Vichy #6

Dix jours déjà depuis Les Sables je n’ai pas commenté le semi par lequel j’ai fini l’épreuve sous un soleil accablant dans une forme qui m’a surprise en une heure et cinquante-cinq minutes. Lorsque j’arrive au parc vélo récupérer le mien, le soleil a tapé et j’ai besoin de m’hydrater, mon vélo aussi qui s’est acoquiné avec le voisin, guidon contre guidon, je m’approche et dis à voix haute Tu dis au revoir et on y va, je prends mon vélo, un autre cycliste me toise du regard. Je suis retournée courir sans courbature, j’ai nagé pour me détendre et roulé pour aller nager, mon vélo est prêt ce soir à repartir à Longchamp, on me dit de prendre mon temps et profiter des gens, une bonne récupération fait partie intégrante de la préparation à suivre, Vichy s’approche à grandes foulées avec sa montagne bourbonnaise et je ne connais pas l’étymologie. En revanche, je me suis inscrite aujourd’hui à l’épreuve de Nice pour l’année prochaine, c’est la dernière des quatre et la plus célèbre, la course ancestrale en France avec son col de Vence, mon cher et tendre village de Saint-Paul versant sportif et non plus romantique et artistique. Comme après chaque épreuve longue distance, je sens que j’ai franchi un cap dans chacune des disciplines, y compris le slalom infernal à vélo dans la capitale comme si je pouvais prendre davantage de risques, protégée par une immunité qui n’existe pas mais m’autorise à franchir tous les feux, accélérer quand tous les moteurs vrombissent de m’écraser si je passais, je passe. Mais je n’aimerais pas ne plus me réveiller le matin pour commencer la journée par écrire, vite avant de partir courir pour que mon texte ne me rattrape pas non plus depuis son entre-lignes.

Photo : Georges Braque, « La Bicyclette », 1961.

Vichy #5

Sur le tapis rouge, cela ne se voit pas devant la caméra et encore moins de dos, je rampe. Le soleil, le sel et le vent ont eu raison de mon énergie au bout de six heures et cinq minutes d’effort, que dis-je de triple effort, cinq petites minutes qu’évidemment j’aurais voulu éviter. Seulement voilà, j’ai toujours un peu de mal à trouver mon souffle dans les premières minutes de mise à l’eau même si je ne panique plus, j’ai sans doute encore trop tendance à admirer le paysage défiler devant moi et cela sans regret, enfin je me suis arrêtée aux deux derniers ravitos. Toujours est-il que j’ai fait mieux que l’année dernière et avec un bonheur décuplé parce que je savais où je mettais les pieds, j’avais déjà mes repères sur le remblai, j’étais un peu chez moi. Le réveil n’a pas eu besoin de sonner à quatre heures du matin, j’étais déjà en train d’énumérer toutes ces petites tâches mises bout à bout dans l’ordre le plus efficace et qu’on appelle logistique, j’ai ouvert la fenêtre et les premières mouettes m’ont souhaité beaucoup de courage. Je suis arrivée dans un silence total au parc à vélo pour 5h30 et au moment d’en franchir l’entrée, le speaker nous souhaite le bonjour, je me dis que j’étais alignée, il enchaîne par une interview en direct de Charlène Clavel, du club des Sables d’Olonne, qui finira sur la troisième place du podium, je m’y reprends à deux fois pour gonfler les pneus de mon vélo, tout le monde arrive. Nous sommes quelques centaines à présent à marcher vers la plage tandis que le ciel décline toutes les nuances chaudes des couleurs orange et rouge, c’est un spectacle fascinant, unique. Il est 6h34 lorsque le speaker prend à son tour le micro, c’est le numéro de mon dossard, 634. Une heure plus tard, le départ est donné à mon groupe d’âge et le goût salé de la mer me donne des frissons de joie, la bouée qui marque le virage vers le chenal me paraît cette année moins loin et lorsque je me trouve entre les deux phares, je sais qu’il reste une longue ligne droite à parcourir sans réel besoin de regarder devant sauf à dévier, je peux donc nager en trois temps. Bientôt, la vague des hommes les plus jeunes aux bonnets roses nous rattrape, j’essaie de garder ma respiration et mon calme, ce n’est pas comme si je nageais dans le canal plein d’algues. Quand je sors de l’eau, je sais que le meilleur est à venir et, contrairement à l’année dernière, je trouve mon vélo tout de suite dans l’impressionnant parc à bolides, le temps est au beau fixe, c’est parti pour une série de faux plats sur tout le trajet, il faut relancer sans cesse, je me régale. Je ne peux pas ne pas me dire que j’aurais dû rouler davantage, retourner à Longchamp plus tôt et cesser d’appréhender les sorties vélo sur Paris sauf que la veille j’ai eu la bonne idée de m’abrutir devant un documentaire dénonçant la dangerosité de la circulation à Paris, voitures, vélos, camions et piétons confondus, sans parler de ces encombrants que sont les trottinettes. Un jour, j’irai habiter en bord de mer et je pourrai rouler directement en sortant de chez moi.

Photo : l’arrivée sous l’arche de l’Ironman 70.3 des Sables d’Olonne.

Vichy #3

Il est peu avant quatre heures quand le réveil ne sonne pas parce que la veille de triathlon, je dors peu ou par intermittence, j’ai travaillé la veille, j’y retourne demain, pas de week-end mais c’est bientôt les vacances, je vais même pouvoir m’enregistrer aujourd’hui pour les vols. Le triathlon de Paris, c’est fête parce que Paris sans la circulation et avec un public, c’est fête. Je retrouve mon vélo couvert de la rosée du matin, je lui trouve un air romantique, il est entouré d’un milliers d’autres bolides qui ont pris la pluie hier, aujourd’hui la météo est au beau fixe. Pour se rendre au départ de la natation en amont du canal de l’Ourcq, j’emprunte pieds nus des quais que je connais par cœur, j’ai l’impression d’être dans ces rêves où l’on se retrouve en pyjama au bureau, c’est totalement décalé, les passant s’arrêtent avec leur chien pour regarder. La température de l’eau est à 22,5° donc plus chaude que l’air, on oublie souvent que l’eau du canal a une température, je n’imagine toujours pas les triathlètes des Jeux Olympiques de Paris nager dans la Seine en 2024, j’imagine que la température du fleuve interdira les combinaisons. C’est un véritable passage à l’acte que de sauter dans le canal, c’est formellement interdit d’ordinaire, je m’exécute et je suis prise immédiatement dans les filets d’une algue, un truc si énorme que sur la première partie du trajet en ligne droite sur 1500m, j’évite de trop regarder ce qu’il y a sous moi, non seulement c’est la baston au-dessus et je m’y attendais mais en plus, je remonte de ces choses en crawlant avec les bras, il y a de quoi accélérer jusqu’à l’arrivée. Peut-être que des personnes paieraient très cher pour être badigeonnées d’algues en état de putréfaction avancée pour profiter des effets antioxydants, je m’estime soudain privilégiée. Heureusement, le calvaire a une fin et je sors de cette macération en moins de 35 minutes, bien. Je cours récupérer mon vélo pour partir en peloton, les parisiens adorent restés très groupés, découvrir ma ville chérie sécurisée entièrement sur notre parcours, aucune voiture ni scooter, c’est un vrai miracle et une joie indescriptible de sillonner depuis Bastille vers le bois de Boulogne en passant par Trocadéro et les quais de Seine sans aucun bruit, aucune circulation. Je roule à une moyenne de 31,5km/h sur 40km, j’atteins 64,4km/h, cela ne m’était jamais arrivé. En posant mon vélo, je sais que je suis pas mal, j’ai appuyé sur les pédales pour relancer à la fin de chaque faux plat, de chaque virage, et il y en a eu beaucoup, un peu trop, j’ai tout donné. Je pars pour la course à pied, 10km sur un aller-retour de part et d’autre des quais avec une vue qui n’en finit pas sur ce parcours interminable, il n’y a aucune raison que je m’arrête comme à Orléans et d’ailleurs, les cinq premiers kilomètres sont franchis, le ravitaillement s’offre à nous. Après un rapide calcul, et en ayant posé le vélo après moins de 1h15mn, je me rends compte qu’il n’est pas impossible en l’état actuel des choses, je n’ai pas mal et j’en ai sous le pied, que je finisse enfin un premier triathlon distance olympique sous le seuil des trois heures, j’accélère. Je croise Laurie-Anne, Fabienne et Tom des Front Runners qui m’encouragent dans mon élan. Dans les 300m vers l’arrivée, je vois William qui me prend en photo, je suis hilare parce que le chronomètre au-dessus de l’arche annonce 2h55, je franchis la ligne sous les 3h, 2h55mn42s.

Photo : Marc Chagall, « Paris par la fenêtre », 1913.

Vichy #2

Je reçois ma convocation pour le triathlon de Paris, cette année pour la distance olympique, départ à 8h05 par la vague 1, c’est- à dire que je vais me faire massacrer par les bons nageurs. Tout ce qui m’importe, c’est qu’il ne pleuve pas, que la température de l’eau soit à plus de 24°. Et par-dessus tout, cette épreuve sert d’échauffement à l’échéance suivante une semaine plus tard avec le Half-Ironman des Sables d’Olonne sur lequel Anne Reischmann est alignée aussi, tout comme le triathlon d’Orléans m’avait permis de tester mon pied à peine remis de sa fracture sur le 10km que je n’avais pas pu achever en courant sur tout le parcours dans la douleur fut vive à partir du cinquième kilomètre, mais j’étais allée au bout et cela m’avait donné confiance. Ainsi j’avais pu prendre le départ la semaine suivante au Half-Ironman d’Aix-en-Provence sans appréhension, j’avais progressé en natation, j’allais m’en sortir en vélo, éviter de souffrir à pied. Cette semaine, j’ai réalisé une très belle séance de fractionné sur 9km en trois blocs de 3km, j’ai enfin sorti mon vélo de course pour rouler à Longchamp sur 40km en atteignant 41km/h, enfin j’ai profité du soleil estival pour me croire en vacances à Molitor et nager 1500m, bref la distance olympique est dans les jambes, il ne me restera plus qu’à éviter les algues et les pavés. Un communiqué indique une température de l’eau inférieure à 24 degrés, combinaison autorisée. En cette fin de semaine, il ne me restait donc plus qu’à rédiger une lettre d’intention pour accompagner mon manuscrit, envoyé déjà à cinq Maisons qui n’acceptent d’envoi que par mail, les cinq autres Maisons, plus germanopratines tu meurs, n’acceptent que des manuscrits papier. On se croirait dans l’univers des Maisons Relais & Châteaux dans lequel chacune a sa propre politique d’annulation sans qu’une ligne directrice ne puisse être dessinée, vive l’indépendance. Je suis tellement excitée à l’idée de faire imprimer mon manuscrit que je n’attends pas la fin de la journée pour descendre chez l’imprimeur, c’est l’imprimante numéro 3, j’apporte à l’imprimeur les exemplaires au fur et à mesure de l’impression pour qu’il les relie, il me demande si j’ai besoin d’un carton pour les transporter, je me sens presque flattée, triple idiote. Direction Saint-Germain-des-Prés, tous les chemins mènent à Gallimard mais cette direction est pavée de bonnes adresses, ainsi rue Jacob la fille de l’accueil porte des dreadlocks mauves, je lui laisse la pochette mauve, rue Saint-Benoît, toujours elle, ensuite rue des Saint-Pères, je constate que Science-Po a colonisé d’autres bâtiments de ce côté du boulevard Saint-Germain. Toujours les mêmes appariteurs à l’entrée de l’institution, les appariteurs, ce mot qui me revient, toujours les mêmes profils à la sortie de l’école, je suis certaine de ne jamais avoir ressemblé à ça même il y a vingt ans, plus de vingt ans, encore moins il y a plus de vingt ans, ça m’amuse. Rue des Saint-Pères, je ne parviens pas à m’imaginer Virginie Despentes dans ce lieu austère, je laisse une pochette rose pour faire un peu tâche, de toute façon il fallait bien l’écouler la rose. La prochaine Maison me tient à cœur tant j’ai passé d’interminables minutes à lécher la vitre dans cette petite rue Bernard Palissy, la vitrine n’a pas bougé, il y a une porte que je vois enfin, je sonne et comme l’invite l’écriteau en bronze, je pousse la porte qui s’ouvre sur un couloir étroit, un escalier, on croirait que je récite l’introduction du morceau L’empire du côté obscur d’IAM mais non, c’est réellement ce qui m’attend, je monte l’escalier et je tombe sur une fille. Elle était apparemment en train de partir et attrape la pochette orange, la pose sur un bureau comme si quelqu’un allait l’ouvrir dès lundi matin, il n’y a pas d’autre pochette que la mienne. En reprenant l’escalier pour descendre, je croise un vieux, très vieux monsieur qui descend du même escalier étroit en colimaçon, il me fixe, baisse ses lunettes et me salue, je me sens rougir, je lui retourne son salut en souriant, je crois que je parle un peu trop fort, je sors en courant. Rue Gaston Gallimard, je passe plusieurs fois devant la porte comme si je ne voulais pas la voir, je finis quand même par sonner, une voix enregistrée me dit que la porte est ouverte, elle répète la porte est ouverte, seulement j’ai beau pousser aucune porte ne s’ouvre, on voit bien qu’aucune voix enregistrée n’a jamais ouvert de porte me dis-je quand quelqu’un m’ouvre au numéro 5. On a un problème de porte me dit la fille, elle prend la pochette bleue foncée et contrairement aux autres, elle l’ouvre pour vérifier que mes coordonnées sont inscrites de manière lisible, c’est parfait finit-elle par dire, elle a dit que c’était parfait, tu entends Gaston, je repars avec le sourire. La dernière Maison me fait traverser le 7e puis le 14e arrondissement à pied pour trouver porte close, qu’à cela ne tienne je retournerai la semaine prochaine y déposer mon manuscrit, ainsi que dans le 19e et ce sera fait, il était 18h01 lorsque je suis entrée chez Gallimard, je rentre chez moi à 19h19 et je fais un vœu tout en me disant que j’ai bien hâte d’imprimer le prochain texte.

Photo : Jean Hélion, « Grande Journalerie », 1950.

Vichy #1

La dernière fois que j’ai vu Hélène, c’était une semaine avant le triathlon M d’Orléans, à sa grande surprise j’avais pris une bière et je m’étais rendue compte alors que je n’étais pas dans ma saison du tout, pas comme l’année dernière malgré le stage ; une semaine avant le triathlon sur la même distance à Paris, un mois plus tard qu’Orléans, je me sens davantage centrée sur les prochaines échéances, le retour sur la piste de stade y contribue énormément, et pourtant. Toujours pas de retour à Longchamp alors que je m’y prépare tous les jours, je bloque toujours. Certes, j’ai repris l’habitude de me lancer dans un triathlon maison en fin de semaine, voire deux, avec 5km de course à pied, le trajet aller-retour à Molitor sur 20km de vélo, 1500m nage. Mais le plus gros enjeu reste le vélo surtout depuis que je me suis inscrite au Half-Ironman de Vichy avec ses quatre cols dont le premier dès le dixième kilomètre, demain dans deux mois, demain je n’aurai pas le choix, demain je ne travaille pas, demain la canicule sera passée, aussi. Une semaine après le week-end artistique et culturelle entre le CentQuatre et le mini salon du livre lesbien, c’est à La Rochelle que j’ai trouvé la fraîcheur climatisée en pleine première vague de canicule en plein mois de juin, l’arrivée dans cette ville qu’elle connaît et que je découvre m’enchante par son animation, sa gaieté piétonne portuaire, je marche jusqu’à la Yole de Chris. Le lendemain, c’est le restaurant gastronomique du même Chis, Christopher Coutanceau, qui nous abrite de la canicule dans son cadre aéré et marin pour un service six plats axé autour du poisson et de la pêche durable, j’ai pu courir autour du vieux port le matin, tout va très bien. Lundi 20 juin, nous y sommes. A deux mois de Vichy, lundi de repos, pas d’excuse. C’est parti. Un mois entier depuis l’Ironman 70.3 d’Aix-en-Provence et je n’avais pas sorti mon vélo de course, j’avais roulé en gravelle jusqu’à la piscine, je me suis baladée oui, mais rien de sérieux. Je pensais être bloquée à partir de la porte de Maillot à cause des travaux en cours pour la prolongation du tramway et de la déviation mise en place pour les voitures, les vélos contournent par les trottoirs ou ce qu’il en reste, les ennuis commencent dès la porte de Clignancourt avec la panne des feux de signalisation, c’est la panique pire que d’ordinaire. Aucune raison d’abandonner encore, je me faufile à pied parmi le chaos, tout va très très bien. Je poursuis jusqu’à la porte de Clichy pour y admirer ce sublime Tribunal de Grande Instance, et je décide de prendre par les quais de Seine jusqu’à l’hippodrome de Longchamp, le trajet est plus long mais j’évite cette porte dont je me promets de faire un état des lieux sur le retour. Arrivée sur l’anneau, c’est calme et j’enchaîne plusieurs tours en relançant sur le faux plat avant le virage, puis en accélérant sur la longueur avant l’entrée officielle, le festival des Solidays est en train de se mettre en place, que de souvenirs, je n’avais jamais fait le lien entre ces deux vies.

Photo : David Hockney, « Piscine et marches, le nid du duc », 1971.

Nadège Night & Day #74

Reprenons depuis le début cette journée du 22 mai 2022, il est 4h du matin quand le réveil sonne ou plutôt, le veilleur de nuit frappe à ma porte, il est 3h56 et je me dis quelle classe cette Maison, j’avais simplement demandé s’il était possible de profiter d’une bouilloire pour boire un café. J’ouvre la porte, un grand sourire face à moi et un café servi sur un plateau, ça s’annonce bien. La veille de mon Half-Ironman, j’ai fait déborder la baignoire au moment où je voulais me détendre, inondées les tomettes provençales, et une crampe m’a tenue éveillée pendant la nuit. Je me réveille débarrassée de ce qui pouvait m’arriver de pire, couler en plein milieu du lac, une baignoire s’en est chargée, souffrir d’une crampe pendant la course à pied pour ruiner toute chance de franchir la ligne d’arrivée, je me lève et marche à l’aube sur les tomettes séchées et je ne sens plus la fracture au métatarse, comme si la crampe l’avait chassée, moi ça m’arrange. Le départ de la natation se fait au lac de Peyrolles à 6h30, j’arrive dans le parc à vélo à 5h30 pour regonfler mes pneus, Storm semble être en pleine forme à son emplacement numéro 1838, je l’alourdis de mes deux bidons d’eau, on ne dit pas gourde parce qu’il s’agit d’un porte-bidon. J’enfile la combinaison, je rentre dans le lac pour prendre la température de l’eau, elle est bleue. C’est incroyable, je ne ressens aucun stress, je suis excitée et très émue, je me sens quasi prête et je vis le moment dans une intensité amplifiée, le soleil se lève et nous offre un paysage extraordinaire au moment où les pros hommes puis femmes prennent le départ, ça part très vite ensuite pour les groupes d’âges, six athlètes toutes les six secondes, je pars en crawl direct, oui. Ma nage n’est pas aussi constante qu’une semaine avant à Orléans où je mouline des bras comme une machine sur deux temps, là j’ai besoin de reprendre mon souffle, on est nombreux. Je sors de l’eau et je me dis, t’es dedans t’as fini la natation c’est génial continue comme ça. Transition vélo pas trop mal gérée, je suis ravie de partir avec mon vélo comme si je le retrouvais une saison plus tard, l’année dernière à la même date, j’en étais à clipser-déclipser. Le trajet sent bon le pin, les cigales chantent, la montagne Sainte-Victoire est omniprésente, elle apparaît et disparaît au gré du périple depuis le lac vers le centre-ville d’Aix-en-Provence. Quand je pars pour la course à pied, je sais que j’ai passé le cap le plus dur qui était pour moi le col du Cengle, à la limite je peux marcher jusqu’à la ligne d’arrivée, moi je m’attendais sur la montagne, là où je ne m’étais jamais osée et ce cap je l’ai passé haut la main alors le reste. Sauf que non, maintenant que j’y suis, je n’ai pas coulé et je ne souffre d’aucune crampe encore, c’est pour aller chercher ma médaille donc je me mets à trotter tout doucement pour repérer les aléas de la première boucle, nous courons notre semi-marathon sur trois boucles de 7km en plein centre-ville et il fait chaud, nous sommes aspergés à trois reprises, des glaçons sont prévus. Aix-en-Provence est une ville tout en faux-plat donc ça monte et ça descend, tout le temps. C’est une journée spéciale, mon cœur bat fort, je m’accroche et je m’offre un sprint à l’arrivée.

Nadège Night & Day #73

La Sainte-Victoire. Il faut la voir, la montagne Sainte-Victoire, quand elle apparaît face à vous, imposante et majestueuse, plus magique que celle de Thomas Mann, furieusement surréaliste, Je l’attendais le 67e kilomètre pour l’aborder de front la montagne, et quand je dis de front, quand je dis qu’elle apparaît face à vous la Sainte-Victoire, c’est vraiment quelque chose lorsque l’oxygène entre à plein régime dans les poumons, le cœur et le cerveau, l’effet est fou. Un panneau nous annonce qu’il ne reste plus que 20km à rouler, c’est-à-dire quasi plus rien, nous devrions nous projeter sur la transition à venir, la pire, vers la course à pied, oui mais non, virage pile à l’angle et là, droit devant la montagne et on y va, le public est présent et silencieux, ça grimpe sec, jusqu’ici je me suis fait doubler, que se passe-t-il ici, je double dans la montée. Je double, on m’encourage, je n’y crois pas, je lis les prénoms sur le dossard des cyclistes que je double et je les encourage à mon tour, c’est ma minute de gloire, cela fait des mois que je me vois grimper et dégringoler en bas de la Sainte-Victoire, au contraire je continue à progresser, je la veux ma Victoire, depuis le temps que j’en fais toute une montagne, je vais jusqu’au bout, incroyable je parviens au sommet de ce col comme si je m’étais mise au monde, je hurle enfin. Au sommet, c’est le festival de Cannes pour moi toute seule, je monte les marches et je déroule le tapis rouge, je remercie mon producteur et tous ceux qui ont cru en moi jusqu’ici, les larmes, en vrai non il faut gérer les virages en épingle au retour sur Aix mais bordel, je l’ai ma Victoire.