La poésie des petits pas #14

Barcelone fut décidée comme la destination de prédilection pour un week-end prolongé. Un soir, alors que nous étions en train de nous frayer un chemin vers le fonds de la salle du Rosa Bonheur pour y poser nos affaires avant d’aller commander à boire, j’ai reconnu Anne, que j’avais rencontrée l’année passée. Je l’ai reconnue à son regard, elle m’avait marquée par son humour. J’ai présenté Anne aux autres et elle a continué à faire connaissance en dansant. Ce ne fut pas une surprise de constater que Natalie cherchait à se rapprocher d’Anne en l’invitant régulièrement à danser, j’apprenais tous les autres matins de la semaine à quel point il lui tardait de la retrouver le vendredi suivant. Hélène, Elsa et moi suivions ces épisodes avec intérêt et non sans inquiétude. Nous reconnaissions toutes chez elle cette faculté que nous avions plus ou moins nous-mêmes à nous emballer trop vite. Anne accepta de se joindre à notre projet de voyage dont la préparation avança d’un grand pas.

Notre invitée avait l’habitude de passer des journées entières en fin de semaine à Beaubourg, assise à même la sculpture en bois au sous-sol, pour lire. Au moment où je l’ai croisée au Rosa Bonheur, elle lisait Rilke. Je m’étais rapprochée d’elle assez naturellement, parce que nos discussions me plaisaient, un samedi soir j’ai même passé une heure à écrire sur ce même sol. Sa présence était réconfortante, comme une autorité qui m’aurait rassurée par sa bienveillance. Il y avait à cette époque une rétrospective de Guy Maden à laquelle elle nous avait conviées, Natalie et moi. Ces séances cinématographiques échelonnaient mes semaines automnales d’éclaircies culturelles suivies d’échanges plutôt insolites dont je me nourrissais copieusement. Il avait suffi que nous parlions une fois d’opéra pour que je réserve deux places pour aller voir « Médée » à l’opéra Bastille, moi qui n’aime pas ce lieu pour le vertige qu’il me procure lorsque je suis assise au balcon, ce sont pourtant les meilleures places et je ne me voyais pas en réserver d’autres. La mise en scène de l’opéra nous a déçues, cependant l’expérience de partager le spectacle de cette œuvre avec quelqu’un nous a un peu dévoilées l’une à l’autre. Anne s’est confiée à moi, tout en me sachant proche de Natalie, en me laissant entendre qu’elle cherchait à renouer avec celle avec qui je l’avais rencontrée en couple l’année précédente. Je pensais que la rupture était consumée, en fait il n’en était rien. J’ai été témoin d’une scène étrange un soir que nous sortions danser ailleurs qu’au Rosa Bonheur. Anne s’est retrouvée face à face avec son amie qu’elle n’avait pas revue depuis des mois de séparation. Nous avancions vers le bar, elle s’est alors figée sur place sans savoir quoi faire ni que dire, l’autre en face tout aussi surprise. Il s’est passé trois éternités avant que l’une réagisse enfin ne serait-ce que pour sourire à l’autre. Il y avait comme une fatalité dans ces retrouvailles, dans l’échange de regards se mêlait autant d’étonnement que de désir, j’en étais le témoin direct. Je n’aurais pu mettre en scène mieux ce qui se jouait devant moi comme une évidence.

La poésie des petits pas #8

L’enterrement était prévu à 14h le lundi. La cérémonie devait avoir lieu dans la petite église de Lieberhausen, un édifice à la blancheur remarquable et situé face au repère gastronomique de mon enfance, l’auberge Rheinhold. Nous y savourions le « Kinderteller Gockelhahn », une grande assiette de poulet pané avec frites biseautées et petits-pois carottes, spécialité culinaire à la subtilité typiquement teutonne et que je croyais concoctée spécialement pour ma sœur et moi, les Françaises débarquées dans la verte campagne rhénane. La femme pasteur était postée devant l’église, elle semblait beaucoup plus grande dans son habit d’apparat et, pour le coup, beaucoup plus crédible. Je n’avais pas remarqué la première fois l’allure androgyne du personnage. Le soleil était à son apogée et devenait quasiment insupportable lorsque les autres voitures se sont stationnées sur la charmante place de l’église. Nous avions trouvé refuge à l’ombre, c’est là que les invités à la cérémonie nous ont rejoints, sous le grand chêne ancestral. Ma cousine est venue nous saluer avec à son bras sa belle-mère, qui non seulement semblait d’emblée m’avoir reconnue, mais aussi être au courant de ma vie, j’avais peine à remettre son visage sur une première impression ou un moment partagé déjà. Puis une tante éloignée s’est approchée et m’a félicitée sur l’élégance de ma tenue de deuil ; enfin, sa fille Astrid, s’est émue jusqu’aux larmes en reconnaissant sa filleule, ma petite sœur, elle s’est empressée de la questionner sur les moindres détails de sa possible vie amoureuse. C’était gênant. J’avais très envie de grimper jusqu’en haut de l’arbre pour rejoindre les cieux,  tout là-haut j’avais quelqu’un avec qui tourner en dérision le comique de ces retrouvailles. Deux femmes d’un certain âge se sont approchées de ma mère et lui ont pris chacune un bras avec compassion. Pourquoi au pire moment cette envie irrépressible de rire, je ne sais pas. Sans doute en fallait-il vraiment peu en même temps pour que je me mette à pleurer à la place. Les deux femmes étaient les amies avec qui ma grand-mère avaient passé ses après-midi à jouer à la belotte, lorsqu’elle pouvait encore recevoir dans sa grand maison, leur jouer un morceau de Schuman au piano et leur exhiber fièrement le jardin qu’elle entretenait. Je me suis demandée laquelle des deux avait pour habitude d’embrasser ma grand-mère sur la bouche. J’ai été détournée de mes songes par l’arrivée d’une dernière personne qui s’était mise en retrait et attendait son tour pendant que tout le monde nous saluait avant de pénétrer dans l’église. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite parce qu’une forme d’inquiétude semblait altérer le visage que je lui avais connu avant, il y a de cela plusieurs décennies, et pourtant elle n’avait pas tant changé que cela, la petite voisine de ma grand-mère, Nicole Hennemann. Elle avait lu l’annonce du décès dans le journal local le matin même et avait décidé de poser sa journée pour venir, elle avait l’air remuée. J’ai failli lui prendre la main et me suis abstenue. Nous nous sommes assises à côté dans l’église et la femme pasteur est entrée en scène.