Trois éternités #57

60km de vélo, 12km de course à pied et 3 heures de natation pour sortir des saints de glace en un week-end démarré sous des trombes d’eau, achevé par un joli ciel bleu ensoleillé. Il fallait bien au moins cela pour nettoyer les bronches et m’extirper du poids de la fatigue, emmener enfin mes palmes à la séance de natation et sentir la première crampe au mollet, placer deux culbutes à la séance du vendredi, plutôt réussies qui plus est, avant d’enchaîner sur la séance du samedi axée elle sur la rapidité, une notion qui m’est très étrangère à la nage. J’ai un déclic le vendredi sur la brasse coulée, je ne m’y attendais pas, j’intègre enfin le geste. Entre les deux séances et entre plusieurs déluges de pluie entrecoupés d’orage, un petit footing permet de me retrouver un rythme, beaucoup trop lent encore, je continue de tousser. La sortie de course à pied du lendemain me prend comme une envie subite au petit matin, parce que je me lève plus tôt que prévu et que le soleil est définitivement au rendez-vous dans un ciel immaculé, il faut que j’aille voir cela de plus près, je sors de mon hibernation un peu. Les trottoirs sont secs et je n’ai plus les pieds mouillés comme la veille où je n’ai fait que me changer pour passer des chaussures humides au grand bain avant de retrouver la pluie dehors. Je pars pour huit kilomètres seulement, histoire de ne pas arriver en retard non plus pour la sortie vélo place de la République, les sensations sont agréables dès le début malgré la fraîcheur matinale, il n’y a pas de vent et je ne sens aucune courbature qui cherche à freiner, plutôt un engourdissement général comme un dormeur avant de s’étirer de tout, tout son long. Je retrouve dans la course à pied les défauts identifiés en natation et en cyclisme, je ne m’étire pas suffisamment, je n’exploite pas ma longueur en montant les genoux et en tirant davantage sur les bras, en me grandissant à chaque foulée qu’il faudrait que j’allonge toujours plus aussi. Et je ne me détends pas non plus, comme lorsque je suis crispée sur mon guidon en pleine descente, je ne pense plus à respirer, sans même me rendre compte que je continue en apnée. Tout cela qui m’est apparu de manière flagrante en apprenant à nager le crawl et à mouliner sur un vélo, et que je m’évertue à corriger tout au long de mon apprentissage, je réalise presque avec amusement à quel point ces mêmes défauts m’handicapent dans la course à pied. Il va falloir bientôt que je nage plus vite et que je roule plus longtemps pour courir mieux…

Trois éternités #56

On dit qu’une répétition générale catastrophique est souvent signe d’un concert réussi. On pourrait aussi dire qu’il en va de même pour un entraînement particulièrement laborieux, la compétition aurait tout lieu de se tenir sous les meilleurs auspices et réserver la surprise. Sauf qu’il n’en fut rien le jour du triathlon XS organisé dans le 15e arrondissement, le lendemain d’une séance en palmes que j’ai entièrement effectué sans palmes, avec des lunettes qui avaient décidé de prendre l’eau et un nouveau coach désintéressé par la séance. J’aurais pu m’attendre dans ces fatales conditions à briller lors de l’épreuve du Super Sprint. Certes, j’ai fini troisième de ma catégorie une nouvelle fois, certes j’ai pour la toute première fois nagé mes 300m de crawl sans interruption ni reprise en brasse, certes le parcours de la course à pied était particulièrement glissant et difficile parce qu’il fallait répéter six fois la même boucle sur un stade trempé, avec un départ en labyrinthe comme au passage de douane. Toujours est-il que je pensais faire mieux que lors du premier triathlon XS, j’ai mis deux minutes de plus pour achever ce parcours chaotique, tous les concurrents ont pris 2 minutes. La compétition devait se dérouler à l’origine à la piscine Keller, dans un bassin de 50m, pour une raison qui m’est inconnue l’événement a changé de lieu au dernier moment, le parcours de la course aussi. Je garde le souvenir de mes six allers-retours dans ce petit bassin de 25m. Je retiens également un temps plutôt correct en cyclisme, j’ai appris à mouliner, j’en abuse jusqu’à la descente de vélo, la transition vers la course à pied m’a parue moins compliquée. Pourtant, je ne me suis même pas spécialement distinguée en course, une déception au point que j’en oublierai presque mon état de convalescence, je me remets mal d’une bronchite que je traîne depuis le marathon, mes bronches sont encore encombrées, je me sens toujours vidée. Il me faut prendre mon mal et ma toux en patience avant de retrouver la grande forme, avant de reprendre les entraînements de course à pied surtout, je ne sais pas si je sais encore courir. Aucune sortie longue à mon compteur depuis le marathon, j’ai timidement repris les sorties au stade mais à un rythme très inférieur à ma moyenne et surtout dans un état d’épuisement que je ne me connais pas, je suis aussi essoufflée par un tour de stade que par une ligne de crawl. Je suis épuisée rien qu’à l’idée de faire un tour de stade et de nager une ligne de crawl, mais je suis inscrite à d’autres courses à venir et il va falloir trouver le levier de vitesse en nage et retrouver l’endurance des beaux jours pour prendre plaisir à nouveau aux sorties matinales. Bientôt le 20K de Bruxelles, inimaginable à l’heure actuelle, et bientôt un premier triathlon S. La récupération, ce moment pareil à un temps mort mais aussi vital en réalité que le moindre geste de survie, ce réflexe qui n’en est pas encore un lorsque la machine fonctionne et qu’il n’y a aucune raison de l’arrêter en cours de route, pas d’arrêt sur le parcours, aucun terminus, tout un apprentissage… Mais là tout de suite j’envisage de faire une sortie vélo de 165km.

Trois éternités #48

Dimanche, 8h59. C’est le jour J, je n’ai pas eu besoin de réveil, le triathlon m’appelle. Cette fois, contrairement à la veille, c’est comme il se doit par la natation que commencera l’épreuve, raison pour laquelle je la redoute tant puisqu’il s’agit de mon point faible actuel. Dans le cadre d’une journée idéale, j’aurais pourtant tendance à garder le meilleur pour la fin en débutant la journée par une course à jeun avant de partir sur les routes à vélo et me détendre en fin de journée dans la mer qui aura eu le temps de chauffer toute la journée. Somme toute, ma journée d’hier fut quasi idéale, celle à venir débute sous un soleil splendide. L’événement se déroule à la piscine Georges Hermant dans le XIXe, les vélos d’appartement sont positionnés à la sortie du bassin de 50m et la course à pied se déroule dans le très jolie quartier de la Mazouïa, on nous promet un parcours aux dénivelés prometteurs, j’ai trop hâte. Je pars avec la vague de 12h30, la sixième sur douze, je suis arrivée une heure en avance comme conseillé et briefée au moment où la vague précédente s’élance, certains à la brasse. Pendant un quart d’heure, je m’échauffe dans la ligne laissée libre et je réussi à tenir en crawl sur toute une longueur malgré la nervosité, je reviens à la brasse coulée, mon cœur s’accélère. Puis le moment vient de régler les vélos, j’ajuste la selle et me familiarise avec les vitesses. Enfin, le départ est donné par l’organisatrice, Edwige qui dirige en maîtresse de cérémonie la première édition de cet événement dont le déroulé est impeccable et l’énergie communicante. Je pars en crawl sur la première longueur mais je sens vite que l’excitation me coupe le souffle et qu’il va me falloir tenir jusqu’au bout au même rythme, je décide de revenir en brasse coulée comme à l’échauffement. Sur les côtés, je vois les autres devant, je ne suis pas non plus la dernière, je me recentre sur ma respiration, sur l’économie et l’énergie des gestes. Dans le dernier aller-retour, je repasse en crawl non sans mal, j’ai un sacré boulot à faire. Sortie du bassin, je monte en selle le temps de me vêtir aux couleurs du club et sans me sécher, j’ai réglé le vélo sur la vitesse la plus courte pour donner le maximum d’élan dès le départ et relâcher la résistance sur la fin du parcours qui prévoit ici aussi une petite côte. Devant les vélos, de gentils bénévoles nous aèrent à coup de planches, le spectacle est drôle. La transition du vélo vers la course à pied l’est moins, je sens mes cuisses en feu, raidies par l’effort et je peine sur les premiers mètres à retrouver une mobilité normale, l’air frais me fait du bien et je commence à profiter d’une petite descente jusqu’à la première côte dans les petites rues pavées voisine, l’endroit est délicieux mais le parcours ardu, je galère et je râle. Plusieurs fois, j’entends mon prénom et les encouragements des pisteurs mais je ne lève pas les yeux que je garde rivé au sol pour ne pas perdre de vue le parcours tracé, j’ai soif, je peine. La course finit par des marches que je dégringole jusqu’au ravito. Je finis 3e de ma catégorie, ravie et motivée pour progresser dans cette discipline et faire partie de cette équipe de rêve.

Trois éternités #47

Week-end 100% triathlon, nous y voici. Je commence dès le samedi par une course sous un soleil splendide, je fais le tour de mes trois stades sur 12km en 56mn, sortie agréable. Je me décide enfin à aller visiter ma cave pour y aménager un emplacement pour le vélo que je compte aller chercher dans la foulée, si j’ai la chance que le magasin l’ait encore en stock. C’est mon week-end de chance, nous repartons mon casque, mon vélo de course anthracite et moi-même par les grands boulevards, comme lorsque j’avais pris l’habitude de ne plus circuler qu’à vélo. Aucun changement depuis, je ne note pas davantage de piste cyclable. Qu’importe, je prends tout mon temps pour apprivoiser la selle et le guidon, je roule heureuse. Le temps d’installer dans la cave le nouvel occupant et je pars pour la séance de natation, avec une pause par le cinéma des quais pour y voir le très attendu « Boy erased », qui me secoue. Je n’en suis pas encore remise que je fais enfin la connaissance du fameux coach Julien, doux et souriant. Il m’observe nager et m’annonce que la situation n’est pas catastrophique comme prétendu, certaines choses sont à travailler certes, je reprends la nage plus motivée que jamais.

Trois éternités #46

J-5 avant mon premier triathlon. J’apprends à nager le crawl depuis un mois tout pile. Dans quelle catastrophe me suis-je engagée pour appréhender à ce point ce nouveau défi, même mon premier marathon ne m’avait pas inspiré autant de frayeurs et de doutes. J’ai peur. Je laisse passer deux jours avant de retourner courir après la sortie longue au parc de Sceau. Jamais je n’ai autant soigné la récupération que depuis les dernières inscriptions à des courses, parfois deux départs dans le même week-end, mon marathonien préféré m’assure que je suis en train de travailler le mental et gagner en confiance à multiplier les expériences sportives. Dernière séance sur piste dans le cadre de la préparation au triathlon, séance du mercredi, je sèche la chorale et je retrouve une camarade de bassin que j’ai croisé samedi à l’entraînement. Elle m’affirme ne pas avoir noté de problème particulier dans mon crawl et rit de mon récit. Quelle aubaine d’être tombée sur elle ce soir, je dédramatise d’un coup, tout reste possible et surtout le plaisir de participer à la première édition d’une épreuve qui se veut surtout ludique. Je viendrai au bout de 300m de nage, crawlée ou coulée, à la brasse ou sur le dos, respirons. La séance se poursuit, après le traditionnel tour du lac dans le bois de Vincennes, par un échauffement en règle avec déclinaison des gammes mené par une coach en bonnet à pompon. Nous partons pour un cycle de fractionné court sur 200m et 300m en mode sprint, j’étais partie pour marcher au moment de la récupération sur 100m mais je suis rattrapée par un petit groupe de filles plus motivées que moi et qui se met à trotter, je leur emboîte la foulée, je suis. Les sensations sont agréables, j’ai l’impression de décoller à chaque nouveau cycle de sprint et de garder du souffle et de l’énergie jusqu’au bout, je monte les genoux et me tiens droite, sans doute la récupération n’y est pas pour rien, en ralentissant j’ai pu courir plus vite ce soir.

Trois éternités #45

J-10 avant le triathlon XS et j’arrive au bout de mes dix séances de natation sans avoir l’impression d’avoir progressé sinon que je simule un crawl que je ne nageais pas avant cela. Tout le monde dans tous les bassins de natation du monde entier nage parfaitement le crawl. Je dois rattraper mon retard et pour ce faire, je décide d’adhérer au club de natation au sein duquel j’ai profité d’une initiation, je vais pouvoir raconter mon histoire au coach, ça va aller. Ma préférence va à la séance hebdomadaire du samedi dans la jolie petite piscine du XXe et que j’ai toujours voulu découvrir, au cœur de Belleville, à deux rues de mon Gestaltiste. J’arrive avec trois éternités d’avance, le bassin est déjà vidé en ce début de soirée, nous aurons la piscine pour nous tout seuls. J’entends parler du coach, Julien, mon sauveur donc. Quelle n’est pas ma surprise lorsqu’à la place dudit Julien je vois arriver à nouveau la même coach qui m’a remise à la planche, initié aux battements de jambes, aux mouvements de bras, je ne sais pas qui de nous deux est la plus étonnée, elle par mon obstination à sortir de mon sous-niveau ou moi parce que je n’ai aucune chance de raconter mon histoire, elle sait tout. J’apprends le crawl depuis trois semaines et je suis inscrite à un triathlon avec des champions. Cette fois, elle me demande mon prénom et insiste définitivement sur la respiration, si j’ai la chance de progresser un jour, au moins elle n’y sera pas pour rien. En attendant je ne tiens pas la première longueur sans suffoquer, comme au temps où je faisais des crises d’asthmes et que je devais sortir de la pièce pour calmer la panique générale qui m’avait envahie d’un coup. Sauf qu’ici, il m’est plutôt difficile de quitter le grand bassin pour retrouver mon calme et reprendre le crawl, je dois enchaîner, penser à ma position, à mon opposition, à ne pas penser. Je parviens à exécuter quelques longueurs sans interruption, sans savoir à quoi cela ressemble. De fait, j’arrive d’une extrémité du bassin à l’autre, entre les deux j’ai nagé en crawl, tenté de. Dimanche prochain, il faudra simplement prendre en compte le fait que le bassin fait le double de distance et qu’il faut tenir sur six longueurs dans un lieu noir de monde, ça va aller. Heureusement, il reste la course à pied et dès le lendemain j’ai ma revanche sur cette fameuse sortie au Parc de Sceau quelques temps avant le marathon d’Athènes, j’avais du interrompre la séance et rentrer en RER parce que la douleur sciatique était insupportable, le cauchemar. Cette fois-ci je surveille le genou qui a du mal à se remettre de mes cabrioles en sandales lors du trail dans la boue du lointain 91. Je me suspecte d’avoir surtout très peur d’avoir très mal. Malgré cet inconfort, la sortie se passe sans encombre, depuis la trotte sur la coulée verte entre le métro Chatillon jusqu’au parc de Sceau, en passant par les interminables tours du plan d’eau face au château toujours aussi esseulé depuis le concert de Madonna en 1987, pour finir par un retour en solitaire parce que la fatigue est présente, je n’ai plus la force d’accélérer. Lorsque je ne serai plus capable de courir du tout alors vraiment j’apprendrai à nager le crawl.

Trois éternités #42

La suite de la semaine s’écoula avec davantage de fluidité, une séance de natation pour moi le matin et un entraînement de fractionné sur piste avec mon club, une séance dans mes stades le lendemain matin et le soir, la très attendue seconde et dernière séance de natation coachée. J’ai aligné mes premières traversées de bassin en crawl sans m’arrêter ni boire la tasse ou couler, mais le bassin ne fait que vingt-cinq mètres alors que le jour du triathlon il me faudra enchaîner six longueurs de cinquante mètres pour venir à bout de l’épreuve de natation, avant d’enchaîner sur six kilomètres de vélo et deux kilomètres et demi de course, ça devrait aller. J’apprends à gérer le passage du crawl à la brasse coulée lorsque je suis interrompue dans mon élan, un peu comme lorsque je régresse en marche au moment où j’ai besoin de retrouver mon souffle et ma foulée pour reprendre le rythme de la course, la brasse devient le pis aller. J’appréhende cette nouvelle séance autant que je l’attends, en me demandant si la coach va m’inciter gentiment à abandonner l’idée de participer à un triathlon ou si elle va noter que mon cas n’est pas si désespéré que cela, je me vois encore couler avant d’atteindre les 300m. Limite je me vois chuter du vélo d’appartement qui sera installé juste au bord de la piscine, voire je me vois ramper pour franchir les dénivelés prévus sur le court parcours de course. Toujours est-il que je profite de la séance de fractionné court pour me lâcher sur des sprints et me divertir à nouveau des longues sorties et du travail d’endurance pur qui me motive moins. J’aurais pourtant tout à y gagner à un mois pile du marathon si je veux le finir correctement. Pour le moment, je ne veux même pas y penser, par peur de me projeter encore une fois dans une belle performance et le jour venu être déçue du résultat, aussi je prépare d’autres courses. Quel plaisir de retrouver ce bassin de cinquante mètres pour une séance de coaching nocturne. Nous démarrons directement par le crawl, avant d’enchaîner des exercices de jambes et de bras en crawl et finir en beauté par des 400m de crawl en nage complète, bref nous crawlons. Pour ma part, je bois la tasse et je tousse, la coach m’incite à aller moins vite pour ne pas tomber dans la panique, à ramener davantage les bras vers le corps et battre une jambe après l’autre et non pas les deux en même temps, j’ai l’impression que rien ne va, la catastrophe. Pour finir, mon casier est bloqué et au moment où je retourne voir la coach pour lui demander où je peux trouver le personnel de la piscine à plus de 22h, elle me voit arriver en souriant et, pour mon plus grand étonnement, affirme que mon crawl s’est amélioré et qu’il faut que je continue à m’entraîner, ça paiera. J’en oublie de lui demander de l’aide pour mon vestiaire. Au moment de refaire mon code, le casier s’ouvre par miracle, comme si l’espoir renaissait.

Trois éternités #41

Retour dans le grand bassin pour le premier jour de mes vacances, rien de tel me suis-je promis pour me détendre physiquement au lendemain du semi-marathon, une fois récupéré. De mes trois piscines de quartier, je choisis celle que je n’ai pas encore pu tester en nocturne, évidemment les casiers nécessitent l’utilisation d’une pièce et je me rends compte alors que je suis déjà en maillot de bain que je n’ai aucune monnaie sur moi, me voici dans le hall à réclamer de l’aide auprès du guichetier qui m’offre un jeton valable dans toutes piscines munies de casiers du même genre. Les vacances commencent, j’ai l’art des grands départs. Pour continuer, je pensais me retrouver seule ou presque dans ma ligne en ce jour de reprise. C’est tout le contraire, je me vois obligée de passer entre les rangs pour doubler deux nageuses qui freinent l’avancée des autres nageurs, je préférerais faire mes longueurs à deux mètres de profondeur et en apnée pour n’avoir à déranger personne. Le crawl exige la surface. Pour m’achever, je me retrouve systématiquement derrière une même nageuse qui semble faire du sur-place, moi qui viens d’inventer le brawl je me vois surpassée par son inventivité. Plusieurs fois, je la dépasse en allongeant la brasse coulée puis dans une dernière longueur et alors qu’aucun nageur ne me fait face encore dans l’autre sens de ma ligne, j’accélère pour la dépasser en crawl, certes une nage crawlée très approximative, je finis pourtant par la doubler. Mon réflexe ne serait pas de nager le crawl si je me faisais attaquer par un requin en haute mer, sachant que le seul réflexe serait de ne pas bouger. Je n’irai pas nager le crawl en mer. Concernant la course à pied, je pensais que le réflexe de mettre les semelles était acquis, il faut croire qu’en période de vacances, plus aucun réflexe ne tienne la route, rien ne va plus. Pourquoi ai-je choisi un entraînement en côtes avec l’autre club dès le lendemain du semi-marathon, je ne m’en souviens plus, sans doute n’étais-je pas encore inscrite pour la course. Bien sûr, je ne force pas et je traverse tranquillement l’entraînement depuis les exercices de renforcement musculaire jusqu’au parcours élaboré autour d’escaliers et d’accélérations. Pas un instant, je ne vois que quelque chose ne va pas, je sens simplement la fatigue de la veille. C’est chez moi que je me rends compte que j’avais oublié de mettre l’une des deux semelles. J’étais prête à retourner à la séance de côtes de mon club dès le lendemain, mes deux semelles aux pieds cette fois-ci, après une nouvelle séance de natation et quelques films à rattraper. Mais la piscine près des quais et de ses cinémas est exceptionnellement fermée par manque d’effectif, je continue donc ma route en visant la prochaine ouverture à 16H30, éventuellement. Les films « Sibel » et « Marie Stuart » me touchent énormément. Je retourne à la piscine à l’heure dite, l’effectif n’est toujours pas au complet, le lieu reste donc fermé. Qu’à cela ne tienne, je m’offre une dernière séance avec « Maguy Marin », autre destin de femme en révolte contre la société et qui cherche un langage pour dire et bousculer les choses. Au moment de rentrer chez moi et me préparer à l’entraînement, une véritable tornade s’abat sur Paris, je viens d’échapper à la minute près à une tourmente qui mêle vents et pluie. Comme si une puissance supérieure et bienveillante m’avait prévenue d’un entraînement de trop en ce début de semaine, surlendemain du semi-marathon, alors même que je m’étais fait une fracture de fatigue cinq ans auparavant en enchaînant sur mon premier semi-marathon mes deux premières séances de fractionné, sans prendre le temps de récupérer auparavant. Bien sûr je m’en souviens encore, et pourtant le destin avait besoin de me rappeler à l’ordre.

Trois éternités #39

Je retourne nager, je profite des nocturnes pour gagner quelques mètres sur chaque ligne et je me rends compte que personne n’est sensé savoir que je ne sais pas nager, peut-être même ne suis-je pas la seule dans ce cas, je continue ainsi à prétendre nager mon crawl. L’appréhension est moins grande et le plaisir commence à s’immiscer dans ma séance piscine. La veille, lors de la sortie longue en direction des guinguettes, je me suis même surprise à envisager la Marne comme un bassin de nage, le temps s’y prêtait, le soleil resplendissait. J’avais juste manqué le départ du groupe en arrivant trois minutes en retard, il avait fallu m’initier à un semblant de course d’orientation depuis le bois de Vincennes jusqu’à Joinville-le-Pont en passant par le mauvais côté de Nogent-sur-Marne pour retrouver les autres en pleine accélération alors que j’avais tout donné pour tenter de les rattraper au plus vite. Décidément cette préparation marathon n’en finissait pas de me fuir, bref nous nous évitions. J’ai pourtant d’autant plus profité de cette sortie ensoleillé sur une vingtaine de kilomètres que nous l’avions déjà initiée en octobre dernier au moment où je souffrais d’un nerf coincé dans la zone sciatique suite au déplacement de mon bassin, la faute aux nouvelles semelles, j’avais du alors abandonner les autres et me traîner seule vers le métro le plus proche en tremblant. Comme un parfum de revanche au moment de franchir une ligne imaginaire d’arrivée au bois.

La sortie longue suivante est restée cloisonnée au bois de Vincennes, dont j’ai pu découvrir l’immensité à travers les vingt-deux kilomètres de parcours prévus, depuis l’échauffement qui nous a emmené d’une porte à l’autre du terrain, jusqu’aux accélérations sur un cercle de deux kilomètres à proximité du lac, en passant par le travail final en côte aux abords du cimetière. J’étais à peine remise des courbatures liées aux exercices de crawl, je clôturais la semaine en beauté après un entraînement intense de fractionné le mercredi dans le club organisateur de mon premier triathlon, rien à voir avec ce que j’avais éprouvé jusqu’ici dans mon propre club. L’échauffement s’était étiré sur trois kilomètres autour du lac au lieu de deux tours de stade, puis nous avions enchainé par une préparation physique générale approfondie, avant quelques accélérations sur cent mètres, alors seulement la séance de fractionné avait pu commencer. J’ai gardé de telles courbatures de cet entraînement, que je n’ai rien pu donner à la séance de fractionné du lendemain, prévue sur 1200m et 1800m, je me suis bornée à faire un footing sans allure spécifique, je suis restée constante, incapable que j’étais d’accélérer un minimum, changer quoi que ce soit à ma foulée, c’est comme si je courais au ralentis en décomposant. En revanche, j’ai retrouvé du plaisir dès le lendemain à la piscine en avançant toujours mieux dans mes lignes de crawl, il n’y avait personne en cette fin d’après-midi du vendredi, premier jour de mars. J’observais les quelques autres nageurs crawler dans les lignes voisines en cherchant à les imiter sur plusieurs mètres. Du temps et de l’entraînement, ne rien lâcher.

Trois éternités #38

Tiens, j’ai trouvé un nouveau prétexte pour ne pas démarrer la préparation marathon, je vais m’initier à la natation, ou plutôt retourner dans un bassin pour savoir si je nage encore. J’ai toujours adoré nager mais jamais appris vraiment la technique pour nager mieux, d’ailleurs je ne sais pas crawler et même la brasse, je ne la coule pas, bref tout un programme. Mon premier souvenir d’enfance reste cette sensation d’engourdissement au moment de me réveiller sur le canapé dont je me souviens encore du contact granuleux sous mes mains, j’étais enveloppée dans une couverture et tout le monde me regardait, je venais de me noyer en voulant garer mon vélo sur le grillage sensé nous protéger de la chute dans la piscine, mon père m’avait repêchée in extremis. C’est mon tout premier souvenir d’une transition triathlon. Je décide de me mettre à l’eau un lundi soir en nocturne, il y a du monde et je me sens stressée, quelle idée stupide j’ai eu de m’inscrire à un triathlon, aussi petit en soit le format, encore cette envie d’en découdre et découvrir la vie comme si je venais de naître au monde. Me voici dans le bassin et je commence à nager la brasse, sans mettre la tête sous l’eau, d’ailleurs je n’ai pas de lunettes de natation, et puis je me dis surtout que je n’y arriverai pas. Il va falloir que j’en passe par un cours, devoir repasser par la case départ, encore une fois. J’accuse le coup mardi et mercredi, le premier cours est prévu vendredi, le jeudi je ressens le besoin fou d’être rassurée et je retourne à la séance de fractionné de ma coach préférée, délaissant une nouvelle fois la séance de préparation marathon une station de métro plus loin. Il se trouve que l’inconnue du métro croisée une semaine auparavant est là elle aussi, surprise. Séance de fractionné pyramidal sur de très courtes distances, quand on se dit à chaque départ qu’on peut partir en sprint, sur 200m puis 300m et 400m, et qu’au bout de plus d’un tour de stade lancé à plein turbot on sent un premier essoufflement sur 500m, alors même un kilomètre au petit trop devient une vraie longue distance de récupération pendant laquelle je discute et m’amuse – tiens le groupe me rassure -, avant de repartir pour la pyramide inversée. Arrive le vendredi et le premier entraînement à la nage en crawl, j’ai acheté des lunettes de natation, un nouveau bonnet et un maillot deux pièces, sait-on jamais si cela aide à progresser. Une fois mise à l’eau, le constat est rapide, non seulement je ne nage pas le crawl mais en plus je ne pratique aucune nage coulée, soit je plonge sous l’eau soit je reste à la brasse traditionnelle, je me suis toujours sentie comme un poisson dans l’eau, mais sans la technique. A-t-on jamais appris au poisson à nager le crawl ? Planche à l’appui, j’apprends à battre des jambes, la cheville la plus flexible possible. Puis mes jambes sont à leur tour immobilisées par un flotteur et je m’initie à l’art de l’opposition en trois temps, avec une respiration de chaque côté et une pause marquée au moment où mon bras est sensé rester tendu vers sur la surface. Je bois la tasse et je tousse, mon corps résiste et se crispe, mon cerveau est inondé, j’assimile.