Clignancourt #18

Moi qui n’ai jamais aimé le mois de novembre et sa première journée dédiée aux morts, cette année je lui trouve, en ces circonstances particulières, une certaine douceur. Tout d’abord, une amie m’envoie en photo les couleurs automnales que l’on trouve dans les arbres, depuis le rouge écarlate jusqu’au vert le plus vif en passant par toutes les déclinaisons où se mélangent jusqu’à une intime et intense confusion jaune et orange. Son message me donne envie de sortir et prendre la température de mon quartier, où l’animation bat son plein au cœur du marché dominical, les cafés continuent à proposer les consommations à emporter quitte à ne faire qu’un pas de côté et continuer à profiter d’un regain de convivialité au moment où d’autres gens sortent de la sacro-sainte messe. Il y a vingt ans, j’ai passé ce premier week-end de la Toussaint dans le Sud-Ouest, en compagnie de celle dont j’étais amoureuse et je ne savais pas encore que nous allions sortir ensemble, elle n’allait pas bien et m’avait demandé de l’accompagner chez ses parents, un honneur et un bonheur pour moi qui n’étais plus partie depuis des années. J’ai un souvenir émouvant de ce séjour, je me souviens au jour près des villages que nous avions visités et des plats que j’avais savourés, moi qui ne mangeais vraiment plus. Tout me paraissait unique, magique, comme une première expérience d’état amoureux. Il y a dix ans, je me suis retrouvée le soir d’Halloween poursuivie par une personne dont je ne voulais plus entendre parler, que j’avais rencontrée par malheur, et dont je ne savais plus comment faire pour m’en débarrasser sinon demander de l’aide, de n’importe qui. Et ce ne fut pas n’importe qui ce soir-là pour venir à mon secours, mais ma collègue dont j’étais éperdument éprise et qui m’a vue aux prises d’une barge venue me retrouver jusque devant mon lieu de travail pour essayer de récupérer je ne sais quoi avec moi. Nous nous sommes mises à courir sur le boulevard Saint-Germain, sur l’ordre express de ma collègue, je me souviens des lumières et du prestige de ce quartier où j’étais si fière de travailler, cinq minutes avant j’étais en panique et juste là tout de suite j’exultais. La magie de ce mois de novembre pas comme les autres, et qui nous remet à des âmes. L’année dernière, j’ai eu la chance de faire un séjour au Danemark, un coup de cœur. Jamais encore, et j’ai adoré New York comme je jubile à l’idée de retourner à Köln, non jamais encore je n’avais ressenti pareil coup de cœur pour une destination, j’étais comme hantée par des âmes qui voulaient me souhaiter la bienvenue et raconter leur histoire. Depuis l’aéroport totalement épuré de Copenhague jusqu’au fantôme du Dragsholm Slot en passant par l’Arbre de Vie des Vikings que j’ai enlacé de toutes mes forces, magique. Quatre mois après, nous nous retrouvions confinés, tous autant que nous étions sur cette Terre à ce moment-là de notre vie, nous avons vécu un événement mondial, depuis les jolis villages du Sud-Ouest jusqu’à New York, en passant par les plages du Danemark, les bords de Rhin à Cologne et mon quartier de Clignancourt, et dans cet enfermement physique et mental, j’ai découvert, moi qui ne regardais plus la télé depuis une décennie, un formidable échappatoire dans les séries danoises typiquement illuminées d’Arte. Quel écho à mon coup de cœur pour ce pays dans l’intrigue délirante des épisodes, et quelle inspiration pour mon appétit d’en découdre un jour moi aussi avec un feuilleton. Jamais je ne me suis sentie aussi connectée au reste du monde qu’en ce printemps 2020. Et jamais non plus les âmes de personnes qui m’ont accompagné jusqu’ici n’ont été aussi présentes que lors de cette promenade dominicale dans mon joli village de Clignancourt, ici et maintenant, dans un monde à réinventer pour trouver une issue à l’enfermement dans un engrenage consumériste lancé à outrance, là où chacun individuellement a quelque chose à donner, ce matin un sourire complice devant le stand d’un café qui ne consent pas à fermer, demain un peu de temps pour ma voisine de l’escalier A qui aime parler des occupants de notre immeuble et rechigne à sortir par peur de croiser des gens. En ce jour dédié à la mémoire des morts, je pense à mes deux grands-mères, la française qui n’avait pas son pareil pour trouver la moindre occasion de rire aux larmes et faire cramer tous les plats ; et la deuxième, ma grand-mère allemande, qui trouvait de la joie dans le frétillement d’une feuille dans un arbre. J’espère ne pas l’avoir déçue jusqu’ici.

L #30

Un dimanche matin, alors que j’étais sensée retrouver le groupe pour la sortie longue de la prépa marathon, je passe devant la salle Cortot. Son nom est inscrit sur l’édifice de l’Ecole Normale de Musique de Paris. J’ai manqué le rendez-vous avec les autres, pourtant je connais le lieu pour m’y être rendue plusieurs fois, à l’orée du bois de Boulogne. Certes, je n’aime ni le lieu ni les sorties dans ce bois, je ne me sens pas en forme et je serais bien restée couchée. Mais j’ai fait l’effort de me lever et les métros circulent, voilà pourtant que je ne retrouve pas le fameux coin de rue où tourner pour rejoindre le lieu du rendez-vous à l’heure dite. J’ai beau tourner en rond, marcher jusqu’à l’arrêt de métro suivant, rien n’y fait, je ne reconnais rien. Comme si j’avais été projetée dans une autre dimension spatio-temporelle d’un seul coup. Alors je décide, maintenant que je me trouve de l’autre côté de l’Arc de Triomphe, de faire le trajet retour à pied jusqu’à chez moi, en guise de sortie moyennement longue, fini le métro. L’espace d’un millième de seconde, je me demande même si mon chez moi existe toujours, puisque le sort m’a privé du sacro-saint lieu de rendez-vous. Je me lance donc à sa recherche. Et me voici au bout de deux kilomètres en train de parcourir la rue Cardinet lorsque mon regard est happé par l’inscription au-dessus d’un bâtiment, « salle Cortot », il me semblait bien avoir entendu des accords de musique, piano et musique de chambre, en arrivant à l’angle de la rue. On y donnait une audition de piano, salle Cortot, j’avais dix ans et j’ai joué une marche, impossible de me souvenir laquelle, je l’ai joué par cœur, j’ai été applaudie et des gens ont même crié « bravo », dixit ma mère. Dans mon imaginaire, la salle Cortot est une grande salle de concert semblable à la salle Pleyel, avec une entrée prestigieuse située sur une belle place bien en vue, les journalistes sont limite postés devant en permanence, voyez-vous. Paris était la destination de l’extravagance absolue dans mon enfance, ma mère s’y rendait pour acheter ses partitions rue de Rome et je la suppliais à genoux de m’emmener avec elle. Jamais je n’avais pensé à situer la salle Cortot sur un plan de Paris, la surprise fut au rendez-vous ce dimanche matin et je me félicitais de ne pas avoir trouvé le groupe pour retrouver à la place les souvenirs de mon enfance, la salle de concert et ma robe rose, l’excitation avant de monter sur scène, l’obscurité dans le public et les lumières braquées sur moi, la joie de jouer. Autre époque, autre lieu, j’ai repris d’assaut les marches de Montmartre vers la place du Tertre et cette fois, je suis parvenue sur cette petite place où la chorale se produit tous les ans pour la fête de la musique, en bas de la dernière série de marches, plus précisément. Ce matin, la place était vide de monde, le temps était sec et le ciel bleu, j’ai souri ici aussi au souvenir de l’ambiance particulière lors de notre concert traditionnel sur ces marches colorées en haut de ma rue et j’ai pu franchir les dernières marches sinon avec facilité, du moins avec un regain de plaisir et d’entrain avant de mieux repartir vers la terrible rue Foyatier. En musique.