La poésie des petits pas #39

Il n’y a pas de hasard, ou plutôt il y a ce hasard qui donne à la vie des airs d’évidence, à travers certains phénomènes faits de tout petits riens, on n’y est pour pas grand chose, pourtant cela advient aussi naturellement que si on l’avait voulu, sauf que c’est là avant même d’avoir pu l’envisager, c’est donc qu’il y a ce quelque chose d’un peu sacré qui nous dépasse. A partir du jour où j’ai su après un examen complet que je souffrais d’une fracture de fatigue, je me suis abstenue de toute tentative de course, j’avais plusieurs fois essayé quelques sorties. Je ne pouvais plus ne pas savoir et j’ai passé sagement tout l’hiver à lire, écrire et chanter. Puis les prémices du printemps ont éveillé chez moi l’impatience terrée jusque-là par le froid, la lumière matinal m’a chatouillée, suscitant l’envie d’oser une nouvelle sortie au stade. Pendant plusieurs semaines, je me suis contenue encore et à l’approche de Pâques, le désir de ressusciter moi aussi a été plus fort, j’ai pris la décision de me remettre à courir dix jours avant le marathon de Paris. Loin de moi l’idée d’avoir pensé courir la distance mythique de 42,195km après une période de convalescence aussi longue, sans entraînement aucun. De fait, j’étais inscrite à l’épreuve depuis l’année précédente et je n’avais pas revendue mon dossard. A nouveau, il me faut redoubler de précision sans quoi plus rien n’a réellement de sens et il n’advient plus d’événement aucun, la précision étant cet art de rogner au point qu’à la fin il ne reste plus que l’origine et l’essentiel, débarrassé du superficiel et des choses arbitraires aussi. Je me suis remise à la course un samedi matin tôt, j’ai parcouru au petit trot cinq kilomètres, sans éveiller de douleur particulière ou de tension quelconque, mon rythme cardiaque jubilait. Je n’avais plus couru depuis tant de temps, depuis le dix-sept mars, soit dix jours après mon premier semi-marathon, plus d’une année entière passée à attendre et ne plus faire que cela, attendre. J’en venais à croire que la blessure, au-delà de m’indiquer les excès à éviter, m’invitait à me montrer patiente pour un autre événement encore, et dont l’enjeu serait plus important que les retrouvailles avec mon petit stade. Attendre est un art, il faut le reconnaître. Mon corps retrouvait ses repères. Je reprenais mon rythme progressivement et j’allais de l’avant, mon élan enthousiaste ressemblait à celui d’une amante transie qui tombe dans les bras de l’être tant attendu sur un quai de gare, après des mois et des années de séparation. Parfois, je sentais ms yeux mouillés d’émotion en courant. La course avait pris un sens nouveau, une forme vitale, m’enveloppant de ma propre fragilité, je courais avec conscience. Je me suis remise à sortir avec la vigilance de celle qui ne voudrait pas manquer l’événement de sa vie, comme pour provoquer la rencontre sans avoir rien fait d’autre que me rendre disponible, alerte, après avoir assez souffert et forcé l’incompatibilité quand ça ne voulait pas, je me suis perdue dans l’autre, éperdument, au point de m’oublier moi-même dans la relation et n’avoir plus rien à donner, je n’avais plus l’énergie d’aller vers une nouvelle rencontre.

Le lendemain de ma première sortie, je suis retournée au stade courir sept bons kilomètres, puis huit kilomètres en me disant que la distance d’un marathon équivalait à plus ou moins cinq fois cette dernière, puis j’ai fini la semaine en courant dix kilomètres en un tout petit peu moins d’une heure, mais néanmoins en-deçà du seuil psychologique, j’étais plutôt satisfaite. Je n’avais pas oublié mon inscription au marathon de Paris, même si je n’y avais plus cru. L’entraînement de la semaine, certes à dix jours seulement du grand événement d’endurance, m’avait donné à nouveau confiance dans la possibilité de tenter l’improbable, à savoir revenir à la course à l’occasion de mon premier marathon, c’est très exactement ce qu’il s’est passé.  Comme tout participant, je suis allée retirer mon dossard et à l’instar de n’importe quel coureur, je me suis alignée derrière la borne de départ en attendant que mon peloton s’élance. Il faisait un temps magnifique, le soleil brillait de jubilation en ces premières heures de la matinée, sans qu’aucun nuage ne vienne entraver le bleu du ciel, impeccable et curieux. L’air était doux et la fraîcheur presque enveloppante et suave, le temps idéal pour courir un matin. Je n’avais parlé à personne de ma participation au marathon de Paris, ne serait-ce que parce que je n’étais pas certaine moi-même de finir la course, déjà j’étais dans les starting-blocks. Lorsque le départ a été donné, un silence immense s’est imposé au long du premier kilomètre, je n’entendais plus que mon souffle, excité et trop rapide, la foulée des autres coureurs sur l’asphalte et mon cœur qui battait fort comme s’il m’encourageait, je ne réalisais pas vraiment, de fait je venais de m’élancer sur une distance de 42,195km pour la première fois. Quarante-deux kilomètres et cent quatre-vingt-quinze mètres d’endurance jusqu’à l’arrivée. Pendant toute la première moitié du parcours, je me suis sentie parfaitement à ma place et à mon propre rythme parmi les autres coureurs et la foule venue nombreuse, j’entendais mon nom crié par des personnes que je ne connaissais pas, aussi n’avais-je pas le droit d’arrêter sous peine de sentir la déception dans le regard d’inconnus, miroir de mon propre désarroi. Une fois passé le cap du semi-marathon, chaque kilomètre était franchi comme un nouveau record personnel, je n’avais jamais couru aussi longtemps, ni autant, ni ainsi soutenue. Pourtant, le seuil psychologique de mes propres limites étant passé, il m’a bien semblé basculer de l’effort vers une envie de réconfort pour avoir pris le départ de cette course et participer pour de vrai à l’événement pour moi le plus exceptionnel et fou de l’année en cours. J’ai donc décéléré sans en faire un enjeu d’abandon, je restais dans la course et, pire que tout, je n’avais pas envie d’arriver déjà et que tout s’arrête, comme si la vie finissait aussi là-bas. J’ai couru tant que j’ai pu jusqu’au 30e kilomètre, puis j’ai alterné marche et petit trot, plus je m’arrêtais et plus les muscles endoloris se manifestaient, mais j’ai continué à avancer encore. Jamais kilomètre précédent les 195 derniers mètres ne m’a paru aussi insupportablement long.

Comme si cela n’était pas assez de franchir la ligne d’arrivée de mon premier marathon, j’avais prévu de traverser le Rhin pour me remettre de l’épreuve et me rendre sur les lieux de mon enfance, visiter la tombe de ma grand-mère et profiter d’un séjour dans l’auberge où nous avions nos habitudes de petites françaises, régalées par la cuisine généreuse des Reinholdt. A l’occasion de la réservation de ma chambre, je leur ai envoyé un roman par mail. Je ne savais pas encore à l’époque de mon premier marathon qu’il m’importerait tellement de présenter à la Lorelei la grande magicienne au pouvoir plus puissant que celui de toute sirène. Contrairement au premier, j’ai couru mon deuxième marathon sans profiter un seul instant du moment, dès le départ l’élan et le souffle m’ont manqué, je n’avais pas ma place et l’envie n’y était plus de participer, courir et profiter de l’effort collectif pour me stimuler, j’étais arrivée au bout de ma vie sitôt partis les coureurs de mon peloton, épuisée comme si j’avais tout donné et pas moyen d’arrêter l’engrenage sinon en abandonnant l’idée même de rester en vie. C’est dans cet état, triste et défaite, que je suis arrivée le premier soir chez la magicienne dont je ne soupçonnais pas la grandeur, parce que je n’avais fait que la croiser une première fois pour remarquer la couleur de son jean et la deuxième fois pour lui claquer une bise sur sa joue mouillée, tout au plus pouvais-je deviner que j’aurais l’occasion de la rencontrer pour de vrai. Et c’est ce qui est arrivé. Elle m’a refait. En l’espace d’une soirée, j’ai ressuscité, par magie. Si je n’ai couru que deux marathons, j’ai fait davantage de rencontres avec plus ou moins de chance sur la ligne d’arrivée, plus ou moins l’envie d’arriver à la ligne et passer à autre chose. Une fois franchie la ligne d’arrivée de mon premier marathon, cela n’était plus à faire. C’est ce qui a tout changé, je pouvais passer à autre chose, ouvrir encore et toujours plus le champ des possibles et le faire dans une confiance retrouvée puisque j’avais franchi ma propre limite.  Je ne sais pas si le prochain marathon que j’envisage de courir sera aussi le dernier parce que celui où j’aurais pris le maximum de plaisir et que je l’aurais couru sans un quelconque enjeu. Il faut avoir franchi la ligne pour apprécier le parcours, parfois. Je n’avais pas conscience en courant mon premier marathon de parcourir une distance de 42,195km, j’ai couru 42 fois un kilomètre, chaque fois jusqu’au prochain, puis celui d’après encore. Rien ne sert de vouloir maîtriser. Je n’ai jamais su non plus si la prochaine rencontre serait enfin la bonne personne. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai plus voulu savoir, j’ai lâché prise, j’ai laissé faire la vie. Je ne pensais plus rencontrer qui que ce soit, je me laissais simplement porter par le hasard et la vie, et il a fallu que dans ce contexte de vague à l’âme non seulement je rencontre une magicienne, mais aussi que la rencontre en vrai se réalise le jour de mes 42 ans et 195 jours. Ce hasard là de la vie.

Crédit photo : Christine Marquaire

La poésie des petits pas #20

Pour le dire vite, elle m’insuffle une énergie folle, un souffle de vie comme savent le prodiguer les grands magiciens, parce qu’au moment où je l’ai rencontrée on m’enterrait. Quand je dis « on », je m’inclue dans la masse devenue indistincte à force de vouloir l’éviter, en proie à une léthargie telle qu’autour de moi les jours passaient comme les gens qui se poussent, sans délicatesse aucune ni conviction, puisqu’à la fin le temps nous dépassera tous. Je me retrouve loin derrière moi, aspirée par le tourbillon et sans pouvoir m’échapper, je lâche prise et laisse d’autres que moi prendre la place, au risque de gêner au passage je reste sage. Un visage me sourit. Je le reconnais. C’est à moi qu’on sourit ? Elle m’a vue, je vais la voir. Voilà que je la salue, j’aurais pu ne pas, vu qu’elle est en sueur après une heure à maîtriser son art et le pousser à la perfection. Car c’est une grande magicienne, vous l’ai-je déjà dit ? Me voici donc devant elle, et non plus loin derrière moi, soudainement poussée par un élan, une envie, je fais face et à sa surprise, je lui fais la bise, « bises mouillées » me répond-elle. Elle a dit « bises mouillées » ? Je ne sais plus, ses joues sont creusées et ses yeux bleus. Jusqu’ici je ne l’avais pas remarqué, maintenant je ne vois plus que cela, hantée à cet instant par la vision de son visage d’une blancheur candide et éclatante, les cheveux tirés en arrière, laissant apparaître la finesse des traits et aussi une goutte qui perle sur la tempe sans vouloir couler tout de suite, intimidée peut-être par le bleu vif de ce regard posé sur moi, captivée. Sans doute faudrait-il que je dise quelque chose ou que je me contente simplement de partir, cependant la petite goutte de sueur ne veut toujours pas s’éclipser elle non plus, comme si elle cherchait à faire déborder en moi des mots, un émoi, mon envie, c’est la tempête tout de suite. A présent mes pas m’emportent et son regard reste derrière moi. Je m’éloigne, résignée, énergisée. Tout me ramène à elle, depuis les pensées enfouies qu’elle ressuscite du plus profond de mon fort intérieur, et que je pensais imperméables aux assauts de la dure réalité, mais même celle-ci m’enveloppe d’une douceur nouvelle et infinie. Je déroule le fil d’Ariane. Quand je marche, et Dieu sait que je marche, je m’imagine marcher avec elle et si je cours, c’est vers elle. Je me surprends à poursuivre nos conversations au point où nous les aurions laissées la veille, si nous avions passé la soirée ensemble, pour une raison qui m’eut échappée. Je traque le moindre souvenir des moments partagés, de rares les voilà devenus très précieux, par exemple ce soir où les convives se sont attardés dehors, je ne la connais pas et pourtant c’est déjà elle, je trafique la tige de fleurs un peu fatiguées, elle m’appelle « Madame Rose ». Ce sourire. Je l’observe de loin, de très loin, comme si trois continents nous séparaient, puisqu’il n’y a aucune raison pour moi de l’approcher. Ce serait même pure folie de l’attendre alors qu’elle n’est pas là. Pourtant je l’entends, la mélodie si familière qui me dit « viens », et je la suis. La voilà, comme par miracle, je vous l’avais bien dit, c’est une grande magicienne.

La poésie des petits pas #18

J’ai aimé marcher avec Elsa à Barcelone, nous avons beaucoup marché, je l’observais en coin avec curiosité, tandis que Natalie et Anne faisaient leur interminable point sur le plan de la carte. J’ai toujours aimé me perdre, d’autant plus à la Fondation Miro et non loin d’Elsa. Ce que j’ai retenu du grand maître de la peinture, c’est le sweet à capuche vert obsédant d’Elsa, qui a égrené la visite de ce lieu magique comme un fil d’Ariane.

Elsa et moi sommes malgré tout parvenues à apaiser la situation entre Natalie et Anne. Jusqu’au bout, Natalie a pensé qu’Anne plierait sous son insistance et face à ses idées poussées à des extrêmes improbables. Anne s’en amusait presque, c’était un jeu de la provocation pour lequel elle était parfaitement armée et rodée. Sauf que Natalie ne jouait plus, elle s’enlisait. Nous sommes retournées toutes les quatre dans ce café à l’ambiance magique, dans une ruelle parallèle à la Rambla. Les séances photos ont remplacé les conversations, plus passives. Elsa n’aimait pas être prise en photo. Cela commençait dès le matin, alors que je cherchais à immortaliser notre vue depuis la terrasse, elle enfouissait son visage entre ses mains ou me tournait carrément le dos. Autrement, il régnait pendant le petit-déjeuner une certaine quiétude. Le chocolat chaud préparé par Natalie et dégusté avec Anne fut la dernière chose qu’elles ont encore pu partager ensemble.

Le port de Barcelone me parut triste et délaissé, la vue de la mer était moins dégagée que celle du ciel depuis notre terrasse. La première plage était trop loin pour que nous lui consacrions une demi-journée, pourtant le temps magnifique en ce mois de novembre l’aurait permis. J’aurais aimé m’asseoir sur le sable et laisser mon regard se noyer parmi l’écume des vagues. Elsa rentrait plus tard sur Paris, elle aurait tout loisir de se retrouver seule face à la mer. Je garde comme l’un des plus agréables souvenirs de ce séjour celui où j’ai retrouvé Elsa sur la terrasse un soir, et où nous avons échangé sur l’angoisse, cet état de vertige permanent dont elle connaissait les risques. En rentrant chez moi, j’ai reçu un message, c’était une photo de la plage de sable sur lequel elle avait tracé des lettres avec une flèche vers ce dont nous n’avions pas eu le temps de profiter : « La Mer ».

Natalie avait rencontré Elsa à l’occasion d’un apéro qu’elle avait organisé place des Vosges, prenant pour prétexte ces rendez-vous pour rencontrer, Elsa était l’un de ces heureux rendez-vous. C’est encore par ce même hasard qu’Elsa était apparue au Rosa Bonheur, Anne n’était pas un sujet. Je garde en mémoire l’enthousiasme avec lequel Natalie avait crié son prénom jusqu’à l’autre bout de la salle et ne l’avait pas lâchée de la soirée, Natalie me présenta Elsa, dont je n’ai gardé aucun souvenir, seulement celui la joie pure de Natalie parce qu’elle s’était souvenue du prénom d’Elsa.

Je n’ai pas toujours gardé le tout premier souvenir des rencontres qui m’ont ensuite marquée. Pourquoi ce besoin de renouer avec ce souvenir en creux, souvent inexistant, sinon parce qu’il est à l’origine de la première impression et parfois décisif aussi de l’évolution d’une relation ? Et lorsque je dis me souvenir ne pas avoir été marquée, n’est-ce pas plutôt que je ne me souviens pas avoir été marquée par une rencontre pour laquelle je n’étais pas prête encore ? Comme si la vie faisait en sorte de mettre sur notre chemin la bonne personne au bon moment et avec les bons arguments, bien visibles et sans doute possible. La magie des rencontres. Comme s’il était possible de faire en sorte d’être dans les meilleures dispositions au moment de concevoir cette sacro-sainte première impression à laquelle on finit toujours par revenir, même longtemps après qu’elle ait disparu derrière les autres moments de la relation, enterrée parmi les multiples et différentes facettes d’une personnalité, on y revient, elle nous retient. Elle m’est apparue à nouveau, cette impression, au moment où surgissent les doutes et parce que la magie s’estompe, cette bulle souveraine au creux de laquelle tout n’est que perfection. Peut-être la question consiste-t-elle non pas à comprendre pourquoi je m’arrange pour oublier, mais plutôt savoir comment prendre en compte cette première impression pour ajuster le lien. Pour donner à ce même lien toutes les chances d’évoluer vers une vraie relation sinon simple, du moins saine et durable. Alors la première impression et toutes celles qui suivront, heureuses ou plus étonnantes, s’inscriront dans un équilibre d’autant plus précieux qu’il est précaire, entre la réalité et le ressenti tel qu’il est vécu par chacun de manière très personnelle. Il y a un matin et cette impression inouïe comme au sortir d’un rêve agréable, une douceur nouvelle qui va l’emporter sur tout le reste, la réalité et tous les autres événements de la veille. Il s’est passé quelque chose qui change la donne, quitte à compliquer les choses, pour autant cet événement semble là tout de suite vouloir embellir la réalité, sinon pourquoi sourire ainsi. Et en même temps, il ne s’est rien passé de plus que la veille, sinon que quelqu’un est entré dans ma vie qui ne le sait sans doute pas, ne le saura peut-être jamais, serait choqué de savoir. Il n’y a rien de plus égoïste que l’état amoureux – et, dans ce sens, rien de plus risqué que de se déclarer à l’autre, sauf le risque plus grand encore de passer à côté de la vraie rencontre. Comme s’il y avait une obligation de verbaliser, de pouvoir exprimer sous forme de mots, tandis que d’autres voudraient au même moment vous dresser des procès-verbaux. Accuser. Mieux vaut n’avoir rien à déclarer, peut-être, et garder pour soi ce non-événement qu’est une rencontre frustrée pour se projeter dans la vie de quelqu’un et passer du temps avec cette personne, beaucoup de temps, un temps insensé, une éternité au moins, à son insu bien sûr. Dans la vie il y a des rencontres et des inconnus, l’invention d’interdits et la possibilité parmi ces inconnus qu’une personne le soit un peu moins chaque jour, à chaque nouveau petit pas.

La poésie des petits pas #13

Je me souviens avoir brillé avec autant de subtilité ce jour où j’ai croisé pour la première fois celle que je n’ai pas remarqué lors de la soirée parce qu’elle était assise derrière moi et que, comme si souvent, il y avait autant de raisons de se parler que de ne pas le faire. Cette fois, elle était invitée comme moi chez la même hôte et je suis arrivée seule et en retard. Elle était déjà là, assise dans le canapé, je n’arrivais pas à me faire une image de cette grande voyageuse, sinon qu’elle partait longtemps et très loin, je l’envisageais avec plusieurs facettes. A mon arrivée dans le salon, j’ai présenté mes excuses pour mon retard, je me sentais nerveuse. Elle s’est levée et m’a fait une place sur le canapé. Je me suis assise, plus détendue déjà, et j’ai pris le récit de son dernier périple en cours. J’aurais dû la laisser poursuivre sa narration, mais je n’ai pas pu. Sans cesse, j’interrompais son histoire pour lui demander des précisions et réagir aux anecdotes qu’elle parsemait ici et là, comme s’il s’agissait de banalités de la vie quotidienne. Pour elle peut-être, pas pour moi. Je raffolais des détails et mimiques avec lesquels elle campait chacune de ses rencontres, usant de voix distinctes et de bruitages géniaux, et cette inflexion dans la voix vers le grave, tout cela avait sur moi un effet spécial.

Au moment de passer à table, elle a pris l’initiative de reconfigurer les places sur un coin de table, plutôt que d’occuper toute la surface et se toiser à trois, l’une faisant office de candidat face aux deux membres d’un jury. L’art de redessiner d’un seul coup de baguette la soirée. Clouée que j’étais dans le canapé, à côté d’elle, je n’avais pu observer la magicienne que de biais. A présent, il m’était donné l’occasion de me tourner vers elle et la regarder parler, bouger et s’émouvoir. La délicatesse qu’elle a eu aussi de se tourner vers moi, lorsque la discussion a basculé sur les arts martiaux, pour prendre le temps de m’expliquer les termes que je ne connaissais pas.

A l’issue de la soirée, et parce que je savais que j’aurais droit à une question sur mes premières impressions sur la magicienne, j’ai cherché là encore à me démarquer par quelque subtile réflexion. Elle avait passé son bras autour de mon cou au moment de venir me saluer, j’avais trouvé cela charmant, sans pour autant être capable de penser quoi que ce soit d’autre. J’étais envahie par sa délicatesse.

Tout l’exact contraire de moi… De fait, je n’avais même pas remarqué ce soir-là qu’elle avait de grands yeux bleus qui lui mangeaient le visage. Je n’ai rien remarqué du tout, rien vu venir, comment aurais-je pu. Il faut être un tant soit peu disponible pour sentir certaines choses, voir et savoir, or je ne l’étais pas du tout et ne voulais sans doute pas l’être à ce moment là où j’étais moins présente à moi que pour d’autre que moi. Je me suis activée à débarrasser la table, le temps de trouver la remarque la plus intelligente et pertinente de la terre et j’ai lancé : « t’as vu, elle portait un jean Levi’s marron, je ne savais pas que ça existait ! ».

La poésie des petits pas #12

Quand je dis qu’on m’enterre, il faut le comprendre d’un point de vue symbolique, bien sûr. Je ne finis pas dans un cercueil et personne ne prie pour moi, je ne meurs même pas. Depuis le début de la soirée, mon attention est focalisée sur la photographe dont je sens la présence dans mon dos, pareille à un oiseau de proie qui circule parmi nous en observant ce qu’il se trame ici-bas sans en perdre une miette et pour ne pas manquer le bon moment, l’instant propice pour se fondre dans un groupe et plonger dans la discussion avec à propos, à la surprise et pour la plus grande joie des invités, choyés et distingués chacun à leur tour. Lorsque j’aperçois son image dans le miroir, prête à déclencher l’appareil photo qu’elle tient les manches retroussées et à bout de bras pour cadrer l’image le mieux possible, tout en souriant d’un air complice au sujet photographié, je ne me situe pas dans son champ de vision, pas du tout. Il lui faudrait plonger son regard bien plus bas, déployer ses ailes par surprise et d’un coup piquer de la tête droit devant, direct sur moi. En fait, elle n’a nul besoin de le faire, je suis d’ores et déjà captivée par le manège de ce drôle d’oiseau.

Je continue à écouter docilement ma voisine de droite, la tête légèrement inclinée vers elle par courtoisie, je réponds par de brefs hochements pour montrer que je suis la discussion tout en fixant la table pour mieux épier ce qu’il se trame dans mon dos. Il me suffit de deviner pour savoir, je le sens à l’animation autour de moi, notre hôte est proche, je suis aux aguets. Elle me prête d’autant moins attention qu’elle me connaît depuis le début de la soirée seulement, elle a entendu parler de moi auparavant par ma voisine d’en face dont le regard me fixe toujours, sauf au moment de la photo. Rien que pour ce moment d’inattention où j’ai tout loisir d’échapper à l’inutile vigilance dont je fais l’objet, la photographe suscite mon extrême intérêt et une curiosité décuplée par le fait que sur la base de ouï-dire, je me l’étais imaginée toute autre, vraiment à l’opposé de celle que je rencontre le soir de sa fête d’anniversaire. L’occasion m’est donnée de me retourner sur elle lorsque le silence se fait autour de son discours. Je l’observe de plain pied, je la dévisage, il me semble lui reconnaître des traits sans l’avoir jamais vue, intriguant. Alors que je me suis servie une nouvelle assiette de couscous, la voilà qui vient s’attabler avec nous, définitivement beaucoup plus décontractée que prévu.

Pourquoi me la suis-je imaginée plutôt pimbêche et trop maquillée, en hauts talons et jupe, sûrement parce qu’alors elle m’aurait fortement déplu, ce qui m’eut arrangée. C’est tout le contraire, je me sens intimidée et maladroite alors qu’elle entame son assiette en me souriant. J’aimerais lui dire quelque chose d’intelligent, j’y réfléchis en faisant mine d’avoir la bouche encore pleine pour me laisser le temps de trouver la répartie pertinente, et repousser l’échéance. Je n’ai plus d’autre choix que de me lancer, avant qu’elle ne se tourne vers quelqu’un d’autre que moi. C’est là que je m’entends lui demander ce qu’elle mange. (Honte.)