Clignancourt #20

Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression de dominer le monde. D’un côté les tours Eiffel et Montparnasse s’érigent de part et d’autre d’un paysage urbain dégagé que je ne me lasse pas d’admirer, je crois y reconnaître les quartiers et les rues que d’en bas j’ai sillonné de long en large et en travers jusqu’à m’y familiariser. Les tours deviennent des phares si mon regard imaginaire vise un peu plus loin en direction du Sud et que mon esprit s’égare en pleine mer vers mon île, sa baie, son port. J’aimerais qu’il soit envisageable de me projeter là-bas depuis mon kilomètre autorisé. Plus facile s’avère la projection vers le Nord, lorsque le Sacré-Cœur me tourne le dos, je devine le Stade de France, les collines au loin, j’imagine l’Allemagne, Köln, le Dom. Comment ne pas se raccrocher aux meilleurs souvenirs alors que l’actualité ne permet guère d’en créer de nouveaux et vivre ce qu’il y aurait à vivre en saison d’automne en temps normal, les terrasses chauffées et les balades emmitouflées, les week-end ailleurs. Comment renouer avec la proximité lorsque la distance est imposée, le contact physique et le lien social remplacés par les artefacts virtuels sans aucune possibilité de se projeter, comment survivre au présent sans un avenir à prévoir aussi court-termiste soit-il ? Comment se raccrocher comme seule bouée de sauvetage au passé où tout était permis. Bien sûr, je ne peux m’empêcher au retour de dévaler ma rue en me rappelant les moments de vie qui m’ont marqué comme pour saupoudrer mon quotidien morose d’un peu de poudre d’espoir, les rendez-vous sur les marches de la basilique avec le groupe des Guépards de Pigalle, les heures d’écriture toute seule accoudée au bar du Corcoran, le concert de la Manufacture Vocale à l’église Saint-Pierre de Montmartre, sa cheffe de chœur charismatique, Aurore Tillac et son sens de la répartie, son contact avec le public, notre emplacement au 20 de la rue du Mont Cenis pour chanter à la fête de la musique, l’after au Tralali toutes ensemble en train de chanter et animer mon petit bar de quartier, la terrasse de chez Francis et sa tapenade qui tombait si bien, mon pacs à la mairie. Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression que le monde entier me domine.

L #41

Premier jour de printemps, quelle tristesse. Je ne suis pas seule à l’avoir imaginé autrement. J’ai rêvé de sorties au soleil, de balades à vélo à deux au bord du canal et jusqu’à la Marne, j’aurais voulu envisagé toutes les terrasses du quartier et sa terrasse à elle en toute intimité, mais au lieu de ça l’urgence est au confinement et au premier jour de la saison des amours, j’ai décidé de ne plus sortir courir pour respecter la règle des sorties en cas de nécessité only. Premier soir de déprime, première nuit agitée avec des rêves de survie, premier matin d’hiver, certes un hiver plus chaud que la saison habituelle, plutôt un hiver intérieur, au cœur de soi. Quels sont mes véritables besoins, au-delà du sacro-saint nécessaire, sinon de rester humain encore plus que vivant, rester connecté à l’autre et être présent, en ce moment je fais défaut et je m’en veux de donner la priorité au travail et donc aux besoins primaires de survie. L’essentiel est ailleurs. L comme long, je l’envisageais plutôt dans un rapport à l’effort physique, celui du triple effort dans le cadre d’un triathlon longue distance, je n’aurais jamais cru que ce titre s’appliquerait un jour à un confinement lié à la propagation mondiale du virus. A défaut de sortir dehors, je me mets hors de moi, je tourne en rond et m’en veux de ne pas savoir quoi faire, j’ai du mal à trouver le sommeil, je gamberge. Puis, le sommeil me trouve. Et avec lui la raison, je suis chez moi. Et je suis bien avec moi, nul besoin d’aller chercher un conflit ailleurs alors que la lutte doit se concentrer contre la propagation du virus, uniquement. Je m’exile au Danemark, je pars dans les sphères mystérieuses des forêts en Suède, des heures entières les souvenirs de mon séjour au Nord, et son contexte particulier et plutôt stressant, viennent se mêler avec les séries qu’Arte me propose, les images me font voyager loin d’ici. Lorsque je reviens, c’est pour mieux me connecter aux gens et partager nos expériences intra-muros, on me donne raison, la question ne se pose même pas, restons solidaires, tout ira bien.

L #39

Plus de marathon ni de semi-marathon, le premier triathlon de la saison est annulé et les autres vont suivre, les piscines ont fermé, puis les bars et les restaurants, chacun reste chez soi. Confinement, on appelle ça, pas la quarantaine ni la réclusion à domicile mais quelque chose de plus doux à l’oreille, presque comme une invitation à rester proche de ceux qu’on aime, mais voilà j’ai deux boules de poils qui n’ont que moi, je n’irai pas là où mon cœur me porte. Il y aura un avant et un après cette crise majeure du coronavirus dont nous ne pouvons pas encore mesurer les impacts économiques et sociaux, sinon que de nombreuses entreprises mettent clé sous la porte et que de nombreuses personnes sont déjà au chômage technique. Lors d’une conférence vidéo, on nous parlé de sacrifices à faire et de l’après à préparer, clairement le message était flippant et j’ai tenté de continuer à travailler comme je le pouvais, en me raccrochant à qui je pouvais me raccrocher, en respirant là où je trouvais un peu d’air, mais ma tentative pour aller faire quelques courses dans le chaos total à midi m’a achevée. Alors j’ai pris des nouvelles, une chaîne de solidarité entre les choristes s’est créée, entre coureurs et coureuses aussi, j’y participe dans un élan désespéré de faire partie encore de quelque chose qui ressemblerait à l’humanité, j’aimerais ouvrir ma fenêtre sur le printemps. Dehors, il fait encore frais et les coureurs se font rares, les dernières consignes nous ont laissés dans le flou, sinon qu’il faut rester chez soi, courir ? Oui, garder une activité, chez soi. Courir autour de chez soi, me voici acculée à mon exercice préféré, les côtes et escaliers de ma rue du Mont Cenis, avec un aller et retour jusqu’à la place du Tertre, vide comme jamais. En sortant ce matin peu après 7h, je croise un coureur de mon immeuble qui revient de sa course, il me sourit généreusement, je lui rends sont salut et me surprends à regarder dans quel escalier il habite, le premier. Je me raccroche à ce sourire complice et commence à courir en prenant la direction du bureau vers la porte la plus éloignée de Paris, pour mieux revenir. Nous sommes plusieurs coureuses à nous saluer en respectant les distances quitte à changer de trottoir en nous saluant, le ciel est délavé, la lumière me réconcilie avec le reste lorsque sur le trajet retour je cours vers l’Est et que mon regard porte loin sur l’horizon si éclatant ce matin. Il y a six ans, jour pour jour, je me faisais une fracture du bassin, une fracture de fatigue dont je ne savais pas à quel point elle allait changer mon comportement vis-à-vis de la course, des autres et de moi-même, jamais encore je n’avais écouté et suivi les conseils d’autres personnes pour savoir comment faire autrement, sans me blesser, en apprenant à prendre soin. J’ai rejoints un club, je me suis consacrée une année entière au spectacle des dix ans de la chorale, à défaut de mettre mon énergie dans le course à pied, enfin j’ai initié un blog pour partager et poser des mots sur quelque chose, comme la sortie d’une longue, très longue hibernation et la découverte d’autre chose que solitude et souffrance, l’espoir d’une détente.