L #16

Comme par un étrange hasard, je vois le Half Ironman des Sables d’Olonne s’afficher comme un événement sur les réseaux sociaux au moment où j’allume mon téléphone alors que l’avion vient de se poser sur le tarmac trempé de Paris. Il fait gris, il fait froid, mais j’ai un horizon. J’ai conscience qu’il me faudra à la fin de la saison être capable d’enchaîner la distance courue hier après 1,9km de natation et surtout 90km de vélo. C’est aussi effrayant qu’excitant. En attendant, je vais récupérer de ce joli semi en nageant et en reprenant tout en douceur, comme lors du voyage en Toscane dont je garde un souvenir émouvant pour avoir su prendre soin de ne pas forcer en retrouvant des sensations, péniblement, pas après pas, et ça a payé. Les propositions de course ne manquent pas, je reste focalisée sur la préparation du triathlon L en juillet prochain, il me faut trouver deux ou trois autres triathlons dans les mois précédents pour progresser sur la distance, notamment en cyclisme, je vise Hourtin et Troyes, respectivement le Frenchman et le triathlon des Lacs, le premier fin mai et l’autre début juin. Encouragée par un ami du club, je m’inscris au triathlon des Lacs distance L, restons groupés. Pour le reste, les courbatures sont au rendez-vous, je n’avais pas couru de distance longue depuis longtemps et je le ressens. Je tente une première sortie le mardi, au ralenti, puis une nouvelle le jeudi, histoire de faire circuler le sang, évacuer les toxines, bref je fais du footing. J’ai à l’esprit le souvenir de la fracture de fatigue au bassin, que je me suis causée il y a cinq ans des suites d’un manque de récupération après avoir couru mon premier semi-marathon, je venais alors tout juste de me mettre à la course à pied. Je n’ai pas laissé à mon corps le temps de récupérer, il a fallut que j’aille m’entraîner pour la première fois, une séance de fractionné. Une année entière sans courir, une lance me transperçait le bassin à chaque pas, le cauchemar. Cette fois, hors de question de retourner à l’entraînement, je nage le midi et cours dans le soir. Après la chaleur du Sud et le charme de la Sicile, je mets le cap sur le Nord avec le Danemark pour découvrir une contrée que je ne connais pas, la terre des vikings ! J’en rêvais tellement. Affronter le froid pour profiter d’autant plus de la chaleur de l’accueil là-bas, briser la glace, rien que le nom des lieux me paraît givré, Dragsholm Slot et Falsled Kro. Puis l’Allemagne, plus précisément la région située au bord de l’Atlantique, avec l’île de Sylt, son côté sauvage. De quoi limiter les sorties matinales que je ne manquerai pas de tenter, malgré des températures sensiblement inférieures aux nôtres, moi qui freine des quatre fers face à l’approche de l’hiver, je vais revenir ici avec l’impression de me retrouver en plein été indien. Je continue à m’interroger sur le genre. A l’occasion du festival Chéries Chéris, j’assiste à la projection de courts Queer, la salle est jeune, joyeuse et fière de sa visibilité. Les films parlent d’Espace, du Chez-soi, de l’idée de se sentir Safe et de la guerre entre binaires et non binaires. Un verre à l’Ici bar, puis un autre au Bar Ouf…

On reste en contact ? OK. La. Vie. Est. Belle.

‘round S. #3.3.3

Je me suis promis de ne jamais oublier le visage de celle qui, bien avant la première neige, avait oublié jusqu’à mon souvenir, autant que je me suis souhaité de l’oublier à mon tour. J’ai gardé les yeux fermés. J’ai revu les moments, la rencontre, j’ai voulu me rappeler les rendez-vous, la puissance du désir, j’ai cherché à retrouver les sensations. Mais tout semblait s’éloigner comme si j’avais tout inventé toute seule. La neige a continué à rentrer de toute part et m’a presque recouvert, je garde les yeux fermés. En moi, la solitude et le froid sèment la confusion et veulent m’emporter loin. La neige me recouvre entièrement, je ne sens plus rien.

Plus rien ne fait sens. Un sourire, son regard, les matins, un printemps, l’attente, ce parfum.

Disparaître.

‘round S. #3.3.2

En plein cœur de l’hiver, j’ai fait une trêve. A trois jours de Noël, je ne suis pas allée courir, le lendemain non plus, pas plus le jour d’après. Le 22 décembre, j’étais sur le point d’atteindre les 220 kilomètres depuis le début du mois. Et j’ai braqué comme le cheval face à l’obstacle. J’ai cessé de fuir en avant, j’ai capitulé par impuissance. Cela a duré dix jours pendant lesquels j’ai laissé le poids du temps s’accumuler sur moi comme la neige s’entasse sur le paysage qui existait pour le recouvrir entièrement jusqu’à créer l’illusion de sa disparition.

A la place du paysage est apparu un visage. J’ai commencé à en dessiner les contours, à tâtons. Du fond de ma grotte, enfouie sous mon tas d’instants ratés et sans plus avoir la moindre notion du temps – continue-t-il à s’écouler dehors et suis-je définitivement perdue pour le reste des temps à venir ? -, j’ai tracé avec mon doigt ses traits. J’ai fait appel à mes plus récents souvenirs en fermant les yeux et ses expressions me sont apparues. Le toucher de son regard, la caresse de son sourire et la malice de son air parce qu’elle ne me dira pas ce que je voudrais entendre.

‘round S. #3.3.1

Il y a eu un matin, ce réveil si serein une fois, et tous les matins qui ont suivi après. D’autres matins moins sereins, un peu déteints, comme les feuilles qui tombent d’un coup de l’arbre, balayant au passage le souvenir des couleurs si vives et captivantes, autrement plus vivantes, de la première feuille apparue sur l’arbre aux premières lueurs du jour, la première fois.

Il y a eu un automne, et les pages sont tombées pour mieux s’éparpiller aux quatre coins de la toile. Maintenant c’est l’hiver, et je me suis remise à courir dans l’interminable silence, doucement j’ai repris le rythme. Et ce matin, j’ai entendu un oiseau chanter, comme pour mieux me rappeler que pendant presque deux saisons entières, il n’avait plus chanté. Bientôt, ce sera le printemps.

La fracture, toutes les fractures ne seront plus qu’un lointain souvenir et je retournerai traquer le premier rayon de soleil le matin comme j’avais l’habitude de le faire avant d’avoir la mauvaise idée – une fois, la seule fois,  mais la seule et unique fois de trop -, d’aller courir le soir, tendue comme un arc par ma journée de travail. Ce jour-là, un mardi, je me suis blessée. A trois jours seulement du printemps.