Trois éternités #26

J+3. Le départ de la course avait cinq minutes de retard mais le taxi est arrivé à l’heure prévue devant chez moi, seule particularité notable à cette heure sinon déjà spécialement nocturne, il s’est présenté en marche arrière dans une rue à sens unique, les voyants étaient donc au rouge. J’aurais du me méfier, y voir un signe et rester vigilante, mais je n’ai rien voulu voir du tout. Mon coéquipier n’était pas au rendez-vous mais je ne connaissais pas même son prénom la veille alors que nous sommes partis nous promener vers les quartiers chics d’Athènes, en passant par la relève de la garde devant l’Assemblée, pour finir devant le stade, trop calme. Enfin, j’avais préparé ma tenue, la même que pour le marathon en août, casquette comprise parce que même en novembre le soleil peut taper encore trop fort aux environs de midi. L’heure à laquelle d’ailleurs nous avons trouvé la première terrasse à proximité de l’Acropole, au calme et ensoleillée, le havre parfait pour nous poser et profiter de notre premier déjeuner tous ensemble avant de grimper vers l’Acropole et aller retirer nos dossards autour du Pirée, les premiers coureurs ont commandé une bière au déjeuner, puis les suivants, toute barrière franchie, les avis fusaient, l’abstinence pourquoi pas, mais sans frustration, j’ai commandé. A seulement deux jours du marathon, j’ai commandé ma bière, celle que je m’étais promise sur la ligne d’arrivée, le jour où ma vie retrouverait enfin le cours habituel des choses ordinaires. Tout le monde a commandé une bière autour de moi, j’étais assise au milieu de la tablée, nous étions installés en terrasse, le temps était clément, les serveurs avenants, la vie facile, parfaite. Je me suis laissée portée par l’envie de profiter et le plaisir de partager ce moment exceptionnel en compagnie de gens fantastiques dont je me suis régalée au fil de discussions et d’expériences échangées, nous étions tous conscients de la chance d’être là, ici maintenant. Nous avons marché, beaucoup marché dans une ville dont je découvrais le cœur après plusieurs passages déjà de l’aéroport au port sans réussir à sillonner la cité et ses quartiers, les athéniens discutaient facilement avec nous, de leur marathon et des choses à voir absolument. La fatigue s’était comme envolée alors que le réveil à trois heures du matin après deux heures de sommeil seulement paraissait terriblement loin dans le temps, trois éternités derrière nous, dans une autre vie privée de soleil et de chaleur, ici nous nous ressourcions d’enthousiasme. Grisée par la joie du groupe, je ne pensais plus ni à ma blessure ni au sommeil à rattraper, je me laissais plutôt entraînée par le délire de ce garçon que la bière avait enivrée et qui me faisait rire par ses remarques impertinentes, il m’a finalement proposé de courir ensemble puisque nous partions à deux sas d’intervalles, cela ne paraissait pas compliqué de s’attendre. Rien ne me parait compliqué depuis que le soleil me régénère, je me sens comme protégée par le groupe, je délègue presque aux autres le pouvoir de parvenir à bout de la distance mythique tellement je les sens confiants, je me nourris de leur force à eux et j’oublie ma propre fragilité. J’oublie les séances trop récentes chez l’ostéopathe, j’oublie la correction des semelles et le déséquilibre du bassin, ma tête me semble en déséquilibre elle-même au moment au j’ai déjà bu ma bière de réconfort et visité le stade panathénaïque où les marathoniens franchiront la ligne d’arrivée le lendemain. Sauf qu’il reste à le courir, ce sacro-saint marathon historique.

C’était couru d’avance, comme si j’avais décidé de ne pas le courir et que j’avais déjà tous les prétextes en tête pour ne pas l’avoir couru, sauf que je me retrouve sur la ligne de départ. Depuis le début, je sais que mon sas de départ fait partie des derniers parce que je n’ai pas eu le temps d’indiquer mon dernier temps, celui que j’ai réalisé au marathon en août, je réalise seulement alors à quel point c’est frustrant, je vais devoir slalomer jusqu’à trouver mon rythme, me poser dans ma course, me centrer sur mon effort au lieu de lutter contre les autres. Je cherche mon coéquipier sur le premier kilomètre, il devait m’attendre sur la ligne d’arrivée mais a du avancer, poussé par son propre sas, nous ne nous sommes pas retrouvés parmi les milliers de coureurs que compte chaque sas, ce n’est pas une surprise, j’ai une pensée pour lui. Je continue à doubler et passer à travers la barrière que constitue devant moi les coureurs des autres sas, je passe à côté de plusieurs fauteuils roulants, quel courage d’affronter ce parcours pentu en tractant une autre personne, ils seront particulièrement encouragés sur tout le trajet. Au dixième kilomètre, je commence à me décrisper un peu en me disant que la douleur ne s’est pas encore rappelée à moi, certes je ne suis pas encore à la moitié du parcours mais lors des sorties longues je commençais à peiner au bout d’une heure de course, j’appréhende déjà.

Nous arrivons bientôt à Mati, le village a brûlé le 23 juillet dernier, jour de fête nationale en Grèce, près de cent personnes ont succombé aux flammes en tentant de fuir dans leur voiture, la plupart des survivants ont eu le réflexe de se ruer vers la mer. J’ai séjourné à l’hôtel Ramada le 3 septembre, en raison de la grève historique des ferrys – tout ce qui est grec est historique -, situé en plein coeur du village côtier de Mati, l’hôtel est resté étonnamment intact alors que tout autour le paysage était tristement calciné et sentait encore l’odeur de cendre, j’en avais eu le souffle coupé. Sur le parcours du marathon et à hauteur du village côtier, une haie de villageois nous attend, ils portent tous un t-shirt noir avec la date de la tragédie inscrite et lisible de loin, ils nous applaudissent et nous remercient. J’ai les larmes aux yeux, nous les applaudissons à notre tour. Un peu plus tard, le panneau indiquant la direction de Rafina apparaît, mon port d’attache lorsque j’arrive de l’aéroport et que le ferry m’attend déjà à quai pour m’emmener au petit matin vers l’île de Tinos. Je me souviens d’avoir profité des derniers rayons de soleil sur la terrasse de l’hôtel Avra, sans savoir encore que je resterai à quai une journée de plus. J’étais détendue et heureuse, je me remettais tout juste de mes émotions après la folle semaine des Gays Games et la médaille d’or récoltée au marathon, un étrange mélange de frustration et d’enthousiasme parce que j’aurais voulu faire mieux encore mais les réactions autour de moi m’avaient portée comme sur un nuage. Clairement, je ne ferai pas mieux en terme de temps au marathon d’Athènes, pourquoi alors en avoir pris le départ, sinon pour la destination et pour finaliser une préparation autour d’une belle et dernière sortie longue, la plus longue possible en tout cas, pourvu que je tienne le coup. Les sorties longues manquent à ma préparation, je n’ai pas pu aller au bout des dernières, et pour cause le nerf sciatique bloquait ma jambe gauche et m’obligeait d’un coup à l’arrêt J’envisage une situation similaire au trentième kilomètre, je marcherai alors jusqu’à l’arrivée. Sauf que ce n’st pas du tout ce qui arrive, je sens le fameux nerf se réveiller dans la première côte, aux abords du semi, je peine à continuer au même rythme, je m’essouffle et j’ai très mal. Pile je continue en forçant jusqu’à extinction des forces, face je marche pour souffler un peu. Je me suis à peine posée la question que mon corps a décéléré pour récupérer, je me fais doubler tandis que la douleur à l’arrière de la cuisse devient plus vive au moment de marcher. Je tente de courir à nouveau, je revis une fois de plus la même sempiternelle situation, à savoir qu’il m’est impossible de retrouver le rythme de ma foulée, là où je me sentais au mieux de ma forme en passant le cap du semi et du vingt-cinquième kilomètre au marathon en août, trois mois en arrière. Mais depuis, mon bassin s’est déplacé et résiste à la nouvelle posture.

J’arrive au vingt-cinquième kilomètre la mort dans l’âme. Pile je marche, face je me préserve. Je n’arrive plus à marcher sans boiter, les coureurs abordent la nouvelle côte qui se présente. Pile je grimpe à genoux en priant très fort comme le font les pèlerins qui débarquent le 15 août à Tinos pour se rendre à la basilique de la Sainte Vierge, face je me rappelle m’être entendue dire que si je courrais ce marathon dans mon état, c’était pour ne plus courir ensuite. Ma tête continue à vouloir courir, mon corps a capitulé, je grimace et lutte avec moi-même, la décision à prendre me paraît plus difficile que jamais, je ne me voyais pas abandonner ainsi. Mes larmes se mêlent à la sueur, le soleil tape très fort, ce n’était pas mon jour de marathon et il me faudra deux jours de plus pour comprendre que j’ai fait le bon choix en prenant soin de moi, je ne suis plus celle qui court son premier marathon sur une fracture non encore résorbée. Je suis celle qui veut continuer à courir, quitte à renoncer ce jour à la médaille et à la gloire, par-dessus tout je veux courir le plus longtemps et dans les meilleures conditions possibles. Et c’est sans doute ce que la décision que j’ai eu du mal à prendre et qui s’est finalement imposée à moi au vingt-cinquième kilomètre du marathon d’Athènes m’a permise aujourd’hui, trois jours après l’épreuve, continuer à courir et pourquoi pas un prochain marathon, par exemple celui de Paris prévu le 14 avril 2019, c’est-à dire dans cinq petits mois, tout pile. Faire face.

Trois éternités #10

Un mois plus tard, je relançais la voisine et l’invitais à dîner dans un restaurant italien. J’avais repéré un restaurant italien à côté de la librairie des Abbesses, à l’origine je songeais plutôt à le tester pour fêter le retour de Colombie de la randonneuse mais je peinais tant à retrouver celle que j’avais rencontré il y a quelques mois plus tôt seulement, que le sujet n’était plus d’actualité, tandis que la carte du restaurant faisait toujours le même effet sur moi. J’aurais tout aussi bien pu proposer ce rendez-vous à mon amie caviste qui habitait le quartier ou encore à mon amie humoriste dont je n’avais plus de nouvelles depuis l’été, mais je craignais que la proposition fut mal interprétée, tandis qu’avec la voisine nous parlions  de nos relations respectives, les choses étaient claires et mes intentions à peu près explicites. J’étais quand même tendu, j’avais passé la journée de ce vendredi du mois d’octobre à me demander de quoi j’allais pouvoir parler à une inconnue qui ne l’était plus vraiment non plus. De fait, la relation de la voisine avec son amante s’étant récemment terminée, nous avions un sujet pour la soirée, mais je ne le savais pas encore, pire j’avais en tête qu’elle pouvait annuler à tout moment, je me retrouverais avec une réservation pour deux personnes sur les bras.  Elle est arrivée en bas de chez moi pour que nous fassions chemin ensemble, tout sourire et en déclarant qu’elle avait très faim, je me suis d’un coup sentie à l’aise, parfaitement détendue. Plusieurs fois au cours du dîner elle m’a demandé si ce que je mangeais me plaisait, son regard espiègle et pétillant se posait sur moi avec délicatesse, nous conversions facilement. Au moment de la raccompagner devant chez elle, j’avoue, j’avais le cœur un peu lourd. En rebroussant chemin vers chez moi, en haut de la rue, je cherchais à me rappeler comment j’avais fait connaissance avec cette voisine, la fatigue et l’alcool embrumaient un peu mes idées lorsque j’essayais de mettre le doigt sur l’origine de ce rapprochement singulier, Emma. Je me suis surprise à parler plus de coutume de cette voisine que je n’avais croisé en tout et pour tout que trois fois, cette tendance à l’obsession n’a pas manqué d’alerter mon amie qui n’en savait pas davantage mais auprès de qui je cherchais à collecter la moindre information. Il n’y a en soi rien de grave à être attiré, cela regarde seulement la personne qui se sent attirée. J’étais en train de couver une intrigue, un peu comme d’autres couvent une mauvaise grippe, j’en montrais en tout cas les principaux symptômes, par exemple lorsque mon attention était focalisée par la moindre réaction qui ne venait pas puisqu’en réalité il n’existait pas d’action. Un vendredi soir, j’ai profité de la FIAC pour échapper à la fadeur de mes propres fantasmes, changer d’univers et m’évader dans l’imaginaire d’artistes à la folie exposée, voire explosive. Mais contrairement aux années précédentes, l’ambiance n’était plus à la fête à outrance, j’avais un peu la mort dans l’âme, je ne parvenais ni à me divertir ni à me concentrer sur autre chose que ma morosité intérieure. J’étais crispée et rien, rien ne semblait vouloir me détendre. Il me restait les derniers cachets d’anti-inflammatoires, je pensais encore, huit mois plus tard, que je souffrais d’une blessure musculaire et non pas d’une fracture, un traitement sans intérêt. Je savais très bien qu’en prenant ces cachets à jeun le matin, j’allais sentir passer ma douleur, non seulement je le savais pour me l’avoir entendu dire explicitement au moment de la remise de l’ordonnance, mais surtout je le faisais dans l’intention de sentir cette autre douleur, comme si une douleur pouvait se substituer à une autre plutôt que de venir doubler le désagrément. J’aurais pu faire appel à Emma ou encore détruire un chef d’œuvre de la FIAC pour passer mes nerfs, mais rien n’y faisait, le chemin autant que la douleur menaient à l’intérieur. J’étais au bord de l’implosion sans pouvoir véritablement savoir pourquoi ni comment m’en sortir. Mes nerfs n’avaient plus de ressort, ils ne me permettaient même plus de réagir un minimum, j’étais énervée au sens littéral du terme, déconnectée de toute sensation physique, écœurée. Au fond, je n’avais pas envie de m’en sortir non plus, non plutôt rentrer en moi et c’est tout. Sans doute ma descente datait depuis quelques jours déjà et je prenais vaguement conscience d’un sentiment de chute, comme un incessant vertige vers un bas qui n’est jamais assez bas et me précipitait vers un vide abyssal après avoir frôlé les sommets hystériques vers lesquels m’avaient hissée mes fantasmes et l’enthousiasme dans lequel me plongeait l’invention d’une vie plus intense, nourrie de relations envoûtantes et gorgée d’élans passionnels à répétition. Chère intensité, je ressens ton appel par vagues nostalgiques chaque année quand vient l’été. Et chaque année je veux voir le soleil plus haut encore, exploser de mille feux dans le ciel, plutôt que de me protéger de ses rayons à force de rechercher cette sacro-sainte illumination, je finissais par m’aveugler moi-même. Je ne me posais pas les questions dans le bon sens, sinon j’aurais su ou vu, ou au pire j’aurais cru. Et alors je n’aurais pas bu,  je n’aurais pas chu.

La poésie des petits pas #19

Natalie avait l’habitude de tuer les gens qu’elle ne voulait plus voir et cela n’allait pas plus loin. Elle ne les voyait tout simplement plus, ces personnes étaient laissées pour mortes. Un peu comme dans un jeu vidéo, sauf qu’ici dès le départ, il n’y aurait pas plusieurs vies. Elle était dans une provocation constante dans ses discussions, frôlant sans arrêt la confrontation et le malaise parce qu’il n’y avait pas de limite, à partir du moment où l’objectif était d’avoir le dernier mot quitte à se distinguer en misant tout sur la différence pour la différence.

Pour autant, elle croyait avec une naïve sincérité dans tout ce qu’elle entreprenait, depuis un simple apéro jusqu’à la « mort » radicale d’une personne avec qui elle aurait pu partager une soirée de connivences et dont elle serait sentie proche mais qui avait mérité son ignorance. Par-dessous tout, je ne voulais pas tuer cet espoir qu’elle avait mis dans un « après », et que ce soit par l’entremise de quelqu’un comme Anne n’y changeait rien pourvu qu’elle y croie. Pendant où elle se projetait avec Anne, Natalie faisait le deuil de sa relation passée, et tandis qu’elle en passait par là je me disais qu’au moins elle passait à autre chose. Natalie ne dormait plus, du moins elle prétendait souffrir d’une insomnie chronique, elle en parlait presque avec la fierté d’une survivante. Pour dormir, disait-elle, elle aurait eu besoin de passer la nuit dans les bras de quelqu’un, pas n’importe qui, une personne de confiance. Natalie a commencé par plaisanter sur le fait que dormir dans les bras d’Elsa l’aiderait quand même grandement à passer le cap. Elsa a commencé par renchérir dans la provocation tout en résistant, une fois. Puis la fois d’après, elle a cédé, et celle d’après, et toutes les suivantes aussi. A la fin, les nouvelles des insomnies de Natalie se sont espacées.

Je suis retournée au Rosa Bonheur, une seule fois. Je lui ai préféré le Tango pour finir le week-end sur une note de légèreté plutôt que de démarrer avec les excès dès le vendredi soir. Autre ambiance, autres rencontres. Mon chemin a croisé celui d’une pianiste qui fabriquait ses propres cigarettes tous les matins, une fille borderline dont le chat avait un regard plus hagard qu’elle encore, une réceptionniste dont la mère avait une centaine de chats en plein cœur de la forêt de Fontainebleau, une basketteuse adepte des massages de pieds, une alsacienne qui descendait autant de pintes de bières que moi à l’époque, une pervers qui m’a poursuivie sur le boulevard Saint-Germain un soir d’Halloween, une prof d’allemand pour qui écrire un roman était une perte de temps comparé au récurage des joints de carrelage de sa salle de bain, son hobby favori ; j’ai observé et fait avec puis abandonné. Bref, de belles rencontres. Mais je n’ai pas croisé le chemin de celle que j’aurais tant voulu présenter à ma grand-mère de son vivant. Alors je l’ai convoquée par écrit comme si j’engageais la discussion avec elle, parfaite inconnue parmi eux que j’ai cherché à déchiffrer pour le moment venu la reconnaître.