La poésie des petits pas #53

Je n’ai jamais su ce qui avait, un jour, incité la grande magicienne à remplir son frigidaire, si ce n’est la fréquence de ses voyages aux quatre coins du monde et au retour desquels il se peut que l’envie de se sentir chez soi s’était imposée avec davantage d’insistance et de douceur, il était temps pour elle de vivre l’aventure de l’autochtone installé. Il n’était pas question non plus de ne plus partir à nouveau, plutôt d’assurer une meilleure transition une fois revenue sur les terres de ses semblables qu’elle passait le plus clair de son temps à éviter pour se projeter plutôt dans d’autres contrées, parmi d’autres peuples et s’enraciner dans des habitudes étrangères pour mieux se retrouver dans son état d’esprit nomade, rien d’autre alors ne pouvait compter que la marche pour aller vers l’autre, explorer toujours plus loin à la recherche de ce qui pourrait faire écho à sa propre étrangeté au monde. Pourvu que rien ne soit défini et fixé, cela la rassurait plutôt de voir que les choses évoluent, tout en œuvrant dans la permanence.

            C’est la présence d’un avocat qui a mis la puce à l’oreille quant à l’existence d’une relation dans la vie de la grande magicienne, dont le frigidaire jusque-là restait tristement vide. Elle avait fait du guacamole et, à la grande surprise de la sorcière, il était délicieux, relevé. Sans doute n’avait-elle pas l’habitude de recevoir ou de préparer elle-même quelque chose, de fait il se passait quelque chose de particulier ce soir où j’ai eu la chance d’être conviée chez elle avec quelques autres qui semblaient la connaître très bien, moi pas du tout. Tout le monde se régalait de son guacamole, la sorcière était allée dans la cuisine ouvrir son frigidaire pour constater que quelque chose avait changé dans la vie de notre hôte, elle en était sûre, persuadée de la connaître mieux que personne, la grande magicienne ne cuisinait point.

Je me régalais du guacamole et de ce privilège génial d’être cette personne à l’attention de qui tout le monde y va de son anecdote sur la maîtresse des lieux, et d’une pour honorer ce moment de partage magnifique chez elle. Sublime aussi, ce moment où il faut finir le saladier de guacamole avant de partit au restaurant, elle prépare la dernière chips en raclant les bords pour être sûr qu’il ne reste plus rien, pour personne, et me la tend, mine de rien. L’appartement est inondé de lumière et de chaleur, les couleurs s’étaient conviées dans le monde entier pour décliner leurs plus subtiles et inédites nuances de la saison, moi j’écoutais ce que l’on voulait bien me raconter d’elle, oui me dévoiler de cette personne définitivement très spéciale. Elle m’impressionnait. Je pouvais l’admettre facilement, dès que son regard croisait le mien, je déviais pour ne pas me retrouvée empourprée et le visage écarlate, embourbée dans mon intention de briller et, au moment clé de devoir exprimer mon opinion, de m’entendre dire une sottise.

J’avais noté qu’elle faisait de la photo, où que mon regard se réfugie, parce qu’il m’était alors impossible de croiser le sien, je tombais sur celui d’une personne au teint mât et à la peau plissé ou encore celui d’un enfant aux yeux sombres dont les portraits emplissait la pièce pour témoigner de la bienveillance de la photographe au moment de prendre le cliché, aucun modèle ne semblait gêné ou agacé par la démarche, au contraire les regards étaient posés, fiers. J’aurais voulu les faire parler d’elle, savoir comment elle s’était démenée pour les mettre à l’aise et leur imposer son objectif sans les brusquer, si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles la concernant. Depuis quelques semaines déjà, j’avais remarqué mon manège lorsque je cherchais à faire tourner la moindre discussion autour d’elle, quelque soit mon interlocuteur, qu’il la connaisse ou non, je parlais d’elle en attendant d’apprendre quelque chose de nouveau qui puisse, en attendant de pouvoir me rapprocher d’elle, nourrir ma curiosité infinie pour tout ce qui pouvait la concerner, en toute discrétion.