L #14

07/11-17/11. Et de trois. Je ne sais pas ce qui me prend cette semaine, après trois jours de repos, j’ai les jambes qui me poussent un peu plus loin que les 7 ou 8 km que j’ai prévu. Oh, trois fois rien. Un simple changement dans le parcours car au lieu de démarrer ma sortie par le stade le plus proche pour finir, lorsque la force et le courage sont au rendez-vous, par progresser vers le stade plus éloigné, situé de l’autre côté du boulevard des Maréchaux, je décide cette fois de m’élancer d’emblée vers ce dernier stade, d’y rester plus longtemps que prévu, d’en partir finalement au bout des 8km prévus à l’origine. Et à part de ce moment-là, sachant que je suis déjà sur le trajet retour, je m’emploie à rallonger le parcours par autant de détour que je peux prendre, l’objectif d’atteindre le stade éloigné étant atteint, amusons-nous. J’initie de grandes boucles, je tourne autour du quartier, et je finis dans le stade le plus proche. C’est un peu comme de commencer le marathon par le mur pour finir toujours plus soulagée, en tout cas au point où j’en suis de reprise après un mois d’arrêt, la satisfaction est présente. Je n’avais pas couru 10km depuis celui de Joinville-le-Pont, le lendemain d’un anniversaire arrosé, je progresse en douceur et ce nouveau parcours s’est imposé à moi avec évidence. Autrement, jamais je n’aurais couru 13km… pourquoi 13 ? Alors que je bouclais 12km dans l’heure, en 57mn exactement, lorsque je n’étais pas blessée, ou bien s’il me fallait un début de sortie un peu plus longue, je tentais au moins d’arracher un petit 15km, multiple de 3 et de 5. Mais 13 ? Au pire, 14km, soit le tiers d’un marathon, j’aurais à la limite compris l’idée, sinon qu’actuellement je ne suis pas en mesure d’envisager un marathon avant l’année prochaine. Sans doute l’idée de cette nouvelle distance si atypique, que je la cours non pas 2 mais 3 fois. Les sensations sont agréables, j’ai l’impression de courir pour de vrai à nouveau, même si je ne retrouve pas encore mon rythme, ce qui n’est pas choquant, l’effort est soutenu jusqu’au bout de cette boucle nouvelle qui me fait traverser les portes de Paris à la tombée de la nuit. Nouvelle expérience aussi lorsque je fais mes premiers mouvements de crawl dans la piscine des Halles où je n’avais encore jamais mis les pieds, parce qu’il n’était pas envisageable de me retrouver en maillot de bain en plein milieu d’un centre commercial, à la vue de tout.e.s. Au contraire, l’expérience me plaît, je me retrouve de l’autre côté de la vitre pour une plongée dans les sous-sols de Paris. Je vois les gens passer devant la piscine et y jeter un œil intrigué, comme moi auparavant, avant de poursuivre vers le cinéma ou ailleurs. Je suis fascinée au point que j’en oublie même de déclencher le chronomètre au moment de me mettre à l’eau. Cet automne, j’ai décidé de troquer ma montre contre une boussole.

L #10

17/10-17/11. Fin de la saison de triathlon, vive la prochaine saison, qui se prépare déjà activement autour de deux apéros, le premier entre anciens, et j’en fais déjà partie en ayant rejoins mes camarades de bassin, de route et de piste lors du stage à Pâques, et ce soir est jutement annoncée la destination du prochain stage, je bloque les dates, je les plaque à terre. Le second apéritif vise à accueillir les nouveaux inscrits au club, je suis celle qui ne savait pas nager le crawl il y a six mois et qui ne changeait pas de vitesse en prétendant suivre le groupe. J’ai été ces derniers mois accueillie et encouragée comme je l’ai rarement été ailleurs, mon apprentissage des six derniers mois a été aussi laborieux que jouissif, le groupe ne ma pas lâchée, je n’ai pas lâché l’affaire, ni sur la respiration en natation ni sur les dénivelés en vélo. Jamais je n’y serais parvenue seule, je n’aurais pas même essayé, les autres m’ont tout inspiré. Y compris la sagesse, sous une certaine forme. Je suis retournée courir sans savoir de façon avérée que j’avais une fracture et cela n’est pas passé inaperçue que je courrais n’importe comment, je risquais surtout d’aggraver mon cas en abimant genoux et dos si je devais forcer. Et je les ai écouté, j’ai fini par aller faire une radio alors même que je croyais sentir diminuer la douleur, de fait la fracture s’est confirmée, un trait tout blanc et bien visible sur la radio. Alors je suis retournée nager, dans l’eau je ne boîte plus et tout me paraît soudain si léger, j’apprends la lenteur, je décompose à outrance chaque mouvement de crawl, il n’y a plus aucun enjeu de vitesse ni de performance, je suis blessée, je veux garder la tête hors de l’eau. Mon énergie n’est plus catalysée dès 7h du matin, elle se déverse lors des répétitions de chorale, je crée des chorégraphies improvisées sur les bancs d’école, je ne tiens pas en place. Sur le trajet du retour le soir, je cherche un visage connu sur une terrasse de quartier, tout ce que j’aurais évité encore quelques semaines auparavant, j’en trouve, je raconte mon histoire. Je retrouve des gens, je me reconnais dans leurs histoires, j’ai envie d’écrire la mienne aussi. Lydie, ma fidèle pingouine, me dit qu’aucune blessure n’est anodine ou n’arrive par hasard, je devrais me pencher de manière plus impersonnelle que jamais sur ce fait tout sauf divers.

L #9

07/10-17/11. Un nouveau lundi. Six semaines avant le marathon de Palerme. Un tout petit 7km au réveil pour vérifier les sensations au niveau de l’orteil dont je ne sais pas s’il est cassé. Forcément, les sensations ne sont pas bonnes, j’ai peur d’avoir mal et ce faisant je suis tendue. Et tout en courant, je me dis qu’il est impossible que mon orteil soit cassé, auquel cas je ne serais pas en train de courir et me faire cette réflexion, fêlé tout au plus, un peu comme moi. Quoique j’ai fait preuve d’une sagesse inédite pendant les dix jours qui ont suivi la blessure, j’avais tout prévu avec les trois premiers jours de repos total, mis à part la marche parce qu’il ne faudrait pas non plus risquer de plomber le moral en cessant toute activité physique, puis reprise de la natation le mercredi midi, un moment de grand soulagement sans douleur, puis ont suivi à nouveau deux jours de repos occupés à d’autres plaisirs comme le chant, les échanges avec Alex, une autrice du Maine de passage à Paris pour la promotion de son livre ; enfin une reprise en demi-teinte de course le samedi avant d’aller travailler, natation le soir. J’ai aimé retourner courir, moins la peur d’avoir mal, encore moins le bassin de nage bondé. Un dernier jour de repos, soit un total en dix jours de six jours off, sans course ni affolement. Et l’idée fixe au réveil ce matin qu’il était grand temps de reprendre l’entraînement, au mieux la blessure continue à se résorber, certes plus lentement que prévu et si blessure il y a, au pire l’orteil comprendra lui-même qu’il n’a rien à faire dans ce programme de préparation marathon, il se détachera de lui-même et ira voir ailleurs si mon pied y est ? Je n’exclue rien.

Suivent 8km le soir, soit le tour de mes deux stades, le troisième étant en travaux à son tour. Cette blessure me rappelle ces personnalités dont on entend l’accent canadien lorsqu’ils se mettent à parler, beaucoup moins lorsqu’ils chantent. Autant je boîte en marchant, et on me le fait remarquer, autant lorsque je me mets à courir ma foulée est lente mais moins chaotique. Et il se trouve même que la douleur s’estompe lors de cette deuxième sortie, le plaisir revient. Et j’achève mon retour sur la piste par une séance de test VMA que je n’effectue bien sûr pas, je me contente de trottiner à côté des autres coureurs en les encourageant, j’ai besoin de leur contact pour rester motivée, je tente tant bien que mal de dissimuler la douleur mais il se trouve que je cours n’importe comment et on ne tarde pas à me le faire remarquer, je suis bien entourée et c’est ce que je cherchais en venant dans un club, je ne force pas, j’arrête de courir. Il n’y a bien que la grande magicienne pour m’affirmer qu’avec un orteil cassé et un bandage soigneusement ficelé, elle a pu continuer à pratiquer l’art martial dans lequel elle excelle, sans risquer d’aggraver ses postures ni souffrir, n’est pas non plus grande magicienne qui veut.

La poésie des petits pas #36

Après plusieurs semaines d’exil loin du stade, je suis allée consultée une ostéopathe. Elle m’a dit que ce n’était pas inquiétant. Je continuais à marcher, j’avais mal, sans savoir où. « Ce n’est pas inquiétant », me dit-elle. Je l’écoute et pourtant il me semble ne pas avoir entendu cette sentence, précise et succincte, à laquelle je ne m’attendais pas. Trop précise, trop succincte, comme si aucun doute n’était permis quant à ma prochaine totale convalescence. De fait, alors qu’elle me manipule au niveau du muscle ischio-jambier pour vérifier l’amplitude des mouvements, je ne ressens aucune douleur nette, pas non plus cet effet de lance qui vous transperce tous les tissus et vous laisse figé sur place comme sous l’effet de la foudre, c’est ainsi que j’ai résumé le ressenti de la blessure au matin de ma dernière sortie. Persuadée que la douleur allait passer toute seule, j’ai laissé passer un mois en continuant à marcher, je me retrouvée parfois clouée sur le trottoir d’un coup par une lance transperçante. Contrairement à ce que j’avais prévu, ça ne passait pas tout seul, il me fallait consulter un avis. Et le diagnostic de l’ostéopathe m’a paru aussi désarçonnant que l’effet de l’arme magique me semblait transpercer la moindre fibre de mon corps lorsque j’avais marché malgré la douleur. Je me trouvais allongée sur la table d’examen, sans pour autant être certaine d’avoir été examinée réellement, de fait mon air étonné et ma réaction enthousiaste, stupéfaite, ont surpris en retour l’expert en art de la manipulation ès tensions, la spécialiste des déséquilibres. Elle a du se sentir obligée de confirmer son affirmation en prenant son air le plus assuré pour m’indiquer qu’il fallait prévoir huit jours en tout et pour tout jusqu’à mon rétablissement définitif. Un enfant m’aurait dit que j’allais me remettre de ma blessure comme par magie, sans doute ne l’aurais-je pas moins crédité de confiance. Huit jours, autant parler de miracle. Selon elle donc, à moi le pavé, la rue, les passages piétons et les priorités, le tintamarre de la ville et son ballet quotidien des plus silencieux, le droit d’être un piéton comme n’importe quel autre bipède, la chance d’être cet individu unique dans la foule sourde des pas anonymes. Je pouvais à nouveau presser le pas, en théorie. Ainsi, les autres piétons n’avaient plus qu’à bien se tenir, qui devaient comploter dans mon dos et se moquer de mon état inconsolable, j’étais sur le retour, prête à en découdre avec le premier venu, qu’il sorte du métro, du bus, de chez lui, pourvu seulement que je continue à participer à la chorégraphie piétonne collective. En partant, j’ai fini par dévoiler à la manipulatrice l’hypothèse que j’avais pu aussi envisager, à savoir l’option de l’ablation du fessier gauche. A son tour de me regarder les yeux écarquillés par mon histoire. J’ai quitté son cabinet en lui serrant la main, je rongeais mon frein. J’ai su huit mois plus tard que je souffrais d’une fracture de fatigue au niveau du bassin.

‘round S. #3.3.2

En plein cœur de l’hiver, j’ai fait une trêve. A trois jours de Noël, je ne suis pas allée courir, le lendemain non plus, pas plus le jour d’après. Le 22 décembre, j’étais sur le point d’atteindre les 220 kilomètres depuis le début du mois. Et j’ai braqué comme le cheval face à l’obstacle. J’ai cessé de fuir en avant, j’ai capitulé par impuissance. Cela a duré dix jours pendant lesquels j’ai laissé le poids du temps s’accumuler sur moi comme la neige s’entasse sur le paysage qui existait pour le recouvrir entièrement jusqu’à créer l’illusion de sa disparition.

A la place du paysage est apparu un visage. J’ai commencé à en dessiner les contours, à tâtons. Du fond de ma grotte, enfouie sous mon tas d’instants ratés et sans plus avoir la moindre notion du temps – continue-t-il à s’écouler dehors et suis-je définitivement perdue pour le reste des temps à venir ? -, j’ai tracé avec mon doigt ses traits. J’ai fait appel à mes plus récents souvenirs en fermant les yeux et ses expressions me sont apparues. Le toucher de son regard, la caresse de son sourire et la malice de son air parce qu’elle ne me dira pas ce que je voudrais entendre.