Clignancourt #10

Pour quelle raison ce petit bar de la 6e base au Moule m’a-t-il fait un effet fou ? Certainement pas pour sa cuisine locale puisque rien n’était proposé pour accompagner les boissons, pas plus que pour la qualité du concert ce soir-là, le groupe de reggae n’en était qu’à sa formation et peinait à trouver des paroles sur les accords hasardeux du guitariste, encore moins pour la vue sur une rue sans animation aucune ni horizon à voir. Non, c’est autre chose, quelque part entre le hasard et l’intention, dans cette zone de transition entre l’idée de se projeter quelque part sans savoir où et pile le lieu apparaît, comme une intuition pour un moment parfait, lorsque le bleu du ciel s’aligne sur la mer. C’est dans ce bar que j’aurais voulu boire ma dernière pinte, écrire ma première page, j’aurais aimé y retourner tous les soirs, parler à tous les habitués jusqu’à n’oublier personne et faire partie de ce tout petit univers perdu dans la stratosphère vacancière pour m’y sentir comme chez moi et à la fois découvrir cette autre que je peux être ailleurs lorsque plus rien n’est comme d’habitude mais que tout nous ramène à des repères. Débarquer, observer et écouter, m’inspirer un peu et souffler beaucoup, traquer l’étincelle, découvrir ou faire semblant de n’avoir jamais vu, courir après une vérité, trouver le point de départ, la phrase dont découlerait celle d’après et ainsi de suite, repartir de plus belle pour aller plus loin, au bout du monde, pour toujours revenir à soi.

L #45

Un, deux, trois… plus personne ne sort. On ne bouge pas, rien ne va plus, panique générale. Où étiez-vous en ce tout début de printemps 2020 alors que la saison semblait prometteuse et de nombreux engagements pris pour sortir profiter de la vie là maintenant tout de suite. Après, il est toujours trop tard. Aujourd’hui, après n’existe plus sinon sous forme de probabilités. Avec qui étiez-vous en ce tout début de printemps. Oui, à l’époque où tout s’est soudain figé. Ne bougez pas, mains en l’air, on ne fait plus un mouvement. Chacun arrête son occupation et regarde autour de soi où il se trouve et avec qui, c’est fait ? Voilà, et maintenant vous y restez. Oui, dans cet ici qui paraissait si passager, comme n’importe quel instant l’était jusqu’alors, alors qu’à présent l’ici est devenu la condition humaine de ce printemps, toujours le même. L’interminable printemps qui n’était pas même advenu qu’on parlait déjà d’annuler tout l’été, plus de canicule au programme, pas de départ en vacances, ni d’examens ou bien de festivals, le monde entier s’était mis à retenir son souffle pour ne pas éparpiller de trop ses postillons. Soleil ! Et la question se pose si, à ce moment précis où le virus nous a surpris dans nos activités habituelles et nous a rattrapé dans un quotidien qui nous semblait pouvoir durer, oui la question s’est peut-être posée alors de savoir si chacun de nous se trouvait à la bonne place. C’est ainsi que je me suis retrouvée plus vite que prévu à partager une vie confinée à deux. J’ai trouvé ma boucle de sept kilomètres dans ma nouvelle zone de confinement, ce quartier qui m’est devenu familier, et je l’ai répétée chaque fois que j’avais besoin de réciter cet air, d’abord la montée jusqu’à un kilomètre puis la descente jusqu’à la route départementale qui, dans un autre contexte, me permettrait de regagner Paris à vélo, puis la remontée vers la gare, et enfin le détour par les coteaux pour récupérer l’étang dans la boucle et rentrer, droit devant. La montée, la descente, les ronds-points vers la gare, les coteaux confinés, puis la ligne droite. Comme si cette série pouvait me révéler une évidence sur ma relation au monde, la place à prendre ici-bas et maintenant, ou sur ma relation tout court, un circuit dont la logique éclaterait avec une vérité au bout pour y voir un peu plus clair sur ce qu’il se passe au fond. Pourquoi maintenant. Parce qu’il est déjà trop tard et qu’on se met déjà à courir après l’après, et pourquoi ici sinon qu’il n’y a pas à aller voir ailleurs, la fuite n’est plus à l’ordre du jour, mais l’engagement, l’investissement plein et entier pour préserver les liens, la vie, notre Terre. Et je continue à courir après ma suite logique, je la reconnais tant, je la connais par cœur, d’abord la montée en intensité puis la descente, autrement je frôle l’arrêt cardiaque, souvent, puis les circonvolutions et autres prises de tête, j’ai l’impression de tourner en rond sans avancer alors qu’en vérité le lien se crée et se nourrit, de mes inquiétudes aussi, la gare approche qui représente le moment où je lâche prise, la découverte de ma dernière décennie. Alors je me pose, mes inquiétudes sont toujours là et je fais avec, je peux admirer le paysage, regarder en arrière l’histoire qui s’écrit et surtout voir devant le chemin qu’il reste à faire, parfois j’accélère et alors ce second souffle me porte avec enthousiasme comme au départ. C’est déjà l’arrivée et je suis exténuée, la dernière ligne droite m’a permis de tout donner. J’aimerais être celle qui est capable de tout donner, à chaque instant et pour tout le monde, j’aimerais emporter le monde entier dans ma course et ce tracé dont je cherche encore le sens. Le tracé me suffit, c’est tout. Il n’y a pas à chercher plus loin, je peux le répéter autant de fois que je veux, six fois si l’envie m’en prend pour parvenir à la distance d’un marathon, j’y trouverai chaque fois mon bonheur comme dans chaque satisfaction de ce nouveau quotidien. Et les chats sont repartis. Aussi précipitamment qu’ils avaient déboulé dans l’appartement avec l’installation d’un arbre à chat et d’une litière, ils ont repris leurs affaires et ont disparu. Après avoir exploité le moindre recoin de l’appartement à la recherche de refuge où se cacher pour se préserver du tumulte aussi local soit-il, ils ont décidé de retourner chez eux se reposer, et je me retrouve dans cet appartement que je croyais connaître déjà, avec ces mille et unes cachettes auxquelles je n’aurais jamais pensé, comme on découvre chaque jour une nouvelle facette de la personne avec qui on vit. Le bac à petites culottes qui chatouillent les moustaches, le meuble à chaussures pour voir sans être vu. Cette nuit, elle a rêvé d’un chat.

Trois éternités #31

Et puis un jour, ça fait déjà une semaine qu’elle est là, autant dire une vie toute entière. Elle est là, et tout s’est accéléré, la vie entière a pris son élan pour me projeter au sein de l’ici, au cœur du maintenant, là où tout de suite le présent bat plus fort et martèle tous les temps et les silences aussi, tout a son importance, ce n’est ni demain ni hier, on y est, j’y suis, elle est là. Tout s’est accéléré et en même temps, c’est un immense ralenti, un arrêt sur image, gros plan, vraiment les deux en même temps car tandis que les échanges s’intensifient alors que je viens d’initier le premier au détour de trois fois rien, toute mon attention se focalise chaque instant un peu plus sur un détail, une anecdote, des similitudes, lentement s’immisce quelque chose que je sens venir sans savoir quoi exactement, le ralenti sur un éclair juste avant qu’il n’éclate. Ah, c’était donc un éclair qui se préparait dans cette tension inattendue, cet émerveillement. C’est si soudain ! Une question posée presque par hasard à une parfaite inconnue qui ne l’est déjà plus à la réponse qui suit, parce que sa réponse résonne en moi et ne m’est pas étrangère, je l’entends, je la devine, elle est là. Cette inconnue n’est plus parfaite, elle est faite pour moi. Mes réponses se précisent autour de sa propre curiosité et l’échange devient vite complice. Viens, on glisse. Il se passe quelque chose, laissez-nous passer ! On a envie de voir, de savoir. Autour de nous, les gens se pressent, normal les fêtes approchent et les attentes s’aiguisent autour des menus et des cadeaux, moi mon cadeau je ne l’ai demandé à personne, ce n’est pas le genre de cadeau que l’on met sur une liste, plutôt celui qui arrive à qui n’attend plus rien. Pourtant je l’attendais, quelque part elle devait savoir que je l’attendais, elle sait déjà tout ! Comment se préparent donc les gens à se rencontrer dans la sphère que l’on appelle le hasard, combien de siècles de souvenirs des autres et de soi faut-il avoir traversé pour un jour faire autrement, ne pas juste être la personne de plus, la rencontre de trop, mais la bonne personne. Les gens autour de nous continuent à se presser et nous oppresser avec leurs attentes déçues, tout au contraire je vois un soleil plus grand que jamais réfléchir des milliers de possibilités au-dessus d’un océan qui m’invite à plonger du haut de mes peurs, je n’ai plus peur, je saute. Le rendez-vous est fixé, va-t-elle s’y rendre, rien n’est moins sûr puisque tout, tout est encore possible, nous sommes dans le temps d’avant, j’effleure le présent pour tester la température. Mon cœur ne bat plus, il chante, il s’essaie aux chœurs, c’est un orchestre entier, un furieux tintamarre qui doit s’entendre jusqu’à l’autre bout de la ville, je suis rendue, je suis mise à nu. Un message me parvient, nous sommes toujours dans l’instant juste avant, que m’écrit-elle, dehors il fait froid et elle est arrivée en avance, elle n’entrera pas, il est temps que je sorte là. Je ne sais pas encore que je vais passer tout le trajet à la regarder avec émerveillement, à l’écouter me raconter des choses qu’elle m’a déjà dites mais en face de moi, assise à un mètre, nos genoux vont pouvoir se toucher. Je vais sortir et vivre tout ça, et tout le reste. Elle est là.

Elle est là. Il y a une semaine de cela, elle n’était justement pas là, elle n’est pas venue. Je lui avais proposé de venir à l’entraînement qu’elle connaissait mieux que moi pour pratiquer la course à pied depuis des années avec un talent fou et une aisance sans équivalent. Récemment, elle avait abandonné un peu le terrain de la course, lâché l’affaire, elle en était là. La course contre le temps l’avait rattrapée, l’emportant dans un flot de préoccupations à cent mille lieues du temps que l’on apprend à perdre lorsque plus rien n’importe sinon d’être là, plutôt que dans une fuite en avant dans l’instant d’après lorsque rien de tout cela n’existe plus. A l’occasion d’un premier échange que j’avais initié en prétextant vouloir me renseigner sur la soirée organisée au Nouvel An, j’avais trouvé une chance plus rapide de nous rencontrer autour du prochain entraînement au stade, le soir et par un froid piquant, rendez-vous peu avenant auquel je suis arrivée pourtant le cœur battant mais sans grand espoir de voir l’artiste. Elle n’est pas venue et je me doute qu’elle s’en mord les doigts de m’avoir déçue ou déroutée, au fond de moi je m’imagine au chaud avec elle et j’espère qu’elle en profite au moins pour deux, le temps que je traverse de mon côté les exercices de fractionné, pieds et mains gelés. Bien sûr, je ne manque pas de lui envoyer une photo de la séance pour dédramatiser son absence et ne pas lui faire croire que je pourrais lui en vouloir, quelle idée de se les geler ici. Avant même qu’elle ne m’ait répondue, je décide d’aller à cette fameuse soirée du Réveillon, elle y sera, nous aurons plusieurs heures devant nous pour faire connaissance, toute une vie. D’ici là, je l’aurai rencontrée le temps d’un trajet en métro et son charme aura opéré sur moi. J’en suis là de mon excitation teintée d’appréhensions lorsque la porte s’ouvre sur elle à la soirée, à laquelle je suis arrivée quelques minutes plus tôt, sans l’avoir lâchée du téléphone un instant pour être sûre qu’elle vient, qu’elle sera là. Je sais surtout que je ne serai jamais sûre. J’en suis là. Je n’ose pas la regarder. Elle est là et connait tout le monde, elle parle et s’anime. Le champagne est servi avec les premières verrines, le buffet se rempli tour à tour de gambas énormes et juteuses, de saumon rouge luisant et de cèpes au parfum festif, je n’ai d’yeux que pour elle qui papillonne à travers les salles et me capte de temps à autres entre deux échanges. Au moment de m’installer le plus innocemment du monde à côté d’elle qui me tourne le dos, plongée dans une conversation de son côté, et c’est le moment de se souhaiter la bonne année. Me voilà repartie de mon côté et elle du sien, je souhaite mes meilleurs vœux à tout un chacun et reçoit ceux de personnes que je ne connaissais pas la minute d’avant, quoi de plus prometteur pour la nouvelle année que d’engager la conversation entre inconnus prêts à partir ensemble vers de nouvelles aventures, elle est à l’autre bout de la pièce, aussi active que moi pour ne pas nous rencontrer dans la mêlée des embrassades offertes à tout va, n’importe quoi. Je me retrouve dans la cuisine pour poser ma pile d’assiettes, elle la sienne aussi, nous y voilà.