Direction Etoile #23

Trouver Longchamp. Longchamp m’échappe. L’hippodrome tourne autour de moi et ma vie semble tourner autour de ce lieu perdu derrière le bois de Boulogne que je fuis. C’est pourtant la bonne direction, toujours la même et qui me suit, ma direction Etoile. Au lieu de prendre vers les quais pour mes désormais traditionnelles balades au bord du canal pour atteindre le parc de la Poudrière avant d’arriver à Romainville dans un sens ou de rejoindre la gare de Saint-Denis par la plus petite boucle qui me ramène chez moi, je pars vers la porte Clichy, tout va encore très bien, puis je passe la porte Champerret et là je ne suis pas certaine de prendre la bonne voie pour atteindre enfin la porte Maillot. C’est ainsi que je me retrouve un dimanche après-midi en train de rouler dans un Neuilly-sur-Seine désert et sans autre issue possible qu’une piste cyclable qui me ramène à Paris sans que je ne puisse goûter au plaisir des sous-bois de Boulogne, Longchamp me fuit ou l’hippodrome a disparu, à moins que je ne me sente pas prête, alors je prends la tangente et je trace une boucle de 30km qui me mène jusqu’au Kiez, pile devant et sans triche aucune, ce qui me réconcilie de suite avec cet itinéraire avorté mais me laisse un goût de retournes-y comme lors des séances piscine bien trop courtes. C’est pourtant simple, il suffit d’aller tout droit, pourtant en allant tout droit je me perds, je ne sais pas ce qui l’emporte de ma méconnaissance de ce trajet ou de ma réticence. Une fois là-bas, je m’imagine ne pas pouvoir suivre le rythme et ne pas trouver le mien. Puis un jeudi soir, pas n’importe lequel puisque le lendemain je serai à un mois avant l’échéance de mon épreuve tant repoussée, je sors à nouveau mon vélo de route et j’arrive à Longchamp directement depuis une allée éponyme, la porte de Maillot reste l’épreuve ultime une fois que j’ai passée celle de Champerret mais ça passera un jour. Depuis l’allée, l’hippodrome se dégage en contre-bas comme une immense arène antique et je retiens mon souffle alors que mes jambes pilonnent à qui mieux mieux, c’est une petite victoire que ce spectacle qui s’offre à moi alors que je vois les pelotons. Bien sûr je roule en vélo de route et je ne me sens pas légitime sur le circuit mais le plaisir d’avoir vaincu mon appréhension est immense et la satisfaction de cette boucle de 40km me laisse confiante, j’envisage d’y retourner dès le lendemain en mode course. Bien sûr le lendemain il pleut à verse ou il menace de pleuvoir ou encore je crois cela. Samedi matin, plus aucune excuse, la porte Maillot sera plus déserte que jamais d’ailleurs je suis un autre cycliste, on est plusieurs à converger vers la même arène, aucune difficulté ne vient entraver ma course et le plaisir de lâcher mon vélo de course au-dessus des 40km/h, avec une pointe à 54km/h, est énorme, j’aurais dû le savoir avant.

Direction Etoile #14

Trois parcours vélo, deux sorties course à pied et une séance de natation à la mi semaine et j’ai trouvé mon rythme de croisière dans quelque chose de plus doux, moins raide, j’ai fini deuxième de ma virtuelle catégorie d’un défi toujours trop virtuel, je risque en forçant toujours de ne plus rien finir du tout lorsqu’il faudra passer aux choses sérieuses. Trois sorties course à pied et une vraie pause déjeuner prise à la faveur d’une invitation, je savoure un lâcher-prise au soleil tout en haut de ma butte en partageant un thé exquis, j’en oublierais qu’il me faut retourner travailler si les températures n’étaient si frileuses, j’échange pour changer, je me pose et me sens apaisée, la pression chute je décompresse. Deux séances de natation plus tard et j’ai gagné une coéquipière de choc qui me motive, elle nage le papillon et même la godille, moi qui ne coulais pas la brasse il y a deux ans, je renoue avec une émulation que je n’avais plus ressentie depuis les entraînements du club lorsque je courais avec des partenaires qui me poussaient à éprouver mes limites. Elle me suit et m’incite à garder une vitesse constante, je nage l’aller en crawl et le retour en brasse, je l’entraîne peut-être en endurance puisque je n’ai pas l’habitude de m’arrêter en bout de ligne en pleine séance, je nage toujours aussi longtemps que je le peux, maintenant je prends quelques minutes pour échanger, j’assiste à une démo de godille. Cinq parcours vélo indoor et le soleil festif de ce début de week-end m’invite à sortir mon vélo sur le bitume, au bord des quais, le long des pistes cyclables parisiennes pour célébrer le retour de températures décentes, il est temps de me détendre avec un verre, comme c’était le cas lorsque le moral était au plus bas, qu’il n’y avait que ça pour tenir, le rendez-vous en fin de semaine quai de Loire pour un baby-foot les doigts gelés une coupette de Champagne à la main et une boite de bonbons Haribos pour se faire du bien. Après une semaine d’entraînement, je ne prévois rien le dimanche, ou plutôt je prévois de ne rien faire, sinon une belle et longue randonnée ensoleillée jusqu’au village voisin, y rencontrer les villageois, parisiens comme moi, attachés à une identité de quartier, curieux comme moi aussi de découvrir jusqu’où on peut marcher tout droit sur 10km. La semaine passée, mes pas m’ont amenée vers le village des Batignolles où j’ai été conviée à partager une pinte sur une petite placette que j’avais repérée pour être passée tant de fois par cette rue commerçante et animée comme je les aime, je profite du plan. Cette fois-ci, on me propose de déguster la bière de Belleville tout en haut du parc, toujours une place comme chez moi, partagée entre trois bistrots qui rivalisent d’idées et de créativité pour rester ouverts et assurer un service au maximum de la convivialité, je n’avais jamais goûté encore la bière de ce village que j’ai pourtant sillonné pendant cinq années d’affilée, et c’est un bonheur que de faire une nouvelle découverte confinée.

Direction Etoile #10

Je passe de trois à cinq puis dix heures d’entraînement par semaine, toujours pas assez. C’est comme si je répétais machinalement les gestes de la recette pour faire du pain, depuis la pesée de la farine jusqu’au suivi de la cuisson dans le four, mais en oubliant systématiquement d’incorporer la levure, la pâte ne lève pas. Je ne me durcis pas. J’aimerais devenir une femme d’acier résistante à tout, la levure c’est le mental, seulement moi je me trouve tous les prétextes pour ne pas me pousser un peu plus loin. Juste ce tout petit peu qui représenterait un cap, celui de la confiance pour affronter mes propres appréhensions, j’ai l’impression de revenir au contraire tellement loin en arrière, à l’époque où je craignais de tomber de vélo, de couler dans la piscine, de m’essouffler, bien sûr j’ai un souffle cardiaque et je me suis déjà noyée sans savoir encore nager, forcément j’ai dû perdre l’équilibre plusieurs fois mais pourquoi ces appréhensions. J’appréhende, je n’ai pas encore mal, je ne suis pas du tout dans le rouge, j’ai juste peur d’y entrer comme si je ne devais pas survivre à cela, oui que je risquais de perdre la vie. Sauf que la vie me dit de foncer ici et maintenant parce qu’après, ce sera trop tard. Printemps. Troisième confinement. Dernière ligne droite avant l’éveil à la vraie vie ? Une semaine de congés pour tracer mes segments sur le bitume et dans ma ligne d’eau, mais entre les lignes aussi lorsque je questionne la notion de crime sans qu’il ait lieu, l’idée de climat criminel que j’essaie d’approfondir dans une nouvelle pour un concours. Comment décrire une ambiance alors que je misais tout sur les faits, rien que les faits ? Un peu comme ces activités sportives que j’enchaîne en ayant l’impression de ne pas en faire suffisamment, j’en suis à cinq séances mercredi et je ne me sens pas prête du tout. Comment savoir si je m’entraîne suffisamment lorsque j’ai cette incessante impression de ne jamais, vraiment jamais sortir de ma zone de confort et plutôt fonctionner en accumulant un certain volume horaire et kilométrique sans savoir si je progresse aussi. Je nage, je roule et je cours lundi, mardi je cours et je roule, mercredi je roule dehors, Longchamp, j’avais prévu de retourner à l’hippodrome et je me réjouis d’en trouver le chemin au moment où je me crois perdue en plein bois de Boulogne au bout de 10km, d’un coup le paysage se dégage et je vois les premiers cyclistes redoubler de vitesse. Tout en roulant, je me dis que je devrais rouler davantage et au moment d’accélérer, j’imagine que je n’accélère toujours pas assez et que je n’ai pas même le niveau pour suivre le plus lent de tous les slow packs qui n’existent pas sur cet hippodrome et bien sûr je me vois doublée instantanément par tous les cyclistes alors que ce n’est pas le cas, bref je me vois accomplir une tâche en niant son accomplissement car trop imparfaite.

Direction Etoile #8

Ce n’est pas tant la vitesse qui compte que la direction que l’on décide de prendre, non ? Les Sables d’Olonne dans quatre mois, mon premier Half-Ironman, je suis une touriste. Mais pour cette occasion, je m’offre un tout petit triathlon maison comme j’aimais le faire à cette époque qui me paraît si lointaine où je suivais encore les entraînements. J’arrive pour 8h01 à la piscine et je retrouve mes deux acolytes dans la même ligne d’eau que moi, nous ne nous sommes encore jamais adressés la parole et pourtant nous partageons la même habitude de nous retrouver à la fraîche pour quelques longueurs. Aujourd’hui, je décide de partir en crawl et de m’y tenir le plus longtemps possible au lieu de m’échauffer en brasse coulée et venir au crawl progressivement jusqu’à y rester, et je tiens parce que je ne pars non plus comme pour un super sprint ou pour doubler, bien au contraire je vais chercher le plus loin devant comme si je creusais mon sillon. J’ai l’impression que je pourrais continuer sur ma lancée et garder la cadence pendant toute la matinée, je sais où se situent les deux autres nageurs sur ma trajectoire et je parviens à les intégrer dans ma progression, je mesure la chance que j’ai d’être là, même si j’aurais préféré éviter cette fracture du bassin il y a six ans dont je subis les séquelles, au moins elle me donne accès à la possibilité de traiter mon affection de longue durée. Cependant, je dois être rentrée à 9h chez moi pour rouler sur le home-trainer, sortons. La transition est évidente, je n’ai qu’à pédaler et transpirer tout ce chlore qui me colle à la peau malgré la douche, plus l’effort sera intense, plus vite cette odeur disparaîtra. Toutes ces évidences, on sent le chlore pour la journée entière malgré tout savonnage, on ne se réchauffe pas en roulant lorsqu’il fait froid, partir trop vite dans une course ne permet pas de la gagner et parfois le Negative Split est la plus payante des stratégies. J’ai roulé un peu moins de vingt kilomètres et il me reste la partie course pour consacrer la dernière demi-heure de ce format S à la course à pied en relevant mon désormais quotidien challenge d’un sprint sur quatre miles, en prenant la rue des Poissonniers en direction de la rue Marcadet à l’aller et dans l’autre sens en revenant du boulevard Ney. Mon premier triathlon maison est accompli et me porte dans cette dernière journée travaillée de la semaine, l’annonce est officielle le soir-même, pas de confinement le week-end et c’est tant mieux pour profiter d’un regain de printemps et du soleil prévu. Pourquoi ne pas tenter un format M dès le lendemain, jour posé pour déconnecter, autour d’une sortie au parc de la Poudrière par le canal de l’Ourcq moins fréquenté en semaine. Un format un peu spécial, pas très académique, qui commencerait par 10km de course.

Direction Etoile #7

Il fait trois degrés. Le soleil est timide, la sortie vélo sera fraîche. Il faut sortir de l’hiver. J’ai beau savoir que l’on ne se réchauffe pas en roulant, je le découvre à nouveau chaque fois avec effroi, je dois commencer par lutter contre ce lent engourdissement des pieds et des mains pour trouver l’énergie d’avancer en attendant un ou deux degrés en plus. Je connais cette boucle qui longe le canal de l’Ourcq jusqu’à Claye-Souilly en passant par le sublime parc de la Poudrière qu’il faut traverser d’un bout à l’autre pour rattraper ensuite la Marne, que je n’avais que difficilement trouvée lors de ma dernière sortie en solitaire, je m’étais retrouvée en train de rouler sur une route nationale, klaxonnée. Aucun danger cette fois puisque la sortie est groupée et magistralement guidée par notre William international, qui prend la tête du peloton de cyclistes équipés comme des pros. Je me sens comme une touriste avec mon bonnet sous le casque, mes deux paires de chaussettes et ma double couche de polaires, j’ai surtout peur de ne pas tenir la cadence. Les quais du canal de l’Ourcq sont déjà très fréquentés à cette heure matinale, je slalome sans difficulté en restant dans la roue du cycliste me précédant, le trajet m’est familier. La traversée sous les arbres du parc de la Poudrière est grisante, j’aimerais rouler sur mon vélo de course plutôt que sur celui de route pour pouvoir mieux accélérer mais je ne le maîtrise pas encore assez pour assurer une sortie de 80km sur cet avion de chasse. Comment ne pas sauter le pas dans la préparation d’un triathlon longue distance en me raccrochant à des garde-fous par peur de ne pas parvenir à dompter puissance et vitesse.  La veille, j’ai nagé pendant une heure et une minute en alternant brasse coulée et crawl. Durant la semaine, le label Ironman m’envoie des challenges à remporter, je commence à me prendre au jeu comme s’il s’agissait d’un entraînement en club, pour autant j’ai bien conscience qu’il y a urgence, je devrais vite retourner aux entraînements, la base. Mais je continue à courir après les challenges, je parcours la distance d’un L en 7 jours. D’autres jours, il s’agit de courir pendant 40mn ou encore en sprint sur 4 miles (6,4km), de nager 1800m ou de rouler pendant 45mn, proposition d’entrainement calibré à la clé. Pourquoi suis-je aussi réticente à l’apprentissage et aux modes d’emploi, pourquoi ne suis-je pas capable d’aller chercher les conseils avisés et de les suivre, d’appliquer une recette ou lire le mode d’emploi d’un ustensile avant de le mettre à la poubelle, pourquoi. Après ma séance de natation, je pars courir pour assurer la transition la plus facile puisqu’elle n’existe pas dans le cadre d’un triathlon, je suis même détendue comme un bout de chewing-gum, je ne sens plus du tout mes jambes courir, seule l’odeur du chlore que je respire en transpirant me rappelle que je suis dans la recherche d’un certain effort. Je ne sors pas de ma zone de confort, j’accumule les minutes d’enchaînement par plaisir.

Clignancourt #4

Il se trouve que je regardais l’adaptation de l’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, je me souvenais de la scène sur l’île d’Ischia pour l’avoir lue avec plaisir, celle où la narratrice entre dans la mer malgré ses appréhensions et réticences au début du séjour, elle préfère passer ses journées à écrire des lettres à son amie plutôt qu’aller se baigner, parce qu’elle ne se souvient pas d’avoir appris à nager, comme sa mère le lui affirme. Sauf que d’un coup, le corps se rappelle les réflexes acquis et la voilà qui fait ses premiers mouvements de brasse en se délectant de sensations nouvelles de bien-être physique, elle qui était plutôt mal dans son corps. On la voit plus tard nager le crawl. Peut-être que la natation se prête mieux que toute autre activité physique à un exercice matinal parce qu’elle renoue avec notre première sensation physique avant le monde. Nous savons tous nager à la naissance, ou plutôt nous avons tous un réflexe d’apnée. Avant même de savoir marcher courir et tenir en équilibre sur deux roues, nous savons comment agiter les bras et les pieds dans l’eau pour rester à la surface et une fois la tête sous l’eau, nous retenons notre souffle et parfois ouvrons grand les yeux, naturellement. Sans doute le plaisir de me retrouver dans l’eau quelques minutes après 7h du matin, alors que mon esprit non encore caféiné et encore embrumé peine à sortir de la nuit, s’explique par ce retour aux réflexes innés, à peu de chose près je n’ai rien à faire. Pourtant lorsque je me retrouve dans ma ligne cernée par des nageurs en mode papillon, là oui je prends conscience qu’il me faut fournir un effort pour garder un certain rythme. Mon corps endolori se rappelle des efforts de la veille et tracte le poids du sommeil. Mais une fois la séance achevée, je serai alors plus à même d’affronter la course à pied, comme si ce retour aux origines m’avait permis de me ressourcer, me connecter à moi. En cela, ce que j’appelle mon triathlon Maison, comme d’autres font leur pain chez eux, à savoir le triple effort décliné sur une journée entière, non seulement me permet chaque jour et quand bien même j’exploiterais le même tracé, de découvrir une nouvelle facette de mon quartier de Clignancourt aux mille et un charmes, mais j’ai aussi l’impression de renaître tous les matins en me projetant dans un nouvel effort chaque fois, comme une évolution de ma condition humaine depuis le réflexe de flotter jusqu’à l’endurance et la recherche d’une performance liée à la vitesse et à la technique, ma lacune en vélo, en passant par la course à pied et ce réflexe primaire de courir de toutes mes forces, sauf qu’il me faut durer et réguler l’effort pour durer plus longtemps encore, rester en vie. Souvent la dernière étape à vélo me fait défaut parce qu’elle me demande d’acquérir une puissance et la technique que je n’ai pas, cette abominable réticence à l’apprentissage. Mais je garde l’image du triple effort comme ce qui pousse chacun à grimper des cols.

Clignancourt #2

Le plus dur n’est pas de venir à bout des deux kilomètres de nage à jeun, ni même des sortir de chez moi sans avoir pris ni douche ni café, mais qu’il ne soit pas même 7h. Lorsque j’arrive devant la piscine des Amiraux, l’une des trois piscines de Clignancourt, les gens font déjà la queue dans le silence et en portant un masque jusqu’à la cabine. L’immeuble nous plonge dans les années 20 où il fut construit de manière à ce que chaque habitation sur les sept étages dispose d’un balcon, ce qui lui donne une structure très particulière et réduit forcément la surface d’habitation, la priorité était à l’hygiène. La piscine occupe la cour centrale de l’immeuble, elle est aujourd’hui publique et doit sa particularité à un système de vestiaires individuels dont la porte est claquée par son occupant pour la verrouiller au moment d’aller nager, un agent vient ensuite l’ouvrir. Son bassin fait 33m, il n’y a pas de petit bassin à proprement parler sinon que l’on entre dans l’eau à un mètre de profondeur, les gens ont tendance à s’arrêter sur le bord et il n’est pas possible de faire de culbute de ce côté du bassin, comme à Georges Hermant. Autant je me demande encore ce que je fais là à 7h03 lorsque je claque la porte de mon vestiaire n°18, celui que j’ai l’habitude de prendre comme s’il m’était bien sûr réservé, autant chaque partie de mon corps se détend soudainement lorsque je prends mon élan sur le mur pour me couler dans l’eau sans avoir une idée de la distance à parcourir. Comme pour la course à pied, je pars du principe que je peux m’arrêter dès que je n’en peux plus si ce n’est pas le jour, j’y vais tranquillement pour m’échauffer et personne ne vient me doubler ni me ralentir encore, les nageurs et nageuses arrivent doucement. J’imagine qu’au bout de 400m je commence à accélérer, les autres nageurs sans doute aussi, il se passe comme une agitation et personne ne s’arrête plus en fin de ligne pour ne pas perdre le rythme dans lequel chacun est installé, comme un manège sur sa lancé. Et alors que je m’étais promis de rester tranquillement à ma place sans gêner personne, ne serait-ce que pour des raisons de distance physique, il m’arrive d’avoir à doubler le nageur de devant pour retrouver une ouverture et avancer à nouveau, au début je détestais faire ça et je me faisais souvent doubler, à présent je retrouve l’ambiance d’un départ en triathlon lorsque l’idée avant même de nager est de se faire sa place dans l’eau. Je sors du bassin moins d’une heure après, d’un coup je trouve qu’il y a trop de nageurs, mon souffle est plus court et je commence à fatiguer, je regarde alors la distance parcourue en m’élançant dans un dernier aller-retour histoire d’arrondir le résultat. Doubler certains nageurs m’a permis quelques accélérations, un peu comme une reprise en course à pied lorsque la fatigue se fait sentir et qu’il faut repartir de plus belle, mais je préfère encore le moment où je découvre le bassin encore vierge de tout baigneur.

L #51

Le half-Ironman des Sables d’Olonne aurait eu lieu aujourd’hui, ce texte devait le raconter, mon premier triathlon distance « L » après une première saison à apprendre à nager le crawl. Faute d’avoir suffisamment eu l’occasion de rouler pieds clipsés, je n’aurais jamais été prête. Après une première sortie vélo pour tester laborieusement chaussures à clips et pédales en tournant vers Garges-Lès-Gonesse sans parvenir à rouler vraiment et après un précédent tour décidé d’essayer la boucle de l’hippodrome de Longchamp, histoire de me faire un peu peur. Non pas que j’envisageais de suivre le fast pack, ce peloton qui défile à une vitesse de 45km/h en vous sifflant à l’oreille lorsqu’il double sur la gauche, mais le spectacle n’a pas son pareil et j’ai le souffle coupé en me projetant un jour à la même vitesse, profiter de l’aspiration folle. J’ai fait un premier tour de reconnaissance en admirant les engins qui volaient tout autour de moi en quête d’un mur du son accessible aux deux roues, la route est lisse et plus fluide que nulle part ailleurs, je m’en veux d’être venue en mono-plateau et pour autant j’en profite en me motivant pour revenir ici la prochaine fois avec le vélo de course pour rivaliser avec les groupes qui se succèdent à ma gauche pour filer vers l’horizon du prochain virage tandis que je reprends le trajet du retour avec l’Arc de Triomphe en ligne de mire sous le soleil tombant. Les compétitions ont été annulées les unes après les autres et le triathlon L devait boucler une saison axée sur la vitesse et l’endurance durant les sorties longues à vélo, l’année prochaine… En attendant, tout n’est pas perdue puisque la date officieuse du marathon de Paris est tombée hier du côté des partenaires, ce sera le 15 novembre, une semaine après la Marche des Fiertés, à l’occasion de laquelle la chorale a été invitée à soutenir sa banderole avec d’autres chorales. Le semi-marathon est reporté au mois d’octobre, et non plus septembre comme initialement prévu, ce qui m’arrange pour transformer le swim-run auquel j’étais inscrite avec le club en un triathlon relais longueur L, la boucle est bouclée, j’en assurerai la partie course à pied après avoir encouragé mes coéquipières en natation et vélo, mon premier triathlon était relais. Enfin, les triathlons XS feront la rentrée avec des animations toujours plus farfelues, ambiance Japon pour celui du club des expaTRIés annoncé fin septembre, j’attends de savoir ce que nous concocte mon propre club dans le cadre adoré de la piscine Georges Hermant. C’est comme si les saisons avaient été décalées au cours d’un événement climatique mondial, nous serions tous individuellement incités à rester dehors le plus longtemps possible plutôt que d’annoncer l’hibernation dès le changement d’heure à l’automne, oxygénons-nous donc ! Bien sûr la norme consiste désormais et pour un long moment encore à rester chez soi, pourtant à mesure que les journées raccourcissent depuis l’équinoxe de l’été, nous sommes nombreux à trouver dans les premières lueurs du jour une occasion de sortir courir et dans les plages nocturnes la solution pour croiser moins de monde qu’à l’ordinaire, tout reste possible.

L #34

Faire du jus et apprendre à rouler avec des pédales automatiques, le programme des vacances. Lorsque le vendeur à qui j’ai donné rendez-vous à Franconville ouvre la porte de son garage, mon cœur s’emballe, un mélange d’excitation et d’appréhension, et si le vélo que j’ai choisi sur un site de troc n’était pas le bon,  si je n’avais pas le regard pour ces choses, une arnaque ? Les vitesses se trouvent au bout des prolongateurs et non pas, comme d’ordinaire ou pour le dire autrement comme sur un vélo normal, à côté des freins et les pneus sont en boyaux, enfin et ce dernier point ne m’étonne pas, les pédales sont faites pour être clipsées aux chaussures. J’essaie le vélo en me hissant presque avec peine sur la selle trop haute pour moi, simple réglage, mais déjà autre chose m’apparaît au milieu des bourrasques de vent, son extrême légèreté, je m’envole de la direction choisie en un coup deux mouvements, je ne maîtrise rien. Et pourtant, je le veux, je veux ce vélo, c’est déjà le mien même s’il me domine pour l’instant. Reste à trouver les chaussures et fixer les cales sur les pédales pour profiter du mouvement des jambes dans toute leur amplitude, plus facile à dire qu’à faire, la sensation est nouvelle. D’emblée je me vois chuter, abandonner, mettre fin à mon envie d’en découdre avec le triathlon mais je ne chute pas, c’est pire. Je perds les vis qu’elle a pris soin de ne pas trop serrer parce que je lui ai dit que cela me rassurera de pouvoir retirer plus le pied de la pédale. Résultat, je perds les cales avec les vis et les lamelles qui étaient sensées les tenir, le tout au bout de deux minutes de fausse sortie sur la place de l’église. Je ramasse ce que je trouve ici. Bien sûr, il me manque une vis, c’est la vis du désespoir, celle qui me dit « laisse tomber va ». Nous ressortons après un passage de pluie torrentiel, je n’ai aucun espoir de retrouver la vis, ce qui en soi ne serait vraiment pas grave, sinon que j’investis la recherche d’un nouvel enjeu, si je ne la retrouve pas je ne remonte pas sur le vélo avant d’avoir acheté un nouveau set et je risque de perdre patience, de laisser tomber tellement j’appréhende cet apprentissage nouveau. De toute façon, je ne retrouve jamais rien, je l’aurais déjà ramassée si elle avait du se trouver là où j’ai fait ma tentative avortée de rouler avec des cales, c’est un signe, je dois abandonner. Au mieux, c’est elle qui va la retrouver ma vis, appliquée qu’elle est dans tout ce qu’elle fait. J’en suis à mes tergiversations lorsqu’une lueur métallique me parvient un mètre plus loin sur le chemin détrempé de cette petite place tranquille derrière l’église bordée d’une jolie pelouse. La voilà qui me nargue, je reconnais la vis au beau milieu du chemin, impossible de l’ignorer. « Tu pensais me perdre et trouver le prétexte parfait pour ne pas remonter sur le vélo ? Han ! » Je reviens vers Jeanne avec le sourire, elle va pouvoir me fixer à nouveau les cales, serrées.

L #27

De chez elle à chez moi, il y a 10km d’une piste pas vraiment cyclable mais roulante, du Nord de Paris vers plus au Nord encore, rien d’étonnant à ce que nous nous soyons rapprochées dans nos échanges lors de mon périple dans le Nord de l’Europe, là où tout est calme et grave. J’ai emprunté ce trajet plusieurs fois, de jour puis de nuit, sous la pluie aussi, bref je me suis mise à rouler à nouveau au cœur d’un hiver assez doux jusqu’ici, la vitesse et le plaisir ont augmenté significativement à chacune de mes sorties, surtout pour y aller plutôt qu’au retour. Il se trouve que la distance est la même à vélo juqu’au stade situé pour le coup au Sud de Paris et accessible par une voie cyclable totalement encombrée de trottinettes et autres objets. L’horreur d’un trajet sensé être optimisé pour les cyclistes et qui se trouve pris d’assaut dans un contexte de grève par tout ce qui roule, plus ou moins, motorisé ou pas, piéton parfois aussi. A nous la joie des embouteillages, partagée avec les automobilistes, lassés, délaissés. Nous avons tous pris un billet pour le manège le plus lent de la terre, où la route et le fait d’avancer n’ont plus aucun sens, certes nous sommes assis face à des guidons, des volants, mais pour mieux nous observer les uns les autres, tandis que les feux de circulation dégainent. J’arrive au stade à la minute où tout le monde se met en route pour l’échauffement autour du lac de la Porte Dorée, c’était moins deux. C’est bon, la reprise est lancée et je cours enfin, après une séance de natation d’un kilomètre le midi et un aller qui sera retour à vélo aussi, sur 20km, avec les 8km de fractionné j’ai la distance du cross-triathlon prévu le 3 mai à Torcy. Encore une fois, je me rends compte à quel point le groupe me porte, les autres coureurs me stimulent, je n’avais plus couru aussi vite depuis l’été dernier et les sprints sur 200m sont une occasion en or pour tout donner, travailler sur la VMA et éprouver mes limites comme jamais. Autant le retour à vélo de chez elle me rend toujours triste parce que je la quitte trop tôt, autant rentrer chez moi d’une intense séance me propulse au-delà de la piste cyclable, je vole. Je sais qu’en arrivant au terme de ce premier triathlon maison, j’aurais enfin de ses nouvelles.