Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #26

le bleu m’éclabousse j’habite l’immensité 
d’un océan où la poésie crée l’indécent
ce lieu improbable où le pire
peut sonner juste
où le meilleur échappe à la réalité
et dans ce chez moi le trop plein est accepté
ici tout tangue 
ton immeuble s’écrase au mien
et quand tu marches il y a toujours ce clocher
un rien ferait tout chavirer 
c’est comme ce phare 
que dans ton regard j’avais cru voir s’allumer

Photo : Vassily Kandinsky, « Moscou », 1916.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #25

ses ailes de papillon 
ont caressé la joue 
du paysage passage 
par l’élan éventail
insufflé du génie 
dans la branche hébétée
elle fait chorale avec
les arbres qui éternuent
pour trouver une note
dire le vent qui se lève
dans la prairie prédire
en ce jour l’harmonie

Photo : Joan Miro, « Oiseau zéphyr », 1956.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #24

ce soir une tourterelle 
s’est fait belle 
pour se distinguer 
de sa vulgaire voisine 
elle a lissé le brun
du plumage  
gommé la rousseur 
banni le gris à vie
et roucoulé ses notes 
une à une
selon l’harmonie
de sa fidélité
je te tiens par la taille
d’une seule main 
pour te soulever
tu la vois s’envoler

Photo : Pablo (perchoir) Picasso.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #23

tu m’as appris le printemps pour toi j’ai fleuri 
mon langage 
la prose de mon fleuve a déroulé
son roman jusqu’à l’océan où le récit 
est corail
d’oralité et d’un lieu à l’autre 
j’entends couler ta voix frêle aux mots ciselés 
comme des perles 
l’une d’entre elles plus rare m’a raconté
avoir troqué son éclat de nacre pour un teint
plus bronzé
assorti aux reflets argentés
du soleil qui caresse la surface de l’eau
il se dit
que la perle en or n’a pas sombré

Photo : Kees van Dongen, « En la plaza, femmes à la balustrade », 1911.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #22

ou peut-être ma vision 
fut particulière 
de ce monde où nous n’étions 
pas contemporains 
et l’ici s’est dissipé 
en grande poussière 
de souvenirs inventés 
variations intenses
le maintenant qui s’écrit 
en folle impatience 
dans une nuit déliée
je lui appartiens
il me relit au matin 
la lumière se fait

Photo : Edvard Munch, « La nuit étoilée », 1923.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #20

l’animal qui m’écrase est celui que je dresse pour calmer mes ardeurs 
et traquer la clarté tant la force invisible 
d’outre-tombe me soulève 
la pierre n’a pas de porte sa voix me dit d’entrer ma peau se fait écorce 
la terre coule à mes pieds de la paume de la main 
je pétris mon orgueil 
le pétrin de nos jours on en sort en payant j’ai une dette éternelle 
un devoir qui m’oblige à cabrer l’animal 
pour gagner ta hauteur

Photo : Parmigianino, « La Conversation de Saint Paul », 1527.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #19

j’ai la main animale 
c’est la tienne que je tiens 
je connais son toucher
sa peau fine son doigté
la main gauche d’écriture
parce que c’est interdit 
de te parler du diable
se raidit dans l’effort
et manie son épée
repoussant du poignet
l’idée d’abandonner
d’une caresse et de loin
j’en épouse la courbe

Photo : Joan Miro, « La bague d’Aurore », 1957.

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #18

ce lieu serait une embarrassante tourbière
j’y porterais mes bois de grand cerf 
malgré toi
et je resterais là 
impassible et placide
pour éviter à tout élan de s’enliser
bien sûr tu finirais par me confondre avec 
une forêt
à la lisière de laquelle poser
tes débris du jour et le reste des racines
parfois rien ne se transforme 
c’est l’endormissement
sans trouver le sommeil 
sans non plus le chercher
tu ne sais ni compter 
ni prier 
les moutons
la chaleur de la laine tu ne la sens même plus
il faudrait avoir commencé par la lumière
cueilli les baies sauvages 
et chassé le rôdeur 
pour trouver la ressource et renouveler l’œuvre 
de la laine à toi il reste l'image d’une pelote
elle te dit qu’il y a quelque chose à tirer
peut-être
si être est l’ultime possibilité
tu as beau être le plus grand cerf 
dans le monde 
si dans ce monde le beau ne vient plus à toi
sois

Photo : Grotte de Lascaux, « Mégalocéros », il y a 18000 ans (approximativement).

Il faut plus d’une fois pour un conte de fée #17

ils se croyaient tous rois ils jouaient tous aux fous 
ils avaient eu si peur qu’ils prenaient du plaisir  
on se distrait d’un rien 
c’est l’abondance d’un coup
la vie tient à un fil on en fait des paillettes
et l’euphorie devient nouvelle tyrannie
la joie était trop grande 
comme l’est la nostalgie

Photo : Francis Picabia, « Portrait de Mistinguett », 1907.