Direction Etoile #10

Je passe de trois à cinq puis dix heures d’entraînement par semaine, toujours pas assez. C’est comme si je répétais machinalement les gestes de la recette pour faire du pain, depuis la pesée de la farine jusqu’au suivi de la cuisson dans le four, mais en oubliant systématiquement d’incorporer la levure, la pâte ne lève pas. Je ne me durcis pas. J’aimerais devenir une femme d’acier résistante à tout, la levure c’est le mental, seulement moi je me trouve tous les prétextes pour ne pas me pousser un peu plus loin. Juste ce tout petit peu qui représenterait un cap, celui de la confiance pour affronter mes propres appréhensions, j’ai l’impression de revenir au contraire tellement loin en arrière, à l’époque où je craignais de tomber de vélo, de couler dans la piscine, de m’essouffler, bien sûr j’ai un souffle cardiaque et je me suis déjà noyée sans savoir encore nager, forcément j’ai dû perdre l’équilibre plusieurs fois mais pourquoi ces appréhensions. J’appréhende, je n’ai pas encore mal, je ne suis pas du tout dans le rouge, j’ai juste peur d’y entrer comme si je ne devais pas survivre à cela, oui que je risquais de perdre la vie. Sauf que la vie me dit de foncer ici et maintenant parce qu’après, ce sera trop tard. Printemps. Troisième confinement. Dernière ligne droite avant l’éveil à la vraie vie ? Une semaine de congés pour tracer mes segments sur le bitume et dans ma ligne d’eau, mais entre les lignes aussi lorsque je questionne la notion de crime sans qu’il ait lieu, l’idée de climat criminel que j’essaie d’approfondir dans une nouvelle pour un concours. Comment décrire une ambiance alors que je misais tout sur les faits, rien que les faits ? Un peu comme ces activités sportives que j’enchaîne en ayant l’impression de ne pas en faire suffisamment, j’en suis à cinq séances mercredi et je ne me sens pas prête du tout. Comment savoir si je m’entraîne suffisamment lorsque j’ai cette incessante impression de ne jamais, vraiment jamais sortir de ma zone de confort et plutôt fonctionner en accumulant un certain volume horaire et kilométrique sans savoir si je progresse aussi. Je nage, je roule et je cours lundi, mardi je cours et je roule, mercredi je roule dehors, Longchamp, j’avais prévu de retourner à l’hippodrome et je me réjouis d’en trouver le chemin au moment où je me crois perdue en plein bois de Boulogne au bout de 10km, d’un coup le paysage se dégage et je vois les premiers cyclistes redoubler de vitesse. Tout en roulant, je me dis que je devrais rouler davantage et au moment d’accélérer, j’imagine que je n’accélère toujours pas assez et que je n’ai pas même le niveau pour suivre le plus lent de tous les slow packs qui n’existent pas sur cet hippodrome et bien sûr je me vois doublée instantanément par tous les cyclistes alors que ce n’est pas le cas, bref je me vois accomplir une tâche en niant son accomplissement car trop imparfaite.

Direction Etoile #8

Ce n’est pas tant la vitesse qui compte que la direction que l’on décide de prendre, non ? Les Sables d’Olonne dans quatre mois, mon premier Half-Ironman, je suis une touriste. Mais pour cette occasion, je m’offre un tout petit triathlon maison comme j’aimais le faire à cette époque qui me paraît si lointaine où je suivais encore les entraînements. J’arrive pour 8h01 à la piscine et je retrouve mes deux acolytes dans la même ligne d’eau que moi, nous ne nous sommes encore jamais adressés la parole et pourtant nous partageons la même habitude de nous retrouver à la fraîche pour quelques longueurs. Aujourd’hui, je décide de partir en crawl et de m’y tenir le plus longtemps possible au lieu de m’échauffer en brasse coulée et venir au crawl progressivement jusqu’à y rester, et je tiens parce que je ne pars non plus comme pour un super sprint ou pour doubler, bien au contraire je vais chercher le plus loin devant comme si je creusais mon sillon. J’ai l’impression que je pourrais continuer sur ma lancée et garder la cadence pendant toute la matinée, je sais où se situent les deux autres nageurs sur ma trajectoire et je parviens à les intégrer dans ma progression, je mesure la chance que j’ai d’être là, même si j’aurais préféré éviter cette fracture du bassin il y a six ans dont je subis les séquelles, au moins elle me donne accès à la possibilité de traiter mon affection de longue durée. Cependant, je dois être rentrée à 9h chez moi pour rouler sur le home-trainer, sortons. La transition est évidente, je n’ai qu’à pédaler et transpirer tout ce chlore qui me colle à la peau malgré la douche, plus l’effort sera intense, plus vite cette odeur disparaîtra. Toutes ces évidences, on sent le chlore pour la journée entière malgré tout savonnage, on ne se réchauffe pas en roulant lorsqu’il fait froid, partir trop vite dans une course ne permet pas de la gagner et parfois le Negative Split est la plus payante des stratégies. J’ai roulé un peu moins de vingt kilomètres et il me reste la partie course pour consacrer la dernière demi-heure de ce format S à la course à pied en relevant mon désormais quotidien challenge d’un sprint sur quatre miles, en prenant la rue des Poissonniers en direction de la rue Marcadet à l’aller et dans l’autre sens en revenant du boulevard Ney. Mon premier triathlon maison est accompli et me porte dans cette dernière journée travaillée de la semaine, l’annonce est officielle le soir-même, pas de confinement le week-end et c’est tant mieux pour profiter d’un regain de printemps et du soleil prévu. Pourquoi ne pas tenter un format M dès le lendemain, jour posé pour déconnecter, autour d’une sortie au parc de la Poudrière par le canal de l’Ourcq moins fréquenté en semaine. Un format un peu spécial, pas très académique, qui commencerait par 10km de course.

L #27

De chez elle à chez moi, il y a 10km d’une piste pas vraiment cyclable mais roulante, du Nord de Paris vers plus au Nord encore, rien d’étonnant à ce que nous nous soyons rapprochées dans nos échanges lors de mon périple dans le Nord de l’Europe, là où tout est calme et grave. J’ai emprunté ce trajet plusieurs fois, de jour puis de nuit, sous la pluie aussi, bref je me suis mise à rouler à nouveau au cœur d’un hiver assez doux jusqu’ici, la vitesse et le plaisir ont augmenté significativement à chacune de mes sorties, surtout pour y aller plutôt qu’au retour. Il se trouve que la distance est la même à vélo juqu’au stade situé pour le coup au Sud de Paris et accessible par une voie cyclable totalement encombrée de trottinettes et autres objets. L’horreur d’un trajet sensé être optimisé pour les cyclistes et qui se trouve pris d’assaut dans un contexte de grève par tout ce qui roule, plus ou moins, motorisé ou pas, piéton parfois aussi. A nous la joie des embouteillages, partagée avec les automobilistes, lassés, délaissés. Nous avons tous pris un billet pour le manège le plus lent de la terre, où la route et le fait d’avancer n’ont plus aucun sens, certes nous sommes assis face à des guidons, des volants, mais pour mieux nous observer les uns les autres, tandis que les feux de circulation dégainent. J’arrive au stade à la minute où tout le monde se met en route pour l’échauffement autour du lac de la Porte Dorée, c’était moins deux. C’est bon, la reprise est lancée et je cours enfin, après une séance de natation d’un kilomètre le midi et un aller qui sera retour à vélo aussi, sur 20km, avec les 8km de fractionné j’ai la distance du cross-triathlon prévu le 3 mai à Torcy. Encore une fois, je me rends compte à quel point le groupe me porte, les autres coureurs me stimulent, je n’avais plus couru aussi vite depuis l’été dernier et les sprints sur 200m sont une occasion en or pour tout donner, travailler sur la VMA et éprouver mes limites comme jamais. Autant le retour à vélo de chez elle me rend toujours triste parce que je la quitte trop tôt, autant rentrer chez moi d’une intense séance me propulse au-delà de la piste cyclable, je vole. Je sais qu’en arrivant au terme de ce premier triathlon maison, j’aurais enfin de ses nouvelles.

L #24

J’y pensais récemment, la semaine ne passe pas, elle s’éternise, avant de me rendre compte que les jours n’ont jamais été aussi courts, en cette veille de solstice d’hiver prévu dimanche. Je ne quitte la nuit que pour mieux la retrouver en sortant le soir et sans savoir si vraiment, la journée a eu lieu avec un ciel qui se serait levé, une éclaircie aussi, un mouvement de nuages, rien de tout cela sinon une obscurité un peu moins opaque depuis ma fenêtre, l’après-midi. L’envie persiste d’aller courir pour mieux rentrer me calfeutrer chez moi, c’est l’hibernation. Lorsque par miracle le ciel se réveille, c’est pour dévoiler de jolis pastels à l’aube de l’hiver, à chaque saison son renouveau et ses pratiques, celle qui se prépare invite à se recentrer sur soi pour puiser à l’intérieur toutes ces ressources accumulées durant les saisons précédentes. C’est dans ce contexte que je me pose la question du volume d’entraînement et de la place que doit y occuper le vélo dans une préparation triathlon, sachant que les sorties hivernales sont plus rares car compliquées, je me sens très à la traîne sur la discipline phare du triple effort, plus la distance d’un triathlon augmente, plus la part du vélo prend de l’importance au final. Avec le solstice d’hiver et l’annonce d’une lente et sûre progression vers des jours plus longs, les sorties vélo vont prendre leur place dans le saint carrousel du triple effort hebdomadaire.

L’occasion m’est donnée de profiter d’une séance de vélo en salle, moi qui veut éprouver les limites de ma résistance à un effort intense, je suis rendue à l’état de flaque au bout de 45mn d’exercices réalisés autour de sept défis mêlant vitesse et résistance.

Il me manque la route, le vent et les sensations, et mon vélo.

L #4

Cherboug… et ses parapluies. Je suis inscrite sur mon deuxième triathlon distance olympique et les prévisions météorologiques pour dimanche sont pluvieuses, mais qu’à cela ne tienne ! Pour peu que le vent s’en mêle aussi, je ferai l’expérience du parcours vélo le plus redoutable avant de finir essorée sur la course à pied en front de mer, les paysages normands se méritent. En attendant, je profite d’un regain de chaleur en région parisienne pour une dernière baignade en eau libre sur la base de loisirs de Torcy, je n’avais pas sorti ma combinaison depuis le triathlon de Chantilly, n’espérant même plus passer le cap de la liste d’attente à une semaine.

Le train qui part de la gare de l’Est mardi soir à 18h46 en direction de Vaires est bondé, difficile d’y placer mon vélo dans le compartiment pourtant adapté sans risquer certaines réactions hostiles de passagers, je regrette la trêve aoûtienne où les trains nous étaient réservés… Sur place, très peu de nageurs se sont mis à l’eau, je ne reconnais parmi les affaires posées dans l’herbes celles de mes acolytes venues répéter une dernière fois leur swim-run prévu sur l’île de Ré ce même dimanche où j’affronterai vents forts, grosse tempête et marées. Elles doivent déjà être dans l’eau depuis une demi-heure, j’enfile la combinaison et me jette à leur poursuite, l’eau s’est bien rafraîchie par rapport aux baignades de cet été – nageons. J’avance en crawl et je m’impose un mouvement de tête pour voir devant moi toutes les deux respirations, je respire sur trois mouvements de crawl, ça tire un peu sur les cervicales au début, mais je trouve le bon rythme pour visualiser à peu près mon parcours sans dévier ou être obligée de me repositionner à la brasse. Merci à Lucy Charles pour sa technique au top. Je suis tellement concentrée sur ce nouvel apprentissage que je ne vois pas passer les deux premières îles, je décide de tourner après la deuxième pour éviter l’algue qui prolifère derrière la troisième île et ralentirait ma nage, d’autant que le soleil est en train de se coucher, déjà.

Lorsque je sors de l’eau, les autres nageurs sont déjà rhabillés. Toujours pas de nouvelle de mes acolytes du swim-run. Les lueurs surréalistes du coucher de soleil me captivent. Il ne reste plus que les moustiques et moi-même lorsque trois têtes hilares sortent de l’eau et me saluent, étonnées de me voir immobilisée devant le spectacle du crépuscule dont la clarté permet de distinguer encore quelques canards et les mouvements discrets à la surface du lac. Ce n’est plus un temps pour aller nager en eau libre, la saison du triathlon tire à sa fin en ce début d’automne, pourquoi donc avoir repris un dossard pour Cherbourg, six heures de trajet dans une même journée pour affronter la pluie. Oui mais l’émotion, oui mais la satisfaction et le réconfort après l’effort, et l’illusion d’avoir grandi encore un peu tout en rajeunissant aussi. Peut-être l’impression, l’espace d’un simple chrono, de maîtriser le temps qui passe trop vite.

Format M #11

A sept jours du triathlon, la pluie a décidé que la période d’entraînement devait cesser de suite, pas seulement à la fin de la journée ni même à l’issue de ma sortie matinale dans le seul stade ouvert dans le quartier, non il fallait que cela tombe au moment où je venais de finir de m’échauffer, au bout de quatre kilomètres ; et tant qu’à faire, le ciel n’a pas envoyé d’alerte, à la limite un crachin préliminaire histoire de mettre tout le monde aux abris avant l’averse, non là aussi il a fallu que des trombes d’eaux diluviennes sorties d’on ne sait quel nuage sacrément enragé s’abattent instantanément, à la manière d’un avion bombardier d’eau qui m’aurait pris en chasse, comment dire. L’effet fut imparable.

La flaque que je suis devenue en une seconde est rentrée illico en tachant d’y voir à un mètre entre les gouttes pour ne pas prendre non plus un fâcheux poteau sur le chemin. En même temps, ne dit-on pas que la dernière semaine avant une course doit servir à faire du jus, laisser le corps récupérer, s’hydrater et faire le plein de glucides au repos ? La pluie est de bon conseil, certes ses méthodes pour se faire entendre sont parfois un peu radicales, mais tête brûlée que je suis je n’aurais pas prêté attention à sa sagesse sans cet épisode malheureux de douche froide désagréable en plein footing dominical. J’ai su l’écouter puisque sitôt le soleil réapparu, je ne suis même pas sortie courir à nouveau.

J’ai attendu le lendemain soir pour une dernière sortie de 45mn, pour ne pas rester non plus sur une interruption trop brusque de mes habitudes. Et pour bien faire les choses, parce qu’en effet un peu de détente physique ne serait pas du luxe contre la pression et pour éviter une blessure de dernière minute, je suis retournée nager une dernière fois. Par un miracle encore lié aux humeurs célestes, j’ai réussi à attraper le train de 18h46 en étant sortie à 18h avant de repasser chez moi me changer et repartir à vélo. Un miracle. Sans doute, me suis-je dit, cette dernière baignade était-elle légitime et bienvenue après un après-midi entier à plancher sur le tracé des parcours à Chantilly, course vélo et nage.

Je ne suis pas prête et je ne le serai pas, mais j’arriverai sur la ligne de départ avec envie.