Genre #2.1.2

Tu inventes, tu réinventes tout, tu répètes et tu t’entraînes à tout répéter, tu récites encore. Comment tu as révélé tes sentiments dans ta première lettre de dix pages avant de te dévoiler davantage dans tes cent pages et prendre l’habitude d’une écriture à travers laquelle tu vois ton reflet se dessiner à travers le choix des mots, l’intention que tu y mets, ton désir d’être lue. Un peu comme dans une thérapie individuelle où tu ressasses les mêmes sujets en modulant le récit et les portes d’entrée jusqu’à trouver les bonnes questions, l’art de dire les mêmes choses mais autrement pour mieux en prendre conscience à travers un nouvel éclairage, une intuition. Tu commences par retranscrire l’histoire des autres avant d’écrire la tienne et t’inventer toi. L’habitude de te mettre à table et coucher les autres par écrit est ton nouvel équilibre vital, tout peut encore arriver de pire dans la journée pourvu qu’il te reste ce moment de vérité centré autour de la feuille quitte à n’y rien inscrire pendant des heures et t’apaiser de sa blancheur comme une ressource prometteuse face aux cacophonies insensées et irrespirables. Au moment où tu passes de l’écrit à l’oral, tu n’as plus le droit de parler des autres, il s’agit de toi et de ton ressenti, dans ton rapport aux autres certes mais ne cherche surtout pas à te défiler parce qu’il faut apprendre à parler pour soi, assumer sa position et non pas celle des autres. Passer à l’oral provoque de la résistance chez toi, rien n’est moins évident que de se raconter sans réfléchir, se dévoiler sans aucun filet face à un interlocuteur et bientôt un groupe entier, cela s’appelle lâcher-prise et il te faut non plus des heures mais des mois pour y parvenir. Justement à l’occasion d’un travail d’écriture en groupe où l’exercice consiste à lire sa phrase devant tout le monde, forcément tu penses au jugement, serais-tu toi-même dans le jugement, qui plus est à l’occasion d’une activité que tu avais faite tienne, dans laquelle tu te recentrais. Alors tu as pris la feuille, le stylo, et d’un coup d’un seul tu as écrit sans plus réfléchir à rien. Ton premier lâcher-prise, t’explique-t-on au moment où tu as lu ta phrase et raconté cette expérience qui t’a fait du bien sans même que tu en saisisses l’enjeu, ce sentiment de fierté. Au sein de la chorale, tu retrouves les avantages et inconvénients du groupe, tu composes avec les autres en faisant entendre ta voix, et celle-ci est tellement plus intéressante encore une fois si elle se mélange aux autres, tu fais partie d’un pupitre, les pupitres forment un tout. L’harmonie que tu cherchais en toi, vers laquelle tu tends tous les jours, tu l’entends dans un chant, à travers à un accord même et parfois surtout lorsque les notes frottent, tu frissonnes. Les répétitions puis le concert, tu apprends la répétition, sept fois le même passage en boucle. La perfection n’existe pas, autre lâcher-prise, mais rien ne t’empêche de tendre vers elle. Lorsque tu t’entraînes, cette tendance s’accentue jusqu’au risque de se blesser, nouveau défi, ne pas risquer de se blesser sinon la possibilité même de courir la course du siècle s’évanouit. Encore et toujours, tu éprouves tes limites et tu t’inventes, seule mais plus tout à fait non plus.

Clignancourt #20

Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression de dominer le monde. D’un côté les tours Eiffel et Montparnasse s’érigent de part et d’autre d’un paysage urbain dégagé que je ne me lasse pas d’admirer, je crois y reconnaître les quartiers et les rues que d’en bas j’ai sillonné de long en large et en travers jusqu’à m’y familiariser. Les tours deviennent des phares si mon regard imaginaire vise un peu plus loin en direction du Sud et que mon esprit s’égare en pleine mer vers mon île, sa baie, son port. J’aimerais qu’il soit envisageable de me projeter là-bas depuis mon kilomètre autorisé. Plus facile s’avère la projection vers le Nord, lorsque le Sacré-Cœur me tourne le dos, je devine le Stade de France, les collines au loin, j’imagine l’Allemagne, Köln, le Dom. Comment ne pas se raccrocher aux meilleurs souvenirs alors que l’actualité ne permet guère d’en créer de nouveaux et vivre ce qu’il y aurait à vivre en saison d’automne en temps normal, les terrasses chauffées et les balades emmitouflées, les week-end ailleurs. Comment renouer avec la proximité lorsque la distance est imposée, le contact physique et le lien social remplacés par les artefacts virtuels sans aucune possibilité de se projeter, comment survivre au présent sans un avenir à prévoir aussi court-termiste soit-il ? Comment se raccrocher comme seule bouée de sauvetage au passé où tout était permis. Bien sûr, je ne peux m’empêcher au retour de dévaler ma rue en me rappelant les moments de vie qui m’ont marqué comme pour saupoudrer mon quotidien morose d’un peu de poudre d’espoir, les rendez-vous sur les marches de la basilique avec le groupe des Guépards de Pigalle, les heures d’écriture toute seule accoudée au bar du Corcoran, le concert de la Manufacture Vocale à l’église Saint-Pierre de Montmartre, sa cheffe de chœur charismatique, Aurore Tillac et son sens de la répartie, son contact avec le public, notre emplacement au 20 de la rue du Mont Cenis pour chanter à la fête de la musique, l’after au Tralali toutes ensemble en train de chanter et animer mon petit bar de quartier, la terrasse de chez Francis et sa tapenade qui tombait si bien, mon pacs à la mairie. Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression que le monde entier me domine.

L #44

J’en avais rêvé de cette vie à deux, au sein d’un tout qui me dépasserait pour faire place à toujours plus de place encore, un espace illimité d’intimité, d’ouverture, de partage, un nous. Cela avait commencé par une rencontre, un rapprochement et des discussions, beaucoup d’échanges, parfois une tension dans laquelle je voyais apparaître tout l’enjeu d’une relation qui devait être au moins à la hauteur de ses espérances et des miennes, voire tellement mieux. Si elle avait été ma première rencontre, c’est avec elle assurément que j’aurais voulu faire toutes les erreurs, les faux-pas qui participent aussi au tracé et remettant le chemin à l’endroit. Mais voilà, j’ai voulu qu’elle soit ma dernière rencontre, celle avant laquelle les pires erreurs ont été commises, celles qu’on ne refera plus parce qu’on les appréhende, on sait les prévenir, c’est d’ailleurs parce qu’on les sent si bien arriver, que le drame éclate comme un faux départ alors qu’il ne s’est rien passé, sinon un puissant effet d’annonce, une menace qui rit de nous. Avec elle, j’ai passé en revue tous mes travers, fait l’inventaire de mes incorrigibles défauts, revu à la baisse le chemin parcouru pour donner la part belle à la route qu’il reste à construire. Et j’ai suivi la ligne en me riant de la menace, j’ai accepté de perdre pour continuer à avancer. Perdre la face pour sauver le Nord. Garder l’aiguille dirigée sur notre cap et croire en nous. Nous avons été sur le point tant de fois. Sur le point de défaire. Cet abysse nous a façonnées. Le confinement nous a rattrapées dans notre première saison, nous venions de passer notre premier week-end ensemble, la dernière occasion de partir un peu ailleurs, comme par hasard. Rien, jamais rien n’avait relevé du hasard entre nous, tout faisait sens, ou plutôt chaque événement, tous ces petits faits qui émaillaient notre affinité réciproque, nous les investissions en sens pour que l’histoire se tienne et ressemble à quelque chose car à la fin il reste la beauté. Et puis les chats sont arrivés. Après trois semaines de confinement, dont la première avec eux et deux semaines loin de nos réflexes félins pour profiter d’une vie à deux, donc loin d’eux. Bien sûr, ils me manquaient, mais je savais aussi qu’elle n’aimait pas vraiment les chats, trop de poils. Evidemment, je pouvais faire sans eux le temps qu’il fallait, seulement le confinement semblait se prolonger toujours plus à mesure qu’on se projetait dans l’après. Et forcément, il a question d’aller les chercher pour qu’on soit tous ensemble dans cette attente. Tous, c’est-à-dire les chats les enfants et nous, ce n’était pas prévu comme cela, en tout cas pas aussi tôt et je n’ai pas su quoi en penser sinon que la vie pourrait ne plus être pareille après le confinement à ce qu’elle avait été jusqu’ici, avec ses rites, sa solitude, mais vraiment. Le printemps ne nous a pas attendu pour s’installer, le soleil s’est invité par la fenêtre, toujours plus matinal, les oiseaux nous ont rappelé que pendant d’interminables mois ils s’étaient tus, enfin la chaleur a explosé pour qu’on ouvre nos horizons vers un après plus conscient d’avoir le bonheur de profiter encore de ce jouissif changement de saisons. Encore. Nous sommes allées avec les enfants acheter de quoi accueillir les chats, l’arbre à chat qu’ils n’ont jamais eu chez moi et la litière la moins inappropriée pour le dire facilement, à peu près. Puis nous sommes allées chercher les chats sans les enfants, logistique de base, pour tester. Bien sûr, il a fallu les capturer, évidemment ils ont opposé résistance comme ils ont pu, forcément j’ai stressé comme si j’étais à leur place et que l’idée n’était jamais venue de moi. Ils sont arrivés le soir, ont passé leur première nuit enfermés dans la cuisine et me l’ont fait payer toute la journée. Moi qui aime vraiment mes chats, ils m’embarrassaient tant à présent. C’est comme si j’étais prise en flagrant délit de célibat aux habitudes endurcies et que je devais soudain justifier tous ces manquements à une éducation féline, le savoir-vivre, la base. Jamais auparavant, je ne les avais entendu miauler autant, réclamer à ce point, tout depuis le partage de la couette jusqu’à l’agrandissement du bac à litière en passant par le droit de grimper sur le canapé et entrer dans toutes les chambres, détériorer le tapis si moelleux et sortir courir avec nous pour échapper à ce confinement nouveau, à croire que cela n’avait pas été leur mode de vie jusqu’ici, le confinement, la distance de l’autre, la fuite, leur philosophie. Tous leurs instincts s’étaient concertés d’un coup d’un seul pour faire éclater enfin la vérité, ils m’avaient toujours échappé, je leur avais toujours appartenu, ils me tenaient et tentaient de me faire plier pour retrouver leur sacro-sainte tranquillité qui n’était plus la mienne depuis.

L #42

C’est comme de s’engager dans un marathon, si on ne visualise pas la ligne d’arrivée dès le départ, c’est foutu ; ou plutôt, le risque est grand de se décourager plus vite que prévu et de n’arriver jamais, par manque de souffle et de motivation, au bout de la course tant préparée. Depuis le début de la crise sanitaire, il avait été question que nous vivions ensemble pour ne pas subir de séparation pendant la période de confinement, dont personne ne savait combien de temps elle allait durer, seule certitude pour nous l’éloignement ne jouerait pas en notre faveur. Il fallait que je trouve une solution pour laisser les chats et pouvoir travailler chez elle, abandonner mes habitudes de solitude et envisager la vie en couple comme l’occasion à saisir. Je visualisais parfaitement la grande table dans le salon, partagée entre la préparation de ses cours et mes appels entrants, nos anecdotes pauses et repas, la troisième mi-temps et le début d’une nouvelle page de notre histoire, écrite plus vite que prévue et après tout, pourquoi pas. A l’arrivée, on sortirait plus proches et intimes que jamais de cette période de confinement. Restait plus qu’à prendre le départ, régler deux trois choses pour rejoindre la ligne comme on vérifie ses lacets avant de s’élancer dans la course, seulement une chose en entraînant une autre je me suis retrouvée à finaliser plutôt quatre ou cinq choses, histoire d’être sûre de moi. Tout d’abord, je me suis occupée de la connexion à distance sur l’ordinateur, bien sûr ce soir-là pas moyen de trouver la clé pour me connecter de chez moi, devrais-je y voir un signe ? C’est ailleurs que chez moi que je dois trouver la connexion, et pourtant j’y suis toujours, comme des millions d’autres individus confinés chez eux, aux aguets de la moindre évolution concernant l’épidémie, de la plus petite information qui donnerait un semblant de visibilité sur le délai prévu de la crise, avec son avant qui me paraît déjà loin et son après, cette inquiétude. Et comme des millions d’autres individus confinés chez eux, j’ai rempli mes placards pour tenir bon et sortir le moins possible, la culpabilité grandit main dans la main avec l’inquiétude et je limite mes sorties pour ne courir qu’autour de chez moi, un petit tracé en forme de cœur. Seuls mes chats ne semblent pas trouver insolite la situation, habitués au confinement depuis toujours, ils m’initient malgré eux à une attitude flegmatique et se réjouissent de ma présence. Mes chats, qui vont rester dans ce chez eux qui ne sera pas le mien pendant le confinement. Un confinement loin de ma solitude et de ma rêverie, loin d’eux et de leur soutien affectif et félin, il est là mon point dont je n’aurais pas deviné auparavant qu’il puisse être si bloquant. C’est une part de moi, ma part de sérénité féline, qui devra rester avec eux et j’ai beau m’informer sans interruption, aucune actualité ne peut me donner une estimation sur le délai. A présent, comme des millions d’individus confinés, je quitte ma zone de confort et je me retranche dans une transition entre un avant dont on aurait difficilement envisagé autre chose que l’attente du printemps, la préparation des beaux jours et un après ancré dans un quotidien résolument nouveau, plus constructif et conscient des enjeux que nous connaissions déjà mais sans en avoir pris la mesure vraiment, ni le caractère d’urgence d’une situation sans retour possible. S’ouvre dans ce contexte un nouveau champ des possibles, une autre page à écrire, plus créative et inventive que jamais, un monde résolument meilleur car partagé avec elle.

L #41

Premier jour de printemps, quelle tristesse. Je ne suis pas seule à l’avoir imaginé autrement. J’ai rêvé de sorties au soleil, de balades à vélo à deux au bord du canal et jusqu’à la Marne, j’aurais voulu envisagé toutes les terrasses du quartier et sa terrasse à elle en toute intimité, mais au lieu de ça l’urgence est au confinement et au premier jour de la saison des amours, j’ai décidé de ne plus sortir courir pour respecter la règle des sorties en cas de nécessité only. Premier soir de déprime, première nuit agitée avec des rêves de survie, premier matin d’hiver, certes un hiver plus chaud que la saison habituelle, plutôt un hiver intérieur, au cœur de soi. Quels sont mes véritables besoins, au-delà du sacro-saint nécessaire, sinon de rester humain encore plus que vivant, rester connecté à l’autre et être présent, en ce moment je fais défaut et je m’en veux de donner la priorité au travail et donc aux besoins primaires de survie. L’essentiel est ailleurs. L comme long, je l’envisageais plutôt dans un rapport à l’effort physique, celui du triple effort dans le cadre d’un triathlon longue distance, je n’aurais jamais cru que ce titre s’appliquerait un jour à un confinement lié à la propagation mondiale du virus. A défaut de sortir dehors, je me mets hors de moi, je tourne en rond et m’en veux de ne pas savoir quoi faire, j’ai du mal à trouver le sommeil, je gamberge. Puis, le sommeil me trouve. Et avec lui la raison, je suis chez moi. Et je suis bien avec moi, nul besoin d’aller chercher un conflit ailleurs alors que la lutte doit se concentrer contre la propagation du virus, uniquement. Je m’exile au Danemark, je pars dans les sphères mystérieuses des forêts en Suède, des heures entières les souvenirs de mon séjour au Nord, et son contexte particulier et plutôt stressant, viennent se mêler avec les séries qu’Arte me propose, les images me font voyager loin d’ici. Lorsque je reviens, c’est pour mieux me connecter aux gens et partager nos expériences intra-muros, on me donne raison, la question ne se pose même pas, restons solidaires, tout ira bien.

L #40

L’heure est au confinement et le reste n’a plus d’intérêt, seul importe de rester chez soi. Depuis chez moi j’imagine les familles se décomposer, les parents composer avec les enfants, les jeunes se reposer sans se presser, les anciens s’empresser de subvenir à leurs besoins, les couples assouvir leurs envies, les fratries s’asservir pour mieux régner, et les chats s’assoupir. De mon balcon, j’entends un virtuose du ukulélé reprendre des tubes et j’aimerais entonner les refrains avec lui, un gamin fait du tricycle dans la cour et des conversations téléphoniques me parviennent depuis l’étage supérieur, un voisin fait traîner de lourdes valises dans l’escalier comme pour s’échapper d’une capitale devenue trop étriquée ces derniers temps. Moi je reste. Je reste enfermée dans mon appartement durant les heures de bureau, c’est ce qu’on m’a demandé, je continue à fonctionner en mode confinement, je n’en suis pas à parler aux chats. Pas encore mais j’aimerais ouvrir la fenêtre, hurler mon besoin, mon envie, et les faire rimer au son du ukulélé, voler au gamin son tricycle et me barrer vers le Nord, toujours tout droit, pédaler à perdre haleine sans savoir si j’avance vraiment, pourvu que mon élan me guide à bon port car chez moi, je ne suis pas tranquille, l’inquiétude me gagne, le manque me ronge. J’ai beau courir vers l’Est le matin pour que l’horizon m’emporte dans la vague de son réveil, je peux redoubler d’effort pour talonner le soleil qui se couche en suivant l’autre direction jusqu’à ce que l’obscurité du soir qui tombe me ramène docilement au bercail, rien n’y fait. Les chats peuvent faire les beaux, m’assurer de leur empathie par étirements et miaulements, ça ne passe pas. Et je sens chaque heure, chaque minute et chaque seconde de la journée marteler le temps et la distance, et l’éloignement toujours plus prononcé faire son chemin sans que rien ne change à la situation, les couples se reposent, les anciens s’assoupissent, je reste. Et j’ai beau ouvrir la fenêtre en grand, aucun son ne sort de ma bouche, encore moins un hurlement, au mieux l’un des chats va se mettre à frissonner et me demandera de bien vouloir fermer la fenêtre parce que le courant d’air l’incommode, car les chats ont profité de mon isolement pour commencer à me parler, ils me persuadent qu’ils sont mon dernier contact ici. Alors je m’enfuis en courant vers le soleil pour qu’un nouveau jour se lève et avec lui la possibilité pour moi de m’assoupir aussi et enfin me poser dans ses bras, et j’y retourne le soir pour quémander un dernier rayon d’espoir, une lueur qui me permette de rentrer sereine. Certes, les kilomètres s’accumulent, la distance se creuse et le temps n’en finit pas de filer, mais j’ai beau multiplier les foulées, l’éloignement se fait toujours plus grand et la fenêtre des possibilités infinies se rétrécie en même temps que les chats m’acculent au mutisme total. J’aurais beau miauler à présent, elle ne m’entendrait plus dans le chaos des besoins et des besoins recomposés par le confinement, pas plus que le courant d’air plutôt incommodant. Alors tous les matins je finis par rentrer chez moi, et je rentre chez moi tous les soirs aussi, sauf que tant qu’elle n’y est pas, chez moi je n’y suis pas non plus.

L #39

Plus de marathon ni de semi-marathon, le premier triathlon de la saison est annulé et les autres vont suivre, les piscines ont fermé, puis les bars et les restaurants, chacun reste chez soi. Confinement, on appelle ça, pas la quarantaine ni la réclusion à domicile mais quelque chose de plus doux à l’oreille, presque comme une invitation à rester proche de ceux qu’on aime, mais voilà j’ai deux boules de poils qui n’ont que moi, je n’irai pas là où mon cœur me porte. Il y aura un avant et un après cette crise majeure du coronavirus dont nous ne pouvons pas encore mesurer les impacts économiques et sociaux, sinon que de nombreuses entreprises mettent clé sous la porte et que de nombreuses personnes sont déjà au chômage technique. Lors d’une conférence vidéo, on nous parlé de sacrifices à faire et de l’après à préparer, clairement le message était flippant et j’ai tenté de continuer à travailler comme je le pouvais, en me raccrochant à qui je pouvais me raccrocher, en respirant là où je trouvais un peu d’air, mais ma tentative pour aller faire quelques courses dans le chaos total à midi m’a achevée. Alors j’ai pris des nouvelles, une chaîne de solidarité entre les choristes s’est créée, entre coureurs et coureuses aussi, j’y participe dans un élan désespéré de faire partie encore de quelque chose qui ressemblerait à l’humanité, j’aimerais ouvrir ma fenêtre sur le printemps. Dehors, il fait encore frais et les coureurs se font rares, les dernières consignes nous ont laissés dans le flou, sinon qu’il faut rester chez soi, courir ? Oui, garder une activité, chez soi. Courir autour de chez soi, me voici acculée à mon exercice préféré, les côtes et escaliers de ma rue du Mont Cenis, avec un aller et retour jusqu’à la place du Tertre, vide comme jamais. En sortant ce matin peu après 7h, je croise un coureur de mon immeuble qui revient de sa course, il me sourit généreusement, je lui rends sont salut et me surprends à regarder dans quel escalier il habite, le premier. Je me raccroche à ce sourire complice et commence à courir en prenant la direction du bureau vers la porte la plus éloignée de Paris, pour mieux revenir. Nous sommes plusieurs coureuses à nous saluer en respectant les distances quitte à changer de trottoir en nous saluant, le ciel est délavé, la lumière me réconcilie avec le reste lorsque sur le trajet retour je cours vers l’Est et que mon regard porte loin sur l’horizon si éclatant ce matin. Il y a six ans, jour pour jour, je me faisais une fracture du bassin, une fracture de fatigue dont je ne savais pas à quel point elle allait changer mon comportement vis-à-vis de la course, des autres et de moi-même, jamais encore je n’avais écouté et suivi les conseils d’autres personnes pour savoir comment faire autrement, sans me blesser, en apprenant à prendre soin. J’ai rejoints un club, je me suis consacrée une année entière au spectacle des dix ans de la chorale, à défaut de mettre mon énergie dans le course à pied, enfin j’ai initié un blog pour partager et poser des mots sur quelque chose, comme la sortie d’une longue, très longue hibernation et la découverte d’autre chose que solitude et souffrance, l’espoir d’une détente.

L #28

Je n’ai pas récidivé dans le triathlon maison depuis mercredi dernier, les forces m’ont manquées pour boucler l’aller-retour en vélo à l’entraînement matinal de natation par une dernière sortie course à pied, que j’ai effectuée le lendemain mais sur les rotules. C’est moi que j’aurais du regonfler à la cave samedi matin, et non pas mon vélo à plat. Une inscription au triathlon d’Enghien-les-Bains plus tard et le moral repart à la hausse… celui-là, avec sa fameuse côte de Saint-Prix que j’aimerais apprendre à dompter d’ici là, je ne pouvais pas le louper. Un peu comme un triathlon maison, un peu comme chez moi.

Me voici donc inscrite à deux triathlons L, respectivement en juin puis en juillet, et à trois triathlons M sur les dimanches du mois de mai, histoire de mettre en pratique les bénéfices du stage de triathlon prévu en avril, une semaine après le marathon de Paris. Tout se met doucement en place et je finis par m’inscrire à un premier 10km, celui du 14e arrondissement de Paris, et que j’avais déjà couru l’année dernière, transie de froid. J’avais fait mieux qu’à la Prom’ Classique, le 10km de Nice couru deux semaines avant, mais je n’avais pris aucun plaisir à sillonner les ruelles encastrées dans la grisaille.

J’y retourne cette année parce que l’ambiance des courses me manque, parce que je n’ai pu courir qu’un semi à Palerme et que le dernier 10km sur lequel je me suis alignée à Joinville remonte à septembre de l’année dernière, autant dire dans une autre vie. Entamons donc la nouvelle année par un premier défi, ne pas faire pire qu’à Joinville… Comme prévu, je retourne à l’entraînement, j’improvise même une séance de fractionné maison, sur 5x1000m avec un kilomètre d’échauffement vers le stade et le même trajet pour récupérer au retour, j’atteints la vitesse de 3:34/km en me motivant toute seule.

J’exulte alors qu’une demi-heure plus tôt, je m’inquiétais et je m’inquiète toujours de savoir si je suis encore capable d’avoir de bonnes sensations en course à pied, les douleurs persistent aux ischios, le démarrage est de plus en plus laborieux. Et pourtant, je m’entête à m’aligner sur des courses comme pour m’offrir la promesse d’une forme retrouvée, d’un regain d’énergie à venir, et m’inspirer l’espoir de pouvoir prendre du plaisir encore longtemps, au moins cette saison, voir venir arriver les beaux jours du printemps et courir en assistant au joli spectacle d’un lever de soleil au-dessus du stade.

L’inquiétude sera toujours au cœur de la course à pied, à la lisière de l’excitation et sur fond de blessures anciennes ou à éviter, j’aurais au moins appris à me connecter à mon corps et à l’écouter un peu plus réagir au fil des saisons, éprouver ses limites et me pousser dans mes retranchements lorsque je me retrouve face à moi-même, qui suis mon seul et unique adversaire, mon meilleur soutient aussi dans l’épreuve. Pourvu que le plaisir de sortir et la satisfaction de rentrer rassasiée et enivrée d’énergie persiste plus que tout !

Trois éternités #4

J’ai attendu trois jours, samedi dimanche et lundi, avant de la contacter, et puis peu avant midi j’ai cédé à la tentation de prendre de ses nouvelles, à douze heures moins une minute. Quelques semaines plus tôt, c’est-à-dire un peu avant le mois de mai et la délectation de ses longues journées, jamais je ne serais restée trois jours sans nouvelle de la grande magicienne, que je quittais le vendredi matin, fourbue à l’idée de retourner travailler, mais heureuse. Heureuse d’avoir vécu ces quelques heures de magie loin, très loin du reste du monde, je retournais sur terre enrichie d’un secret, comblée de mille souvenirs comme au retour d’un voyage qu’il me tardait de reprendre rapidement, à l’occasion d’un prochain rendez-vous. Comme on prépare un départ, je passais des heures et des heures, un temps infini que même le cadran d’une montre n’aurait pas suffi à exprimer, avec elle à son insu, à poursuivre nos discussions et trouver de nouvelles issues aux questions restées en suspens, je tricotais. Des pelotes entières d’histoires et d’intrigues se dénouaient dans mon esprit tandis que mes pieds effectuaient le trajet quotidien, je renouais avec l’évolution des choses et le destin des personnes en forgeant le mien sous le feu attisé de ses récits et des souvenirs que j’en gardais. Un véritable univers émergeait, peuplé de tribus et de chefs, de collègues et de relations communes, dont le visage changeait en fonction du rôle que je leur prêtait et des rêves qu’ils m’inspiraient et où je les croisais, n’ayant pas eu la chance de rencontrer ces personnages dans la réalité, mon imagination se chargeait de m’en donner une impression que je colorais. Je découvrais alors une palette extraordinaire de couleurs pareille à l’immensité des possibilités et des intensions dans chaque geste, au sein de chaque mot, pour peu qu’il soit chargé du sens qu’on aura pris la peine d’exprimer avec le plus de précision et de sincérité. Chaque jour, une nouvelle couleur apparaissait sur la toile qui me plongeait dans une joie inouïe à l’idée de pouvoir l’utiliser pour dire l’effet produit sur moi par un sourire ou un silence, selon. Une joie qui me consolait presque de la tristesse causée par ce même silence, si la couleur trouvée comme par magie pour dépeindre mon sentiment et ma peine sonnait juste. J’apprenais à user des couleurs comme on apprend à se maquiller jusqu’à se cacher derrière un masque qui n’aurait plus rien à voir avec le vrai visage, justement par besoin de le cacher, j’en abusais parfois comme pour n’importe quelle substance dont le novice veut expérimenter les effets trop vite tant l’expérience dépasse tout ce qui existait auparavant pour se transporter ailleurs, transcender la raison même qui aurait permis d’accéder un jour au moyen d’évasion. Ce jour où le silence fait son apparition, entre deux voyages, et le sentiment de tristesse envahissant avec lui et dont on ne sait que faire, ni le lendemain, encore moins le jour d’après.

A vol d’alto #6

Je me suis arrêtée de courir au bout de 21km, en arrivant au point de ravitaillement, j’ai pris un quartier d’orange que j’ai savouré comme si j’en découvrais la saveur, émerveillée. Je venais d’achever une première boucle en revenant sur Bastille par Daumesnil, en passant par l’esplanade du château puis l’hippodrome de Vincennes et la porte de Charenton-le-Pont, enfin Paris et à nouveau la foule compacte venue encourager les coureurs. Le peloton par vagues successives me dépasse pour s’engouffrer vers les quais tandis que je m’esquive sur le bas-côté, je n’ai pas le courage d’affronter le labyrinthe du bois de Boulogne. Il me faudra trouver les ressources nécessaires pour l’envisager dans quatre mois et être prête à endurer la seconde boucle lorsque le départ de mon marathon sera donné à la lisière du bois. La sueur me pique les yeux et le soleil me brule les tempes, je visualise la ligne d’arrivée et je me rends compte que j’en suis encore à me demander si la présence de quelqu’un qui m’attende de l’autre côté de la course aurait suffit seule à me pousser jusqu’à franchir la ligne. De fait, ce n’est pas le cas, j’ai franchi la ligne par deux fois sans passer le cap d’un temps de marathonienne me permettant de ne plus seulement me contenter des félicitations des autres, jamais encore je n’ai couru la distance sous le cap des quatre heures, je ne sais pas si j’en serai capable en août, je le sais encore moins depuis que j’ai cessé de courir une fois franchi le vingt-et-unième kilomètre, certes j’ai progressé en vitesse, reste à tout prouver en endurance. Au moins, tant que je me prenais un tant soi peu la tête avec mes grands délires d’endurance, je pouvais me lâcher la grappe par rapport à mon inquiétude sur la permanence des relations, pensais-je, mes atermoiements quant au lien à la grande magicienne qui devait partir bientôt. C’est ce que je pensais oui, en toute sincérité, seulement s’il en allait de même pour l’effort physique et les sentiments, je serai inscrite dans un club du cœur pour savoir aimer mieux. Non, elle ne m’a pas moins manquée à partir du moment où elle a commencé à préparer son prochain voyage et où j’ai initié ma propre préparation à ce sacro-saint marathon en août, elle ne m’a pas moins manquée les jours où elle ne répondait pas avec le même empressement qu’avant à mes messages du matin, à celui du soir avant d’aller me coucher et lorsque j’osais encore la déranger pour savoir si elle était rentrée sans encombre par les routes givrées, en espérant aussi me rapprocher de la prochaine fois en prenant de ses nouvelles, sans réclamer. A aucun moment elle ne m’a moins manquée, j’ai continué à arpenter les rues de Paris jusqu’à me perdre dans mes propres repères et éprouver mon étrangeté dans ces quartiers pourtant familiers à une rue près, pourvu seulement que je ne me perdre pas en elle, je la perdrais alors. Comme je perds le fil de ce rêve que j’ai fait et où nous marchions ensemble, mais vers où, l’ai-je jamais su. Je m’accroche en cherchant comment choisir la meilleure nuance de couleur, le mélange fera le reste, on ne peut pas tout prévoir au moment où l’on voudrait tout lâcher.

            Je peux me sentir très souvent patauger et déraper comme si je débarquais sur la Lune, je donne tous les signes d’une terrestre pour ne rien laisser paraître, surtout pas doux Jésus, et parfois je n’évite pas les questions sottes pour meubler, le commentaire creux qui vole dans l’air comme une mouche, sans faire avancer la conversation, juste pour rester sur le qui-vive. Tout sauf le vide. Je redoute toujours ce moment où il n’y aura plus rien à se dire, rien du tout, je ne le sais pas encore mais ce pourrait être le commencement de la discussion réelle, de constructifs et sains échanges, sans perspective de fuite où dérapage de tout espoir à l’horizon, et pour cela c’est en moi qu’il me faut taire.