Direction Etoile #14

Trois parcours vélo, deux sorties course à pied et une séance de natation à la mi semaine et j’ai trouvé mon rythme de croisière dans quelque chose de plus doux, moins raide, j’ai fini deuxième de ma virtuelle catégorie d’un défi toujours trop virtuel, je risque en forçant toujours de ne plus rien finir du tout lorsqu’il faudra passer aux choses sérieuses. Trois sorties course à pied et une vraie pause déjeuner prise à la faveur d’une invitation, je savoure un lâcher-prise au soleil tout en haut de ma butte en partageant un thé exquis, j’en oublierais qu’il me faut retourner travailler si les températures n’étaient si frileuses, j’échange pour changer, je me pose et me sens apaisée, la pression chute je décompresse. Deux séances de natation plus tard et j’ai gagné une coéquipière de choc qui me motive, elle nage le papillon et même la godille, moi qui ne coulais pas la brasse il y a deux ans, je renoue avec une émulation que je n’avais plus ressentie depuis les entraînements du club lorsque je courais avec des partenaires qui me poussaient à éprouver mes limites. Elle me suit et m’incite à garder une vitesse constante, je nage l’aller en crawl et le retour en brasse, je l’entraîne peut-être en endurance puisque je n’ai pas l’habitude de m’arrêter en bout de ligne en pleine séance, je nage toujours aussi longtemps que je le peux, maintenant je prends quelques minutes pour échanger, j’assiste à une démo de godille. Cinq parcours vélo indoor et le soleil festif de ce début de week-end m’invite à sortir mon vélo sur le bitume, au bord des quais, le long des pistes cyclables parisiennes pour célébrer le retour de températures décentes, il est temps de me détendre avec un verre, comme c’était le cas lorsque le moral était au plus bas, qu’il n’y avait que ça pour tenir, le rendez-vous en fin de semaine quai de Loire pour un baby-foot les doigts gelés une coupette de Champagne à la main et une boite de bonbons Haribos pour se faire du bien. Après une semaine d’entraînement, je ne prévois rien le dimanche, ou plutôt je prévois de ne rien faire, sinon une belle et longue randonnée ensoleillée jusqu’au village voisin, y rencontrer les villageois, parisiens comme moi, attachés à une identité de quartier, curieux comme moi aussi de découvrir jusqu’où on peut marcher tout droit sur 10km. La semaine passée, mes pas m’ont amenée vers le village des Batignolles où j’ai été conviée à partager une pinte sur une petite placette que j’avais repérée pour être passée tant de fois par cette rue commerçante et animée comme je les aime, je profite du plan. Cette fois-ci, on me propose de déguster la bière de Belleville tout en haut du parc, toujours une place comme chez moi, partagée entre trois bistrots qui rivalisent d’idées et de créativité pour rester ouverts et assurer un service au maximum de la convivialité, je n’avais jamais goûté encore la bière de ce village que j’ai pourtant sillonné pendant cinq années d’affilée, et c’est un bonheur que de faire une nouvelle découverte confinée.

Direction Etoile #10

Je passe de trois à cinq puis dix heures d’entraînement par semaine, toujours pas assez. C’est comme si je répétais machinalement les gestes de la recette pour faire du pain, depuis la pesée de la farine jusqu’au suivi de la cuisson dans le four, mais en oubliant systématiquement d’incorporer la levure, la pâte ne lève pas. Je ne me durcis pas. J’aimerais devenir une femme d’acier résistante à tout, la levure c’est le mental, seulement moi je me trouve tous les prétextes pour ne pas me pousser un peu plus loin. Juste ce tout petit peu qui représenterait un cap, celui de la confiance pour affronter mes propres appréhensions, j’ai l’impression de revenir au contraire tellement loin en arrière, à l’époque où je craignais de tomber de vélo, de couler dans la piscine, de m’essouffler, bien sûr j’ai un souffle cardiaque et je me suis déjà noyée sans savoir encore nager, forcément j’ai dû perdre l’équilibre plusieurs fois mais pourquoi ces appréhensions. J’appréhende, je n’ai pas encore mal, je ne suis pas du tout dans le rouge, j’ai juste peur d’y entrer comme si je ne devais pas survivre à cela, oui que je risquais de perdre la vie. Sauf que la vie me dit de foncer ici et maintenant parce qu’après, ce sera trop tard. Printemps. Troisième confinement. Dernière ligne droite avant l’éveil à la vraie vie ? Une semaine de congés pour tracer mes segments sur le bitume et dans ma ligne d’eau, mais entre les lignes aussi lorsque je questionne la notion de crime sans qu’il ait lieu, l’idée de climat criminel que j’essaie d’approfondir dans une nouvelle pour un concours. Comment décrire une ambiance alors que je misais tout sur les faits, rien que les faits ? Un peu comme ces activités sportives que j’enchaîne en ayant l’impression de ne pas en faire suffisamment, j’en suis à cinq séances mercredi et je ne me sens pas prête du tout. Comment savoir si je m’entraîne suffisamment lorsque j’ai cette incessante impression de ne jamais, vraiment jamais sortir de ma zone de confort et plutôt fonctionner en accumulant un certain volume horaire et kilométrique sans savoir si je progresse aussi. Je nage, je roule et je cours lundi, mardi je cours et je roule, mercredi je roule dehors, Longchamp, j’avais prévu de retourner à l’hippodrome et je me réjouis d’en trouver le chemin au moment où je me crois perdue en plein bois de Boulogne au bout de 10km, d’un coup le paysage se dégage et je vois les premiers cyclistes redoubler de vitesse. Tout en roulant, je me dis que je devrais rouler davantage et au moment d’accélérer, j’imagine que je n’accélère toujours pas assez et que je n’ai pas même le niveau pour suivre le plus lent de tous les slow packs qui n’existent pas sur cet hippodrome et bien sûr je me vois doublée instantanément par tous les cyclistes alors que ce n’est pas le cas, bref je me vois accomplir une tâche en niant son accomplissement car trop imparfaite.

L #7

Pour ce 29 septembre 2019, j’avais envisagé tour à tour plusieurs options, depuis la plus farfelue parce qu’au moment de m’initier avec joie et enthousiasme au triathlon, j’avais déjà en tête l’objectif de participer à un Ironman 70.3, celui prévu à Cascaïs m’attirait davantage. J’avais déjà visité ce joli village de pêcheurs, situé à quelques kilomètres de Lisbonne, le bruit de l’océan la nuit m’avait paru magique et je m’imaginais déjà me mettre à l’eau aux aurores. Un peu plus tard, j’avais participé à la loterie pour le marathon de Berlin qui tombe à la même date, en me disant que j’aurais trouvé le bon prétexte pour ne pas courir un format L trop tôt. Non seulement, je n’aurais jamais été prête à affronter un parcours vélo vallonné de 90km suivi d’un semi-marathon, mais en plus j’avais considérablement réduit la charge d’entraînement en course à pied pour m’initier au triathlon, si bien que je n’aurais pu suivre une vraie préparation marathon une fois inscrite au premier format M à la fin du mois d’août. Je n’ai pas été tirée au sort pour le marathon de Berlin et j’ai pu m’inscrire à celui de Palerme. Quand au format L, j’ai repoussé mon objectif à l’année prochaine où je pourrais en découdre avec un half Ironman aux Sables d’Olonne, le temps de nager plus vite, rouler plus longtemps. J’avais alors, légèrement dépitée, opté pour la dernière option, le Paris-Versailles de 16km. Sans même chercher à savoir s’il ne me restait pas l’espoir d’une possible inscription pour un dernier triathlon en cette fin de saison. Je me suis intéressée au Greenman, un cross-triathlon inscrit au calendrier de la fédération le 6 octobre, en Alsace. J’ai même contacté les organisateurs le lendemain du triathlon de Cherbourg pour leur demander si mon vélo serait adapté à leur type de parcours, les 10km de course à pied s’apparentaient davantage à un trail. Je me souviens de mon message écrit à l’encre d’une excitation folle, je me suis présentée comme une débutante dans la discipline en déclinant mes faits d’arme avec un vélo de route. La réponse ne s’est pas fait attendre, très sympathique et qui commençait par me corriger sur le fait que je n’étais plus du tout débutante à ce stade. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Puis de m’expliquer que le parcours ne présentait pas vraiment de difficulté technique, juste quelques endroits « ludiques » (passage de gué, monticule) plutôt accessibles pour mon vélo. Je me suis laissée le temps de la réflexion sachant que le TGV nécessitait de démonter le vélo. Le Paris-Versailles donc, sans motivation aucune sinon de courir la course avec le club et y fêter l’anniversaire de notre doyen à l’arrivée avec une coupe de champagne, mais même ça… Je n’ai pas eu le temps de regarder le parcours de la côte des gardes, ni même d’aller chercher mon dossard, je me suis blessée la veille en heurtant violemment mon petit orteil à l’escalier de la piscine en plein mouvement de brasse à l’entraînement. Sur le coup, j’ai pensé que la douleur était normale, surtout à l’orteil, saut que je me suis mise à boiter en sortant du bassin. Le 29 septembre 2019 restera définitivement gravé comme le jour de repos total et salvateur.

Trois éternités #51

J’ai craqué. J’ai couru. Trois fois rien. A trois jours du marathon. Trois jours que je n’avais pas couru, aucune sortie matinale ni de séance de fractionné ou bien de côtes. Rien. J’avais l’impression d’avoir totalement rouillé et à force de sentir les articulations s’enkiloser. J’ai prétexté un bref rayon de soleil pour sortir short et maillot, mes baskets m’ont remerciée, qui pensaient déjà partir à la retraite, il fallait bien sûr les rassurer avant dimanche prochain. Après-après-demain, comme le temps passe vite alors que ces trois jours m’ont paru durer une vie entière, trois éternités à ne pas me demander au réveil si je cours plutôt le matin ou le soir, c’est comme si j’avais été blessée alors que je fais de la prévention pour que cela n’arrive pas. Curieusement mon corps ne semble pas vouloir me remercier pour cette récupération que je lui accorde, les mauvaises habitudes bataillent pour prendre le dessus. Allez, plus que 3 jours.

‘round S. #3.1

Dix jours que je ne cours pas,

dix jours que j’écris, que je crie.

Dix jours que je pense à oublier,

dix jours que j’oublie de penser,

dix jours que je ne pleure plus –

Dix jours que je quitte la tristesse,

dix jours que la colère me traverse,

dix jours que je me bats contre moi,

dix jours que je fuis pour mieux me sauver –

Demain le dernier des dix jours, j’ai survécu.

Ce qui ne te tue pas. Mais je ne me sens en rien plus forte.

Tout cela m’aurait donc tuée et personne ne me l’aurait dit ?

Je dois retourner parmi les vivants pour qu’ils me racontent.

J. d’abord, celle par qui tout est arrivé, pour des raisons d’évident voisinage. Note à moi-même, creuser les liens éventuels entre voisinage, affinité et réciprocité. J. a retrouvé sa randonneuse, parti plusieurs mois user ses souliers sur les sentiers de la solitude. Pendant tout ce temps, J. est restée en contact et a suivi son aventurière à distance, couchant même par écrit ses récits à la place de la randonneuse, trop occupée à vivre l’instant plutôt que le retranscrire. J. a attendu, s’est réjouie de la liberté savourée avec tant de bonheur par sa randonneuse, elle a patienté et elles se sont retrouvées, heureuses d’avoir su avancer, chacune pour soi et ensemble, malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres entre elles. Note à moi-même, raconter plutôt les histoires des autres qui finissent bien plutôt que les miennes dont j’ose à peine envisager la chute. Un dimanche soir, le 18 décembre, j’ai envoyé une bouteille à la mer sous forme de message à la randonneuse dont j’attentais moi aussi le retour pour entendre le récit de son périple et parce que l’éclat de son rire me manquait par-dessus tout. Je savais aussi qu’elle appréhendait son retour, je tentais tant bien que mal de lui donner des prétextes pour rentrer plus rapidement dans le quartier et à la chorale. J’avoue, je ramais. Quelle ne fut pas ma surprise non seulement de recevoir une réponse de sa part dans la minute, mais surtout pour boire un verre le soir même.

Je les ai retrouvées toutes les deux, à l’Etoile de Montmartre, J. et sa randonneuse, elle était donc rentrée. C’était mon miracle de Noël. J’ai écouté passionnément le récit de sa longue randonnée, de ses vingt kilomètres de marche quotidienne, de ses rencontres insolites et de la peur de se blesser et de ne pas arriver au bout de l’aventure. J’étais autant captivée par son récit que par l’attention portée par J. à chacun des épisodes relatés, leur relation me fascinait. Lorsque je leur ai demandé de me raconter le commencement de leur histoire, il s’est passé cet autre miracle en forme de révélation. Non seulement, elles n’avaient pas la même date en tête concernant le début de leur relation, mais surtout, loin de s’offusquer de ce désaccord sur la disparité entre leur réponse à ma question, elles se sont montrées au contraire amusées voire émerveillées par la version que l’autre avait tendance à mettre en avant de leur histoire commune. De quoi passer de longs hivers au chaud en se racontant tous les soirs la journée qu’elles auront passé ensemble en se dévoilant chacune l’expérience propre qu’elles en ont fait sous la forme d’une version originale et unique de la même histoire. La magie du partage.

J’ai couru les trois jours suivants, alignant 11 kilomètres le lundi 19, 12 kilomètres le mardi 20 et, selon une logique qui littéralement m’aliène et m’enveloppe de plaisir fou à la fois, 13 kilomètres le mercredi 21. Il me suffisait le jeudi 22 de courir facilement 14 kilomètres pour atteindre les 220 kilomètres parcourus depuis le début du mois et exploser le compteur à 300 kilomètres pour finir l’année en beauté. Ou en fauteuil roulant, selon. « On ne sait ce que peut le corps », aurait dit Spinoza. Je sais en tout cas que mon corps peut, et parfois mieux que mon esprit, il a ce pouvoir de m’envoyer des alertes là où ma volonté déchaînée m’ordonnera d’aller toujours plus loin, à n’importe quel prix. Or, ce jeudi 22 décembre, j’ai senti la fracture se manifester de manière insistante, à force de tensions et d’excès ces dernières semaines. Il m’est arrivé de courir deux fois dans la même journée. Mon corps m’a sauvé sinon la vie, du moins ma condition de bipède, provisoirement. Je suis restée debout. Prête à affronter la tempête.

L. ensuite, chez qui s’est déroulée la répétition des altos à la fin du mois d’octobre. Nous nous sommes retrouvées un dimanche soir pour voir un film ensemble, je venais de faire découvrir le parcours de mes trois stades dans l’après-midi à ma nouvelle voisine de quartier. Je n’en étais pas à l’époque encore à vouloir oublier, L. m’a inspiré l’idée de publier pour donner corps à mes addictions plutôt que celles-ci ne me prennent la tête tout à fait. Pour partager, aussi et surtout.

Clean #6

„Freudig wie ein Held zum siegen.“
Friedrich Schiller, An die Freude

 

Dernier jour sur l’île. J’ai aligné 47km de course à pied cette semaine, au virage près la même distance que la semaine précédente, sans pour le coup l’avoir calculée un traitre instant. En partant pour la dernière course, mon téléphone était complètement chargé et à mon retour, j’ai remarqué à mon grand désarroi que mon câble avait définitivement lâché, je n’avais plus aucun moyen de rester en contact avec le reste du monde sinon en utilisant un ordinateur qui ne m’est pas familier. L’addiction fait son apparition à chacune de mes habitudes, dès lors que celles-ci se trouve frustrées comme lorsque mon portable se décharge jusqu’à ne plus s’allumer, m’empêchant ainsi de rester connectée. L’addiction à la connexion, comme s’il s’agissait d’un lien véritable, comme si j’allais manquer quelque chose d’essentiel en n’étant plus connectée à un appareil. Nous sommes dimanche, la veille du 15 août, et je ne pourrai pas remplacer le câble avant mardi, jour de mon départ pour Mykonos. Je sens un vent de panique m’envahir. Il y avait de quoi s’inquiéter en effet, ma vie tient à un câble en plastique. La partie centrale de ce dernier avait fait l’objet de mordillements répétitifs de la part de mes chats, une manière sans doute pour eux, à la manière d’une bombe à retardement, de me les rappeler à mon bon souvenir à quelques jours de mon retour, le compte à rebours est lancé. Je me sens observée comme s’il s’agissait d’une mise à l’épreuve, l’ultime et la plus dure, et dont l’enjeu est de surmonter le manque et l’attente. Si j’y parviens, je suis autorisée à quitter l’île.

Venir à bout des démangeaisons du manque et de l’attente insatiable. La destinataire des cartes postales me raconte l’histoire qu’elle vit avec celle qui l’a rejetée pour mieux revenir vers elle un an après, elles sont parties ensemble en week-end. Une mise à l’épreuve, il faut en venir à bout de cette relation. Entre elles, les névroses semblent incompatibles, la rupture est proche. Je reconnais chez mon interlocutrice les doutes et le malaise, je reste témoin, présente, intéressée, disponible et consciente d’être tout cela et rien de plus dans cette histoire. Elle m’avait prévenue de ses dysfonctionnements, plusieurs fois même, j’ai fait sourde oreille pour mieux continuer à la chercher et surtout, je ne l’ai pas prévenue moi-même de ma dépendance. Il était hors de question pour elle de sortir avec une dépendante, si tant est que je l’étais réellement, elle me l’avait dit et répété, c’est la raison pour laquelle je l’ai laissée jouer avec mes sentiments. Pour cette raison et aussi parce que sans elle, jamais je n’aurais mis les pieds dans le rétablissement, je lui dois mon premier pas dans ma nouvelle vie d’abstinence et de liberté.

J’ai couru tous les jours sauf un matin où le trajet en voiture pour gagner l’autre bout de l’île et la plage de sable blanc et chaud a remplacé ma sacro-sainte sortie. J’ai manqué une séance de relecture par pure flemme et parce que j’arrivais au terme d’un récit difficile, dont je ne maîtrisais pas les tenants et encore moins les aboutissants, comme d’habitude. Il fallait que je lâche prise pour laisser les choses suivre leur propre cours et laisser l’inspiration reprendre la main, plutôt que l’inverse. La destinataire des cartes postales m’a assurée que nous pourrions nous voir le jour de mon retour, cette annonce m’a mise dans un état d’excitation semblable à celui que j’ai connu, pour d’autres raisons, le jour de notre première rencontre au marché d’Aligre.

Le jour de notre rencontre, elle m’a rattrapée sur le trottoir d’en face, où elle s’était réfugiée elle-même pour mieux guetter mon arrivée. Je ne l’ai pas embrassée, non pas que je n’en ai pas eu envie, au contraire j’ai trouvé en face de moi le sourire et l’ouverture dans ce visage très avenants, j’en ai ressenti un immense soulagement qui s’est transformé en un éclat de rire. L’instant d’avant je m’échappais, la seconde suivante je fusionnais. Mon sourire faisait écho au sien tandis que j’attendais la suite. Sans doute l’incohérence de mon comportement ne lui avait pas échappé mais elle faisait mine de ne pas s’en être rendue compte, elle riait de me voir interloquée de la sorte et je riais de plus belle, notre hilarité en disait long sur la récente tension, maintenant que l’enjeu du rendez-vous était désamorcé. Il pouvait ne rien advenir de cette rencontre, dont nous avons profité en discutant pendant plusieurs heures et sans voir le temps passer. Elle m’a raccompagnée jusqu’au métro, nous sommes arrivées devant la station, nous ne parlions plus. Le malaise était palpable. J’avais encore sa dernière réflexion à l’esprit, « voilà, on s’est vues », elle semblait dater de quelques heures déjà. À mon tour, j’ai lancé une réflexion qui aurait tout aussi bien pu tomber dans une bouche d’égout, « j’en ai déjà trop fait ». Le nombre de phrases insensées qu’on est capable de sortir au moment où il est simplement question de passer à l’action, ou pas. Je peux imaginer que dans son message crypté, il était question de savoir si oui ou non, on s’était plu, et que le mieux visait à exprimer l’idée selon laquelle j’avais provoqué a rencontre et qu’elle devait assumer la suite, si suite il devait y avoir. Ma missive a du lui parvenir cette fois-ci, un miracle au milieu de tant de complications, car elle s’est approchée de moi et a pris l’initiative de ce premier baiser tant désiré. Sa manière à elle de ne pas fermer les yeux comme pour mieux garder le contrôle, même dans ce genre de situation. L’art de maîtriser le sujet, de le savoir, tout en gardant cet air farouche jusqu’au dernier moment, une timidité qui ne dit pas son nom pour ne pas rompre le charme.

Je suis restée  des journées entières sur l’île à regarder dans le port les bateaux accoster puis repartir à une cadence millimétrée. Je les entendais s’annoncer chaque jour à la même heure, mais aucun message et surtout aucun passager en arrivée ne me concernait personnellement. J’avais simplement conscience du temps écoulé au fil des programmes télévisés et des arrivées portuaires. Les passagers arrivaient et partaient, mon humeur ne variait pas. Les pèlerins débarquaient par hordes entières, tandis qu’ailleurs dans le monde on distribuait les médailles des Jeux Olympiques.

Elle a reçu la première des trois cartes postales que j’ai envoyée depuis mon île, celle qui montre la basilique depuis une vue aérienne, le lieu de la vierge Marie vers lequel convergeront tous les pèlerins à l’occasion de la célébration du 15 août. C’est ce que je raconte sur la carte postale, je partage avec sa destinataire le goût du sacré. La carte a mis une semaine pour lui parvenir, mon humeur n’avait pas varié. Elle m’a envoyé un message pour m’indiquer que rarement carte postale lui avait fait autant plaisir. J’étais ravie comme si elle m’avait annoncé qu’elle me rejoignait par le prochain ferry, ce qui n’était pas le cas bien sûr. Tout au plus pouvais-je attendre de ses nouvelles. Attendre et se détendre, attendre de n’avoir plus rien à attendre.
Se détendre, ne plus rien attendre, rester dans le moment et s’y enfoncer jusqu’au cou, disparaître pour les autres et refaire surface à soi-même. Et dans l’attente de cette détente, manger des salades à la fêta et aux câpres, cueillir des figues au bord de la route et caresser des félins qui s’arrêtent sur mon passage, courir et écrire, tous les matins et toujours plus loin, plus loin et plus longtemps, creuser approfondir compléter corriger rectifier effacer et laisser filer le temps.

Laisser filer les autres et la tentation. Et crier. Crier le manque et l’absence, les brûlures de la frustration, la tristesse amère des abandons, crier les aspirations à un peu de douceur et beaucoup de bienveillance. Crier passionnément, à la folie.

Tendre vers la détente et s’y attendre, s’y attendre tellement qu’enfin elle apparaît, évidente et pleinement entendue.

S’y laisser aller.

Plage de Panormos. L’été où j’ai enterré ma grand-mère allemande, les championnats mondiaux d’athlétisme qui se déroulaient à Berlin ont vu la consécration d’un coureur jamaïcain dans la discipline du 100 mètres, un athlète d’un genre nouveau. A chaque époque ses héros. Les grecs anciens ont connu Achille et son talon défaillant, un peu celui que je ramène régulièrement chez mon cordonnier pour une remise à niveau, Hercule dont j’ai l’impression d’accomplir au réveil les douze travaux, ou encore Ulysse et son périlleux voyage, et pourquoi pas Pénélope dont la patience reste exemplaire à mes yeux pour avoir attendu son époux durant dix longues années sans succomber aux avances des prétendants qui avaient envahi sa maison. A l’unanimité, les commentateurs sportifs ont salué la détente extraordinaire de l’athlète jamaïcain en plein effort. Dans les entretiens qu’il donnera par la suite aux journalistes, ce nouveau héros expliquera que cette même détente était à l’origine même de sa victoire et que sans elle jamais il n’aurait inscrit son record dans l’Histoire du Stade. Je garde en mémoire son sourire éclatant en fin de course, celui que j’aime imaginer aux héros grecs, gorgé d’humanité comme le concentré de soleil dans un fruit mûr.

Lentement, j’émerge, je suis étendue sur la plage, le soleil m’empêche d’ouvrir les yeux et me brûle le visage, je n’entends personne autour de moi. Mon corps est engourdi, je ne sais plus comment j’ai réussi à arriver jusqu’ici. Je reprends doucement mes esprits, tous les sens en éveil. Je sens le sable fin sous la paume de mes mains, mes doigts ont envie de s’y enfoncer pour me persuader que suis éveillée, bel et bien en vie. J’ai les bras endoloris comme si j’avais battu des ailes durant toute une migration, je n’ai pas la force de m’appuyer dessus pour soulever mon corps, pas encore. Je tourne la tête pour vérifier si mes jambes ont suivi, elles sont là, je suis éblouie par la clarté du jour comme quelqu’un qui se serait habitué à l’obscurité de la nuit trop longtemps. Je soulève une jambe et la ramène péniblement vers moi, vais-je me relever un jour, en ai-je seulement envie. Je m’appuie enfin sur les coudes pour relever la tête et balayer le paysage du regard, l’horizon me paraît plus lointain que jamais. Je souris, je suis en vie. Cette fois, je me lève pour de bon et je m’étire de tout mon long, je m’étire encore, et encore. J’ai l’impression que je pourrais m’étirer ainsi pendant toute une vie, sur des siècles. Peut-être qu’à force de m’étirer je parviendrais à toucher l’horizon, peut-être même le soleil, et qu’un jour, à force d’étirements et de répétition, je n’aurais plus besoin de savoir voler pour aller décrocher la lune.

Je n’ai pas forcément envie de décrocher la lune, il faut la laisser briller pour tout le monde, parce que cela fait plaisir à tout le monde de voir briller la lune. Si déjà j’avais touché quelqu’un sur cette terre, ne serait qu’une seule et unique personne, ce serait un sacré commencement.

Clean #5

« Qu’on en finisse », avait-elle dit. J’avais émis l’idée qu’il serait plus sage si nous nous rencontrions assez rapidement au lieu de laisser le fantasme prendre toute la place au milieu d’échanges nourris d’espoirs, dans un étrange mélange d’inquiétude et d’excitation de mon côté. Il y avait dans sa remarque abrupte autant de soulagement que d’agacement, ou alors j’y projetais mon propre état nerveux, au moment où le pire qui puisse arriver eut été son refus soudain de me rencontrer, comme si l’intérêt de la relation de son côté tenait dans son caractère virtuel. Nous nous étions parlées la veille au téléphone, pendant plus de deux heures, et nous avions échangé des photos mises en scène qui suggéraient que l’une comme l’autre, nous assumions ensemble la démarche actuelle de séduction dans laquelle nous avions évolué. Restait à faire l’ultime et dernier pas, caler un rendez-vous et se rencontrer. En finir avec la tension. Je n’avais rien prévu d’autre en ce lundi que de récupérer et d’honorer mon cours de chant. La chanteuse de gospel, qui faisait elle aussi partie de l’atelier, m’avait proposé de venir me chercher pour rentrer ensemble à pieds, connaissant ma prédilection pour la marche.  J’avais accepté avant même de savoir que je proposerai cette journée pour rencontrer cette inconnue qui ne l’était plus tout à fait. J’étais confiante, sûre de la force de mon attirance et  persuadée de ne pas me tromper. Je suis arrivée souriante chez la coach vocale. À l’époque, lorsque je la connaissais essentiellement comme fumeuse de joints, elle commençait tout juste à donner des cours de chant et à en vivre, je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de la fille que je fréquentais, fumeuse elle aussi, moi je m’endormais systématiquement quand mon tour venait de tirer une latte. Nous somme restées en contact sans prendre de nouvelles activement, comme il est possible d’être en contact de nos jours avec quelqu’un sans l’avoir jamais concrètement contacté directement, et un jour, j’étais depuis deux ans dans la chorale,  je lui ai demandé si elle pouvait me donner des cours de chant. Voilà comment je connais la coach vocale, je l’ai contactée pour des cours de chant. J’ai crié Doll parts mieux que jamais. La chanteuse de gospel m’attendait à Convention. J’avais pris soin de fixer le rendez-vous avec la surprise du jour à 14h23, faubourg Saint Antoine, c’était suffisamment imprécis pour ne pas rendre la rencontre trop réelle encore. Quand je me suis retrouvée seule à Châtelet, j’ai ralenti le pas, presque instinctivement, les choses ont commencé à prendre une allure sérieuse en abordant Bastille. Je me rapprochais du lieu de rencontre mon cœur s’accélérait au rythme des messages que j’échangeais avec la destinataire et qui se voulaient rassurants, de fait ils ne l’étaient pas, impuissants face à l’excitation qui menaçait d’atteindre à son apogée alors que le moment de l’impact fut imminent.

Si seulement je savais comment, au dernier moment, céder à la panique, au patatrac cardiaque total et arrêter la machine en marche pour éviter de la croiser, s’il avait simplement suffit d’arrêter de marcher. Qu’on en finisse, avait-elle dit. Je ne savais plus par quoi commencer, sinon qu’il me fallait lui indiquer précisément ma position géographique et son évolution pour que nous tombions l’une sur l’autre. Nous approchions toutes les deux du marché d’Aligre, j’imaginais la rencontrer à chaque personne que je croisais, je dévisageais sans me rappeler plus aucun signe distinctif de celle que j’étais sensée reconnaître pour avoir passé un temps fou sur une photo d’elle à projeter ce moment que j’étais en train de vivre. Mais aucune des personnes qui venait vers moi, certaines en me dévisageant, d’autres en feignant ne pas avoir remarqué ma présence, aucune ne s’arrêtait en face de moi, toutes mes dépassaient. J’ai fini par baisser le regard pour calmer mon agitation.

Mon esprit s’est concentré sur la photo pour me rappeler son sourire. L’effet de son sourire en me rappelant son visage sur la photo fut immédiat, j’ai pu me centrer à nouveau, ma respiration s’est décélérée et mon cœur n’a plus du tout eu envie de s’arrêter de battre. Ensuite, le bleu de ses yeux, un bleu à mourir, et son regard aux profondeurs abyssales, en parfait accord avec la moue coquine que lui donnait ses fossettes, m’ont aidé à faire le pas suivant, à continuer à avancer. J’étais à nouveau captivée par son image, j’en aurais presque fermé les yeux en soupirant de soulagement.

Ce qui s’apparentait au début à une rencontre hasardeuse s’était transformé en un rendez-vous galant en bonne et due forme, avec sa charge de tensions au moment où le meilleur pouvait advenir, de tensions et d’attentions au moindre détail pour éviter le pire aussi. Je nous imaginais assises bientôt l’une à côté de l’autre à la terrasse d’un petit café, surtout pas un bar branché à la musique trop forte. Nous serions assises à côté, et non l’une en face de l’autre parce que cette configuration est trop abrupte pour une première confrontation, plutôt serrées l’une contre l’autre et je ne cesserais de la chercher du regard en douce. Ce moment, tel que je l’imaginais, j’aurais voulu qu’il dure indéfiniment. Nous aurions bu des thés à la menthe avec beaucoup de sucre, surtout pas d’alcool pour un premier rendez-vous, et nous aurions parlé sans être dérangées, pas même le silence n’aurait créé de malaise entre nous, au contraire il aurait permis de savourer chaque échange comme on laisse fondre un bonbon sous la langue au lieu de le croquer.

Ce sera plus fort que moi, il faudra que je regarde ses lèvres, mais à son insu pour ne pas qu’elle comprenne mon envie de l’embrasser, je veux rester discrète, je ferai mine de lire sur ses lèvres. Je déchiffrerai au mieux le moindre de ses gestes, ses expressions de visages, la moue qui se dit flattée, je décortiquerai le mouvement de ses sourcils, le moment où elle s’arrête de parler, les inflexions dans sa voix et ses silences. Il me sera impossible de savoir si je lui plais ou non, tout ce que je serai en mesure d’évaluer sur le moment, c’est sa capacité à elle de m’envoûter dans la vraie vie comme dans le rêve que je me fais de cette rencontre depuis des mois, des jours, des millions et des milliards de minutes qui s’égrènent maintenant. Sa voix m’avait charmée au téléphone, au point de me scotcher au combiné plus de deux heures d’affilée, ne nous pourrions plus nous quitter après autant d’heures de discussion lors de notre première rencontre, je l’imagine me demander quel est mon programme dans les prochaines heures, je m’imagine jouant celle qui n’attendait que le moment où cette question lui sera posée, parce qu’aussi bien j’aurais raison d’y deviner une invitation à passer le reste de la journée ensemble, ici chez elle ou au septième ciel, peut m’importait à présent pourvu que ce soit avec elle. Dans une variante du scénario, je peux ne pas avoir voulu entendre l’invitation et je réponds au premier degré, je prends le métro à la station la plus proche, une autre option étant qu’elle ne me pose aucune question et que, dans la logique des choses, nous nous levons pour faire évoluer la situation d’une manière ou d’une autre, nous réglons nos consommations et nous mettons à marcher, l’une à côté de l’autre, dans la même direction.
Elle n’aurait pas l’air pressée de me quitter, j’adapterais mon allure à la sienne, ce serait ma manière de lui montrer mon attirance pour elle autrement que par l’échange d’un regard ou de mots explicites, comme un signe de séduction envoyé d’un bipède à un autre bipède. Je pouvais aussi envisager le moment où nous n’aurions plus rien à nous dire, après avoir épuisé tous les dénominateurs communs entre nous et n’avoir pas accroché plus ardemment à un sujet parmi toutes les conversations possibles et déjà engagées par d’autres depuis la nuit des temps. A cette pensée, mon cœur se serrait, j’avais le souffle coupé, j’avançais presque la mort dans l’âme. Je l’imaginais lancer une remarque ponctuant la fin de notre rencontre, quelque chose comme « voilà, nous nous sommes vues », pour me faire réagir, et je serais incapable de réagir, et nous nous séparerions sans autre forme de procès, nous nous quitterions par la force des choses, précisément parce que les choses de la vie ont parfois plus de poids que la volonté la plus farouche et déchaînée. J’étais terrorisée à cette simple idée.

Au dernier moment, j’ai changé de trottoir.

Clean #4

Ma grand-mère disait toujours trois choses, d’abord qu’il suffit d’aller chez le coiffeur pour aller mieux, comme si changer de coupe de cheveux avait un impact certain sur l’humeur et l’état d’esprit, ensuite que la bière n’est rien d’autre que du pain liquide, une manière de s’arranger avec la réalité en l’interprétant de manière à en adoucir en l’exultant ce qui autrement aurait eu tendance à déranger la bonne conscience, enfin que l’amour passe par l’estomac.

Je ressentais comme des papillons qui chatouillaient le mien chaque fois qu’il me prenait l’idée de regarder les photos en accès public, une en particulier me plaisait beaucoup pour le côté esthétique de la pose, elle s’était prise de profil dans les toilettes de ce qui semblait être un train comme on en fait plus, vieux comme sorti des années de l’entre-deux guerres, les murs étaient jaunis et les miroirs brisés s’enfilaient par un jeu de mise en abîme ,habilement exploité dans la mise en scène du cliché qui dévoilait son regard azur et son oreille dégagée dans un reflet, sa nuque et l’inclinaison travaillée de la tête dans un autre, un pousse-au-crime cette vision et son contexte. J’avais envie de la croquer intégralement en retournant inlassablement contempler cette photo, j’en inspectais chaque détail, je cherchais encore ce qui pouvait bien m’avoir échappé de la personnalité de celle dont je ne savais rien, ou si peu. Pourtant, la simple vue d’une photo d’elle suffisait à me faire vriller depuis que j’avais entendu parler de son histoire.

Les saisons se sont succédées comme autant d’obsessions se substituant les unes autx autres et sans qu’il ne se passe absolument rien, un automne un peu monotone, puis un hiver beaucoup plus mordant et enfin le printemps avec son ouverture des possibles avant la folie estivale, la saison des extrêmes. C’était le 29 avril, ce jour tombait un vendredi et j’avais besoin de rafraîchir ma coupe de cheveux, me changer les idées, ou me remplir la tête de promesses, selon. Au moment où le coiffeur m’installe dans le fauteuil pour aller fumer une cigarette dehors pendant un moment interminable, je n’ai pas d’autre choix que de faire face à mon propre reflet et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir, pas plus que je ne supporte  ce que je ressens à l’intérieur de moi, une profonde lassitude, comme un abattement démultiplié depuis la nuit des temps. À ce train là, une nouvelle coupe de cheveux ne suffirait pas, j’avais besoin de franchir une ligne, n’importe laquelle. Et ce fut ce passage à l’acte, que j’avais laissé dans un coin de ma tête, qui fit les frais de mon désœuvrement, j’ai su au moment où je me suis vu le faire, que j’avais attendu de toucher mon fonds, pour la contacter.

A la première pinte, j’ai rédigé le message accompagnant ma demande d’amis, à la deuxième pinte je l’ai fait partir et j’ai commandé la troisième pour oublier ce que j’avais fait, si bien que le lendemain j’étais très surprise de trouver une réponse de sa part à mon réveil, elle demandait si nous nous connaissions. Je n’étais pas bien sûre de savoir qui j’étais moi-même au moment de lire son message. J’ai répondu la vérité, à savoir que nous avions une connaissance en commun, que je me gardais bien de qualifier d’amie, le mal était fait. Elle m’aurait posé la question tôt ou tard, le fait est qu’elle m’avait répondu et que la balle était dans mon camp, je devais me montrer honnête pour ne pas la braquer contre moi. L’idée de cette fameuse connaissance en commun m’était tout sauf favorable, elle me l’a bien fait comprendre. Il a d’abord fallu lui prouver que je n’étais pas l’autre, ensuite que je ne venais pas du tout de sa part, et qu’elle ne me manipulait pas non plus pour cueillir toutes les informations nécessaires à je-ne-sais quel plan machiavélique.

Ensuite, elle m’a demandé de lui donner mon numéro de téléphone pour pouvoir vérifier par elle-même mon identité, ma sincérité et mes intentions. Sur ces dernières et dans ce contexte, je ne me serais jamais montrée insistante. Je n’ai pas même essayé de la faire rire, simplement à dire la vérité et rien que la vérité. Non, je n’étais pas sortie avec l’autre et, qui plus est, je n’étais plus en contact avec elle, j’ai dû le répéter, insister plusieurs fois pour qu’elle l’entende, et encore je ne suis pas certaine qu’elle m’ait cru sur parole. Il n’empêche que j’avais ses coordonnées, son numéro de téléphone figurait à présent dans mon répertoire et je pouvais y apposer son nom, ce prénom qui m’avait paru à la fois si étrange et familier, je me sentais riche de cela et heureuse qu’elle m’ait répondu. Quelle ne fut pas ma joie en constatant le lendemain, dimanche, qu’elle revenait vers moi de son plein gré, certes avant tout pour s’assurer de sa propre sécurité vis-à-vis de mon intrusion, mais non sans une certaine forme d’intérêt intrigué par ma démarche.  Je n’étais, selon ses propres dires, par la seule inconnue à tout savoir de sa vie, je m’en offusquais à peine car, après, nous échangions, elle me sollicitait, j’y étais, je me trouvais là sans y être attendue.

Le lundi matin, l’air de rien, elle me demande conseil pour choisir la nouvelle paire de baskets qu’elle avait prévu d’acheter, elle vient déjà d’écumer une dizaine de magasins de sport en quête de la paire parfaite. Je n’ai pas l’occasion d’aborder un autre sujet tant que ladite paire soit acquise et qu’elle soit certaine d’avoir fait le bon choix, mon avis ne vaut rien, pourtant j’ai l’impression de jouer ma vie sur ce coup. Je commence peut-être à m’attacher à elle, je me mets en quatre pour gagner sa confiance. Nul doute, elle correspond bel et bien à ce que j’avais imaginé mais plus important encore, elle est « clean ».

Clean #3

La randonneuse était retournée dans son pays natal, comme font les oiseaux migrateurs au changement de saison, pour y passer quarante jours, du 21 juillet au 31 août, loin d’elle je me sentais en quarantaine, mise à l’écart des flux saisonniers dans cet espace insolite et déboussolant qu’est Paris l’été. Tandis qu’elle s’envolait, je restais clouée à terre, toujours privée de course.

En son absence et dans l’attente des résultats de l’échographie susceptible de définir la gravité de ma blessure, j’ai pris l’habitude de m’assoir à mon bureau plutôt que de me lever pour sortir courir, et je parcours les derniers paragraphes rédigés la veille au soir, je les corrige et les enrichis parfois aussi, avant de les envoyer pour qu’ils soient lus à l’autre bout de la terre, sous forme d’un message à lecture immédiate, avec un début et une fin, entre les deux un semblant de développement plus ou moins long et abouti. Mon regard balaie la page de la gauche vers la droite et de haut en bas, comme ma foulée s’alignait dans le couloir le plus extérieur du stade, je saute à la ligne comme je prends un virage, et je saute d’un paragraphe au suivant pour mieux revenir au précédent comme si je changeais de trottoir pour attaquer le prochain pâté de maison. Et quand vient le soir, au lieu de la prendre dans mes bras et me serrer contre elle, j’attrape un livre et me projette de toute mon âme dans le récit d’un autre. C’est ainsi que je fais connaissance avec des voix et me familiarise avec des univers aussi variés que mystérieux de prime abord, derrière lesquels se cachent le style et la quête d’auteurs capable de créer une promesse pareille à l’espoir suscité par les prémices d’une relation amoureuse, capable en tout cas de me plonger dans un suspens et une intrigue autrement plus palpitants que l’attente que je vis et que j’endure pendant ces quarante jours d’absence, de solitude et de rencontres de voisinage. Pendant ce moment de lecture au moins, j’ai l’impression de m’éloigner de tout risque d’accident et de déception.

Le matin de la blessure, je me souviens avoir senti la sueur dégouliner dans mon dos et sur mon front, l’air était frais et mon corps ne se réchauffait plus, je m’étais arrêtée d’un coup, stoppée dans mon élan par une douleur vive et soudaine, j’avais beau continuer tant bien que mal d’avancer vers la sortie du stade, je m’en sortais plutôt mal que bien. Il était pour moi hors de question que je me mette à boiter, sous peine de confirmer la blessure et mon invalidité immédiate, si j’avais su à cet instant que j’en avais pour plus d’un an d’arrêt complet, nul doute que je me serais effondrée sur place. Je ne voulais pas m’avouer vaincue, je commençais pourtant réellement à souffrir. Je regardais à contrecœur le jour se lever, absente au spectacle qui autrement motivait chacune de mes sorties matinales. Je ne pouvais pas en vouloir au soleil de suivre le cours naturel des choses alors que ma propre course avait été soudainement interrompue. J’avais été évincée du traditionnel rythme des journées et des saisons, voilà ce qui se jouait, pour moi le printemps n’adviendrait plus jamais, le jour ne se frapperait plus dorénavant à ma fenêtre, sinon pour annoncer les pannes de réveil et accumuler mauvaise humeur et asservissement aux tracas de la routine. Les saisons se succéderaient avec du retard, bientôt ne se suivraient plus tout à fait et nous finirions par ne plus en remarquer la différence, là où nos cœurs se remplissaient de joie au moment des irrésistibles transitions virevoltantes de l’automne ou des franches tombées de rideau de l’hiver avec son manteau givré, aussi grisant que le grondement sec et tonitruant de l’été. Je peinais à gagner la sortie du stade, ma jambe était raide comme du bois qu’une lance maléfique venait transpercer chaque fois que j’avais le réflexe de vouloir prendre appui dessus, c’était comme une trahison à l’intérieur de mon propre corps que je venais de subir. Je n’avais jamais marché aussi lentement, pire qu’au ralenti, je ne pouvais éviter de décomposer chaque pas pour ne pas perdre pied pour de bon. J’avais l’impression de rejoindre la nuit et ses ténèbres. C’est là, dans les tréfonds de mon cœur déconfit, que j’ai vécu à nouveau une scène comme surgie de souvenirs très lointains, une scène du primaire, lorsque ne parvenant à écrire mon âge correctement sur l’ardoise, c’est -à dire le chiffre cinq à l’endroit, je l’inscrivais à l’envers avec la petite queue du côté droit. La maîtresse m’intimait l’ordre de sortir de la classe, de traverser la cour sur laquelle donnaient toutes les classes de l’établissement, or en plein après-midi celle-ci était vide et j’étais si désespérément seule à la traverser d’un bout à l’autre qu’il était difficile de manquer le spectacle de ma déchéance, quand de l’autre côté de la cour je retournais en maternelle où, selon la maîtresse, se trouvait ma vraie place. Aujourd’hui, j’ai presque de la tendresse pour ce souvenir, longtemps j’ai cherché à trouver un sens à cette curieuse et persistante tendance à vouloir écrire le chiffre cinq à l’envers, comme s’il retournait vers là d’où il vient, au néant. J’ai même voulu lire dans la Bible qu’au cinquième jour Dieu crée les oiseaux et les reptiles, les animaux qui volent et ceux qui rampent, juste après avoir créé le soleil et la lune. L’orgueil de vouloir voler, décrocher la lune et finir par brûler ses ailes au soleil ? L’intuition qu’il n’était peut-être pas nécessaire de poursuivre la création jusqu’à l’espèce humaine ? L’instinct de fuite ou la soif de liberté, selon. L’orientation erronée de mon chiffre cinq pouvait indiquer un retour vers le règne végétal le plus primitif, le cycle des jours et des saisons selon un rythme naturel et régulier, imperturbable. Je n’avais pas encore entamé un dixième du kilomètre qu’il me fallait parcourir pour rentrer chez moi que déjà, l’idée de m’envoler loin, à l’autre bout de la terre s’était imposé dans mon esprit et ne me quittait plus. Traverser tel un oiseau libre la moitié du globe me paraissait moins improbable à cet instant que faire un pas de plus sur le bitume. A présent, je boitais et franchissais à peine une enjambée à chaque tentative d’avancée. Définitivement, l’éveil du printemps me semblait compliqué cette année de mon côté. Le muscle sollicité avait refroidi, si bien que la douleur était de plus en plus insupportable, j’avançais quasi à l’arrêt et la montée des marches jusqu’à mon appartement acheva de nourrir mon profond désarroi. Le cœur lourd, je me suis enfouie sous mes draps tandis qu’autour de moi se préparait un nouveau jour.

Ce n’est pas que la randonneuse ne soit jamais revenue de sa migration, elle était bien de retour au bout de quarante jours, mais ce n’était plus la même personne ou alors simplement éprouvée par son voyage, moins disponible pour les petites habitudes que nos avions initiées. Elle avait fait de l’opportunité de ce voyage, au cours duquel elle n’avait pas concrétisé ses rêves d’évasion, l’obsession d’un retour définitif. Celle qui était venue me chercher en me parlant de ses sujets de prédilection et en me lisant des extraits choisis, celle qui m’adressait des œillades qui ne laissaient nulle place au doute, celle avec qui j’avais ensuite pris l’habitude d’échanger pendant des heures et sur des jours entiers, celle dont je m’étais rapprochée enfin à l’occasion d’un baiser échangé dans une voiture, au bord d’un canal, au milieu de nulle part, celle que j’avais invitée chez moi d’abord un soir et laissée dormir plus d’une matinée par la suite, celle qui avait chamboulé tous ses plans de vol pour passer quelques jours sur mon île, celle-là n’était pas revenue à moi. Tous les jours, j’avais continué à lui écrire mes paragraphes, lui relatant certaines péripéties parisiennes que je me plaisais à inventer pour elle, depuis mon impossible reprise des sorties au stade jusqu’à la rencontre avec mon improbable voisine de quartier, en passant par l’idée que je me faisais de nos retrouvailles.

J’attendais son retour avec une impatience dont les effets oscillaient entre sérieux doutes, sentiment de solitude d’un soir, et élan passionnel inspiré le jour suivant. J’attendais son retour et je restais confiante dans l’idée que nous allions nous retrouver, je mettais dans cette attente une énergie inouïe, vaine et inutile. Tout l’été, j’étais dans l’attente, tendue. Disponible et tendue, c’est dans cet état exactement que j’ai décidé de rencontrer la voisine dont m’avait parlé à plusieurs reprises déjà une connaissance que nous avions en commun et qui n’habitait pas le quartier. Elle m’avait suggéré de la rencontrer avec une insistance lourde et qui m’avait plutôt fait reculer jusque-là, comme devant un piège aux rouages mal, si mal camouflés.

Clean #2

La folie, dit-on, c’est de répéter les mêmes erreurs en espérant des résultats différents.
Le premier rendez-vous avec la destinataire de mes cartes postales ne devait pas avoir lieu, jamais. Il n’était pas prévu, sinon aux calendes grecques ou par le plus pur hasard de la vie, que nos chemins se croisent un jour. Je ne connaissais d’elle que sa photo, ou plutôt quelques-unes des photos qu’elle avait publié publiquement et que j’avais pris l’habitude pendant toute une saison d’aller régulièrement les consulter comme pour vérifier si je n’avais pas omis un détail dans mon observation de son profil qui m’en eut appris davantage sur sa personne, et je projetais sur sa photo des intrigues, mes fantasmes. A son insu, je passais beaucoup de temps, un temps fou même, avec cette parfaite inconnue, livrée à mon obsession.

J’avais entendu parler d’elle pour la première fois par une voisine de quartier dont je venais tout juste de faire la connaissance, c’était l’été précédent, quelques neufs mois en arrière, autour du 15 août ; je revenais de mon île en Grèce, je ne courais toujours pas suite à ma blessure au printemps et j’écrivais en vain à la randonneuse retournée dans son pays depuis presqu’un mois, j’avais du temps à perdre. J’ai croisé la voisine deux, trois fois, elle venait de s’installer un peu plus loin dans ma rue pour s’éloigner, m’avait-elle raconté d’emblée, du quartier de sa précédente relation avec une personne aussi dérangée que néfaste selon ses propos, et qui m’a intriguée sans que je ne puisse expliquer pourquoi. J’ai retenu son nom, posé quelques questions sans paraître trop intrusive ou déplacée, ensuite je n’ai plus cherché à revoir la voisine, je n’avais plus besoin d’elle désormais pour mener mon enquête personnelle sur celle qui, m’ayant été présentée comme dangereuse, attisait ma curiosité plus que de raison, la tentative de mise en garde contre elle me l’avait rendue attachante. J’ai même fini par prendre le parti de considérer plutôt que ma voisine était folle et néfaste, je n’ai plus jamais trouvé d’occasion de  la déranger.

Pendant ma saison de convalescence, alors que je ne pouvais toujours pas sortir courir et que je ne cherchais plus à rester en contact par écrit avec la randonneuse, j’ai eu tout le temps de retourner dans ma tête l’histoire de cette fille qui aurait poussé une autre à bout au point de l’inciter à déménager. Je ne croyais pas à cette version de l’histoire, il manquait un élément essentiel pour y entendre la vérité et en comprendre le sens. Il fallait écrire une nouvelle version dans laquelle celle que j’allais rencontrer avait surtout voulu sauver l’autre de ses propres démons.

Seulement voilà, comment entrer en contact avec une parfaite étrangère sans représenter à mon tour un danger ? S’il y avait bien une erreur à ne pas commettre, c’était de m’annoncer par l’intermédiaire de son ancienne amante au risque de l’effrayer quant à mes intentions, c’est pourtant ce que j’ai fait.

Il m’a fallut dix jours, à partir du vendredi vingt-neuf avril au soir lorsque je me suis décidée à lui envoyer un premier message, pour la rassurer et lui faire entendre que je n’avais rien à voir avec son ancienne voisine. Nous avons convenu le lundi neuf mai au matin de nous voir en début d’après-midi, histoire de couper court définitivement à tout malentendu. Les échanges étaient devenus moins tendus entre nous, je sentais sa méfiance disparaître et à la place s’imposer une curiosité certaine pour ma démarche et ce qui m’avait motivée à la contacter. Le dimanche avant notre rencontre, elle m’a proposé de l’appeler et nous sommes restées deux heures et trente-sept minutes ensemble au téléphone, un record pour ma part. Pourtant, je n’aime pas et n’ai pas l’habitude de recourir au téléphone pour être en contact avec les gens, en l’occurrence la proposition s’inscrivait dans une mise en confiance initiée plus d’une semaine en amont, jusqu’alors je m’étais montrée docile, discrète et déterminée à la fois. Je sentais de sa part l’envie d’en avoir le cœur net quant à ma personne et aux prémices intrigantes de notre relation, car nous avions bel et bien noué une forme de relation au fil de nos échanges réguliers ces derniers jours. Je ne voulais rien lâcher, pas si près de la possibilité de la rencontrer enfin. Je me préparais à l’appeler, l’heure avait été fixée, je ne savais toujours pas s’il valait mieux m’allonger sur le lit pour être détendue ou au contraire m’installer sur le tabouret devant mon bureau pour rester sur mes gardes, vigilante face au moindre risque de dérapage. Après tout, j’étais allée chercher le contact avec une inconnue de manière insistante, il fallait que j’évite toute provocation inutile. C’est pourtant le contraire que j’ai fait. Lorsqu’elle a décroché, d’emblée j’ai entendu son sourire, un sourire dans lequel j’ai voulu lire son excitation sexuelle. J’avais pourtant opté pour le tabouret plutôt que le lit, il faisait chaud.

Dans les faits, sa voix m’a parue criante de sexualité. Peut-être m’y attendais-je ou l’avais-je envisagé. Je revenais d’un week-end où j’avais beaucoup chanté et je l’avais chauffée par messages interposés, elle s’était montrée étonnée sans être choquée plus que ça. Se parler de vive voix devait nous permettre de redescendre du contexte fantasmagorique que j’avais mis en place, l’alcool servi au déjeuner aidant à me désinhiber, je réalisais que j’étais en train de la séduire.

Dès l’instant où j’ai entendu son sourire m’envahir depuis le combiné du téléphone jusqu’au sixième sens que je ne pensais pas posséder et qui me soufflait d’un coup qu’il pouvait bien s’agir de la bonne rencontre, non seulement je n’ai plus ressenti l’effet de l’alcool, mais surtout je me suis laisser aller à déambuler avec elle entre les détours improvisés de récits animés par une envie soudaine de me mettre en valeur, alors que l’instant d’avant je m’étais dit que dans le pire des cas, on raccrocherait assez vite et que l’affaire serait classée. Deux heures et trente-sept minutes d’étreinte téléphonique, soft et affolant à la fois.

Je n’avais plus qu’à attendre sagement qu’elle me propose un rendez-vous, c’est en tout cas ce qui me paraissait être l’option la plus fiable pour parvenir à mes fins. C’est pourtant le contraire que j’ai fait, j’ai précipité les choses.

Elle venait de m’envoyer deux photos d’elles ; les deux étaient prises en Grèce, l’ambiance et le mobilier épuré dans la chambre d’un blanc typique ne laissaient pas l’ombre d’une suspicion, et surtout elle avait évoqué un séjour en Crête au moment où je vérifiais les quelques points que nous pouvions avoir en commun, notamment les destinations Grèce et New-York. J’aurais pu faire les mêmes photos de vacances qu’elle, pas le genre en revanche de celles que je venais de recevoir ce lundi matin, au lendemain de notre longue conversation téléphonique. Je n’aurais jamais eu la même audace qu’elle, c’est en tout cas ce que je croyais. La première photo la montrait de dos, telle une statue antique à la pose lascive, elle était allongée et semblait feuilleter un magazine ou rêvasser en regardant par la fenêtre ouverte sur le ciel bleu ; à moins qu’elle n’ait pris la pose pour les besoins de la photo. Cette dernière option semblait d’autant plus crédible que sur la deuxième photo, à la charge tout aussi érotique, le modèle faisait face au photographe, toujours seins nus. On pouvait se douter qu’il existait une relation amoureuse et charnelle entre le photographe et son modèle, et que cette séance de nue était préméditée, voire orchestrée en préliminaires.

A cette période, j’étais en train de travailler « Doll parts » de Courtney Love, j’apprenais notamment à crier dans la dernière partie de la chanson, car chanter c’est crier m’avait-t-on affirmé. Je ne me voyais pas capable de dévoiler ni sensualité ni sexualité, c’est pourtant ce que j’avais entrepris avec une parfaite inconnue pendant tout un week-end, virtuellement. J’avais prévu un cours de chant ce lundi, en début d’après-midi. Je suis sortie de la douche, une serviette nouée en mode paréo, je l’ai légèrement desserrée et, dos au miroir de la cheminée, j’ai cherché la position la plus valorisante, avec le reflet de la nuque dans le miroir, et j’ai mitraillé plusieurs fois histoire d’en finir au plus vite, pudeur oblige oserais-je dire. Parmi tous les clichés, j’en ai retenu un, ou plutôt j’ai éliminé tous les autres d’office, et le dernier fut envoyé par dépit. Si ça ne le faisait pas, c’est que je n’étais pas faire pour cette fille. Ça l’a fait, sa réponse à ma photo, que j’ai mis plusieurs secondes à découvrir, était concluante. Il était hors de question que nous ne nous rencontrions pas, assez rapidement, et tant qu’à faire ce même jour, pour en finir surtout avec l’insoutenable suspens et la possible déception qui nous pendait au nez à toutes les deux.

Cette manière que nous avons eue elle et moi de ne pas raccrocher pendant plus de deux heures de conversation ininterrompue, là où autrement, c’est-à dire avec d’autres personnes qu’elle, je n’aurais pas pris la peine de décrocher, rarement je m’étais mise dans cet état de tension nerveuse. Ce n’est pas tant qu’elle m’ait parue différente de toutes les autres, mais je n’ai pas pu ne pas la contacter par messagerie et décrocher le téléphone parce que l’entendre de vive voix et recevoir une réponse de sa part a d’emblée fait sens, en dépit du bon sens selon lequel il n’y a rien de logique à contacter quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam sinon d’après les ouï-dire d’une voisine dérangée. C’est comme si sa réponse venue des profondeurs de l’improbabilité faisait écho en moi à une attente ancestrale jamais satisfaite, à l’insatisfaction même. Sept minutes d’introduction, une demi-heure pour raccrocher et entre ces extrémités, deux heures d’intense excitation. Je pouvais toujours ne pas la rencontrer, à ce stade j’avais le choix et je savourais comme jamais ce champs des possibles qui s’offrait à moi. Rien ne prédisposait à cette prise de contact, ni affinités ou contacts partagés a priori, mais a priori seulement.

L’hypothèse la plus probable était que nous allions être déçues au moment de la rencontre, ramenées à la réalité après avoir projeté sur cette dernière nos fantasmes et envies personnelles, créé le manque là où il n’y avait rien. Sans doute eut-il été préférable de ne pas confronter la rencontre à l’idée que nous nous faisions de la rencontre idéale. C’était de la folie de provoquer pareille déception, si nous ne nous plaisions pas. Le résultat pouvait être catastrophique. L’erreur avait été de croire que le résultat pouvait être différent et la rencontre idéale se réaliser sous prétexte que la démarche était différente, un peu comme si j’avais crié au destin ses quatre vérités au lieu d’attendre qu’il me fasse signe.

Folie en boucle je crie ton nom.