La poésie des petits pas #11

L’année suivant l’enterrement de ma grand-mère allemande, je suis moi aussi partie sur l’île, comprendre comment il y fait si bon vivre qu’on en oublie là-bas le reste du monde. Un nouveau message. « On est en salle d’embarquement, on vient de voir ton avion débarquer par la fenêtre. Bienvenue ! ». Mykonos, 15h45, heure locale. Drôle de piste d’atterrissage que celle-ci, qui n’apparaît réellement que lorsque les roues de l’avion se posent soudain dessus alors que les maisons blanches éparses dans ce paysage aride semblent déjà à portée de main. Le vol a duré un peu plus de trois heures, en l’espace desquelles la température est passée de 19° dans un Paris désert et délaissé par la canicule estivale, à un beau 30° pleinement assumé. J’ai reçu le message de ma sœur en récupérant mon sac, je prenais le relais chez mes parents, elle-même reprenait dans l’autre sens l’avion qui venait de nous déposer, ma fatigue et moi-même. Je n’avais plus qu’à me rendre depuis l’aéroport vers le port, cinq kilomètres à pieds, et prendre le ferry qui me conduirait sur l’île de Tinos.

J’ai profité de l’escale dans le vieux port de Mykonos pour me poser un peu, seule et au soleil. J’avais pris mes billets au dernier moment, je n’étais pas partie depuis un certain temps, j’avais attendu jusqu’au dernier moment de savoir si je partais accompagnée pour décider. J’avais pris mes billets à la dernière minute et je n’en revenais pas d’être ici, dans un présent. Je passai deux heures à siroter des cafés frappés dans le vieux port, au bord d’une petite plage, je pensais aux derniers événements qui m’avaient accompagnée jusqu’ici sans que je n’aie pris le temps de les intégrer. Je mettais un peu d’ordre dans mes idées, sans réfléchir plus que cela.

Au premier jour de mes vacances, je suis allée rendre visite à ma grand-mère française, hospitalisée définitivement à l’âge de quatre-vingt-huit ans. J’avais mis le réveil à 7h, comme un lundi ordinaire. Les transports en commun semblaient habités par une population plus détendue qu’à l’accoutumée, sans doute je projetais mon propre état d’esprit sur ces gratte-papiers parce que pour une fois je n’en faisais pas partie. Ma tante Agnès, la plus jeune des quatre sœurs de mon père, est venue me chercher à la gare de Sceaux, il faisait beau ce jour-là, un jour de vacances. Elle m’avait proposé la veille de m’emmener à l’hôpital de Clamart, où séjournait ma grand-mère, j’étais soulagée à l’idée de ne pas avoir à y aller seule. Ma grand-mère avait une chambre pour elle, lorsque je suis entrée, ses yeux étaient fermés. Je connaissais ce spectacle. J’ai appelé : « mamie ! », elle a lentement ouvert les yeux et a semblé étonnée. Je l’avais pourtant avertie de ma venue avant mon départ à Tinos, le veille au téléphone, elle n’avait pas dû me prendre au mot. Et pourtant, j’ai tenu parole, j’étais là devant elle. Je n’ai jamais eu un rapport très particulier avec ma grand-mère française, dont mon père est le seul fils et l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Je suis la fille aînée de l’objet de sa plus grande fierté et de toutes ses attentions, mais cela ne me rend ni proche de l’un ni de l’autre. Ma grand-mère s’est ranimée presque d’un coup, il fallait absolument qu’elle m’assure de l’héritage de l’une de ses bagues, dont elle tenait à me raconter l’histoire. Je me serais contentée de l’histoire sans le bijou. Elle annonça à ma tante que la bague qu’elle voulait me léguer était celle que son propre père avait offerte à sa mère le jour de la naissance de leur fille. Je ne pense pas que mon père ait offert une bague à ma mère le jour de ma naissance, l’idée m’aurait plue.

Ma grand-mère française m’a toujours étonnée par sa mémoire incroyable, à quatre-vingt huit ans elle n’avait rien perdu de sa verve pour raconter les anecdotes qu’elle ne voulait pas emporter dans la tombe. Elle pouvait parler pendant des heures de nous, de la famille, des voisins de la famille, ainsi que des aides ménagères des voisins de la famille en donnant les noms exacts ainsi que les détails personnels sur ces personnes comme s’il s’agissait de héros issus de l’épopée d’Homère. Elle a toujours eu cet attachement aux dates dans lequel je me suis définitivement reconnue, sans être aussi bavarde qu’elle, loin s’en faut. Je me suis assise sur une chaise en face de son lit pour l’écouter, ma tante assumant le rôle des chœurs antiques. Ma grand-mère avait toujours su qu’elle voulait avoir des enfants, elle en a eu cinq dont mon père fut son péché d’orgueil. Est-ce la raison pour laquelle le secret de mon enfance fut gardé bien après sa mort ? Toujours est-il que ce jour où je lui rendis visite à l’hôpital, le dernier où je la vis de son vivant, elle ne se confia pas à moi sur l’existence de mon frère, mon aîné de deux ans et que je devais rencontrer quelques années plus tard, à l’initiative non pas de notre père, mais de sa propre mère. C’est un secret qui, sans l’entremise de cette dernière, aurait dû le rester jusqu’au bout, bien après la mort de mes parents, ainsi qu’eux-mêmes me le confirmeront sans état d’âme au moment de la révélation.

En sirotant mon café frappé dans la petite crique du vieux port de Mykonos, j’observais le manège d’un canard en train de patauger tout seul dans l’eau pour le plus grand plaisir des touristes. Il traversait à la nage d’une extrémité à l’autre l’étendue d’eau au bord de la terrasse du restaurant, puis arrivé de l’autre côté de la berge il traversait dans l’autre sens en trottinant de manière amusante, déambulant parmi les tables et les rires déclenchés par ce spectacle, jusqu’à se précipiter à nouveau dans l’eau. Au moment où j’ai voulu prendre la scène en photo, j’ai vu passer une jeune fille les cheveux longs, le regard aussi sombre que ses vêtements, elle portait un T-shirt avec l’inscription « We are all demons ». J’ai regardé la photo du drôle de canard en l’imaginant sur un T-shirt qui porterait l’inscription « We are all lonely ducks ». J’aurais voulu partager ce moment de détente avec quelqu’un pour en profiter davantage, comme on remplit les vacances avec des souvenirs et des rencontres, quelqu’un comme Natalie qui m’avait vu dans tous les états et qui de ce fait pouvait tout entendre de ma part.  J’ai rencontré Natalie au mois de mai alors que je sortais à nouveau, entraînée par Hélène. Natalie nous a présenté Elsa, rencontrée plus tôt, et nous nous sommes retrouvées tous les vendredis soirs au Rosa Bonheur comme si notre rencontre n’avait d’autre enjeu final que la réussite de cette soirée festive sur laquelle je misais pour ma part ma semaine ou presque. Natalie sortait d’une rupture après une longue relation, Hélène fuyait le cap de la trentaine qui se rapprochait de manière menaçante toutes les semaines, Elsa cherchait à danser et rencontrer, mais danser surtout. Quant à moi, je traquais la moindre occasion de fuir un quotidien dans lequel je ne me reconnais pas, sans savoir ce que je connaissais finalement de moi, j’avais trouvé dans ce rendez-vous hebdomadaire une échappatoire formidable et riche d’addictions.

J’avais l’habitude dès le matin de prendre des nouvelles de Natalie comme on prend la température d’un patient en phase de convalescence, tout plutôt que de prendre soin de moi. Ensuite, je traversais Paris à pieds pareil à un zombi et je m’efforçais de jouer mon rôle de commerciale à peu près, à faire semblant, le temps pensais-je que la supercherie fonctionne. Les seuls moments de répit m’étaient accordés lorsque j’avais des nouvelles de Natalie, seul autre zombi parmi les survivants à comprendre mon désarroi et mon sentiment d’asservissement à quelque chose qui m’échappait. Je renaissais à moi-même avec l’arrivée de la fin de la semaine. Il était convenu, comme tous les vendredis soirs, que Natalie vienne me chercher place de la mairie en moto, je grimpais derrière et nous filions dans la nuit, direction les Buttes Chaumont.

De mes souvenirs les plus confus de cette période, ces dix minutes de trajet restent le moment d’acmé, marquant parce qu’il scindait la semaine entre période d’intense inquiétude et de doutes du côté sombre, et zone de réconfort de l’autre. C’était au début de l’automne et il commençait à faire froid de plus en plus tôt dans la journée, je tremblais de peur et de froid, l’effroi était mon état quasi permanent. La moto filait tandis que l’obscurité retenait derrière moi les souvenirs immédiats pour les broyer, j’étais emmitouflée dans le gilet et les gants que Natalie avait pris soin de préparer. Je me réchauffais devant ce petit feu de chaleur humaine, le casque abritant mon sourire. Pourquoi le Rosa Bonheur, je n’ai jamais su, sinon que ce point de ralliement s’est imposé comme  le repère incontournable de nos expériences et souvenirs très rapidement, transformant nos fins de semaine en début de vacances au parfum presque printanier, et nos fins de week-end en hibernation dans l’attente de la prochaine fois. Les dernières tables étaient envahies par la piste de danse peu après notre arrivée et très vite, la musique poussée à fond remplaçait les dernières tentatives de conversation. Et puis un soir, a surgi cette idée saugrenue que nous pourrions partir toutes ensemble en Espagne.