Clean #2

La folie, dit-on, c’est de répéter les mêmes erreurs en espérant des résultats différents.
Le premier rendez-vous avec la destinataire de mes cartes postales ne devait pas avoir lieu, jamais. Il n’était pas prévu, sinon aux calendes grecques ou par le plus pur hasard de la vie, que nos chemins se croisent un jour. Je ne connaissais d’elle que sa photo, ou plutôt quelques-unes des photos qu’elle avait publié publiquement et que j’avais pris l’habitude pendant toute une saison d’aller régulièrement les consulter comme pour vérifier si je n’avais pas omis un détail dans mon observation de son profil qui m’en eut appris davantage sur sa personne, et je projetais sur sa photo des intrigues, mes fantasmes. A son insu, je passais beaucoup de temps, un temps fou même, avec cette parfaite inconnue, livrée à mon obsession.

J’avais entendu parler d’elle pour la première fois par une voisine de quartier dont je venais tout juste de faire la connaissance, c’était l’été précédent, quelques neufs mois en arrière, autour du 15 août ; je revenais de mon île en Grèce, je ne courais toujours pas suite à ma blessure au printemps et j’écrivais en vain à la randonneuse retournée dans son pays depuis presqu’un mois, j’avais du temps à perdre. J’ai croisé la voisine deux, trois fois, elle venait de s’installer un peu plus loin dans ma rue pour s’éloigner, m’avait-elle raconté d’emblée, du quartier de sa précédente relation avec une personne aussi dérangée que néfaste selon ses propos, et qui m’a intriguée sans que je ne puisse expliquer pourquoi. J’ai retenu son nom, posé quelques questions sans paraître trop intrusive ou déplacée, ensuite je n’ai plus cherché à revoir la voisine, je n’avais plus besoin d’elle désormais pour mener mon enquête personnelle sur celle qui, m’ayant été présentée comme dangereuse, attisait ma curiosité plus que de raison, la tentative de mise en garde contre elle me l’avait rendue attachante. J’ai même fini par prendre le parti de considérer plutôt que ma voisine était folle et néfaste, je n’ai plus jamais trouvé d’occasion de  la déranger.

Pendant ma saison de convalescence, alors que je ne pouvais toujours pas sortir courir et que je ne cherchais plus à rester en contact par écrit avec la randonneuse, j’ai eu tout le temps de retourner dans ma tête l’histoire de cette fille qui aurait poussé une autre à bout au point de l’inciter à déménager. Je ne croyais pas à cette version de l’histoire, il manquait un élément essentiel pour y entendre la vérité et en comprendre le sens. Il fallait écrire une nouvelle version dans laquelle celle que j’allais rencontrer avait surtout voulu sauver l’autre de ses propres démons.

Seulement voilà, comment entrer en contact avec une parfaite étrangère sans représenter à mon tour un danger ? S’il y avait bien une erreur à ne pas commettre, c’était de m’annoncer par l’intermédiaire de son ancienne amante au risque de l’effrayer quant à mes intentions, c’est pourtant ce que j’ai fait.

Il m’a fallut dix jours, à partir du vendredi vingt-neuf avril au soir lorsque je me suis décidée à lui envoyer un premier message, pour la rassurer et lui faire entendre que je n’avais rien à voir avec son ancienne voisine. Nous avons convenu le lundi neuf mai au matin de nous voir en début d’après-midi, histoire de couper court définitivement à tout malentendu. Les échanges étaient devenus moins tendus entre nous, je sentais sa méfiance disparaître et à la place s’imposer une curiosité certaine pour ma démarche et ce qui m’avait motivée à la contacter. Le dimanche avant notre rencontre, elle m’a proposé de l’appeler et nous sommes restées deux heures et trente-sept minutes ensemble au téléphone, un record pour ma part. Pourtant, je n’aime pas et n’ai pas l’habitude de recourir au téléphone pour être en contact avec les gens, en l’occurrence la proposition s’inscrivait dans une mise en confiance initiée plus d’une semaine en amont, jusqu’alors je m’étais montrée docile, discrète et déterminée à la fois. Je sentais de sa part l’envie d’en avoir le cœur net quant à ma personne et aux prémices intrigantes de notre relation, car nous avions bel et bien noué une forme de relation au fil de nos échanges réguliers ces derniers jours. Je ne voulais rien lâcher, pas si près de la possibilité de la rencontrer enfin. Je me préparais à l’appeler, l’heure avait été fixée, je ne savais toujours pas s’il valait mieux m’allonger sur le lit pour être détendue ou au contraire m’installer sur le tabouret devant mon bureau pour rester sur mes gardes, vigilante face au moindre risque de dérapage. Après tout, j’étais allée chercher le contact avec une inconnue de manière insistante, il fallait que j’évite toute provocation inutile. C’est pourtant le contraire que j’ai fait. Lorsqu’elle a décroché, d’emblée j’ai entendu son sourire, un sourire dans lequel j’ai voulu lire son excitation sexuelle. J’avais pourtant opté pour le tabouret plutôt que le lit, il faisait chaud.

Dans les faits, sa voix m’a parue criante de sexualité. Peut-être m’y attendais-je ou l’avais-je envisagé. Je revenais d’un week-end où j’avais beaucoup chanté et je l’avais chauffée par messages interposés, elle s’était montrée étonnée sans être choquée plus que ça. Se parler de vive voix devait nous permettre de redescendre du contexte fantasmagorique que j’avais mis en place, l’alcool servi au déjeuner aidant à me désinhiber, je réalisais que j’étais en train de la séduire.

Dès l’instant où j’ai entendu son sourire m’envahir depuis le combiné du téléphone jusqu’au sixième sens que je ne pensais pas posséder et qui me soufflait d’un coup qu’il pouvait bien s’agir de la bonne rencontre, non seulement je n’ai plus ressenti l’effet de l’alcool, mais surtout je me suis laisser aller à déambuler avec elle entre les détours improvisés de récits animés par une envie soudaine de me mettre en valeur, alors que l’instant d’avant je m’étais dit que dans le pire des cas, on raccrocherait assez vite et que l’affaire serait classée. Deux heures et trente-sept minutes d’étreinte téléphonique, soft et affolant à la fois.

Je n’avais plus qu’à attendre sagement qu’elle me propose un rendez-vous, c’est en tout cas ce qui me paraissait être l’option la plus fiable pour parvenir à mes fins. C’est pourtant le contraire que j’ai fait, j’ai précipité les choses.

Elle venait de m’envoyer deux photos d’elles ; les deux étaient prises en Grèce, l’ambiance et le mobilier épuré dans la chambre d’un blanc typique ne laissaient pas l’ombre d’une suspicion, et surtout elle avait évoqué un séjour en Crête au moment où je vérifiais les quelques points que nous pouvions avoir en commun, notamment les destinations Grèce et New-York. J’aurais pu faire les mêmes photos de vacances qu’elle, pas le genre en revanche de celles que je venais de recevoir ce lundi matin, au lendemain de notre longue conversation téléphonique. Je n’aurais jamais eu la même audace qu’elle, c’est en tout cas ce que je croyais. La première photo la montrait de dos, telle une statue antique à la pose lascive, elle était allongée et semblait feuilleter un magazine ou rêvasser en regardant par la fenêtre ouverte sur le ciel bleu ; à moins qu’elle n’ait pris la pose pour les besoins de la photo. Cette dernière option semblait d’autant plus crédible que sur la deuxième photo, à la charge tout aussi érotique, le modèle faisait face au photographe, toujours seins nus. On pouvait se douter qu’il existait une relation amoureuse et charnelle entre le photographe et son modèle, et que cette séance de nue était préméditée, voire orchestrée en préliminaires.

A cette période, j’étais en train de travailler « Doll parts » de Courtney Love, j’apprenais notamment à crier dans la dernière partie de la chanson, car chanter c’est crier m’avait-t-on affirmé. Je ne me voyais pas capable de dévoiler ni sensualité ni sexualité, c’est pourtant ce que j’avais entrepris avec une parfaite inconnue pendant tout un week-end, virtuellement. J’avais prévu un cours de chant ce lundi, en début d’après-midi. Je suis sortie de la douche, une serviette nouée en mode paréo, je l’ai légèrement desserrée et, dos au miroir de la cheminée, j’ai cherché la position la plus valorisante, avec le reflet de la nuque dans le miroir, et j’ai mitraillé plusieurs fois histoire d’en finir au plus vite, pudeur oblige oserais-je dire. Parmi tous les clichés, j’en ai retenu un, ou plutôt j’ai éliminé tous les autres d’office, et le dernier fut envoyé par dépit. Si ça ne le faisait pas, c’est que je n’étais pas faire pour cette fille. Ça l’a fait, sa réponse à ma photo, que j’ai mis plusieurs secondes à découvrir, était concluante. Il était hors de question que nous ne nous rencontrions pas, assez rapidement, et tant qu’à faire ce même jour, pour en finir surtout avec l’insoutenable suspens et la possible déception qui nous pendait au nez à toutes les deux.

Cette manière que nous avons eue elle et moi de ne pas raccrocher pendant plus de deux heures de conversation ininterrompue, là où autrement, c’est-à dire avec d’autres personnes qu’elle, je n’aurais pas pris la peine de décrocher, rarement je m’étais mise dans cet état de tension nerveuse. Ce n’est pas tant qu’elle m’ait parue différente de toutes les autres, mais je n’ai pas pu ne pas la contacter par messagerie et décrocher le téléphone parce que l’entendre de vive voix et recevoir une réponse de sa part a d’emblée fait sens, en dépit du bon sens selon lequel il n’y a rien de logique à contacter quelqu’un qu’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam sinon d’après les ouï-dire d’une voisine dérangée. C’est comme si sa réponse venue des profondeurs de l’improbabilité faisait écho en moi à une attente ancestrale jamais satisfaite, à l’insatisfaction même. Sept minutes d’introduction, une demi-heure pour raccrocher et entre ces extrémités, deux heures d’intense excitation. Je pouvais toujours ne pas la rencontrer, à ce stade j’avais le choix et je savourais comme jamais ce champs des possibles qui s’offrait à moi. Rien ne prédisposait à cette prise de contact, ni affinités ou contacts partagés a priori, mais a priori seulement.

L’hypothèse la plus probable était que nous allions être déçues au moment de la rencontre, ramenées à la réalité après avoir projeté sur cette dernière nos fantasmes et envies personnelles, créé le manque là où il n’y avait rien. Sans doute eut-il été préférable de ne pas confronter la rencontre à l’idée que nous nous faisions de la rencontre idéale. C’était de la folie de provoquer pareille déception, si nous ne nous plaisions pas. Le résultat pouvait être catastrophique. L’erreur avait été de croire que le résultat pouvait être différent et la rencontre idéale se réaliser sous prétexte que la démarche était différente, un peu comme si j’avais crié au destin ses quatre vérités au lieu d’attendre qu’il me fasse signe.

Folie en boucle je crie ton nom.

Clean #1

Depuis que je suis arrivée sur l’île, il y a vingt-et-un jours, j’ai couru une distance totale de cent kilomètres, à raison d’une sortie tous les matins, à l’exception de deux fois où j’ai attendu le soir pour courir, soit parce qu’il y avait trop de vent soit parce que je me suis levée trop tard et que le soleil était déjà haut et excessivement lourd pour fournir un quelconque effort physique ; le soir est arrivé sans que ne se lève la canicule ou la tempête, j’ai couru quand même. J’ai beau savoir qu’on ne force jamais l’excellence à coups d’excès, je continue de courir à ma propre perte.

J’ai commencé par tenir sur des distances de cinq et progressivement dix kilomètres, avant de courir mon premier semi-marathon puis le marathon de Paris l’année suivante. A l’exception de ces deux dernières courses de compétition, je n’ai jamais couru plus de dix kilomètres par jour sans m’arrêter, comme s’il existait un seuil et avec lui l’idée rassurante que tant que je ne l’avais pas franchi, je restais finalement dans la zone sans risque, celle du non passage à l’acte. Je sais que si je bascule au-delà de ce seuil, c’est pour mieux m’engouffrer dans l’escalade des dysfonctionnements. Le meilleur temps atteint au dix kilomètres, je l’ai couru un samedi matin où j’étais d’astreinte, dernier jour travaillé de la semaine donc. Les trottoirs étaient déserts et j’ai dévalé mon parcours en quarante-six minutes et quarante-neuf secondes. Trois jours plus tard, je me suis blessée en m’entraînant au stade, fracture de fatigue. J’avais juste eu le temps de courir le semi-marathon la semaine précédente, pas celui de m’en remettre. Je ne suis pas retournée courir et n’ai pu préparer le marathon l’année suivante qu’une semaine avant l’événement.

Au moment de la blessure, la douleur fut tellement vive et intense, pareille à une lance qui m’aurait transpercée le haut de la cuisse en arrachant la membrane ischio-pubienne au passage, que j’ai d’abord cru à un accident musculaire. J’ai passé le printemps à clopiner en attendant une improbable rémission, au risque de me déséquilibrer en continuant à marcher et de ralentir le pas toujours plus, jusqu’au jour où je n’ai plus pu poser le pied par terre. J’ai consulté un médecin qui m’a renvoyé vers un kinésithérapeute, on m’a conseillé une ostéopathe, l’un et l’autre sans effet aucun ; j’ai passé une radiographie puis un scanner, qui n’ont rien détecté, comme s’il n’y avait pas d’autre explication légitime à mon handicap que la punition pour excès de sorties. Enfin, la scintigraphie a parlé et m’a montré la belle et franche fracture dont je souffrais. Il s’était passé un été plein d’espoirs et un automne de déperdition avant que je ne capitule et me prépare à hiberner comme une tortue pour achever ma saison de convalescence.

J’ai lu sept romans durant mon séjour sur l’île, dont deux d’un auteur américain résidant à Brooklyn et qui en a fait de son quartier le terrain d’exploration de ses obsessions, le premier récit porte sur le regard d’un homme parvenu à la soixantaine et qui passe au scanner son corps et les souvenirs que la vie y a ancré au fil des années sous forme de traces physiques et autres traumatismes ; l’autre texte traite de l’enfance de l’écrivain, je ne l’ai pas lu jusqu’au bout parce qu’il m’a servi un soir à assommer un énorme cafard ; je n’ai plus pu reprendre le livre entre les mains à la suite de cette mésaventure. J’avais lu l’œuvre de cet écrivain de manière compulsive lorsque je logeais à Cologne et que je passais mes journées à déambuler dans l’hiver rude de l’année 1995, à perdre beaucoup de poids et  la raison un peu aussi, j’avais trouvé dans sa folie à lui un sentiment mêlé de réconfort et d’inquiétude, un inconfort familier. Parmi mes autres lectures figuraient le roman d’un écrivain japonais dont j’ai découvert la production récemment, et dont la tendance est de ne laisser rien au hasard, un peu à la Hitchcock, tout concorde comme par le plus incroyable des miracles pour qu’à la fin les deux protagonistes se retrouvent au détour d’intrigues qui se dénouent dans la poésie de paysages largement invoqués et impliqués dans le dénouement de l’intrigue, c’est sans doute cela qu’on appelle la magie de la littérature. J’y trouvais la preuve qu’il est absolument nécessaire de lire des signes dans chaque vrille de l’instant parce que sinon, angoisse qui aura hanté mon adolescence, je risquais de passer à côté de la rencontre de ma vie. J’ai aussi lu le dernier ouvrage d’une écrivain bilingue dont j’ai eu du mal à déchiffrer la pensée, mais peut-être seulement ai-je ressenti la compassion pour la confusion que je suscitais moi-même enfant en mélangeant les deux langues dans lesquelles on me parlait.

J’ai relu cent cinquante des cent soixante-dix-neuf pages que compte mon tapuscrit, il me fallait tous les matins fermer le document laissé ouvert à la page en cours de relecture, parce que mes parents m’honoraient d’une petite visite de courtoisie en passant dans le port, et que j’avais surpris l’un comme l’autre en train d’essayer d’intercepter une phrase en balayant du regard la table base du salon, comme si cela aurait pu les aiguiller pour comprendre et mieux interpréter mon comportement. Personnellement, et même après 150 pages de lecture, je n’y comprenais toujours rien à rien. A défaut d’y trouver un sens, j’organisais ma vie pendant ces trois semaines autour du rituel de relecture du tapuscrit tous les matins après ma course à pied, à raison de huit à neuf pages par jour ; j’étais perdue dans ma lecture, parfois semée parmi mes sensations et ressentiments ravivés, lorsque mes parents sonnaient à la porte de leur propre appartement que j’occupais le temps de mes vacances, pendant qu’ils restaient eux-mêmes dans le moulin situé à cinq kilomètres de là, sur les hauteurs de l’île.

Je viens ici pour la cinquième fois, presque chaque année consécutivement avec pour exception un séjour à New York il y a trois ans pour fêter la liberté retrouvée suite à la démission de mon travail aliénant et la fin de ma tortueuse relation. Je suis venue seule la première fois, un an après avoir enterré ma grand-mère, suite à sa chute dans la salle de bain. J’ai été dépêchée en urgence en Allemagne pour aller lui rendre visite et je l’ai retrouvée morte le lendemain de mon arrivée sur son lit d’hôpital. Je suis retournée sur l’île la fois suivante en compagnie de celle avec qui je me suis pacsée, il y avait de l’officialisation dans l’air lorsque je l’ai présentée à mes parents, et beaucoup de déception de la part de ces derniers lorsque je l’ai quittée pour partir à New York avec une autre. Je suis retournée seule sur l’île, et j’ai occupé l’appartement dans le port, profitant de la tranquillité et de la solitude juste après avoir appris que j’avais un frère aîné et tanné mes parents pour avoir une explication, un récit. L’année dernière, j’étais dans l’appartement avec une randonneuse qui m’a initiée, avant de retourner dans son pays pour y poursuivre ses propres recherches généalogiques.

J’ai écrit trois cartes postales, toutes les trois adressées à la même personne, et illustrant sous trois aspects différents la basilique de l’île, dédiée à la Vierge Marie. Ce triptyque de la perfection a tendance à me rappeler ce que je raconte à propos de mon amie Annie, mariée trois fois dans sa vie, trois fois un 10 avril, les trois fois avec un « Alain », un peu comme si elle avait bel et bien trouvé l’homme de sa vie au bon moment mais derrière trois profils différents au lieu d’une seule et même personne – une première fois le père de ses enfants,  l’amour et l’amant de sa vie avec le deuxième, et le troisième une erreur de casting avec qui elle est restée en contact toutefois, jusqu’au suicide de ce dernier -, j’aime la manière dont un destin peut-être sublimé au travers d’une simple et pas si banale anecdote. Annie n’est pas la Vierge Marie, ce n’est pas une sainte, la destinataire de mes cartes non plus d’ailleurs à qui je n’avais pas pensé à écrire avant qu’elle ne me dise, et c’était tout sauf ordinaire de l’entendre de sa part, que mon séjour lui semblait interminable. Elle a reçu la première carte postale, la vue de la basilique en plein jour et en gros plan, sept jours après mon envoi, le premier lundi de mon séjour ; j’ai envoyé les suivantes avec un jour d’abstinence d’écriture de carte postale à chaque fois, soit le mercredi et le vendredi, la basilique vue de loin et la basilique de nuit, les cartes ont mis plus de temps à lui parvenir. Ma première carte postale lui a fait plaisir, elle m’a écrit que « rarement carte postale lui a[vait] fait plus plaisir », j’ai ressenti un plaisir décuplé en lisant que ma carte lui avait fait plaisir. Je m’étais appliquée dans la rédaction, je la savais avec une autre que moi mais je voulais le ton léger et presque enjoué, ainsi je pouvais me distinguer par mon détachement du mélodrame de son séjour qui semblait tendre à la rupture même si je la croyais d’autant moins qu’elle me le faisait entrevoir chaque jour avec un peu plus d’insistance. Je me suis montrée plus rancunière dans la rédaction de la seconde parce que je n’avais pas de nouvelle depuis vingt-quatre heures, et j’ai quand même conclus la dernière carte postale d’un sublime « tu m’as oubliée, c’est bien ».

J’ai mangé soixante-seize œufs, dont six pourris que j’ai acheté dans une petite épicerie, la seule à ma connaissance ouverte sur l’île un dimanche après 18h. Sur le moment, et au vu de la date indiquée sur le couvercle, je n’ai pas noté d’anomalie particulière, sinon une petite tache noire, comme un point, sur l’un des six œufs, une fois cuit et débarrassé de sa coquille, je l’ai avalé comme les cinq autres. J’ai la chance de n’avoir connu qu’une seule intoxication alimentaire de toute ma vie, à cause d’un sushi au thon dont j’avais bien remarqué qu’il ressemblait plus à un morceau de steak aux nervures apparentes et peu ragoutantes sur lit de riz rabougri, mais là aussi je l’ai avalé avec le reste du plateau. Chaque œuf a été cuit sept minutes pour que le jaune soit ni coulant ni ferme mais juste à mi-chemin, parfaitement fondant sur la langue comme un coucher de soleil sur l’horizon de la mer. J’ai vidé un pot entier de moutarde forte pour les savourer tous comme je les aime. J’ai fait un sort à cinq-cents grammes d’amandes grillées, dont cent-soixante-dix grammes achetés dans la même petite épicerie en même temps que le pack des six œufs pourris, mais les amandes ne m’ont pas rendue malade, pas elles. J’ai acheté des yaourts par lot de trois pots de deux-cent grammes, stockés par packs de plusieurs parfums différents, cerise fruits rouges fraise et pêche. En taverne, j’ai opté huit fois pour le poulpe grillé, avec une préférence certaine pour celui, juteux et savoureusement braisé, de chez Marco, et en sachant parfaitement que ce produit est congelé et non pas pêché le jour même, à l’exception de celui que j’ai attendu une bonne demi-heure à regarder mes parents finir leur plat, dans une taverne située de l’autre côté de l’île. J’ai choisi la brochette de poulet trois fois et elle m’a été servie d’office le premier jour où j’ai déjeuné chez mes parents ;  je n’ai pas mangé plus de cinq salades grecques et quand j’y pense, cela me paraît trop peu, j’aurais pu m’en contenter comme unique repas tous les jours de mon séjour. A mon arrivée dans l’appartement, j’ai trouvé dans le frigidaire une bouteille d’un litre et demi de boisson gazeuse au parfum d’orange et un litre de Coca ; j’en avais déjà consommé une canette, sur le ferry à l’aller, que j’ai bue d’une seule traite tellement j’étais assoiffée par les deux heures de retard de l’avion et la chaleur accablante sur le tarmac de l’aéroport. J’ai vu dans un film une scène dans laquelle un type boit d’un trait une pression qui vient de lui être servie, quand il repose le verre sur la table, celui-ci est parfaitement vide, cette scène m’a marquée. J’ai bu une bouteille et demie d’eau par jour, c’est- à dire environ deux litres, avalé jusqu’à quatre tasses de café tous les matins pendant la lecture du tapuscrit, et pas une seule goutte d’alcool.