se contente du livret. Je ne m’en sortais peut-être pas aussi mal que cela ?

J’aurais voulu raconter à ma grand-mère que dans le restaurant thaïlandais où nous dînions au bord du Rhin, « Frühlingsrolle » était traduit dans notre menu par « roulette de printemps ». Elle aurait adoré. Souvent, lorsqu’un incident sans gravité particulière ni autre enjeu survenait, elle s’exclamait d’un air faussement dramatique « Rien ne va plus !». Sans doute imaginait-elle que nous autres Français utilisions cette expression à tout bout de champ et surtout pour exprimer notre sacro-sainte insatisfaction le plus sérieusement du monde. Mais d’autres fois, le même incident pouvait déclencher chez elle des larmes hystériques, une scène de drame, l’incompréhension. Rien n’allait plus ce soir, je prenais sur moi, je parlais peu. Envie de crier.

La vie ne continue pas. Elle nous rattrape en cours de route et  nous projette dans un ailleurs. Il a plu les deux jours suivants sur Cologne. La cathédrale, le « Dom », semblait inconsolable. Puis le ciel rhénan a commencé à se dégager péniblement, et ma mère est arrivée. Je l’ai retrouvée au foyer, en pleine conversation avec une femme pasteur, vêtue de noir, taciturne. Quelques photos et autres bouts de papiers étaient étalés sur la table, ma grand-mère aimait griffonner des citations, elle en avait des tiroirs entiers remplis. L’échange entre ma mère et la femme pasteur était sur le point de se conclure, cette dernière nous a tendu sa carte de visite en précisant : « Ne vous étonnez pas en lisant cette carte que je vienne en aide aux âmes en peine, certaines personnes sont effondrées au point qu’en apprenant la mort d’un proche, elles en oublient d’avaler leur dîner ou même une gorgée d’eau ». Nous n’avions sans doute pas l’air, ni ma mère ni moi-même, effondrées et désemparées ainsi qu’il aurait convenu de l’être alors. La femme pasteur m’a rappelé ma grand-mère dans ses pires moments d’abattement, au mieux de sa forme elle se serait mise à préparer le dîner et c’est ce que nous avons fait sitôt le porte fermée sur la représentante du deuil sur terre. Une fois un soupir de soulagement poussé, nous avons ouvert une petite bouteille de Sekt, laissée au frais pour une grande occasion. J’ai servi deux coupes et nous avons orné la table sur la terrasse de la plus belle nappe dénichée dans les placards. Au moment de trinquer, ma mère s’est étouffée en constatant que la vue donnait sur les pompes funèbres, où se trouvait ce soir le corps de feu ma grand-mère. Je l’ai imaginée jubiler de ce tour de force avec lequel l’ironie de la vie s’était jouée de nous.

La poésie des petits pas #5

Dimanche 9 août. Je suis partie par le Thalys de 11h25 pour arriver à 15h15 à Cologne. Ma cousine bavaroise était prévenue, elle viendrait m’accueillir à la sortie du train, elle-même de passage dans la ville rhénane à l’occasion de l’exposition sur Fritz Leonhard dont elle était fièrement la commissaire. Je l’ai vue de loin sur le quai, elle ne m’a pas reconnue tout de suite, il a fallu que je sois à deux mètres d’elle pour lire la surprise sur son visage. Il faut croire que j’avais changé. Son mari Helge la suivait derrière. La mère de celui-ci m’avait dit, le jour de leur mariage, qu’ils s’étaient trouvés l’un l’autre comme le couvercle à son pot. C’est encore l’effet qu’ils m’ont fait sur ce quai de gare, lorsque je me suis retrouvée face au couple. J’ai eu le privilège d’être choisie par ma cousine comme témoin à son mariage. J’étais avec ma première copine lorsqu’elle m’en avait fait la demande, à cette époque on ne m’avait encore jamais fait de demande aussi importante, j’étais transportée de joie et fière. J’avais écrit un discours qui avait trouvé un écho très enthousiaste parmi les convives bavarois. Ma cousine et moi avions été très proches lors de mon exil hivernal à Cologne, c’était un plaisir de la retrouver plus de dix ans après ici-même où je m’étais tant cherchée, j’avais trouvé en elle une véritable confidente dans ma torpeur.

Nous sommes allés boire quelques bières, des Kölsch, chez Früh. J’ai bu à moi toute seule la somme de leurs consommations à eux deux. Mes deux acolytes raccompagnés à leur voiture, j’ai pris le train vers Gummersbach, que j’ai pris si souvent dans l’autre sens pour me rendre à l’université de linguistique tôt le matin. A présent il était tard, et il pesait sur la vie de ma grand-mère une obscurité terrifiante qui m’envahissait. Combien de fois avais-je pris ce train ? Je connaissais par coeur chaque minute d’ennui de ce trajet d’une heure. Après des kilomètres de souvenirs, je suis arrivée au terminus, Gummersbach. Ce nom m’a toujours paru incongru, nous avions pris l’habitude de le transformer en « Gummi », la ville caoutchouc que nous pouvions modeler au gré de nos imaginations d’enfant. Depuis la gare, il m’a fallu prendre à pieds la direction opposée par rapport à la maison de ma grand-mère pour arriver à son foyer, où je me doutais déjà qu’elle ne m’accueillerait plus jamais. L’endroit n’était pas déplaisant, une pièce unique avec un coin salle à manger et un salon, derrière lequel un renfoncement permettait d’installer un lit ainsi qu’une armoire pleine à craquer de robes dont je reconnaissais chaque étoffe, depuis le motif dans son détail jusqu’à ce doux parfum familier. Une vue magnifique et dégagée s’offrait au visiteur depuis la table de la cuisine et la petite terrasse dont j’ouvris la porte pour aérer. C’était une belle journée et le soleil chauffait encore. Je me suis assise sur l’un des deux fauteuils laissés dehors, comme j’avais l’habitude de le faire sur l’immense terrasse de l’ancienne maison, et au lieu de profiter de la vue et du soleil, je me suis tournée vers l’intérieur pour observer la pièce d’un regard extérieur, pour ainsi dire. Les meubles n’avaient pas bougé depuis mon enfance, je les reconnaissais tous et leur emplacement ravivait des souvenirs par milliers. La table de la salle à manger semblait m’attendre pour le traditionnel déjeuner de Noël et la Linsesuppe, il suffisait d’ouvrir l’armoire pour sortir la vaisselle des grandes occasions, bien rangée, avec un peu de chance j’y trouverais encore mon verre préféré, celui avec la tête d’une marionnette de Sesamstrasse. Les fauteuils en velours épais et positionnés en biais devant la télévision m’invitaient à terminer la soirée en discutant du temps qu’il fera demain et des personnes dont nous aimions nous défaire pour le simple plaisir de nous moquer et d’en rire pendant des heures entières, une vie ne nous aurait pas suffi pour venir à bout de tout le monde.

Lundi 10 août. Je suis arrivée à l’hôpital en empruntant le trajet le plus long, ce fut interminable. Je n’ai pas trouvé mieux que de prendre le chemin que je connaissais depuis la maison de ma grand-mère. Les raccourcis, cela n’a jamais été mon truc. Je redoutais d’arriver, parfois il vaut mieux ne pas arriver trop vite.

J’ai découvert sur le lit que l’on m’a indiqué comme étant celui de ma grand-mère un être squelettique et dévêtu, amoindri et usé, rongé par des attaques de panique, délaissé par la vie. Je suis entrée sur la pointe des pieds, je me suis tenue à deux mètres du lit pendant un instant, puis je l’ai saluée, doucement : « Hallo Mamie, ich bin’s, Mausi! ». Elle a eu une réaction de stupeur lorsque je me suis avancée avec hésitation vers elle pour m’asseoir sur le rebord du lit, près de sa hanche gauche qui venait d’être opérée. Elle avait l’air bouleversée et n’avait de cesse de répéter « Hallo! », sans trop savoir que faire ni penser, quoi dire. J’ai lu dans son regard un appel à l’aide, le même que celui désespéré depuis l’autre côté de la vitre dans l’asile de fous, sauf qu’à présent c’est dans son propre corps en proie à une dégradation flagrante qu’elle se trouvait enfermée. J’étais là et je n’y étais pas, elle ne me voyait pas, ce n’est pas moi qu’elle voulait voir. Elle réclamait « Ingrid », il fallait que « Ingrid » vienne le plus rapidement possible, et je ne savais pas qui était cette « Ingrid ». J’avais bien le souvenir d’une Iris, maman d’une Inga, chez qui j’allais jouer avec autant d’enthousiasme que chez la petite Nicole Hennemann, mais aucune Ingrid dans les annales de ma grand-mère. Iris était une amie d’enfance de ma mère. L’infirmière qui était venue lui remettre les draps de manière convenable ne s’appelait pas non plus Ingrid et pensait que j’aurais réponse à sa propre interrogation à ce sujet. C’était une énigme pour tout le monde. Aucun médecin n’était présent le matin, moi non plus, je n’étais que l’ombre de moi-même. Il fallait que je revienne l’après-midi. Elle avait subi non pas une mais deux opérations, et un anévrisme lors de la seconde. Ma grand-mère allait mourir, trop vite.

Je suis retournée dans la chambre d’hôpital, où l’on avait pris soin de m’installer une chaise de l’autre côté du lit, vers la fenêtre. J’avais le visage à sa hauteur, mon regard était rivé au sien, qui ne parvenait que très difficilement à rester fixé sur quelque chose, sur moi par exemple. Sans arrêt, elle soulevait le drap pour constater sa plaie post-opératoire, elle était désemparée. Sans doute, personne n’avait-il pris la peine de lui expliquer qu’elle venait d’être doublement opérée. A quoi bon, elle n’entendait plus personne, pire son propre corps ne lui répondait plus. Je lui ai caressé les jambes par-dessus le drap, peut-être ressentait-elle encore quelques sensations dans ses membres. Puis je lui ai caressé la joue, en lui parlant doucement, je répétais toujours les mêmes choses, comme à un enfant. Parfois, elle me regardait, l’air atterré. J’ai remarqué qu’il sortait de sa bouche une substance adipeuse. J’ai pris un mouchoir pour la nettoyer, ma grand-mère râlait plus qu’elle ne respirait. Je me suis souvenue que j’avais le dictaphone dans mon sac, à portée de main, au pied de la chaise sur laquelle j’étais clouée. Mais je ne lui voyais plus aucune utilité, ma grand-mère avait dit tout ce qu’elle avait à dire, « Ingrid », et elle attendait des réponses, peut-être même une présence. Je l’ai prise en photo. Je la trouvais magnifique, malgré tout. Elle basculait soudain la tête en arrière, les yeux révulsés et la bouche entr’ouverte. Seul le battement intempestif de sa tempe indiquait qu’il subsistait chez elle un semblant de vie, quelque chose qui tremblait d’espoir. Ingrid, vite.

Mardi 11 août. J’ai eu ma mère au téléphone le lundi soir pour lui faire un récit le plus objectif possible de ma visite, en lui épargnant les détails physiques du spectacle auquel j’avais assisté. Réfugiée sur son île, ma mère a répondu que ma grand-mère était une force de la nature, bientôt elle recouvrerait ses esprits.

Ma grand-mère est décédée le mardi matin. Dienstag. J’ai découvert son cadavre en entrant dans la chambre d’hôpital. Son visage était bandé pour éviter à la mâchoire de s’entrouvrir, ses mains étaient rassemblées comme pour une prière éternelle, ses yeux ne semblaient plus vouloir s’ouvrir. Ingrid ne viendrait pas. Ou, peut-être était-elle venue à travers ma personne. Au téléphone, ma mère me conseilla de chercher dans l’armoire sa plus belle robe, elle me demanda si ma grand-mère avait l’air apaisée, je fondis en larmes. Je lui racontai l’épisode d’Ingrid, elle ne sut pas me dire de qui il pouvait s’agir, elle ne connaissait personne de ce nom-là, sans doute était-ce une camarade de classe dans son enfance. J’avais eu la lourde tâche, du moins je la considérais comme telle, d’annoncer au matin à ma mère le décès de la sienne. Après m’avoir fait répéter trois fois, elle ne put que constater : « Ah, elle est morte ? ». Oui, c’est ça Ingrid, ta mère est morte.

La poésie des petits pas #4

Il a été décidé d’installer ma grand-mère et les meubles de sa maison dans l’appartement d’une résidence surveillée, une manière pour elle de s’offrir une nouvelle vie. Elle y a vécu trois années durant lesquelles je ne suis pas allée la voir parce que j’avais peur de ce que j’y verrais. Je continuais à recevoir des nouvelles par ma mère qui l’appelait toujours aussi régulièrement, j’apprenais qu’il lui arrivait de demander de mes nouvelles. D’autres fois, elle perdait les pédales et mélangeait tout. Souvent, elle m’a appelée par le prénom de ma mère. Au moins, elle se souvenait de celui-ci, je ne savais pas encore que ma mère devait porter un autre prénom à l’origine et que c’est ce dernier dont se souviendrait ma grand-mère sur son lit de mort, réclamant éperdument « Ingrid » que personne ne connaissait.

Un nouvel appartement, une nouvelle vie, sans aucune marche sur laquelle risquer de chuter. Et voilà qu’avertie par un message abrupt de la part de mon père, je m’apprêtais à m’installer dans ce foyer que je ne connaissais pas et qu’elle occupait maintenant, avant qu’elle ne se blesse dans sa salle de bain en se cassant le col du fémur. Il n’y avait pourtant aucune marche. J’ai fait le voyage seule. Ma grand-mère a rencontré ma première copine, elle ne pouvait pas ne pas savoir pour moi, ne pas franchir une marche dans son esprit de grand-mère. Elles se sont rencontrées chez mes parents, le soir où mon amie est restée dîner pour la première fois. Persuadée comme toujours que personne d’autre que nous ne pouvions la comprendre si elle me parlait en langue allemande, ma grand-mère avait déclaré tout haut : « Sie ist ja charmant! » (Mais c’est qu’elle est charmante !). Je n’ai jamais vraiment su si ma grand-mère était au courant que j’étais lesbienne, elle me demandait régulièrement des nouvelles de l’amie, pourvu que le mot ne soit pas prononcé. Lesbisch (lesbienne). Elle-même avait une amie qui avait pour habitude de l’embrasser sur la bouche pour la saluer, ma grand-mère détestait cela. Et j’adorais qu’elle me le raconte comme elle le faisait, dans la connivence et avec légèreté.

Je n’ai jamais eu devant ma grand-mère de geste déplacé ou de mot qui l’aurait choquée, l’extrême pudeur protestante est passée par là. Peu importait ce qu’il se passait sous la table, pourvu que mon assiette soit vide à la fin du repas et que je m’estime « satt » (repue), c’est tout ce qui comptait pour ma grand-mère. J’ai toujours été fière en parlant d’elle, je récitais les dictons qu’elle n’avait de cesse de répéter : « Liebe geht durch den Magen » (L’amour passe par l’estomac) ou encore « Bier ist flussiges Brot » (La bière, c’est du pain liquide), comme si elle avait besoin de légitimer ses actions par un parole ancrée dans la sagesse populaire. J’ai toujours présenté ma grand-mère comme la grand-mère idéale, celle avec qui les discussions s’éternisaient à table, entre ses souvenirs du passé et mes doutes au quotidien, elle m’entraînait dans ses fous rires et mettait du piment dans ma vie, le sens que je ne lui avais pas trouvé encore moi-même. Et je rêvais de lui présenter un jour la personne idéale pour moi.

Il ne devait jamais rien manquer chez ma grand-mère, ni dans les placards ni dans le cœur. Tous les ans au mois de décembre, nous recevions le calendrier de l’Avant, dont chacune des petites fenêtres ouvrait un peu plus la porte de celle qui nous accueillerait à Noël par-delà le Rhin. Le jour du 24 décembre, nous partions le matin faire les derniers achats et nous rentrions pour l’heure du déjeuner, le moment qu’entre tous en cette fin d’année je préférais. Ma grand-mère s’était affairée en cuisine depuis le matin et avait préparé sa traditionnelle soupe aux lentilles, la Linsensuppe, assez épaisse et garnie d’épais morceaux de saucisse grasse et goûteuse. Tout le monde s’asseyait lorsque la marmite était servie brûlante sur la table, un grand moment d’excitation que nous aimions partager. Il ne restait jamais une seule lentille au fond du plat, ma grand-mère rayonnait, grâce à nous le soleil brillerait le lendemain. Sans doute ma grand-mère a créé un manque plus tard, par son absence et en ayant si longtemps et avec autant de simplicité comblé mon appétit et ma joie, le désir de renouer avec la perfection de ces moments sublimés depuis et de trouver cette personne sinon parfaite, du moins faite pour moi.

Noël a perdu sa magie et son charme sans ma grand-mère, rien n’a plus jamais été pareil, aussi simple et accessible. L’âge adulte a mis des distances entre moi et ce bonheur à portée de plats copieux et de longs fous rires spontanés. J’ai appris le vide et l’ennui, la solitude aussi. Ma grand-mère avait toujours peur que je m’ennuie chez elle, et moi je redoutais plus que tout le moment où elle insisterait pour que j’aille jouer avec la petite voisine, Nicole Hennemann. Non que la cadette de cette famille de trois filles, comme nous, me soit antipathique, seulement ma grand-mère me suffisait et surtout, je n’aimais pas l’idée d’aller frapper à la porte de gens que je ne connaissais pas pour réclamer une compagnie que je ne désirais pas. J’y allais seulement en ultime et dernier recours, lorsque je sentais que si je ne le faisais pas, ma grand-mère finirait par se vexer face à ma réaction récalcitrante. Elle aimait ses voisins, pire les Hennemann étaient à ses yeux la famille idéale, riche et surtout très gentille avec elle. Elle aurait souhaité que nous soyons voisins, mes parents et elle, juste séparés par un grillage. J’étais gênée par les Hennemann, je passais une heure dans leur salon à répondre à leurs questions, il me fallait me forcer à m’exprimer à leur encontre dans un allemand impeccable, en prenant soin de ne pas trébucher.

Ma grand-mère n’était pas bavarde avec n’importe qui non plus, mais elle adorait se faire mousser, notamment en racontant son enfance, la guerre, la pénurie et les moments heureux. Avec une fierté qui m’a toujours désarçonnée et me hante encore, elle racontait que fillette, elle avait serré la main d’Adolf Hitler. J’ai décidé de prendre avec moi un dictaphone pour recueillir d’elle ce qui pouvait encore l’être.

La poésie des petits pas #3

Rien que l’idée d’être hospitalisée loin de chez elle, de sa maison son jardin et de son piano à queue, était intolérable aux yeux de ma grand-mère, attachée à ses habitudes et rituels. C’est le premier et seul souhait qu’elle ait exprimé lorsque j’ai franchi la porte de l’unité psychiatrique où elle a été internée il y trois ans. Le spectacle était particulièrement affolant, des grabataires débraillés et de tous âges stationnaient dans un hall d’accueil pas accueillant, on aurait dit un sas vers un ailleurs, une mort certaine ou la prochaine pause déjeunatoire, selon. Et au milieu de cette véritable cour des miraculés, parmi toutes ces âmes en souffrance, il y avait ma grand-mère, que je n’ai pas reconnue et qui s’est tout de suite agrippée à mon bras lorsque je me suis approchée d’elle avec appréhension, guidée par une affable infirmière. Ma grand-mère a sermonné une phrase, la même pendant tout le temps que je suis restée avec elle et en la répétant jusqu’après que je sois sortie de cet antre digne des siècles derniers, elle ne souhaitait qu’une chose, que je la ramène à la maison : « Bring mich mit dir zurück! » (Emmène-moi avec toi !). Elle avait eu la présence d’esprit de me demander où je séjournais, je lui avais répondu que je logeais chez elle, dans sa maison, j’avais les clés sur moi. Je pensais la rassurer mais elle n’était pas inquiète pour moi, elle cherchait surtout à sortir d’ici. Je l’ai raccompagnée dans sa chambre, où sa prochaine obsession s’est concentrée sur ses culottes propres et l’idée de m’en faire cadeau, ses propres culottes. Elle ne semblait pas avoir récupéré tous ses esprits. J’ai remarqué également qu’un poil blanc lui poussait sur le menton. Je suis allée me renseigner auprès du personnel soignant sur l’état mental de ma grand-mère, ils ne semblaient pas vouloir me donner de plus amples informations. J’ai quitté les lieux sans en savoir plus et en laissant ma grand-mère dans un état plutôt inquiétant, hirsute et scotchée à la porte vitrée et blindée, que la même infirmière a pris soin de fermer à double tours derrière moi. J’ai laissé ma grand-mère emprisonnée alors que j’étais libre de rentrer  dans sa maison.  Je n’avais pas jusqu’à présent envisagé de mettre ma grand-mère dans une maison de retraire, « ausgeschlossen! » (« hors de question ! ») m’aurait-elle rétorqué avec son air scandalisé. Pour autant, elle ne m’avait pas donné l’impression lors de ma visite à l’hôpital de pouvoir s’assumer de manière autonome, j’avais peine à l’imaginer se concentrer sur son piano ou encore rester des heures à jardiner. Et j’avais raison de m’inquiéter car après une fugue de la première maison de retraite où elle fut accueillie à sa sortie d’hôpital, il a été décidé que ma grand-mère serait assistée chez elle, ce qui lui accorda un répit mais de peu de temps. Quelques mois plus tard, il s’est avéré que la moindre marche à gravir représentait dorénavant un risque pour ma grand-mère. Et des marches, il y en a toujours eu partout dans sa maison. Chez ma grand-mère, les marches ont même parsemé mon enfance à ses côtés, rythmée par de longs moments d’attente en silence et soudain des cris de joie, des larmes d’hystérie, de la vie.

La poésie des petits pas #2

La dernière fois. A quand remonte donc la dernière fois que j’ai vu ma grand-mère ? Cela fait trois ans que je ne l’ai pas revue, pire : cela fait autant d’années je ne l’ai plus entendue au téléphone, celle dont je me dis pourtant si proche. J’ai des nouvelles par le biais de ma mère seulement, sa fille unique, et qui va la voir quand elle peut, elle me demande régulièrement quand je songe lui rendre visite à mon tour. Cette année, j’aurais pu y aller en mai, au lieu de cela je suis partie à Marrakech et au moment d’écrire quelques cartes postales, je me suis rendue compte que je n’avais pas la nouvelle adresse de ma grand-mère. Toutes mes pensées ont convergé vers celle avec qui je ne me suis jamais sentie étrangère et je me suis transportée au-delà de la Méditerranée et par-delà le Rhin pour la retrouver devant un café avec elle, en me demandant si elle avait encore la force de se le préparer dans sa cuisine. J’aurais pu voir ma grand-mère en juillet, j’aurais pu. Au lieu de cela j’ai privilégié une invitation en tête-à-tête pendant un week-end, dans le Nord de la France, avec quelqu’un que je venais de rencontrer fin juin et lorsque l’occasion s’est présentée de s’exiler à deux peu de temps après hors de la capitale, il n’y avait plus de famille qui tienne. Au lieu de rendre visite à ma grand-mère, je parlais d’elle avec ma sœur comme si parler d’elle nous déculpabilisait chacune de ne pas avoir de nouvelles plus personnelles et vivantes qu’à travers notre mère. J’ai parlé d’une éventuelle visite au mois d’août et nous avons attaqué l’apéritif.

A propos « Camembert », comme disent les allemands, et pour éviter toute confusion, autant la prononciation du mot dans la bouche de ma grand-mère française, sans la diphtongue et en traînant au contraire sur le « m » autrement muet, m’a effectivement marquée, autant le goût du fromage à pâte molle ne m’a pas laissé un souvenir ému qu’il me plaît de retrouver à chaque fois que j’en dégusterais à nouveau un morceau. En revanche, j’ai mis un temps long à faire le deuil du mot désignant le partage des cheveux de part et d’autre d’une ligne tracée méticuleusement au peigne fin, à croire que ma mère m’aura fait défaut jusqu’à l’âge adulte à ce moment matinal et capillaire plutôt compliqué de la journée. D’aucun parlerait sans état d’âme d’un manque d’autonomie récurrent. J’y vois plus grave encore, il semblerait que la ligne de démarcation au sommet du crâne ne soit pas la seule que j’ai du mal à tracer, toute ligne me pose difficulté dans sa conception même et sa délimitation. J’ai plutôt tendance à franchir la ligne si elle existe et à occulter celle-ci s’il s’avère qu’elle demande à être signifiée à l’autre, au reste du monde et à soi-même en premier lieu, pour le bien de tous et dans l’intérêt de la permanence des espèces et de l’univers. Je lui préfère les sentiers sinon défendus, du moins contre-indiqués, voire totalement indéfinis, nuls de sens et de direction, vides de tout intérêt particulier quel qu’il soit sinon qu’ils ne ferment la voie à aucun possible, jusqu’au plus improbable.

La distinction entre ma sœur et moi s’est marquée très tôt sans créer de distance pour autant, elle se faisait entendre tandis que j’étais celle qui restait sage et ne se manifestait que très peu. Mais surtout, j’étais la préférée de ma grand-mère allemande, sans l’avoir jamais demandé. J’étais sa préférée, forcément, évidemment. Sa langue était ma langue maternelle plus que ne l’auraient pu être les langues maternelles de mes sœurs que j’ai dévergondées aux baragouinages pratiqués en maternelle. J’étais sa préférée, impunément et aux vues de tous, elle aimait le dire à la fin d’un dîner dans notre restaurant chinois familial ou, de manière plus intime, en me souhaitant une bonne nuit, après la prière du soir. Même lorsqu’elle ne me souhaitait plus bonne nuit bien plus tard, j’ai prié tous les soirs de rester sa préférée.

La menace de la mort pouvait balayer toutes mes prières, j’ai préféré ne pas voir, ne pas savoir avec quelle évidence cela était envisageable. Le message de mon père était plutôt direct : « si morte demain, nous partons en Allemagne ». Morte. Comme si ma grand-mère pouvait mourir. Tous les enfants savent que leurs parents sont mortels. Tous les enfants veulent croire que leurs parents ne vivent que pour avoir mis au monde leur progéniture, c’est égoïste mais cela nous rend vivants voire existants, un temps au moins. Les grands-parents font partie du paysage familial depuis toujours, ils sont la raison même de l’existence d’un tronc commun, d’une appartenance et de son désir de perdurer par-delà chaque génération. S’ils disparaissent, c’est un peu comme si l’arbre perdait ses racines et se desséchait. A chaque saison sa perte de feuilles, mais les racines, intactes ou déjà ravagées, doivent rester. C’est comme une certitude, plus forte que tout, une conviction.

J’ai cessé de croire en mes convictions lorsque j’ai appris que ma grand-mère pouvait mourir. Pendant toute la nuit du jeudi, veille de mon départ pour l’Allemagne, je me suis projetée à son enterrement, comme si j’assistais à la cérémonie d’une personne qui venait de disparaître et que je connaissais de son vivant depuis ma propre naissance, et dont j’aurais même pu affirmer qu’il s’agit de cette personne toujours proche de moi, là maintenant tout de suite. Avec force je me suis projetée, et je me suis forcée encore, car c’était tout sauf naturel. Je me suis imaginée son cercueil, la boîte en bois dans lequel on enferme des corps qu’on a serré contre soi et qui nous ont tenu au chaud même quand il ne faisait pas si froid. Je me tiens devant l’assistance, des gens au regard glacial, et je baisse les yeux, tellement je m’en veux de ne pas lui avoir rendu visite avant la fracture qui lui sera fatale, cette blessure qui me déchire. Je ne suis pas encore partie, je n’ai pas franchi la frontière et déjà, j’ai conscience d’arriver trop tard, dans l’après, là où il n’y a plus rien à faire qu’être là sans pouvoir éviter cette chute, l’accident arrivé comme un appel, à croire qu’il fallait qu’elle crie pour que je vienne la voir, elle qui a toujours été là sans que je ne demande rien.

Je me tiens debout devant l’assistance et je déclame : « Je n’ai rien préparé, je n’étais pas préparée. J’ai vu ma grand-mère il y a psi longtemps de ça, je ne sais pas si elle m’a reconnue, en revanche elle a reconnu le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart que je lui ai fait écouter. Elle aurait souri en reconnaissant Mozart, comme s’il avait été devant elle. A présent, elle n’est plus là, et je dois lui dire au revoir. Mozart n’est évidemment plus là, lui non plus, cela fait un certain temps même qu’il est mort, pourtant il est toujours parmi nous. Ne pourrait-il en être de même pour ma grand-mère ? A chaque fois que je mettrais le second mouvement du Concerto pour clarinette de Mozart, à chaque fois que je passerai la frontière ou que je défierai la limite, je penserai à celle qui a fugué de sa première maison de retraite pour retrouver son cher piano à queue. A chaque fois que j’entendrai mon téléphone sonner, je l’entendrai rouspéter comme à chaque fois que la sonnerie venait la déranger dans un moment de contemplation. Et à chaque fois que je couperai la tige d’une fleur pour qu’elle vive plus longtemps, je la verrai en train de faire ce geste que je lui ai vu faire si souvent.  Et je penserai à elle en me versant un verre de vin rouge tout à l’heure, en l’entendant gronder parce que le sien est décidément de nouveau vide, alors je verserai à son attention une rasade de jolies pensées.

J’ai fini par m’endormir. La mort, le sommeil et les mots, tout est arrivé très vite, beaucoup trop brusquement. Tout cela s’est précipité dans ma tête et a semé une confusion. Au fond de moi, je redoutais moins de n’être pas reconnue que de ne plus reconnaître la grand-mère que j’avais connue et aimée. Trois ans auparavant, lorsque je me suis rendue dans l’hôpital psychiatrique où elle avait été internée après son hémorragie cérébrale, je n’ai pas reconnu ma grand-mère. Celle à qui j’ai toujours connu des hauts et des bas, des très bas aussi, semblait avoir égaré sa dernière pensée. Il lui arrivait souvent de sombrer dans un silence morose, perdue dans ses songes et occupée à marmonner devant elle en tapotant le bras de son fauteuil d’un doigt frénétique, et la minute d’après elle soupirait un grand coup et levait les bras au ciel en s’exclamant : « Ach, ist das Leben nicht schön! » (Elle est pas belle, la vie ?).

Je viens de corriger un lapsus, elle l’aurait fait à ma place et aurait ri aux éclats. J’avais écrit « Ist das Lieben nicht schön! » (C’est beau, l’amour !), comme si cette erreur de ma part trahissait la grande absence dans la vie de ma grand-mère, pourtant épouse fidèle et mère inquiète d’une fille unique, grand-mère de trois petites filles auxquelles elle portait une adoration inconditionnelle. Toute sa vie, elle l’avait passée dans le jardin à tailler ses fleurs, elle y passait ses moments les plus heureux, dans la quiétude de sa solitude, à cultiver son jardin secret surtout, dont elle semble vouloir m’ouvrir la porte au seuil de sa vie.

La poésie des petits pas #1

Cela sentait la fin depuis quelque temps. Ma mère ne m’appelait plus que pour me donner des nouvelles de ma grand-mère allemande, sa mère donc, des mauvaises nouvelles sans que je réussisse à obtenir plus de détails sur son état de santé. Mes parents n’ont jamais été vraiment doués pour le détail, l’explication, pour l’explicite d’une manière plus générale. Lorsque à ma naissance, mon père a annoncé à sa propre mère que « la Mausi est née », ma grand-mère française n’a pas compris immédiatement de quel genre de naissance il était question. Une souris pas bien épaisse et avec laquelle il allait falloir jouer à chat pour la saisir.

Je n’ai jamais bien saisi pour ma part si je tenais davantage du côté français ou du côté allemand ni pourquoi ce besoin systématique de m’échapper là-bas où je ne suis pas, c’est à dire toujours au-delà du Rhin, de quelque côté que ce soit, qu’importe la direction, simplement parce que je me sens du mauvais côté depuis le commencement.

J’ai le souvenir que petites, ma soeur et moi-même n’avions pas l’habitude de nous adresser en français à notre mère, femme au foyer définitivement plus à l’aise dans sa langue maternelle, et encore moins directement à notre père, peu présent. A table et en classe de maternelles, notre langage se composait de bribes de phrases allemandes et pseudo françaises que nous seules comprenions. Les maîtresses s’inquiétaient de ne pas comprendre notre charabia, mais quel enfant n’a pas ses propres codes de langage à cette époque là. La question devint plus sérieuse lors de mon passage au primaire, puisque j’étais sensée apprendre à lire et à écrire, il fallait commencer par m’apprendre à parler la langue des autres. Ma grand-mère française fut chargée de m’en instruire les rudiments : « les yeux », « la bouche », « le nez » et « le camembert ». Le nom de ce fromage emblématique fut l’un des premiers mots que je retins en français. Le mot « Scheitel » qui désigne la raie que l’on trace pour départager les cheveux sur la tête fut le dernier que j’utilisai en allemand pour demander à ma mère de me coiffer le matin. Il y eu une nuit puis il y eu un matin, et ce lendemain je m’adressai dorénavant à ma mère en français, un peu comme entre deux étrangères. Des années plus tard, c’était en plein hivers 1995, j’ai reçu un appel de mon père, le premier de toute ma vie et je ne l’ai pas reconnu à la voix. Je m’étais installée en Allemagne et je ne donnais plus de nouvelles, il m’a signifié que j’avais choisi le mauvais côté du Rhin. J’avais décidé de vivre auprès de ma grand-mère allemande, la personne dont je me sentais de loin le plus proche.

Mais j’ai fini par rentrer et lorsque j’ai reçu un message de mes parents exilés en Grèce pour m’avertir de l’état critique de ma grand-mère suite à une chute sur le col du fémur, j’ai su qu’elle ne se remettrait pas de l’opération prévue. J’ai décidé d’avancer mes vacances et de traverser le Rhin pour aller lui rendre visite, sans doute pour la dernière fois.