‘round S. #1.3

En prévision de la soirée, ou du petit-déjeuner, j’avais acheté quelques provisions : des amandes grillées et du tofu nature, de la truite fumée et du pain aux trois céréales, des tomates cerise et du jus de pomme. J’ai passé l’après-midi à mettre de l’ordre dans mon appartement et dans mes idées, je n’ai pas vraiment avancé. La course à pied ne nous mène plus loin non plus puisque sur les dix kilomètres fixés en objectif avant de s’élancer, nous en parcourons la moitié seulement, pressées de rentrée. Elle me propose de la retrouver dans un bar plutôt que chez moi, le temps pour chacune de prendre une douche. Je ne prévois plus rien. Rien ne va plus. Plus je cherche à maîtriser, plus la vie me prend en traître. Tais-toi donc et laisse-toi perdre par les sentiments, pour une fois, plutôt que de vouloir reprendre le contrôle à tout prix.

 

Qu’à cela ne tienne, je me prépare un premier bol d’amandes grillées que j’avale deux par deux sans prendre le temps de finir chaque bouchée avant la suivante, je ne sais comment envisager la suite de la soirée. Je mastique et rumine en même temps. Je m’imagine la retrouver et n’avoir plus rien à lui dire je mâche et je mâche sans m’arrêter, je mâche plus vite que je n’ai jamais couru. Je me rends compte en vérifiant mon apparence dans le miroir de l’entrée que je suis en train de sourire en mâchant, c’est donc que tout est possible ce soir. Pendant un quart de seconde, l’idée m’effleure de rester chez moi à mastiquer des amandes grillées tout en fantasmant la rencontre parfaite, le temps de me brosser les dents et je n’y songe bientôt plus. Je la retrouve à l’heure dite devant chez elle et nous choisissons le bar à l’angle opposé de son immeuble. Nous nous lovons dans les fauteuils, je la regarde, elle est belle comme une actrice.

 

Elle commande un cocktail à base de gin, c’est une buveuse de gin, j’en commande un sans alcool, et dont le serveur se plaît à me le servir en français dans le texte et d’un air coquin : « une vierge sur la plage ». Du jus d’orange et de la grenadine. Je m’entends lui poser des questions sur son enfance, en mode régressif, tandis que je la déshabille du regard. Je n’ai pourtant aucune envie de l’imaginer en petite fille, sans doute la femme fatale en elle m’impressionne au point de me désarmer sur place. Son chemiser semble si léger. Je suis à terre à cet instant où mon désir pour elle se devine et me rend plus vulnérable à ses yeux. Elle pourrait faire de moi ce qu’elle veut en cet instant, j’aimerais qu’elle le sache. Je sais qu’elle le sait. Elle joue les âmes prélassées et attend que je lui pose la question suivante, peut-être aussi que je lui propose de partir. Pourquoi je ne le fais pas. Mon cocktail n’a aucune saveur et je n’ai écouté aucune réponse. Silence. Nos regards se croisent, nous nous levons pour sortir.

Je l’attrape par la taille et c’est le monde dans sa plus poétique finesse que j’embrasse, je me sens croître à mesure que je m’approche d’elle, rarement pareille impression s’était imposée à moi avec autant d’évidence. Je me sens un peu plus différente au fil des jours où je fais la connaissance avec la meilleure part de moi-même, celle qu’elle m’inspire, un peu comme si je dévoilais pour l’avoir rêvé souvent celle qu’au fond de moi je veux devenir. J’avais envie d’elle en moi, d’être en elle, je la désirais tant, je la voulais si fort, je me suis sentie transportée par mon élan pour elle. Avidement, j’ai suivi le rythme de sa respiration saccadée, j’ai joui de son excitation, je l’ai avalée pour mieux la posséder, livrée à moi qu’elle était pour la nuit, rien que pour moi. J’aurais voulu que cela dure à tout jamais. Mon corps, mes impulsions, ma fougue venaient de trouver en elle la rime embrassée que l’on rêve d’inventer parce quelle révèle en un seul éclat toute la beauté du monde, pour la première fois.

 

Par cœur, j’ai appris le grain de sa peau, la douceur et la chaleur à son contact, ses grains de beauté et leur emplacement sous mon doigt, son grain de folie et les fous-rires que cela provoquait chez moi. Patiemment, je récitais le tout, dans le désordre surtout, les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Pareille aux pétales d’une fleur au printemps, les facettes de sa personnalité s’ouvraient l’une après l’autre et se répandaient autour de moi pour former une source inépuisable d’intenses émotions. Je vibrais. Nous étions allongées en travers du lit à défaire le monde comme un puzzle pour mieux le recomposer lorsque je me suis aperçue que nous n’avions rien mangé de la soirée, accaparée que j’étais dans ce moment entre nous. Au matin, son parfum avait envahi mon intimité. Je l’ai vue s’envoler après l’heure qu’elle avait prévue. Le reste de la journée s’est déroulé avec une lenteur qui m’a surpris, comme un étirement infiniment long après un moment dont il faut s’éveiller avec précaution.

 

Lorsque j’ai reçu de sa part un message en fin d’après-midi, juste avant ma séance de cinéma, ce fut comme un cadeau, un refrain qui rappelle la jolie mélodie qu’on s’est plu à écouter les jours précédents et qui ravive le sentiment de plénitude. Je l’ai rassurée sur mon silence dans lequel il fallait voir non pas une rupture du murmure mais la prolongation émerveillée d’un point d’orgue. Elle était dans ma vie, elle faisait partie de moi, je la sentais dans ma chair et chanter en mon âme. Avant qu’elle ne parte de chez moi, je lui ai offert un calendrier de l’Avant typiquement allemand, elle m’avait offert le soir de notre seconde séance de cinéma, nous étions assises l’une à côté de l’autre au Père Tranquille et nos genoux, nos épaules se touchaient, un sac de bonbons Haribo que je ne devais pas garder longtemps dans mon tiroir. Je ne savais pas que le calendrier sonnerait le décompte jusqu’à son départ.

Désormais, dans tout ce que je fais avec plaisir, non seulement je produis le plaisir de faire les choses que j’aimais déjà faire, mais en plus elle existe dans ces choses comme une idée délicieuse, un parfum subtil et envoûtant comme si quelqu’un me préparait mon dessert préféré dans la cuisine et en cachette, les choses deviennent plus précieuses parce que lie celles-ci à celle vers qui convergent toutes mes pensées, que je fasse ces choses ou pas. J’ai créé un lien qui me dépasse car en son absence je sens le bienfait sur moi de son existence à elle, j’aimerais croire que c’est toujours le cas depuis l’autre bout de la terre si elle s’y trouve.

 

Ces sacro-saintes petites habitudes qu’en un éclair, du jour au lendemain, elle a influencé par sa présence. Je ne rentre plus à pieds et en solitaire après la répétition, désormais j’opte pour le métro et je descends une station avant pour la raccompagner chez elle. Ce qu’une simple station peut prendre comme valeur sur le plan du métro et d’une manière générale lorsqu’elle devient un repère par rapport auquel on s’oriente, vers lequel convergent mes pas sans que j’y pense. Ah ! si seulement un soir je pouvais la surprendre à descendre à son tour à ma station.