Direction Etoile #28

J-8. La réflexion de l’ostéo m’a suivi toute la semaine, autant un joueur de tennis a déjà joué un match avant d’affronter un adversaire en compétition, autant je m’apprête à parcourir une distance que j’appréhende mais dont je ne connais pas la réelle difficulté. Je me rappelle avoir tenu une sortie longue à vélo sur six heures et quinze minutes, j’ai pensé à l’arrivée que cela pourrait être le temps que je mettrai sur mon L dimanche 4. Je me souviens aussi avoir couru mon premier marathon sans avoir jamais encore parcouru 42km en course à pied, j’avais même arrêté de courir pendant une année entière pour me remettre plutôt mal que bien d’une fracture de fatigue, je n’avais parlé à personne du marathon et j’avais repris une semaine avant sur 5km, puis 7 et 8, enfin 10. Je pense aussi au semi que j’avais couru à Palerme après la fracture de l’orteil, à la cool. Je sais que je vais paniquer dans l’eau au départ, je sais que je vais avoir des coups de mou à vélo en constatant la puissance et la vitesse des autres cyclistes, je sais que je vais vouloir abandonner dès les premiers cent mètres de course parce que la douleur sera là. Mais j’espère aussi arracher le scratch de ma combinaison avec soulagement en sortant de la rade, je m’imagine en train de traverser la forêt des Sables d’Olonne avec enthousiasme et je me projette dans ma troisième boucle en me disant j’y suis, j’y suis, et je veux bien croire si j’y arrive que je ne voudrai plus jamais refaire de triathlon de ma vie sur le moment, sauf que le soir-même je regarderai déjà la date des prochains L.

Direction Etoile #27

J-10. Je me suis levée aujourd’hui pile à l’heure de mon départ dimanche 4 juillet, 7h16. Dernière ligne droite pour un événement auquel je suis inscrite depuis le 30 juillet 2019, lors de ma première saison de triathlon, à l’époque j’écrivais Trois éternités et je m’entraînais sur la distance olympique pour m’aligner sur Chantilly puis sur Cherbourg. J’avais d’abord envisagé le Half-Ironman de Cascais, au Portugal, parce que j’avais adoré la destination, il devait avoir lieu en septembre 2019, je me suis sagement ravisée. Jamais à l’époque je n’aurais envisagé qu’une personne puis un contexte puisse un jour m’empêcher de courir, jamais je n’aurais pu imaginer que toute projection dans l’avenir proche puisse s’annuler aussi radicalement du jour au lendemain, à l’image de la nouvelle qui m’a fait prendre conscience de la gravité de la situation, la veille du semi. Aujourd’hui, je me projette vers ce dimanche 4 juillet, jour de l’Indépendance aux US, comme si je devais m’élancer vers une liberté qui m’a été retirée trop longtemps ou dont je n’aurais pas su profiter comme il le faut parce que je n’en connaissais pas la valeur. Trois confinements après l’inscription j’attends ce D-Day plus que n’importe quel autre.

L #10

17/10-17/11. Fin de la saison de triathlon, vive la prochaine saison, qui se prépare déjà activement autour de deux apéros, le premier entre anciens, et j’en fais déjà partie en ayant rejoins mes camarades de bassin, de route et de piste lors du stage à Pâques, et ce soir est jutement annoncée la destination du prochain stage, je bloque les dates, je les plaque à terre. Le second apéritif vise à accueillir les nouveaux inscrits au club, je suis celle qui ne savait pas nager le crawl il y a six mois et qui ne changeait pas de vitesse en prétendant suivre le groupe. J’ai été ces derniers mois accueillie et encouragée comme je l’ai rarement été ailleurs, mon apprentissage des six derniers mois a été aussi laborieux que jouissif, le groupe ne ma pas lâchée, je n’ai pas lâché l’affaire, ni sur la respiration en natation ni sur les dénivelés en vélo. Jamais je n’y serais parvenue seule, je n’aurais pas même essayé, les autres m’ont tout inspiré. Y compris la sagesse, sous une certaine forme. Je suis retournée courir sans savoir de façon avérée que j’avais une fracture et cela n’est pas passé inaperçue que je courrais n’importe comment, je risquais surtout d’aggraver mon cas en abimant genoux et dos si je devais forcer. Et je les ai écouté, j’ai fini par aller faire une radio alors même que je croyais sentir diminuer la douleur, de fait la fracture s’est confirmée, un trait tout blanc et bien visible sur la radio. Alors je suis retournée nager, dans l’eau je ne boîte plus et tout me paraît soudain si léger, j’apprends la lenteur, je décompose à outrance chaque mouvement de crawl, il n’y a plus aucun enjeu de vitesse ni de performance, je suis blessée, je veux garder la tête hors de l’eau. Mon énergie n’est plus catalysée dès 7h du matin, elle se déverse lors des répétitions de chorale, je crée des chorégraphies improvisées sur les bancs d’école, je ne tiens pas en place. Sur le trajet du retour le soir, je cherche un visage connu sur une terrasse de quartier, tout ce que j’aurais évité encore quelques semaines auparavant, j’en trouve, je raconte mon histoire. Je retrouve des gens, je me reconnais dans leurs histoires, j’ai envie d’écrire la mienne aussi. Lydie, ma fidèle pingouine, me dit qu’aucune blessure n’est anodine ou n’arrive par hasard, je devrais me pencher de manière plus impersonnelle que jamais sur ce fait tout sauf divers.

L #7

Pour ce 29 septembre 2019, j’avais envisagé tour à tour plusieurs options, depuis la plus farfelue parce qu’au moment de m’initier avec joie et enthousiasme au triathlon, j’avais déjà en tête l’objectif de participer à un Ironman 70.3, celui prévu à Cascaïs m’attirait davantage. J’avais déjà visité ce joli village de pêcheurs, situé à quelques kilomètres de Lisbonne, le bruit de l’océan la nuit m’avait paru magique et je m’imaginais déjà me mettre à l’eau aux aurores. Un peu plus tard, j’avais participé à la loterie pour le marathon de Berlin qui tombe à la même date, en me disant que j’aurais trouvé le bon prétexte pour ne pas courir un format L trop tôt. Non seulement, je n’aurais jamais été prête à affronter un parcours vélo vallonné de 90km suivi d’un semi-marathon, mais en plus j’avais considérablement réduit la charge d’entraînement en course à pied pour m’initier au triathlon, si bien que je n’aurais pu suivre une vraie préparation marathon une fois inscrite au premier format M à la fin du mois d’août. Je n’ai pas été tirée au sort pour le marathon de Berlin et j’ai pu m’inscrire à celui de Palerme. Quand au format L, j’ai repoussé mon objectif à l’année prochaine où je pourrais en découdre avec un half Ironman aux Sables d’Olonne, le temps de nager plus vite, rouler plus longtemps. J’avais alors, légèrement dépitée, opté pour la dernière option, le Paris-Versailles de 16km. Sans même chercher à savoir s’il ne me restait pas l’espoir d’une possible inscription pour un dernier triathlon en cette fin de saison. Je me suis intéressée au Greenman, un cross-triathlon inscrit au calendrier de la fédération le 6 octobre, en Alsace. J’ai même contacté les organisateurs le lendemain du triathlon de Cherbourg pour leur demander si mon vélo serait adapté à leur type de parcours, les 10km de course à pied s’apparentaient davantage à un trail. Je me souviens de mon message écrit à l’encre d’une excitation folle, je me suis présentée comme une débutante dans la discipline en déclinant mes faits d’arme avec un vélo de route. La réponse ne s’est pas fait attendre, très sympathique et qui commençait par me corriger sur le fait que je n’étais plus du tout débutante à ce stade. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Puis de m’expliquer que le parcours ne présentait pas vraiment de difficulté technique, juste quelques endroits « ludiques » (passage de gué, monticule) plutôt accessibles pour mon vélo. Je me suis laissée le temps de la réflexion sachant que le TGV nécessitait de démonter le vélo. Le Paris-Versailles donc, sans motivation aucune sinon de courir la course avec le club et y fêter l’anniversaire de notre doyen à l’arrivée avec une coupe de champagne, mais même ça… Je n’ai pas eu le temps de regarder le parcours de la côte des gardes, ni même d’aller chercher mon dossard, je me suis blessée la veille en heurtant violemment mon petit orteil à l’escalier de la piscine en plein mouvement de brasse à l’entraînement. Sur le coup, j’ai pensé que la douleur était normale, surtout à l’orteil, saut que je me suis mise à boiter en sortant du bassin. Le 29 septembre 2019 restera définitivement gravé comme le jour de repos total et salvateur.

Trois éternités #51

J’ai craqué. J’ai couru. Trois fois rien. A trois jours du marathon. Trois jours que je n’avais pas couru, aucune sortie matinale ni de séance de fractionné ou bien de côtes. Rien. J’avais l’impression d’avoir totalement rouillé et à force de sentir les articulations s’enkiloser. J’ai prétexté un bref rayon de soleil pour sortir short et maillot, mes baskets m’ont remerciée, qui pensaient déjà partir à la retraite, il fallait bien sûr les rassurer avant dimanche prochain. Après-après-demain, comme le temps passe vite alors que ces trois jours m’ont paru durer une vie entière, trois éternités à ne pas me demander au réveil si je cours plutôt le matin ou le soir, c’est comme si j’avais été blessée alors que je fais de la prévention pour que cela n’arrive pas. Curieusement mon corps ne semble pas vouloir me remercier pour cette récupération que je lui accorde, les mauvaises habitudes bataillent pour prendre le dessus. Allez, plus que 3 jours.

Trois éternités #50

Dernière sortie longue en mode reconnaissance de la fin du nouveau parcours du marathon puisque le trajet dans le bois de Boulogne en a été enfin modifié, et c’est tant mieux. Nous nous retrouvons au 27e kilomètre, c’est-à dire au niveau du pont de la Concorde, côté rive droite, à l’endroit où les coureurs pourront récupérer leur lièvre, juste avant le tunnel. Autant dire que cette partie du parcours n’est pas la plus drôle, les tunnels nous auront cassé les pattes et la route après la remontée des quais est toujours noire de monde, je n’ai jamais autant subi la chaleur qu’à cet endroit du marathon. Puis c’est l’exact inverse qui se produit vers le boulevard Exelmans, il ne se passe plus rien et plus un supporter n’est présent pour nous encourager, sinon un ou deux passants avec une poussette, l’envie redouble de marcher. Pour le coup, nous passons par le point le plus haut avec celui au plateau de Gravelle, mais cette fois du côté du bois de Boulogne, je note pour moi qu’à partir de ce point certes la course est loin d’être terminée, toujours est-il qu’il n’y a plus ni montée ni faux plat du tout. La sortie n’est pas longue en soit, à peine 15km, pour autant j’ai les jambes fatiguées et le souffle court, je me demande dans quel état je serai dimanche prochain au même endroit, l’excitation le jour J ne suffira certainement pas à me porter jusqu’à la ligne d’arrivée. Forcément je suis partie à jeun, je n’ai pas fait le plein encore de sucres lents, j’ai la semaine. Une semaine où j’ai intérêt à privilégier les lignes de crawl plutôt que les tours de piste, voire rien du tout et laisser ischios et genoux se reposer vraiment, je sens les zones bien endolories. L’année dernière, j’avais pris le départ du marathon pour ne courir qu’un semi, en préparation du marathon des Gay Games au mois d’août et sans savoir que je m’alignerai sur un autre marathon trois mois plus tard en novembre, c’était alors ma première course de l’année, j’étais fraîche et j’avais couru vite, trop vite, je n’avais aucun mental pour courir plus loin. Cette année, le marathon sera ma dixième course depuis le début de l’année, après quatre 10km, deux trails de 24km, un semi, un triathlon XS, une course de 8km. Bref, j’ai un club.

Trois éternités #49

Le marathon de Paris est dans 10 jours et je ne vais pas pouvoir éviter d’y penser après plusieurs semaines passées à progresser sur 10km, courir des trails puis m’initier au triathlon. J’ai toujours en tête l’abandon au 25e kilomètre en novembre dernier à Athènes parce que la douleur était trop vive et mon bassin pas replacé correctement encore suite au port des semelles, bien sûr je redoute un nouvel abandon ou le rappel soudain d’une blessure ancienne. Et bien sûr aussi je devrais me trouver un lièvre, une coureuse ou un coureur qui me motive sur les 15 derniers kilomètres pour m’inciter à ne pas marcher, continuer à courir malgré tout et quand la tête ne veut plus parce que le corps est en train de lâcher, juste après le passage des tunnels sur les quais, au moment d’entrer dans le labyrinthe sans fin du bois de Boulogne. Mais je n’ose demander cela à personne par peur de ne pas pouvoir suivre et devoir décevoir. Je retourne à la séance de fractionné long spécifique à la préparation marathon, l’entraînement s’effectue en parallèle à celui ciblé sur le trail, c’est l’occasion de s’encourager les uns les autres et j’effectue les 6x1000m en gardant mon rythme de 4,15km/h, à l’écoute des autres. Le changement d’heure fait son effet, le soleil est encore dans les gradins pour nous soutenir. Je n’avais pas pris autant de plaisir au fractionné long qu’en tout début de saison lors d’un entraînement PPG au bois de Vincennes où j’avais enchaîné entre deux minutes de gainage un cycle de 8×1000 avec quatre autres coureurs en mode cohésion et sur un rythme de 4,25km/h. En sortant du vestiaire, je récupère les coupes sans lesquelles j’étais repartie de la course pour l’égalité et du triathlon XS, je repars avec le sourire aussi parce que j’ai pu échanger avec la championne de trail toutes distances du club, une belle personne, adorable et si inspirante. Elle est la seule fille à la séance de trail, il n’y a pas d’autre fille que moi à la prépa marathon. Ce sera le dernier entraînement de fractionné long avant le départ, les dix prochains jours vont me permettre de relâcher la pression, avec une dernière sortie longue dimanche, ce sera tout. Je n’ai pas nagé de puis cinq jours, le club de natation que je viens de rejoindre m’a accordé la possibilité de tester les autres créneaux de mon niveau dans la semaine, c’est ce à quoi j’occuperai ma semaine prochaine, histoire de rester active tout en récupérant un maximum. La fatigue m’a gagnée progressivement depuis que le triathlon, comme une lame de fonds qui rend mes jambes lourdes et mes yeux creusés, j’ai l’impression de flotter dans mes vêtements et à la fois d’être au ralentie, immobilisée par des kilomètres de repos à rattraper sous le soleil. J’espère retrouver la forme non seulement pour le marathon mais surtout pour le stage de triathlon qui débute une semaine après, et qui me donnera enfin l’occasion de sortir mon vélo de course sur les routes de l’Ardèche et de me baigner en eau vive, un programme de folie. Pour l’instant, c’est la responsable du casting de La France a un Incroyable Talent qui me contacte parce qu’elle s’intéresse à la chorale, voilà encore autre chose. C’est la haute saison.