Genre #3.2.1

Et lorsque je rentre essoufflée et satisfaite, je me sens vidée et prête à construire quelque chose de différent sur cette nouvelle base épurée, comme une case départ dont je ne sais pas encore qu’elle deviendra une obsession à chaque étape, après chaque coup, chaque blessure. L’épuisement devient le seuil d’une possibilité d’éveil à autre chose, forcément plus beau, d’abord il faut en finir avec la grande fatigue, aller au bout de cette lassitude à rester la même, pour ensuite pouvoir appréhender les distances à parcourir et évaluer les forces nécessaires. Toutes les longueurs sont à revoir, les formes dans leurs acceptions les plus larges et banales, à commencer par la coupe de cheveux pour les tirer en arrière et voir les traits du visage se creuser jour après jour, il ne me vient pas à l’idée à ce moment encore de les couper court, d’abord je veux les tenir attachés pour faire apparaître une identité derrière cette chevelure, comme si j’étais l’arbre à découvrir derrière la confuse forêt que je n’aurais pas oser pénétrer. Ensuite, je mesure tous les jours combien mon vieux jogging du temps de mon adolescence ne me va plus, il flotte un peu plus à chaque nouvelle sortie, peut-être finirais-je par le perdre tout entier et ainsi retarder le plus possible mon entrée dans le monde adulte puisque je ne sais pas encore sous quelle identité je dois l’appréhender ni à travers quelle apparence me présenter pour trouver ma place dans un monde dont j’envisage les catégories avec méfiance.

Genre #1.1.1

Suffit-il d’être né au bon endroit et au bon moment pour se sentir à sa place, se demandait-elle à chaque fois que naissait en elle une impression d’étrangeté par rapport à sa propre personne. Un gouffre s’ouvrait au milieu de son thorax pour la happer et l’emporter dans une zone obscure plus inquiétante encore que l’image reflétée dans le miroir de quelqu’un qu’elle n’était pas et qui lui faisait peur, une zone d’emprisonnement éternel dans ce corps sans issue. Dans cette confusion, le premier réflexe dont elle ne prend pas encore conscience est de se fuir elle-même pour se perdre dans l’autre, dans tous les autres comme pour deviner l’image qu’ils se font d’elle et trouver un moyen de mieux s’adapter à la vie en chercher à imiter ou se distinguer, se reconnaître dans un geste, une réflexion, renier totalement tel comportement et ainsi puiser dans cette intrusion poussée à son maximum une façon se composer une identité. Peu lui importe si cette identité n’est pas la sienne, pourvu qu’il y ait ce commencement, déjà. Ensuite, viendrait le temps des interrogations avant le moment de se positionner quelque part, les autres semblaient en savoir davantage sur elle qu’elle-même et elle avait besoin de vérité, sans avoir conscience encore que si vérité il y avait, alors il lui fallait trouver celle-ci en elle. D’abord elle voulait entendre les autres parler d’eux et lui parler d’elle, et tout en faisant parler les autres d’eux-mêmes, sans s’en apercevoir au début, elle se mit à parler d’elle aussi. En cherchant les réponses, elle se mit à poser les bonnes questions et s’entoura des bonnes personnes pour avancer sur le chemin de sa propre identité dans ce monde en se projetant dans le masculin comme dans le féminin, jusqu’à ne plus se projeter du tout, entendre sa voix. Enfin, les sentiments de honte et d’inquiétude disparurent, et elle ne se souvint même plus qu’ils avaient existé avant de repenser un jour au chemin parcouru et des sentiers empruntés, la honte de ne pas savoir en étant persuadée que les gens savaient quelque chose sur elle, l’inquiétude de se dire que ce quelque chose sur elle pouvait être terrible, puisqu’on ne lui disait rien et qu’on faisait comme si de rien n’était. De fait, il n’y avait rien à savoir de grave. Pire, il y avait tout à oublier des idées reçues et autres convenance pour acquérir la liberté de déjouer les préjugés et grandir avec intuition et sagesse, à l’écoute de l’environnement proche. La honte disparut pour faire place, après des années de quête, à un sentiment d’immense fierté, et l’inquiétude persista par petite touches ponctuelles, comme des piqures de rappel, pour ne pas laisser à la confiance l’occasion de s’installer trop facilement alors que le doute continuait à être permis sur soi comme sur les autres ou sur les décisions prises pour avancer. Toujours est-il que le champ des possibles avait été ouvert et découvert, exploré au maximum et construit de sorte à pouvoir y revenir régulièrement pour poser ici une nouvelle brique d’intuition vérifiée et là tout un pan de poésie, comme un écho à chaque pas de plus vers l’autre, moins étranger et à la fois éternel mystère d’une vie où son ombre apporte la lumière.

Genre #1.1

Elle n’était pas ce qu’on appelle la bonne personne née au bon endroit et au bon moment, Eva. Non pas que la période fût plus mauvaise qu’une autre, elle était au contraire assez neutre puisqu’on parlait de Détente, mais il ne s’agit pas d’un récit de guerre économico-politique. Sauf que l’on a assisté justement en 1974, peu après le choc pétrolier, à la première pénurie en papier toilettes aux Etats-Unis parce qu’un animateur de talk-show a plaisanté en partant de l’idée saugrenue qu’après l’expérience des files de queue devant les pompes à essence, on pourrait bientôt assister au même phénomène sur un produit aussi vulgaire et tristement indispensable que, mais quoi donc, mais oui le papier toilettes. Les stocks de papier toilettes. Et ça n’a pas loupé puisque dès le lendemain les commerces étaient assaillis par les hordes en panique à l’idée de manquer non plus de pétrole, cet or noir qui a fait couler tant d’encre, mais du précieux papier molletonné à usage unique pour agrémenter notre passage aux toilettes. Ainsi la mémoire d’Eva, marquée par l’imaginaire collectif, aurait pu la conditionner près d’un demi-siècle après la plaisanterie autour d’une improbable pénurie en papier toilettes à se livrer au réflexe de piller le même rayon lors du confinement imposé par la crise sanitaire mondiale, sinon qu’Eva était plus propice à l’individualisme, assez peu américaine peut-être. L’histoire ne tourne pas plus autour d’un drame familial qui expliquerait l’état d’esprit du personnage, forgé par un sentiment d’injustice pour le coup justifié, il ne s’agit pas non plus de raconter la lutte sociale portée par une grande cause humanitaire, le combat d’une vie. Autrement, le texte aurait pu témoigner de l’émergence d’études s’intéressant au genre dans ces années-là, de manière ouverte et assumée, académique, après l’évolution des mœurs et de la sexualité dans la décennie précédente, suivie par la poussée du féminisme et de débats sociaux autrement plus vindicatifs autour de la question des minorités, d’une mondialisation. Bien sûr, il aurait été possible de transformer ce texte en pièce de théâtre avec des dialogues entre Eva et son entourage pour cerner la personnalité, sa complexité à travers ses questions et un interrogatoire ficelé derrière une intrigue un peu scabreuse et cousue de toute main, c’eut été le meilleur moyen de donner au personnage principal voix au chapitre dans sa vie. Mais c’était occulter le silence comme l’un des éléments essentiels dans l’évolution d’Eva. D’abord, son propre silence comme mode de survie lorsque le monde entier impose de trouver sa place avant qu’un autre que soi ne vienne la prendre et induise par là-même la rivalité en tant que composante obligée pour s’en sortir à peu près ; mais il n’y a pas que ce silence-là. Ensuite il y a le non-dit, cette forme d’omission qui permet à d’autres de s’en sortir au mieux en toute impunité et au prix de la sincérité, d’un lien transparent et durable avec les autres pour choisir le risque d’une rupture le jour où la vérité éclate et qu’explosent alors les liens. Mais nous n’en sommes pas là, attardons-nous encore un instant sur la question du genre.

Notre histoire s’inscrit quelque part entre la rareté de l’or noir et la feuille de papier toilette. Parmi tous les genres possibles et improbables l’histoire d’Eva s’inscrit déjà malgré tout dans la grande Histoire d’une crise économique et d’une créativité musicale et artistique détonante. Reste à creuser ce genre primitif originel et intuitivement vital qu’est la poésie, le rythme d’une phrase cadencée à l’identique à la suivante pour donner un élan vital à une phrase, cette poussée d’émotion qui engage les foules indécises, fait parler les grandes images de la vie. Plus qu’aucune autre forme de langage, ce texte aurait pu croiser les rimes comme les destins et faire s’embrasser celles qui annoncent les vraies rencontres, un moment si parfait que l’on se sent à nouveau réconcilié avec le reste et que l’écho d’une phrase appelle la suivante parce que tout deviendrait à nouveau fluide pour continuer à avancer dans un monde plutôt opaque. Quoi de plus évident que la poésie pour dire ce qui ne l’est pas, ce qui ne se voit pas ni ne s’entend tant qu’aucun son ne fait jaillir une image pour exprimer par des mots qui résonnent les uns avec les autres en harmonie ou en cri de guerre ce qui vit en chacun et entre nous, parfois pour créer ce lien qui manquait avec la réalité parce que les sentiments grondent sans que l’orage ne puisse éclater autrement, l’inquiétude reste sourde et pourtant envahit le reste.

Trois éternités #6

La première fille dont je suis tombée amoureuse était prof de gym et j’avais dix ans. Le club de sports devait employer de jeunes étudiantes elles-mêmes adhérentes et qui se faisaient de l’argent de poche en nous entraînant tous les mercredis et samedis de la semaine. Je me souviens de Christelle et surtout de Karine, parce qu’elle était fan non seulement de la Madonna des années 80’, elle arborait le même look vestimentaire avec les boucles d’oreilles méga gigantesques et le chewing-gum super vulgaire, mais également de Daniel Balavoine. Le jour où ce dernier est décédé dans un accident d’hélicoptère, Karine n’est pas venue nous entraîner, Christelle a raconté qu’elle a appelé chez elle et que sa mère a raconté qu’à la nouvelle de la mort du chanteur elle est allée s’enfermer dans sa chambre en claquant furieusement la porte, plus personne ne l’a revue. Moi, j’avais trouvé en Karine mon héroïne. Je n’étais pas douée pour la gymnastique, on nous appelait même les « sœurs bâton », pourtant j’adorais ces moments où toutes en justaucorps nous alignons nos galipettes plongées et autres roues en série, les spectacles de fin d’année me rendaient fière. Karine me demandait plus ou moins sur le ton de la plaisanterie si mes parents n’envisageaient pas de prendre une nounou en vacances pour être tranquille, je fantasmais à l’idée de partir avec elle en vacances bien sûr. Je n’ai jamais parlé de sa proposition à mes parents, en revanche pendant les longs mois estivaux, j’entretenais une correspondance animée avec elle. Quand je dis « animée », je parle moins de la fréquence de ces échanges de lettres très colorées, que de l’effervescence dans laquelle j’étais tout au long de l’été en attendant l’arrivée du facteur tous les jours à midi, dans notre maison de vacances en Provence. C’était le moment que je préférais de toute la journée, parce que cela relevait sinon du miracle en tout cas de l’arrêt cardiaque d’apercevoir parmi le rare courrier acheminé en camionnette jaune de la Poste, l’écriture de Karine sur une enveloppe. Le jour où la fameuse lettre tant attendue arrivait, c’était l’hystérie, mais c’était l’hystérie tous les autres jours aussi, il suffisait d’entendre le moteur de la camionnette vrombir en haut du chemin pour que bondisse mon cœur et que je me mette à courir vers la boîte aux lettres située à une centaine de mètres en amont du chemin en terre qui menait vers la maison. Achetée à l’état de cabane quasiment, ma sœur et moi dormions sous les toits parmi les loirs, la bâtisse avait évolué avec nous, s’étirant et s’épanouissant dans les tons ocre de Roussillon. Il y faisait frais à l’intérieur sur le carrelage lorsqu’à partir de midi le soleil commençait à taper dehors sur la terrasse, nous avions pour consigne de ne pas nous exposer, comme par temps de mistral, nous restions enfermées et le déjeuner était servi dans la grande pièce principale d’où nous suivions l’événement des rafales de vent secouer les volets furieusement. Mais les bourrasques pouvaient bien me faire taire un temps et le soleil intimider mon élan, c’est encore l’arrivée de la camionnette qui déchainait la plus délirante de toutes les tempêtes.

Systématiquement, j’ai cherché cette connexion particulière avec toutes les autres filles, je l’ai trouvée avec facilité, chaque fille étant spéciale, plus difficile fut la connexion à mon corps. « Ce n’est pas inquiétant », m’avait dit l’ostéopathe que j’ai fini par aller consulter un jour. J’avais d’abord cru à une déchirure ou à un claquage lorsque la douleur m’avait arrêtée en plein stade, la radio n’avait rien donné, sinon un déséquilibre du bassin, l’échographie non plus, l’IRM semblait inutile dans mon cas et j’étais encore loin d’envisager une scintigraphie. Docile et consentante, j’ai remis mon sort entre les mains expertes d’une jeune ostéopathe au bout d’un mois de souffrance, parce que contrairement à ce que j’avais prévu, ça ne passait pas tout seul et qu’il fallait que je me fasse assister pour rétablir parce que seule, je n’y étais pas. Voilà, j’en étais à ce stade de perte d’estime personnelle et de profonde désillusion lorsque l’expert en art de la manipulation ès tensions m’a annoncé ce diagnostic, rien d’inquiétant. J’aurais pu l’embrasser sur place. Il se pourrait même que je l’ai fait. Et elle de se croire obligée de confirmer son intuition en prenant son air le plus assuré pour m’indiquer qu’il fallait prévoir huit jours en tout et pour tout jusqu’à mon rétablissement définitif, huit jours – ce chiffre que Victor Hugo s’est amusé à faire basculer pour y voir le symbole de l’éternité. J’ai voulu croire à l’oracle. Moi qui l’instant d’avant encore traînais la patte sur le trottoir pour parcourir depuis la mairie du dix-huitième arrondissement le petit kilomètre qui me séparait de son cabinet situé métro Max Dormoy, moi qui jouais la martyr jusqu’à l’exagération quitte à inspirer la pitié des passants sur mon triste sort d’éclopée, moi à qui on ne la faisait pas jusque-là, le coup d’accélérer en me bousculant quasiment pour me montrer à qui appartient le pavé, la rue, les passages piétons et les priorités, le tintamarre de la ville et son ballet quotidien des plus silencieux, le droit d’être un piéton, la chance d’être cet individu unique dans la foule des pas anonymes. J’y ai cru au point de m’autoriser à nouveau à presser le pas. A mon tour, selon les dires dudit docteur, je pourrais me permettre de régler la cadence des feux tricolores au rythme de mes enjambées et non pas dépendre des caprices de la circulation, les autres piétons n’avaient plus qu’à bien se tenir, j’étais sur le retour, prête à en découdre avec le premier venu. Tu parles Charles. Je n’ai pas tenu cent mètres en sortant du cabinet que la douleur m’a relancée de sa lance vive et acérée, une gifle en plein trottoir. Lorsque plusieurs jours après, j’ai reçu un mail de l’ostéopathe demandant de mes nouvelles, je lui ai annoncé que suite à ma relégation en dernière ligue de la fédération piétonne de Paris, j’en arrivais à envisager à moyen long terme une ablation partielle ou totale du fessier gauche, je n’ai plus jamais reçu de relance de sa part pour une autre date.

Trois éternités #5

Je ne sais pas pourquoi j’ai raconté ça à la voisine, que j’étais très tendue cette année. Sans doute j’ai cherché, en suscitant son éventuelle empathie pour les expériences que j’ai vécu et dont je pense qu’elle aurait pu vivre les mêmes, à me rendre sympathique et me rapprocher d’elle, à moins que je ne sois en quête de d’écoute comme n’importe qui ici-bas. Toujours est-il que j’ai ressenti le besoin de décliner mon année en racontant les différentes étapes qui ont tour à tour permis de nourrir tant d’espoir dans ma relation avec la randonneuse, dans la randonnée tout court, dans cette forme de lenteur qui apaise l’âme aussi. Tout allait trop vite jusqu’alors, les événements s’enchaînaient, me laissant choir chaque fois. Je me suis blessée un 17 mars cette année là pour avoir trop forcé, une fracture de fatigue assez révélatrice alors que ma relation avec la végétarienne pingre s’enlisait depuis le début d’année. Dix jours après l’attentat, le 17 janvier, j’ai fini de vider le tiers de mon appartement et de repeindre celui-ci entièrement en blanc, je ne me souviens plus d’avoir pris la décision. Un à un, j’ai vidé mes placards et me suis débarrassée de la moitié de ma bibliothèque, que j’ai démontée planche après planche comme on dépècerait un animal, presque machinalement, j’ai compté 17 types de vis différents. J’ai gardé mes références poétiques et philosophiques, parce que la vie continue malgré tout, même quand on croit qu’on ne pourra pas survivre à ça, on était des millions à ne plus y croire, on est des millions à avoir survécu à l’écœurement. Ensuite, contrairement à mon habitude qui consiste à toujours rester en dehors de tout conflit, je me suis embrouillée avec une choriste de mon pupitre, je ne l’avais pas calculée jusque-là. J’ai appris son nom un dimanche au mois de mai alors qu’elle chantait avec les altos depuis la rentrée. Elle devait me déranger pour que je décide de l’ignorer à ce point, ma randonneuse. Ce jour-là, la chorale donnait un concert au Tango, j’étais d’astreinte au contrôle des entrées. Il a fallu qu’en ce début de soirée, un vigil de l’établissement débarque pour faire régner l’ordre, notamment en décidant que la randonneuse n’avait pas le droit de vérifier si l’une de ses amies avait trouvé le lieu et de voir rapidement si elle attendait devant l’entrée ou non. Avant elle, toutes les autres choristes avaient pu sortir prendre l’air avant de rentrer à nouveau, mais pour la randonneuse s’est appliquée la règle stricte selon laquelle « toute sortie est définitive ». Elle n’a rien voulu entendre et a insisté pour sortir jusqu’à ce que le vigil, transsexuel, la pousse en prétextant à corps et à cris avoir été violenté par la choriste colombienne plus grande que lui d’une tête. Et j’ai eu ce réflexe stupide, humain trop humain, de ne pas vouloir prendre parti pour la choriste par crainte d’être accusée alors de transphobie. Je ne suis pas intervenue, persuadée que la choriste allait lâcher prise face au vigil hystérique, ce qu’elle a fait un peu plus tard, non sans m’en vouloir parce que je ne l’avais pas défendue. Je lui ai écrit le lendemain, un à un elle a démonté tous mes points. Ce fut le début des échanges.

A vol d’alto #10

Je m’étonnais chaque jour d’être toujours dans la vie de la grande magicienne, comme un petit miracle dont je m’émerveillais à tout instant, une chance dont je prenais conscience. Avant la grande magicienne, je dysfonctionnais dans mes relations, convoitant une inconnue et fantasmant sur l’éventualité d’une prochaine rencontre, la personne devenait le centre de mes pensées, une obsession permanente, la voir était un enjeu d’envie et de mort, bien plus finalement que la personne elle-même, que je ne prenais pas le temps d’apprendre à connaître. A ce stade de mon cycle, j’étais entrée en contact avec ladite prétendue une ou deux fois déjà, un échange s’en était suivi et assez rapidement j’avais capté l’attention et inspirait sinon du désir, n’exagérons rien à ce stade de l’aventure, tout le monde ne dysfonctionne pas non plus, du moins une certaine curiosité que je savais aiguiller et attiser, j’avais très envie de rencontrer mon interlocutrice et cela suffit amplement à motiver de folles envolées lyriques. Lorsque j’avais envoyé ce premier message à la grande magicienne pour lui souhaiter bon courage pour son passage de grade dans l’art martial qu’elle maîtrise comme une déesse, je me suspecte d’avoir voulu envoyer quelque chose de drôle, à défaut de me ridiculiser par une tirade d’un romantisme à l’eau de rose très peu du goût de l’intéressée, de fait je savais que je n’avais pas n’importe qui en face, et surtout je n’étais moi-même plus la même que lors de mes précédentes prises de contact, des années avant, au moins je savais repérer les sorcières. Le fait est que j’aurais pu ne rien envoyer du tout à la grande magicienne, je n’avais aucune intention la concernant, elle était bien trop spéciale, et surtout j’étais en relation, sensée l’être. L’envoi de ce message m’a fait prendre conscience que je n’étais peut-être pas heureuse dans ma relation au moment des faits car je n’aurais pas ressenti ce besoin soudain de penser à elle. Son contact m’avait été communiqué par la sorcière elle-même, avec qui j’étais en relation, parce qu’il n’était pas impossible que nous nous entendions autour d’un dîner chez elle. Mais la sorcière m’avait avertie aussi, attention la grande magicienne répond rarement à ses messages, ou alors plusieurs jours après et lorsque le sujet n’est plus d’actualité du tout. J’étais prévenue.

La grande magicienne a répondu à mon message le jour même, ce qui aurait pu me surprendre, mais sa réponse sous les yeux m’a mis dans un état de jubilation tel qu’il ne m’était plus possible de ne pas envisager une suite quelconque à ce bref échange. Pourtant, Dieu sait qu’elle m’intimidait et que je me sentais toute chose à son contact, à sa pensée. Avant, je me serais précipitée pour envoyer un autre message pour être certaine de garder le contact et nourrir le lien, sans savoir que j’étais en train de le pourrir surtout, sans doute la couleur vert n’a jamais été d’une grande facilité, j’y voyais l’espoir et pas l’immaturité du fruit qu’il est encore sinon défendu, du moins trop tôt pour apprécier à sa juste suave douceur.

Dans mes précédentes relations, j’en venais à craindre la suite de la relation à partir du moment où les échanges avec l’autre m’inspiraient toujours davantage l’idée que peut-être j’étais tombée sur cette personne là, que je ne connaissais toujours pas, et avec qui j’allais finir ma vie. Tout était une question de finitude à l’époque, il fallait en finir au plus vite, achever l’attente et la pression. Et dans l’appréhension bien sûr, je faisais tout pour gâcher, tellement l’attente et la pression, tous ces enjeux que je mettais dans l’aboutissement d’une rencontre précipitée, me dépassaient bien plus que je n’aurais voulu le reconnaître seulement. Je souffrais de ne pas pouvoir faire autrement et d’être aliénée par cette attente de l’autre, idéalisé exagérément, au point que l’image que je me faisais de la personne n’avait plus aucun lien réel avec celle qui était l’objet de toute mon attention, sans le mériter en rien, je ne voulais pas voir le déséquilibre de la relation, l’amorce d’une rupture dès le départ. Peut-être qu’en me mettant à courir le matin au sortir de l’hiver, un peu plus vite que d’ordinaire, comme pour provoquer le destin, je savais déjà que je n’allais pas achever mon parcours, parce que j’avais conscience de mon état de fatigue sans vouloir le reconnaître vraiment. Sans doute en avançant aveuglée par l’amour, ou par l’intensité provoquée dans mes propres sentiments, je n’ai pas vu la cassure évidente entre mon rêve immaculé d’une permanence dans la relation et la réalité, ma solitude dans l’idée que tout ce qui m’arrivait était évident comme le lever du soleil tous les matins et n’avait pas lieu de finir un jour, au grand jamais. Dans cette même idée, il n’est pas impossible que je n’ai pas vouloir voir les premières traces de pas dans la neige, comme si quelqu’un avait flouté la scène de rencontre, ces mots qui font tâches et que l’on entend pas mais qui reviennent ensuite, qu’on a retenu et qui révèlent toute la désillusion de la vie, une autre déception à mettre sur le compte de la croyance, plus forte que tout, que cette fois c’est pour de vrai et que rien ne pourra empêcher la volonté effrénée. On ne peut passer à côté de la vie aussi souvent sans parvenir à prendre un jour un réel élan. Et tant pis pour la loi de séries, le manque de recul, les conseils prodigués à droite et à gauche, parfois même dans les pires circonstances, un miracle est si vite arrivé. Comme dans ce film, un chef d’œuvre, passé à patienter jusqu’à l’arrivée de la septième vague pour s’évader de la prison insulaire, l’île est devenu le cachot, l’isolement total, impossible de s’en échapper. L’île signifiait jusqu’ici le refuge, la protection confinée et surtout loin du monde, des autres, un accès privilégié à celle qui m’accompagnerait, des flots entiers de vagues pour nous mener au septième ciel. Tout sauf un endroit d’où j’aurais eu envie, voire besoin de m’échapper. Rester dans cet élan, et même si je ne sais pas comment les choses se sont faites toutes seules, rester cette même personne que je suis devenue, aussi admirative et vibrante de désir pour elle qu’au premier jour.

Avant, je laissais tomber à la première occasion, aujourd’hui je lâche prise librement. Elle est repartie pour la Chine et je n’ai plus aucune nouvelle d’elle, elle peut avoir disparu, au fond je sais qu’elle n’est pas loin, même à des kilomètres d’ici, de l’autre côté de la Muraille. J’aurais pu vouloir m’en assurer en lui envoyant un message qui demandait si tout allait bien, j’ai failli le faire au bout de trois jours d’absence seulement, il était midi moins une minute et je me suis laissée le temps de cette dernière pour aviser, savoir si mon intention était si claire. Certes, l’idée de la savoir arrivée saine et sauve après une brève escale et un vol interminable motivait le besoin irrépressible d’envoyer n’importe quels mots mis côté à côté, pourvu qu’elle me réponde et que je me sente rassurée surtout de ne pas avoir été totalement oubliée, mais force était de constater que je lui faisais aveuglément confiance, ainsi qu’à la vie, pour être persuadée qu’aucun malheur de l’empêchait à présent de profiter de son exploration. L’hypothèse qu’un message de ma part lui ferait plaisir ne me venait plus à l’esprit, j’avançais. Son voyage était prévu pour durer trois semaines pendant lesquelles, pour le coup, je savais qu’elle n’aurait aucun moyen de communiquer, autant initier le sevrage tout de suite. La question de savoir si elle était partie aussi longtemps pour me fuir ne m’effleura même pas. Je me doutais bien qu’à son retour, elle resterait enfermée quasiment trois mois pour développer dans son laboratoire les milliers de clichés rapportés de son séjour. Midi à présent. J’étais sauvée, soulagée de n’avoir envoyé aucun message, libre d’avoir choisi de ne pas le faire et de respecter son désir d’évasion et d’étrangeté qui me la rendait finalement familière. Pour me consoler de son absence, je recourrais aux milliers d’images enregistrées des moments passés ensemble, après tout j’avais du temps pour développer à mon tour un portrait. A force d’avoir parlé de la grande magicienne autour de moi, les gens me demandent de ses nouvelles, je vais devoir leur en donner sans avoir à la consulter directement, en improvisant. J’ai profité de mes courses pour laisser le vent, la lumière et les rayons du soleil m’inspirer, non seulement ils m’encourageaient dans l’endurance mais aussi ils me parlaient d’elle alors que ma tête peinait à s’extraire de la douleur physique une fois passé le vingtième kilomètre, une brise sur le front et ce rayon du soleil qui baille avec lequel j’échangeais un clin d’œil, et je me vois en train de courir à perdre haleine en hurlant son nom de toute les forces présentes. C’est là, à ce moment-là où son absence nourrissait plus que jamais mon imagination, que je me suis mise à voler, d’un seul coup la douleur s’envoler avec la conscience d’être bipède, et je volais, littéralement, les bras grand ouvert et le souffle retenu comme pour un effet ralenti. J’entendais mon cœur battre fort, très fort, et à la fois plus lentement que prévu en plein effort, mon sang se fluidifiait et je sentais un rafraîchissement très agréable dans tout mon corps, depuis les cieux d’où je planais, de mes vœux je l’ai vue sur la grande muraille de Chine.

Trois mois s’étaient écoulés et j’avais profité de ma solitude créatrice pour rejoindre la grande magicienne dans l’aventure de ses escapades vertigineuses, à vol d’alto et en repassant un à un les souvenirs dans ma tête pour enrichir la source de mon imagination, les images évoluaient au fur et à mesure qu’elles créaient du sens entre elle, il se passait quelque chose.

Je doutais fort de parvenir à courir le marathon dans un temps qui m’aurait rendu fière, pourtant le simple fait d’avoir trouvé une forme de paix intérieure et d’avoir posé mon arme, à savoir ma sacro-sainte mitraillette à question, me permettait d’appréhender la course sereinement, ne serait-ce parce que je ne m’étais pas blessée, aucun tracas à l’atterrissage.

La deuxième fois que j’étais retournée chez elle, mes sentiments déclarés haut et fort, il était question de ne faire que dormir ensemble, c’est en tout cas ce qu’elle avait convenu. Depuis cette première nuit passée chez elle, ma vie n’a cessée d’être lumineuse et étoilée. Et je n’ai eu besoin de ne tuer personne pour cela, en moi que les mauvaises langues se sont tues. Le matin de la course, j’ai été réveillé par la caresse du soleil sur ma joue, sitôt que j’ai ouvert les yeux, saisie par l’évidence d’une présence à mes côtés, le rayon s’est éclipsé par la fenêtre. Le soleil, apparu comme dans mon rêve lorsque je pensais m’adresser à la grande magicienne, ne s’est pas dissipé sous l’effet d’un nuage, il est parti se cacher pour m’inviter à le retrouver. Mon cœur a fini par m’en persuader, qui battait la chamade et m’ordonnait de prendre des forces et chausser plus vite de quoi partir à sa recherche, vite le trouver au bout du parcours, la retrouver elle sur la ligne d’arrivée.

Cette année là, sur le parcours du marathon de Paris, un étrange événement s’est produit, qui a vu se dessiner, depuis le départ de la course dans la foule immense d’anonymes, un arc-en-ciel similaire à ceux que l’on peut voir dans le ciel lorsque le soleil réapparaît après une pluie imprévue et spectaculaire comme l’est une dispute de couple ou une déchirure, et qui s’est étiré de tout son long, dans des couleurs encore jamais vues aussi resplendissantes, jusqu’à la ligne d’arrivée pour pointer vers une seule et unique personne de telle sorte que les autres spectateurs présents, très étonnés, s’écartèrent pour que se produise l’événement des retrouvailles après trois éternités passées à attendre qu’enfin se produise le miracle.

A vol d’alto #9

Assez rapidement dans ma relation à la grande magicienne, je suis tombée dans une folie à l’idée de la perdre, folie caractérisée par une recherche frénétique et obsessionnelle de tous les moyens successifs, les plus variés possibles pour brouiller les pistes de ma démarche,  pour la garder encore un jour de plus, une éternité nouvelle, pouvoir partager ma vie avec elle.  Ainsi je trouvais toujours d’autres recettes épicées que nous n’avions pas encore testées ensemble, de prochains films dont il me semblait que le sujet pouvait lui parler et donner lieu à des échanges, ou encore une simple anecdote à lui raconter, tout devenait prétexte à la voir. Puis, un jour, l’idée de faire à mon tour son portrait s’est imposée petit à petit, sans que je m’en sois rendue compte vraiment, un portrait à sa manière, en captant surtout son regard. Souvent, lorsque je l’écoutais en portant mon intérêt à ce qu’il se passait au-delà des propos, une expression de son visage retenait mon attention et je la figeais dans un endroit de ma mémoire où je pourrais venir à souhait retrouver cette image emblématique de mon interlocutrice en train de me captiver par ses mimiques et sa façon unique de raconter un récit. J’étais parfaitement consciente d’avoir en face de moi une grande artiste, depuis le départ. Image après image, je retenais ses expressions et regards appuyés, sa nonchalance d’un instant ou au contraire sa verve aux sourcils froncés lorsqu’il s’agissait pour elle d’appuyer aussi, pour collectionner la série de flashs et me centrer sur la particularité de chaque moment, son contexte, sa charge des émotions que j’avais senties dans l’instant dans sa plus pure flagrance. Il me suffisait de fermer les yeux pour la voir, recomposée à travers les milliers de clichés mémorisés au cours de semaines et de mois de partage, de discussions et de marches à pieds, et son regard animé me renvoyait autant aux couleurs singulières de la lumière et à la chaleur ressentie à fleur de peau tandis que mon corps servait d’appareil à capter les traits son visage, que chaque particularité du paysage dans lequel se déroulait la scène, depuis le passage d’un nuage dans le ciel bas jusqu’au chant d’un oiseau, me ramenait de la même manière à elle. Bientôt, je n’avais plus besoin de fermer les yeux, la simple vue d’une feuille déjà verte et dansant dans le vent au-dessus de la chaussée me rappelait l’esquisse de son sourire à la commissure des lèvres, alors qu’elle était sur le point de me montrer du doigt un spectacle similaire, son geste en suspens pour pouvoir apprécier seule encore la scène sans intervenir, une feuille en pleine mise en scène d’une humeur que nous avions partagée un jour ailleurs. Une à une, les couleurs de ma mémoire formaient une palette très particulière sur laquelle chaque nuance suggérait un parfum, une épice, qui rendaient présent la grande magicienne à son insu puisque de fait, elle était repartie en voyages et que je restais sans nouvelle d’elle. C’est comme si le monde entier, depuis les choses en cours dans la nature jusqu’au moindre événement autour de moi, venait me consoler de son absence et m’inciter à la croquer ici.

Au commencement de vouloir la coucher sur le papier, les images étaient si justes et précises dans ma tête que je n’avais pas prévu un seul instant la difficulté du passage à l’acte, je pensais que tout allait couler de source comme lors de nos rencontres dans la vie réelle. Insaisissables, les images se dérobaient sous la plume, comme chatouillées sous l’effet de la réalité ou bien de mon intention de les ancrer dans un temps et un lieu en racontant une scène. Si je voulais parler du noir pour décrire le charbon et la chaleur sous nos pieds lors de notre marche sur l’île, le pas de la grande magicienne accélérait sur la page alors même que tout l’intérêt du motif était dans l’ombre qu’elle créait dans son sillon, protectrice et apaisante. Au contraire, lorsque je voulais évoquer le blanc au jour de notre retour dans le froid de l’hiver, un voile de douceur apparaissait comme si j’avais voulu décrire les premiers flocons de neige, sauf que le blanc dont il était question pour moi était aveuglant comme une angoisse nocturne. Rien ni aucune couleur ne ressemblait à ce que j’avais vécu, le rouge était vif alors que pour être la couleur préféré de la grande magicienne, il devait tout au contraire être tamisé et tirer vers le violet sans être étouffé ni prendre aucune nuance de marron, juste un rouge indien. J’en étais à me demander si la palette des sensations que j’avais collectionnée au fil des jours et des saisons, à présent que nous avions fait un premier tour de piste au seuil du printemps, devait finalement rester inaccessible y compris à moi-même dès que je voulais raconter la diversité des nuances, des moments, des émotions, le doute et la joie, les discussions colorées. Aucune note ne sonnait ronde, aucun mot ne tombait juste, rien ne voulait s’accorder avec la vérité que j’avais ressentie au plus profond de mon âme, la réalité relatée me paraissait fade. J’avais beau sentir dans ma chair le dard du regard perçant me transpercer et me paralyser pareil à l’effet d’un serpent, je ne retirais du caractère translucide du vert, une fois la scène retranscrite par des signes aussi précis que le permettait ma mémoire des sens, qu’une mousse  verdâtre qui aurait davantage ressemblé à un guacamole sans goût ni piment, sans intérêt. Même la couleur orange perdait tout son jus lorsque je tentais de relater l’épisode où le soleil déclinait sur nos visages tandis que je sentais battre tout contre moi le cœur de la grande magicienne et que le sang n’en finissait pas de couler sur ma poitrine tandis que la lumière se couchait et nos souffles ralentissaient, je ne trouvais aucune nuance pour relater l’éternité. J’étais d’abord persuadée de savoir me sortir de cette torpeur comme je me sortais de toutes les situations par des pirouettes, un simple pas de danse inspiré en guise de prise de position, sauf que je n’avais pas la moindre idée d’un début de commencement au moment où l’hypothèse farfelue infiltra mon esprit, selon laquelle la grande magicienne pouvait tout aussi bien avoir disparu et que les autorités ou qui sais-je serait à la recherche d’un portrait sincère d’elle pour le divulguer et organiser sa recherche et c’est à moi qu’incombait la tâche bien sûr.

Parfois, le temps travaille pour nous, sans que nous l’ayons décidé, sans même que nous en ayons conscience. D’autres personnes débarquent dans la vie et, sans prendre gare, nous nous retrouvons dans une situation déjà vécue, comme un déjà vu mais sans enjeu cette fois ni dramatisation inutile. Il peut dans ce cas se produire une certaine prise de conscience, un éclair qui permet de donner à la situation vécue un sens et, à partir de là, une issue aussi. La sagesse de la grande magicienne consistait sinon à ne pas s’attacher, du moins à ne rien montrer de son éventuel attachement, à mes yeux donc elle restait neutre, prudente et avisée. Il me faut en réaliser un portrait dans les tons pastel pour suggérer la force de son caractère. Dans les récits de ses précédentes relations, j’aimais l’imaginer fougueuse et passionnée, j’envisageais les cassures qui l’avaient rendue plus forte, je lui inventais toutes sortes d’excuses pour légitimer la distance sans chercher à remettre en question ma propre attitude. Elle préférait inventer la roue plutôt que de se contenter de ce qui existait déjà et servait de monnaie courante, sans doute me faudrait-il sortir du cadre, dépasser les contours de la toile. Tous les jours, elle passait son temps à se réinventer et jouer sur les nuances des couleurs pour passer d’un état d’esprit à un autre et tenter de faire évoluer ainsi une situation dont les teintes avaient été mal engagées à l’origine, une situation examinée sous un angle trop peu valorisant. Son chant résonnait le matin depuis la salle de bain jusqu’à la cuisine en remplissant toutes les pièces de l’appartement comme un rayon de soleil qui aurait élu domicile sur son canapé pour nous raconter son lever, elle chantait que tout irait bien et commentait ses gestes, elle le faisait pour m’amuser en sortant la tête de la pièce voisine, d’un seul coup pour vérifier ma réaction. La vie prenait des couleurs à la côtoyer, on se serait presque mis à chanter, le soleil et moi, elle nous insufflait une mélodie chaque fois drôle et inédite, espiègle et entêtante, un sourire. C’est parce que j’étais incapable de soutenir son regard lors de nos premières soirées chez elle que j’avais insisté pour qu’elle me parle de son activité d’exploratrice et de tous ses portraits. Mon regard se réfugiait par pudeur sur la photographie d’un villageois accroupi par terre sans prendre la pose plus qu’il ne l’aurait voulu et plus qu’il n’en fallait non pour la photographe,  je commentais son teint mât et sa peau plissée, l’éclat de ses prunelles qui brillait au milieu, ou encore le portrait de cet enfant aux yeux sombres, si sombres que son visage m’a envoûtée. Ces portraits, j’aurais tant voulu à présent qu’ils me parlent d’elle, qu’ils me disent par quel truchement, au moyen de combien de clins d’œil elle parvenait à un accord pour prendre la photo et repartir avec un sourire, en laissant un souvenir d’elle, d’une étrange exploratrice. Si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles qui la concernaient, je les aurais soudoyés à mon tour de clins d’œil et de sourires pour marchander leurs souvenirs, je n’avais de cesse de nourrir ma curiosité pour tout ce qui la concernait, en toute indiscrétion.

A vol d’alto #8

Heureuse qui comme Pénélope dans l’attente tisse sa toile, tisse et s’étire de tout son long en tissant. Elle est entrée dans ma cathédrale, dans la cathédrale de Cologne, mon Dom. Je me réveille en pleine nuit, pour rien, et je prends conscience que quelqu’un de fondamental est entré dans ma vie, ou plutôt que quelque chose de fondamental est entré, a changé ma vie. Alors il m’arrive de serrer les poings comme sur un marron, j’ai chaud, je me rendors aussitôt.

Savoureuse qui comme la grande magicienne voyage sans attache et s’attache à aller voir d’autres paysages que ceux que le quotidien et ses tracas affichent sans cesse sous son visage. Comme un canari, dès le matin, la grande magicienne chante sa propre mélodie, elle n’attend d’aucune chorale qu’on lui indique la partition ou le rythme à suivre, elle crée l’harmonie. Durant ses explorations, elle mène la troupe et suggère la direction, elle repère les dangers. Son chemin s’élèvera toujours vers les hauteurs et les sommets depuis lesquels se dessinent les sentiers à suivre, tel un visionnaire elle restera à courant-courant de ce qu’il faut avoir vu. De mon côté, le chemin descend à la cave, où coule toujours la source qui me retient au passé, à la recherche du souffle de longue haleine qui me permette de courir plus longtemps et chanter plus grave comme si j’accédais à une profondeur plus saine que la vaine intensité à laquelle jusqu’ici je n’avais de cesse de me raccrocher pour me sentir, un temps, plus vivante. La vie se colorait de jaune et je joie, les objets se mettaient à valser comme dans un tableau de Van Gogh et j’avais envie de danser avec eux pour ne plus cadrer avec le reste et n’en faire qu’à ma guise, instinctivement et dans l’élan, courir à perdre haleine et hurler tout mon saoul. Pour cela, et afin de renouer avec un réflexe primaire, presque enfantin s’il était restait évident et naturel, à la portée de l’adulte, mais c’était tout le contraire une fois ce dernier soumis aux conventions, maté par les réprimandes et le regard d’autrui en société, il me fallait régresser. Pour courir comme au premier jour, il me fallait sonder l’inutilité des limites et percer les brèches à travers lesquelles la lumière s’infiltrerait, s’imposer comme un exilé trop longtemps éloigné de sa terre, et qui y mettrait les pieds à nouveau pour y planter, libre et fort de son expérience nourrie de frustrations autant que d’espoirs, le drapeau de la réconciliation et les premières notes d’un accord capable de soulever d’un seul bond les solitaires et les bandes rivales, les riverains et ceux de l’autre bord, zombies sortis des ténèbres et enfants de chœur, tous ces destins dont les portraits en noir et blanc étaient affichés chez la grande magicienne,  et qui révélaient en un seul regard les faits et gestes de communautés sur des générations. Tous les matins, la vie des portraits reprenait son cours, comme un soutien venu de très loin, tandis que je reprenais la course en prenant soin d’élargir le périmètre géographique des mes trajets avant et après chacun des trois stades que je visitais sur mon parcours, de sorte à créer une constellation inédite avec de nouveaux repères dont je devenais moi-même la comète.

A vol d’alto #7

Souvent, trop souvent j’ai fait semblant d’être amoureuse, simplement parce que j’avais envie de l’être et pensais le devenir, tomber sous le charme, en adorant l’idée d’aimer. Plus rarement me suis-je sentie libre et attachée à la fois, capable d’aimer, d’être âme heureuse. Mon rêve de l’autre nuit me revient par bribes et je vais à sa recherche comme d’une paire de lunettes, en tâtonnant, en me demandant si je suis bien à l’origine de tout cela. Nous marchons jusqu’au prochain carrefour puis obliquons sur la gauche, je dis « PNL, dernier virage », nous entrons dans un immeuble et pénétrons dans un appartement sombre, humide et froid, lugubre, si je devais le colorer ce serait violet taciturne tel un réel enterrement. Un bonhomme dont la tête se distingue à peine du tronc, emmailloté dans un chandail comme on en porte plus de nos jours, nous prie de nous assoir sur un canapé délabré, Dieu que l’heure semble grave et les affaires sérieuses, le ton est protocolaire. Un verre d’eau nous est offert, j’aurais préféré de l’eau gazeuse. La pièce sent le chien mouillé et le tabac froid, la mort aussi. Le bonhomme qui nous fait face depuis le fond de son fauteuil nous donne certaines consignes, je redoute que le canapé sur lequel je tente de me stabiliser ne parte en lambeaux avant que la logorrhée ne prenne fin, qui plus est je dois réprimer un fou rire car tout cela ne rime à rien. Une clé est posée sur la table et à notre attention, une clé qui ne ressemble à rien elle non plus, et qui doit ouvrir une boîte aux lettres plus bas dans la rue, dans laquelle nous trouverons des effets personnels qu’il nous faudra jeter dans la première poubelle venue, en voilà une drôle d’idée. Je ne bronche toujours pas. Je me demande comment la grande magicienne parvient à tenir parfaitement assise tout en gardant un air sérieux, à moins que le spectacle ne la laisse perplexe sans qu’il n’y paraisse. Au moment de se lever et de prendre enfin congé de nous, le bonhomme fait un mouvement du bassin vers l’arrière pour nous céder le passage, de la perspective d’oiseau on croirait voir un gros pouf, un sourire s’esquisse sur les lèvres de la grande magicienne mais je fais celle qui n’y voit rien. Nous retrouvons l’air libre et la lumière du jour me paraît aveuglante tant l’obscurité était inquiétante quelques instants plus tôt, je me réjouis de sentir la chaleur du soleil me caresser comme pour m’imprégner de son odeur après m’avoir perdue de vue sans que je ne crie gare. Je me sens si soulagée à cet instant que j’aimerais partager ma joie avec la grande magicienne et trouver quelque chose d’intelligent à dire mais j’en suis encore à la chercher des yeux, aveuglée que je suis par le soleil dont je sens battre le centre comme si j’en avais avalé un rayon, et au moment où je veux demander à la grande magicienne s’il lui arrive la même chose que moi, à savoir de vivre une certaine forme d’intimité avec le soleil devenu si proche, mais je me rends compte que je m’adresse directement à l’astre lui-même qui a pris le visage de cette lumière que j’ai tant plaisir à capter jusqu’au plus profond de mon être, corps et âme.

A vol d’alto #6

Je me suis arrêtée de courir au bout de 21km, en arrivant au point de ravitaillement, j’ai pris un quartier d’orange que j’ai savouré comme si j’en découvrais la saveur, émerveillée. Je venais d’achever une première boucle en revenant sur Bastille par Daumesnil, en passant par l’esplanade du château puis l’hippodrome de Vincennes et la porte de Charenton-le-Pont, enfin Paris et à nouveau la foule compacte venue encourager les coureurs. Le peloton par vagues successives me dépasse pour s’engouffrer vers les quais tandis que je m’esquive sur le bas-côté, je n’ai pas le courage d’affronter le labyrinthe du bois de Boulogne. Il me faudra trouver les ressources nécessaires pour l’envisager dans quatre mois et être prête à endurer la seconde boucle lorsque le départ de mon marathon sera donné à la lisière du bois. La sueur me pique les yeux et le soleil me brule les tempes, je visualise la ligne d’arrivée et je me rends compte que j’en suis encore à me demander si la présence de quelqu’un qui m’attende de l’autre côté de la course aurait suffit seule à me pousser jusqu’à franchir la ligne. De fait, ce n’est pas le cas, j’ai franchi la ligne par deux fois sans passer le cap d’un temps de marathonienne me permettant de ne plus seulement me contenter des félicitations des autres, jamais encore je n’ai couru la distance sous le cap des quatre heures, je ne sais pas si j’en serai capable en août, je le sais encore moins depuis que j’ai cessé de courir une fois franchi le vingt-et-unième kilomètre, certes j’ai progressé en vitesse, reste à tout prouver en endurance. Au moins, tant que je me prenais un tant soi peu la tête avec mes grands délires d’endurance, je pouvais me lâcher la grappe par rapport à mon inquiétude sur la permanence des relations, pensais-je, mes atermoiements quant au lien à la grande magicienne qui devait partir bientôt. C’est ce que je pensais oui, en toute sincérité, seulement s’il en allait de même pour l’effort physique et les sentiments, je serai inscrite dans un club du cœur pour savoir aimer mieux. Non, elle ne m’a pas moins manquée à partir du moment où elle a commencé à préparer son prochain voyage et où j’ai initié ma propre préparation à ce sacro-saint marathon en août, elle ne m’a pas moins manquée les jours où elle ne répondait pas avec le même empressement qu’avant à mes messages du matin, à celui du soir avant d’aller me coucher et lorsque j’osais encore la déranger pour savoir si elle était rentrée sans encombre par les routes givrées, en espérant aussi me rapprocher de la prochaine fois en prenant de ses nouvelles, sans réclamer. A aucun moment elle ne m’a moins manquée, j’ai continué à arpenter les rues de Paris jusqu’à me perdre dans mes propres repères et éprouver mon étrangeté dans ces quartiers pourtant familiers à une rue près, pourvu seulement que je ne me perdre pas en elle, je la perdrais alors. Comme je perds le fil de ce rêve que j’ai fait et où nous marchions ensemble, mais vers où, l’ai-je jamais su. Je m’accroche en cherchant comment choisir la meilleure nuance de couleur, le mélange fera le reste, on ne peut pas tout prévoir au moment où l’on voudrait tout lâcher.

            Je peux me sentir très souvent patauger et déraper comme si je débarquais sur la Lune, je donne tous les signes d’une terrestre pour ne rien laisser paraître, surtout pas doux Jésus, et parfois je n’évite pas les questions sottes pour meubler, le commentaire creux qui vole dans l’air comme une mouche, sans faire avancer la conversation, juste pour rester sur le qui-vive. Tout sauf le vide. Je redoute toujours ce moment où il n’y aura plus rien à se dire, rien du tout, je ne le sais pas encore mais ce pourrait être le commencement de la discussion réelle, de constructifs et sains échanges, sans perspective de fuite où dérapage de tout espoir à l’horizon, et pour cela c’est en moi qu’il me faut taire.