Trois éternités #16

J-60. La grève des ferrys n’aura duré qu’une journée, j’ai pris une nuit dans un autre hôtel situé dans le quartier de Mati, ce qui me rapprochait encore plus de la ville de Marathon. En revanche, mon corps a continué à faire grève en arrivant sur l’île, et ce durant les dix jours. Plutôt que de m’entraîner j’en étais à me traîner sur des distances pourtant courtes, asphyxiée. Les figuiers n’assuraient plus non plus mon ravitaillement comme par les années passées, la saison était passée et les arbres dépourvus de fruits n’en gardaient pas moins cette odeur enivrante de sécheresse et de chaleur, je changeais mes habitudes et m’arrêtais aux fermes dont je découvrais l’existence, planquées au détour de sentiers jamais empruntés. N’importe quelle rencontre sur ces parcours de fortune, et qui m’aurait encouragée à reprendre la course plutôt que de continuer à marcher, serait parvenu à me faire accélérer, n’importe qui sauf moi, pas plus que les quelques vaches, brebis et oies surprises de voir un nouveau visage par ici. Rendue à la marche, je ruminais ma défaite sans m’enfoncer pour autant, j’avançais en cherchant un nouveau souffle tandis que les souvenirs des randonnées me revenaient à l’esprit et cet adage aussi, ralentir pour aller plus vite, ou tout simplement avancer, avancer immobile. Je m’exerçais donc à me projeter à coeur perdu dans les mouvements que j’observais dans mon environnement à défaut d’être en capacité physique de me motiver comme de l’espérais. Les levers et couchers de soleil m’offraient l’occasion de décliner à la verticale toute l’étendue des exercices d’étirement et de gainage, je me levais aux aurores pour être certaine d’observer cette extraordinaire et nécessaire lenteur du lever, comme si l’un après l’autre chaque rayon de soleil devait être déployé avec une extrême prudence, et non pas comme pour un spectacle qui en mettrait plein la vue, à l’image des vertèbres du fragile corps humain. L’intimité de ce réveil avec l’astre alors que je trottinais sur ma route avant de me trouver à nouveau exténuée, me consolait de mon propre épuisement et régénérait en moi un ressource dont je savais que je pourrais l’exploiter au moins un jour. De la même manière, les couchers de soleil m’inspiraient la voie du retour au calme après une séance de surchauffe, petit à petit. J’emmagasinais ces images jour après jour, je les imprimais en moi pour mieux les intégrer. Enfin, le va-et-vient régulier des ferries dans le port m’embarquait toute entière dans l’observation d’un exercice à l’horizontal, millimétré comme une manœuvre militaire, impeccable. Je voyais les bateaux arriver de loin, parfois de très loin si l’horizon était dégagé, avec une préférence pour les rapides parmi lesquels mon préféré, le « Super Runner », dont je devais la vitesse aux sillons laissés sur son trajet, j’enviais l’allure régulière sans perdre de vue une seconde le navire, j’aurais presque pu entendre gronder le moteur et sentir mes muscles se contracter, je l’observer décélérer à son entrée dans le port et faire ses gammes pour amarrer et venir embarquer les voyageurs. Je profitais, immobile, d’un voyage intérieur.

La poésie des petits pas #21

J’ai fini mon café frappé et je balaye une dernière fois du regard les alentours à la recherche du drôle de canard, quand la tranquillité de notre terrasse se trouve dérangée par le débarquement bruyant d’un car entier de touristes qui se suivent à la file en traînant des tongs ; on croirait voir une migration de canards sauvages interdits de vol au-dessus de cette petite crique sympathique du vieux port de Mykonos, obligés de traverser la zone parmi nous autres, sur la terre ferme. Ils respirent la touristesse, cette tristesse des gens un peu privés de leurs facultés habituelles et de leur aisance dès lors qu’ils se trouvent ailleurs, en terre étrangère, désespérément maladroits et obligés de se regrouper pour garder un aplomb à travers le langage qu’ils partagent entre eux. J’ai sans doute ce même air triste lorsque je me retrouve au sein d’un groupe qui m’empêcherait de m’envoler lorsque je m’exprime et que les mots pèsent, alors que je préfèrerais disparaître à petits pas.

J’ai l’impression d’être arrivée à Mykonos depuis des lustres alors que deux heures seulement se sont écoulées depuis l’atterrissage de l’avion, mais peut-être n’ai-je pas réellement atterri. La scène de ma grand-mère française sur son lit d’hôpital me paraît aussi éloignée que si on me parlait de celle qui dans mon enfance disait qu’il ne fallait pas cligner des yeux car c’était « vilain ». Je repense également au décès de ma grand-mère allemande, il y a tout juste un an, lorsque j’ai du précipiter mes vacances d’une semaine pour aller la voir une toute dernière fois. Je ne sais plus quand j’ai revu mes parents pour la dernière fois, j’ai l’impression qu’ils habitent à Tinos depuis toujours, j’arrive en terre inconnue, je ne suis jamais venue les voir sur leur île. Le soleil me fait tourner la tête et je n’ai rien avalé depuis la veille. Je boîte comme un canard vers le serveur qui se tient appuyé près de la porte, je lui paie ma note, il m’appelle « chérie ». Je m’avance vers l’endroit que je prends pour le point d’embarquement et me pose à même le sol, la tête entre les genoux pour reprendre mes esprits. Lors que j’ouvre les yeux à nouveau, une file s’est créée derrière moi, avec des bagages qui abondent de toute part, je dois être au bon endroit ou alors j’ai induit tout le monde en erreur en m’affalant à l’ombre au gré du hasard. Au bout d’un dizaine de minutes, un gros bateau fait son apparition et les garde-côtes nous alignent proprement, plus aucun bagage ne dépasse de la file et j’ai retrouvé mes esprits. Je sens la faim me tirailler l’estomac, j’ai maintenant hâte d’arriver.

Mes parents m’attendent sur le port, mon père se tient derrière, le chien à la laisse, sans doute pour permettre à ma mère de venir me cueillir dès mon débarquement. Elle a préparé une salade grecque pour mon arrivée et tient à me préciser que d’ordinaire la salade grecque, ils la préparent pour le déjeuner. Ils ont dérogé à leurs sacro-saintes habitudes et c’est un fait exceptionnel. Je le savais, j’en prends conscience à ce moment du débarquement dans le port, je vais à la rencontre d’inconnus dont l’univers très particulier n’est pas le mien, m’a éloignée.