Genre #1.2.3

A quoi tient alors mon côté masculin sinon dans l’image que les gens ont de moi lorsqu’ils m’abordent comme un homme, dans la rue ou au téléphone, une erreur ou bien mieux que ça ? Lorsque ces gens qui ne me connaissent pas m’interpellent par un « Monsieur » et que je réponds « oui » parce que je me reconnais comme la personne que l’on sollicite à cet instant, est-ce moi qui fais un faux pas et sème la confusion ou eux qui se trompent sur mon compte ? Ni l’un ni l’autre, mon capitaine, je suis celui pour qui ils me prennent avant qu’ils ne reconnaissent celle que je suis également, si tant est qu’ils reviennent sur leur position, certains se gardent bien de le faire une fois que j’ai répondu par l’affirmative et ne se posent plus aucune question, le match se fait entre l’image qu’ils ont de moi et ce que je leur montre. La vraie question, c’est peut-être de savoir pourquoi j’ai envie de montrer un côté plus masculin alors que le féminin est sensé l’emporter chez une femme pour la mettre en valeur, parce qu’elle correspond aux clichés sur la femme qui rassurent sur la sacro-sainte féminité, sauf que je ne suis pas à l’aise avec les clichés et encore moins avec l’idée de convenir à ce que je ne ressens pas comme quelque chose de naturel, qui serait imposé par un autre que moi. Le masculin se révèle alors comme la liberté qui me permet de devenir qui j’ai choisi d’être, cet autre en moi qui ne désire rien d’autre que d’exprimer une autre facette de mon caractère là où le féminin m’est imposé sans distinction aucune par l’extérieur et m’enferme, m’aliène. Au-delà de mon physique androgyne, le masculin est ma décision et devient ce qu’à mon tour j’impose aux autres, ma manière d’être au monde parmi d’autres tendances, un réel révélateur. Peut-être n’aurais-je jamais accédé à ma féminité sans la puissance de ce révélateur masculin.

Genre #2.2.2

A quoi tient ta féminité ? Longtemps, avouons-le, c’est resté le mot tabou, la féminité, l’insulte presque, comme une faiblesse là où tu cherches au contraire plutôt ta force intérieure. La force de la féminité, tu l’as découverte chez les autres et ton regard a changé sur la grâce, le charme et l’intelligence, l’envie de plaire et aussi la liberté de déplaire sur un coup de tête, l’impertinence et cette indépendance si durement méritée, si furieusement crachée à leur face. Elle t’a inspiré, la féminité de celles qui en ont fait quelque chose de plus puissant que la force physique et de plus désarmant qu’un argument de paix, un irrésistible et vital élan de liberté, et tu as cherché dans leur sillon ta propre voie pour te défaire toi-même de tout ce vide en toi, depuis la structure fragile jusqu’aux présupposés et autres jugements plaqués sans réflexion. C’est connu, rien ne se perd rien ne se crée tout se transforme, tu es partie de cette supposée fragilité pour la combiner avec ton enthousiasme et gagner en assurance, ressentir quelque chose d’enfoui jusqu’ici, un sentiment de fierté et d’appartenance, la fragilité s’est muée en réserve, attisée par ta curiosité pour d’autres expérience d’existence en devenir que la tienne, enfin certaines affinités avec de fortes personnalités ont illuminé ton chemin et l’ont étoilé. Alors tu as voulu être aussi forte, à ta manière, assumer cette féminité qui se porte fièrement comme on montre ses blessures de guerre ou qu’on fait entendre sa voix pour la première fois, lorsqu’on sait que la route est longue, que d’autres avant l’ont empruntée et sont toujours là.

Genre #3.2.1

Et lorsque je rentre essoufflée et satisfaite, je me sens vidée et prête à construire quelque chose de différent sur cette nouvelle base épurée, comme une case départ dont je ne sais pas encore qu’elle deviendra une obsession à chaque étape, après chaque coup, chaque blessure. L’épuisement devient le seuil d’une possibilité d’éveil à autre chose, forcément plus beau, d’abord il faut en finir avec la grande fatigue, aller au bout de cette lassitude à rester la même, pour ensuite pouvoir appréhender les distances à parcourir et évaluer les forces nécessaires. Toutes les longueurs sont à revoir, les formes dans leurs acceptions les plus larges et banales, à commencer par la coupe de cheveux pour les tirer en arrière et voir les traits du visage se creuser jour après jour, il ne me vient pas à l’idée à ce moment encore de les couper court, d’abord je veux les tenir attachés pour faire apparaître une identité derrière cette chevelure, comme si j’étais l’arbre à découvrir derrière la confuse forêt que je n’aurais pas oser pénétrer. Ensuite, je mesure tous les jours combien mon vieux jogging du temps de mon adolescence ne me va plus, il flotte un peu plus à chaque nouvelle sortie, peut-être finirais-je par le perdre tout entier et ainsi retarder le plus possible mon entrée dans le monde adulte puisque je ne sais pas encore sous quelle identité je dois l’appréhender ni à travers quelle apparence me présenter pour trouver ma place dans un monde dont j’envisage les catégories avec méfiance.

Genre #2.2.1

Tu n’as jamais vu tes faiblesses comme un trait féminin, tu as une faiblesse pour le masculin en toi qui ne te pousse pas vers une force démesurée, plutôt une certaine tendance à la mesure, oui comme une articulation qui te permettrait d’appréhender ton penchant pour les extrêmes. C’est ton masculin à toi, lié à ton côté féminin, et tous deux te nourrissent plus que tout cliché. Ta force nait des vases communicants incessants entre le masculin et le féminin à tout propos, et tu te plais à imaginer un monde où il en serait ainsi en chacun, entre les gens, naturellement. Pourquoi le genre devrait-il composer une identité plutôt que l’ouverture à soi. A tout son soi. Depuis la connaissance intime de ses faiblesses, l’acceptation de celles en face, l’admiration de cette connaissance peut-être davantage que celle pour la force qui divise tout. Tu mises sur ton souffle, tu t’entraînes à l’endurance pour gagner en profondeur, pour tenir, parce que la vie t’a appris à éprouver certains épisodes d’asphyxie, apprendre à respirer donc. Bien sûr le masculin voudrait te pousser à gagner en coffre et te faire entendre, hurler plus fort et tu es tentée parce que la satisfaction est immédiate, tu aimerais en imposer là tout de suite. Mais patience, l’ouverture à soi est une formation qui prend du temps, tout le temps de la vie, tu es ton pire ennemi dans la lutte mais aussi ton meilleur allié dans la victoire qui t’appartient et tu la partages car elle concerne tous ceux qui avec toi forment la grande chorale de la Vie.

Genre #1.2.1

Le masculin défonce la norme rassurante, il s’impose et pousse le féminin à fuir mais pas trop loin parce que sans elle, il n’existe pas non plus, elle apprend à composer avec ce double élan. Le féminin tente une approche subtile et à force d’observer encore et rester toujours en retrait, la manœuvre échoue et tous les plans de séduction s’effondrent par manque de confiance, forcément le masculin s’en mêle et attise la colère, elle sent souffler fort un vent de rébellion. Et puis le masculin suggère au féminin de s’affirmer un peu plus en s’inspirant de sa virilité, la moue faisant elle se fait couper les cheveux plus court, à la garçonne comme on dit si bien, et les traits de son visage s’en trouvent plus dessinés, elle pourrait presque se prendre à les contourner d’un rien de maquillage, une touche de féminité à la Jeanne Moreau dans Nikita. Elle allonge le pas et le féminin invite le masculin à adoucir sa marche militaire en cadence, au rythme des regards lancés ici et là, à l’affût d’une nouvelle image qu’elle voudrait inspirer, un regard plus ferme et moins fuyant, une démarche plus assurée, des gestes moins évasifs parce qu’il n’y aurait plus d’hésitation entre deux bords mais une harmonie improvisée entre sa brutale envie d’exploser à tout instant et cette sempiternelle tendance à devoir disparaître. Alors elle tâtonne et teste les pistes qui la mène d’une extrémité de sa personnalité à l’autre, un Grand Huit depuis les profondeurs de la mélancolie auquel le masculin refuse de se laisser aller jusqu’à la superficialité d’une crânerie qui ferait honte au féminin si elle ne commençait à bien connaître en elle cet autre qui remet en cause l’intention véritable de ses propres élans. Je suis féminin moi aussi, dit le masculin en bombant la poitrine, et le féminin part d’un éclat de rire tonitruant, je suis masculin moi aussi, dit le féminin en lui claquant l’épaule avec force. Et elle repart d’un pas leste, fière de pouvoir porter sa faiblesse et ses doutes en bandoulière.

Genre #2.1.3

Ton travail consiste à avancer dans tes propres pas plutôt que de suivre tous ceux de ces autres personnes qui s’avancent vers toi, et tu avances – quand bien même tu avancerais à petits pas. Et quand bien même tu ne connais pas encore cette personne que tu es sensée reconnaître dans le miroir, tu aimerais bien passer de l’autre côté comme Alice et créer ton monde imaginaire, tu préfèrerais fuir cette réalité qui ne te correspond pas plutôt que de la changer à ton image. Pourtant tu avances, de la résistance foncière à toute assistance ou compromis à la réalité, bientôt tu te laisses aller à une curiosité pour les sentiments qui t’ouvrent à un extérieur autre, tout cela prend du temps et de l’énergie, parfois tu désespères et tu restes sur le fil du rasoir, bref le lapin blanc n’est jamais loin qui agite sa montre en prétexte à la fuite face à la raison, tu ne restes pas insensible à la folie douce de l’attirance et des affinités qui t’ouvrent à la vie. Ton attirance te porte vers le féminin et tes affinités plutôt vers le masculin, c’était toujours ainsi et tu le savais quelque part mais à présent, tu en prends conscience comme une évidence. Au lieu d’éviter la confusion de genre, tu la provoques sans que ce ne soit l’intention, simplement tu as pris l’habitude de ne pas savoir respecter les codes ni répondre aux attentes, depuis toujours aussi, la gêne qui surprend celle ou celui qui t’appelle Monsieur concerne cette personne et non plus toi, tout au plus tu t’amuses de l’intrigue qui se lit sur son visage. Ce qui t’importe est moins de te justifier que d’explorer l’attirance des contraires d’un côté, les affinités électives et autres étranges ressemblances de l’autre, tu te réconcilies avec la vie.

Genre #2

Alex, ce prénom utilisé par le diminutif par lequel tu apprends son existence un jour, ton frère. Ton prénom de garçon aurait été Christian, dont le diminutif pour le coup peut être utilisé également pour un prénom de fille, avec ce prénom masculin tu aurais pu semer la confusion. Pas avec le tien, ni aucun des prénoms de tes sœurs, on a fait en sorte qu’il soit clair aux yeux de tous et quelque diminutif ou sobriquet que l’on puisse vous affubler à toutes les trois, que vous êtes nées filles et que vous le resterez, telles que vous êtes, vous ne remplacez pas Alex. Ou plutôt vous venez au monde en opposition tellement parfaite qu’on ne peut que l’oublier, vous êtes en nombre, il est seul, vous êtes trois filles contre un garçon, il vous connaît depuis toujours et au contraire vous n’avez pas le moindre soupçon quant à son existence à lui, sinon qu’il plane ce quelque chose d’inquiétant durant toute l’enfance, ce parfum âpre des non-dits. Impossible de ne pas flairer une arnaque et empêcher une réaction opposée à celle escomptée, à savoir l’inquiétude au lieu d’être rassuré sous le prétexte fallacieux que si l’on ne sait rien c’est qu’il n’y a rien à savoir, la culpabilité aussi parce qu’il se passe quelque chose de pas très clair et qu’on aura naturellement tendance à le prendre pour soi, tu as dit ou fait quelque chose et depuis les dés sont pipés, d’ailleurs le drame est placé sous silence tant c’est grave. Et maintenant que l’abcès est crevé, tu te demandes comment il possible de mettre en sourdine l’existence de quelqu’un qui compte forcément puisqu’à force d’avoir mis en place tout un stratagème d’omission, un véritable système de défense en cas d’interrogatoire en fait, tu ne conçois pas qu’en face de toi les personnes qui t’ont mis au monde aient eu à l’esprit l’existence de ton propre frère au moment de t’avoir à l’œil, suivre ton évolution dans la vie, comme un miroir destiné non pas à grossir le trait mais à faire disparaitre l’original, le frère.

Tu n’en finis pas de te demander comment le secret a pu ne pas sortir d’une bouche par hasard puisque toute la famille était au courant, tantes et cousins, parents et grands-parents, comment dans un regard tu as pu ne pas lire une histoire muette ou la recherche d’une ressemblance. Alors tu commences à t’interroger sur l’influence qu’aurait pu avoir ces conversations tues sur tes premières habitudes dans l’enfance, à savoir préférer toujours le pantalon et refuser la robe, tirer la chemise de manière impeccable pour qu’il n’y ait aucun pli, pareil pour les cheveux, gommer tout ce qui dépasse et dénature ce corps pour qu’il lui ressemble, à l’autre. Parce qu’il faut bien le dire, tu ne parviens pas à prendre possession de ton aspect, tu es une présence en creux, tu ne cesses de scruter ce visage comme s’il n’était pas le tiens et que tu attendais qu’il prenne l’apparence et la forme d’une personne que tu n’es pas encore devenue. Et tu te prends à croire qu’il s’agit d’une histoire de coupe de cheveux qui ferait toute la différence, alors tu vas attendre et réclamer qu’on te coupe cette tignasse qui masque tout au point de t’empêcher toi-même de te reconnaître dans un miroir, mais en face de toi ça résiste.

Genre #1.1

Elle n’était pas ce qu’on appelle la bonne personne née au bon endroit et au bon moment, Eva. Non pas que la période fût plus mauvaise qu’une autre, elle était au contraire assez neutre puisqu’on parlait de Détente, mais il ne s’agit pas d’un récit de guerre économico-politique. Sauf que l’on a assisté justement en 1974, peu après le choc pétrolier, à la première pénurie en papier toilettes aux Etats-Unis parce qu’un animateur de talk-show a plaisanté en partant de l’idée saugrenue qu’après l’expérience des files de queue devant les pompes à essence, on pourrait bientôt assister au même phénomène sur un produit aussi vulgaire et tristement indispensable que, mais quoi donc, mais oui le papier toilettes. Les stocks de papier toilettes. Et ça n’a pas loupé puisque dès le lendemain les commerces étaient assaillis par les hordes en panique à l’idée de manquer non plus de pétrole, cet or noir qui a fait couler tant d’encre, mais du précieux papier molletonné à usage unique pour agrémenter notre passage aux toilettes. Ainsi la mémoire d’Eva, marquée par l’imaginaire collectif, aurait pu la conditionner près d’un demi-siècle après la plaisanterie autour d’une improbable pénurie en papier toilettes à se livrer au réflexe de piller le même rayon lors du confinement imposé par la crise sanitaire mondiale, sinon qu’Eva était plus propice à l’individualisme, assez peu américaine peut-être. L’histoire ne tourne pas plus autour d’un drame familial qui expliquerait l’état d’esprit du personnage, forgé par un sentiment d’injustice pour le coup justifié, il ne s’agit pas non plus de raconter la lutte sociale portée par une grande cause humanitaire, le combat d’une vie. Autrement, le texte aurait pu témoigner de l’émergence d’études s’intéressant au genre dans ces années-là, de manière ouverte et assumée, académique, après l’évolution des mœurs et de la sexualité dans la décennie précédente, suivie par la poussée du féminisme et de débats sociaux autrement plus vindicatifs autour de la question des minorités, d’une mondialisation. Bien sûr, il aurait été possible de transformer ce texte en pièce de théâtre avec des dialogues entre Eva et son entourage pour cerner la personnalité, sa complexité à travers ses questions et un interrogatoire ficelé derrière une intrigue un peu scabreuse et cousue de toute main, c’eut été le meilleur moyen de donner au personnage principal voix au chapitre dans sa vie. Mais c’était occulter le silence comme l’un des éléments essentiels dans l’évolution d’Eva. D’abord, son propre silence comme mode de survie lorsque le monde entier impose de trouver sa place avant qu’un autre que soi ne vienne la prendre et induise par là-même la rivalité en tant que composante obligée pour s’en sortir à peu près ; mais il n’y a pas que ce silence-là. Ensuite il y a le non-dit, cette forme d’omission qui permet à d’autres de s’en sortir au mieux en toute impunité et au prix de la sincérité, d’un lien transparent et durable avec les autres pour choisir le risque d’une rupture le jour où la vérité éclate et qu’explosent alors les liens. Mais nous n’en sommes pas là, attardons-nous encore un instant sur la question du genre.

Notre histoire s’inscrit quelque part entre la rareté de l’or noir et la feuille de papier toilette. Parmi tous les genres possibles et improbables l’histoire d’Eva s’inscrit déjà malgré tout dans la grande Histoire d’une crise économique et d’une créativité musicale et artistique détonante. Reste à creuser ce genre primitif originel et intuitivement vital qu’est la poésie, le rythme d’une phrase cadencée à l’identique à la suivante pour donner un élan vital à une phrase, cette poussée d’émotion qui engage les foules indécises, fait parler les grandes images de la vie. Plus qu’aucune autre forme de langage, ce texte aurait pu croiser les rimes comme les destins et faire s’embrasser celles qui annoncent les vraies rencontres, un moment si parfait que l’on se sent à nouveau réconcilié avec le reste et que l’écho d’une phrase appelle la suivante parce que tout deviendrait à nouveau fluide pour continuer à avancer dans un monde plutôt opaque. Quoi de plus évident que la poésie pour dire ce qui ne l’est pas, ce qui ne se voit pas ni ne s’entend tant qu’aucun son ne fait jaillir une image pour exprimer par des mots qui résonnent les uns avec les autres en harmonie ou en cri de guerre ce qui vit en chacun et entre nous, parfois pour créer ce lien qui manquait avec la réalité parce que les sentiments grondent sans que l’orage ne puisse éclater autrement, l’inquiétude reste sourde et pourtant envahit le reste.

Genre #3

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. Du deuxième au premier étage du bâtiment C de mon immeuble, dont j’occupe l’appartement gauche au troisième étage, que je n’ai donc pas réussi à atteindre, à la place j’ai fait une chute. Une culbute en arrière, comme on se laisse choir de tout son poids sur un lit draps ouverts, sauf qu’alourdie de deux sacs de courses et plus de trois années-lumière de sommeil en retard, je n’ai pas pu me rattraper à la rambarde à temps, sans doute l’idée ne m’a pas même atteint. Et pour cause, au poids de la fatigue et des courses il faut ajouter quelques litres de bière ingurgités au troquet sur le trottoir d’en face, à attendre une voisine de quartier dont je savais qu’elle ne viendrait pas, ne serait-ce que parce que je ne l’y avais pas explicitement conviée, dans mon état toute tentative d’invitation face à une inconnue aurait été soldé par un échec. Elle avait beau habiter la même rue que moi, la voisine je ne la connaissais pas plus que ça, sinon par l’intermédiaire d’une amie qui m’en avait parlé plusieurs mois auparavant déjà, à la faveur d’une simple coïncidence géographique sans que cela ne retienne mon attention alors, mais avec le changement des saisons et l’arrivée de l’été, la possibilité d’une rencontre due sinon à la providence, du moins à une très heureuse et incongrue résurgence de ma mémoire. Paris était vide et mon cœur à prendre, ni une ni deux j’ai envoyé trois messages d’un coup à la voisine qui n’en attendait pas tant, dans le premier, le plus long, j’ai raconté la folle épopée de cette rencontre comme si j’en connaissais les aboutissants, dans le deuxième je me suis bien sûr excusée de la longueur du message précédent ; enfin le troisième et dernier message, que je voulais plus subtil que les précédents, visait à concrétiser le rendez-vous sous forme d’options pour mettre en avant mon ouverture d’envies, une croisière, un domino, des fraises. La voisine n’a pas répondu tout de suite à mes missives, le désir de son retour s’est étiré sur cinq jours et quatre nuits entières pendant lesquelles j’ai soupesé sa surprise, puis mon émoi, ma honte un peu et aussi la palette enflammée de scénarios détaillés idéalisant à souhait le moment d’un rendez-vous forcé par le destin et attendu comme l’oasis dans ce désert lourd et plombant qu’était devenu Paris ce week-end perdu du mois d’aout, terrain de toutes les soifs à présent que j’avais lancé ma fusée de détresse dans le ciel troué pour qu’enfin il s’étoile. Effectivement, la réponse a filé, cependant pas dans le sens où je l’attendais, pas pour réaliser mon vœu d’une rencontre, la rencontre de toute une vie, plutôt en mode erreur d’aiguillage. Une série de questions inquiètes, voire carrément furieuses, m’a ordonné de dénoncer sur le champs le nom de l’entremetteuse, celle qui avait vendu des coordonnées jusqu’alors privées, et elle avait parfaitement raison de s’insurger, ma démarche était indécente, je le savais bien. Le ton était ferme, la plume incisive. J’ai relu mille fois sa réponse pour en deviner toujours plus sur la personnalité de ma très potentielle prétendante. Elle aurait pu ne pas me répondre. Pourquoi a-t-elle fini par accepter mon invitation, je ne saurais dire, nous avons convenu d’un rendez-vous pour une exposition au Jeu de Paume, accès direct depuis notre station de métro. Elle est arrivée avant moi, lunettes de soleil et portable en main, j’ai senti cette petite vague de déception me guetter, j’ai élargi mon sourire et sorti une réplique sans que cela ne soit nécessaire, juste pour me donner un minimum de contenance, les présentations étaient faites. Il ne restait plus qu’à traverser l’exposition et s’en tirer à bon compte avec un dernier verre. Seulement voilà, pour une nouvelle raison que je ne saurais m’expliquer, son comportement durant ma visite, au lieu de me contrarié, m’a intriguée, la voisine prenait toutes les photographies elle-même en photo, les vidéos en film, à la limite elle aurait rédigé à l’identique un texte si la lecture lui en avait été donné, elle m’expliqua être en plein travail. Son projet personnel consistait à relater pour l’audience qui la suivait, des personnes comme moi qui cherchaient à se faire remarquer par des commentaires plus pertinents que les autres, le plus d’expositions et de rétrospectives parisiennes possible pour devenir une sorte de référence incontournable de ce qu’il fallait dire voir et faire sur la capitale, et de fait ses reportages inspiraient le respect, personne ne voulait lui reprocher sa posture d’intellectuelle. Au contraire, elle donnait crédit à tout propos exacerbé et permettait à son auteur de savourer son heure de gloire en lui donnant une importance disproportionnée par rapport au contenu souvent creux de remarques qui renchérissaient dans le verbiage et la complaisance infertile. Pour autant, je lisais tout, davantage motivée par une curiosité pour la réaction de ma voisine vis-à-vis des sbires de sa cour que par l’intérêt des commentaires, je cherchais à savoir parmi tous ces gens à l’affut d’affinité quelle personne sortait du lot, à quoi elle devrait ressembler ou, pour le dire autrement, à quoi j’aurais dû ressembler pour pouvoir plaire à ma voisine. Nous sommes sorties de l’exposition et par le truchement de son activité de reporter durant toute la visite, je me suis attachée à elle tandis qu’elle continuait à afficher son manque de disponibilité à mon égard pour mieux se concentrer sur le moindre panneau signalétique du Jeu de Paume, pendant que je répondais à ses questions brèves mais non moins intrusives sur ma relation en cours, à croire qu’elle avait l’intention de composer un reportage là-dessus. Pourquoi je n’ai pas pris ses questions comme un intérêt pour ma personne, parce que l’impression de subir un interrogatoire standard prenait le dessus à mesure que je l’observais, à aucun moment mes réponses n’influencèrent la tournure de sa procédure de prise de contact, à aucun autre mes tentatives pour attirer son attention ne parvinrent à lui faire lever les yeux, j’avais beau exceller dans l’art de fabuler mon histoire personnelle, exagérer le trait jusqu’à l’invraisemblance de mon aventure, surajouter en intensité abusive mes propres sentiments pour provoquer un effet émotionnel spécial, ma voisine restait de marbre telle une statue.

L’échec, la chute.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir commencé à courir pour devenir ce que je n’étais pas encore. Simplement, quelque chose n’allait pas dans l’ordre des choses et il fallait faire autrement, changer de mode de vie. Non pas partir ailleurs ou trouver l’instant opportun, le bon moment, mais bel et bien créer le moment de la crise, avec un avant et autant que faire se peut, l’après. Et comme pour tout commencement en règle, la première chose à faire fut de tout arrêter. Tout. J’ai arrêté de m’alimenter, de me perdre dans l’autre, de chercher l’intensité, l’addiction. Tout cela sur des semaines de tâtonnements, des mois de perdition, des années d’obstination. J’ai perdu de vu des amis, de tête des rendez-vous, à l’évidence du poids, pas mal de poids. Mes traits ont changé, mon visage a pris les expressions d’une personne déjà plus familière.

Je me suis réveillée un dimanche matin aux urgences et j’ai décidé qu’il fallait que quelque chose change, et cette chose c’était moi autour de qui je ne cessais de graviter sans lumière. Cette chose cachée derrière des cheveux trop longs frisés, j’ai commencé par lui donner un visage moins étranger, celui dans lequel je me suis reconnue sitôt les premières mèches tombées. Emmanuelle s’est chargée de la coupe, elle-même m’avait incitée à me débarrasser de la perruque pour mettre en valeur mes propres traits, je n’avais qu’à suivre son conseil. Emmanuelle a cessé son activité de coiffeuse cette année-là pour écrire son propre scénario, une autre façon de mettre en espace non plus un mais plusieurs visages en leur attribuant des personnalités et en racontant l’évolution de ses caractères à travers une longue intrigue, quelques rebondissements et une chute. J’aurais voulu avoir le talent de ma coiffeuse préférée. De mes mains, je n’étais pas parvenue à maintenir un camélia en vie, quelques cactus s’en étaient sortis miraculeusement pendant mon adolescence et mes chats ne devaient leur survie qu’à l’art inné et subversif qu’on leur connaît au chantage affectif, sans quoi j’aurais sans doute oublié d’acheter des croquettes aussi vite que j’avais omis d’arroser mes plantes auparavant. Je n’étais pas manuelle, soit. J’ai donc décidé de devenir véritablement pédestre en marchant dès que j’en avais l’occasion, en provoquant les occasions, puis en me mettant un jour à courir. Non pas que ce fut ma première course, mais je n’en avais jusqu’ici pas fait un mode de vie, comme d’autres recherchent et réalisent toutes sortes de recettes pour se réaliser en cuisine. Ma première sortie m’a permis d’identifier un petit stade à un kilomètre tout pile de chez moi, mon nouveau repère identitaire. Une nouvelle coupe de cheveux et l’approfondissement de mon altérité à travers ma relation avec les chats. Ces félins perfides en manque cruel d’affection qui, l’instant où je cède à leurs charmes et réclamations, m’ignorent à leur tour.

Genre #2.1

Tu as raconté ton histoire pour la première fois à ce qu’on peut appeler une parfaite inconnue. Un simple prénom faisait office de dénominateur commun entre ce profil virtuel et toi-même, et sa décision d’en utiliser le diminutif a captivé ton attention en plus de sa jolie photo, Alex. De passage à Paris pour la promotion de son roman, et par le truchement d’une application de rencontre, tu as matché avec elle et vous avez commencé à échanger ensemble alors même que son avion pour la prochaine étape de sa tournée était prévu le soir même, malédiction. Une auteure, pour de vrai, le même âge que toi et l’accroche sympa, tu lui as dit que tu aimais son style et elle a répondu par la réciproque, même s’il ne s’agissait pas de style littéraire, plutôt de ce que les premiers échanges et les quelques photos de son profil disaient d’elle, l’attitude virtuelle, le charme qui émanaient de sa personne au fil des questions que tu posais. Juriste de profession, elle avait renoncé à une brillante carrière d’avocate pour coucher sur le papier l’histoire qui était en elle depuis son enfance, et remontée à sa conscience presque soudainement à l’occasion d’une rencontre avec un condamné à mort pour pédophilie, dont elle était censée prendre la défense jusqu’à ce qu’elle réalise que sa sœur et elle-même avaient été abusées pendant son enfance, plusieurs années durant par son propre grand-père maternel. Tu es fascinée par sa capacité à avoir fait de son histoire personnelle un texte documenté dans lequel elle raconte aussi l’histoire de la justice américaine, de tout un pays, un récit universel, à travers lequel elle accède à ce après quoi tu cours chaque jour, cette vérité qui parle à tous. Projection. Tu l’images au moment où elle a eu cette révélation, sur son passé et sur ce que cela ouvrait comme perspectives sur l’avenir pour enfin en découdre avec ce sentiment persistant de désagrément, un mal-être avec lequel on s’accommode en usant de béquilles et autres bénéfices secondaires pour survivre et s’outiller, le temps d’y voir plus clair plus tard. Ce moment où clarté se fait. Tu la vois dans son émotion lorsque le cœur se met à palpiter au point de bondir jusqu’à ses tempes et faire flageoler ses jambes, tu peux sentir la nausée qui monte et la tension qui descend, tu comprends avec elle ce qu’il se passe, c’était donc bien ça et tu sais qu’elle le savait, c’est encore autre chose d’en prendre conscience d’un seul coup. Son passé de victime de pédophilie existe en ce monde, pire cela existe en elle, c’est elle. Jusqu’à ce moment, son passé la constituait à son insu, à présent elle se constitue partie prenante et décide d’en faire un sujet, quitte à ce que cela ne plaise à personne, c’est le risque. Sa vocation de juriste était tracée par ses avocats de parents, elle reprend en main le cours de sa vie et se met à écrire, ça sort comme une source qui ne demandait qu’à jaillir, le bénéfice est double, pour elle et pour la justice américaine, mais surtout pour la littérature parce que chacun de ses mots est recherché et trouve l’émotion qui guide un récit, ça te parle tellement.

Alex, ce prénom utilisé par le diminutif par lequel tu apprends son existence un jour, ton frère. C’était un soir, très tard dans la nuit, au moment où tu vérifies que tout a déjà bien vérifié et qu’il ne reste plus rien d’autre à faire ici-bas que d’aller se coucher avant d’autres possibilités. Tu regardes dans la boîte de réception destinée aux courriers de personnes qui ne t’ont pas contactée auparavant, tu as définitivement examiné toute autre option pour te tenir éveillée au cas où il se passerait quelque chose qui puisse changer le cours de ta vie, pour regarder ici. Une inconnue t’a envoyé un message totalement incompréhensible où il est question d’un tiers et de ton affection pour les chats, la couleur de tes yeux, l’auteure du message semble avoir épluché ton profil et en savoir plus sur toi que tu ne le souhaiterais, elle sait quelque chose que tu ne sais pas et qu’elle finit par t’avouer, c’est la mère de ton inconnu de frère. C’est donc lui ton masculin, tu as toujours su qu’il y avait autre chose à creuser, mais quoi… Tu apprends l’existence de ton frère aîné alors que tu as passé la moitié de ta vie à chercher l’autre en toi, le voilà qui se manifeste à toi avec sa propre apparence, son vécu, tu n’as plus à l’inventer, la part de doute en toi existe à l’extérieur de toi, tu pouvais toujours chercher. Lorsqu’il s’est agi de l’annoncer à ta sœur, la nouvelle lui a paru évidente et à toi aussi, vous avez toujours su qu’il existait cet autre, vous ne saviez pas qu’il se manifesterait un jour où vous ne l’attendiez plus, pourtant vous ressentez un soulagement parce que son existence change les choses et vous donne raison, vous avez toujours su ce qu’on ne vous disait pas, le non-dit a martelé les parois de votre enfance comme si quelqu’un demandait à en être libéré. Tu en as parlé aussi à Claire parce que vous étiez encore en contact à cette époque et qu’elle était à nouveau dans ta vie à ce moment-là pour lui donner un éclairage nouveau, après toutes ces discussions à se justifier et trouver dans le passé des réponses pour expliquer le présent, exprimer cette colère sourde et jusqu’ici infondée, enfin elle trouvait son origine, le lierre auquel s’accrocher pour grimper encore un peu plus haut depuis l’embourbement des racines. A présent, tu pourrais récupérer ta place au sein de la gente humaine sauf que le fantôme de l’absent t’a aidé à te construire telle que tu es, tel que tu es devenu, cette personne qui se retourne plus volontiers lorsqu’on l’interpelle d’un « Monsieur », plutôt que « Madame », loin de te déranger cela t’a toujours plu, la confusion te permet de n’être pas trop facilement genré. La question s’est posée à toi si tu aurais préféré être un garçon, comme chaque enfant se demande s’il aurait aimé être adopté, avoir un jumeau, mais la réponse n’était pas là, il n’y s’agissait pas de sexualité, plutôt d’une liberté qui aurait consisté à ne pas choisir pour être à la fois l’un et l’autre, le masculin autant que le féminin pour être sûr et certaine de composer avec tous les traits de caractère de l’humanité, quelle plus belle occasion de se mettre à la place de l’autre, l’entendre et le comprendre mieux que personne pour écrire mon histoire.

Une auteure de passage à Paris avec qui tu as échangé le jour de son départ, dommage trop tard. Son histoire personnelle a fait écho à ce que tu n’avais pas encore identifié comme le sujet de ta propre évolution, tu t’es confiée à elle, Alex. Le même prénom que ton frère. Alex, celui dont il ne fallait pas dire le nom ni révéler l’existence sous peine de réveiller les secrets de famille depuis si longtemps enfouis sous les tapis dans lesquels tu t’es pris les pieds pendant toute ton enfance. À force de trébucher entre l’éducation de petite fille qui te démangeait et ce fantasme d’être ce garçon libre d’assouvir des élans romantiques introvertis, tes espoirs de libération et de cris de joie se sont tus et son restés cachés, comme les non-dits. Le jour où tu as appris son existence, Alex, un frère, c’est comme si la vie t’avait fait un cadeau, tu pouvais récupérer ta vie, plus besoin de prendre la place de l’autre. L’autre, cet inconnu tellement parfait que vous étiez persuadées avec ta sœur de l’avoir inventé, à votre image. L’autre avait tous les droits, son existence même avait pour ultime raison le but de vous autoriser à franchir la ligne. L’autre dépassait les limites que vous aviez fixées pour mieux les transgresser à sa place, puisque personne ne l’avait encore croisé. Mais il suffisait de l’évoquer pour se dédouaner, oh l’autre, pas gêné pour avoir des envies et devenir insolent. Tu es devenue adulte en prenant la place de l’autre, il n’y avait plus de respect pour rien.