Trois éternités #35

La troisième mi-temps est encore le moment sinon que je préfère, n’exagérons rien -, du moins que j’attends pour me libérer de la tension accumulée depuis le départ alors que l’angoisse est à son sommet comme au moment du penalty, jusqu’à l’agonie dans la dernière ligne droite alors que je ne crois plus atteindre l’arrivée tant je peine de tout mon corps las. J’ai pris l’habitude de m’échauffer en dansant sur place, je sautille tandis que les montres sont prêtent à grappiller les millièmes de secondes sur le précédent record, j’essaie de me détendre et le fait est que je commence à prendre l’habitude des départs, voire à y prendre même goût. En revanche, je ne parviens toujours pas à dépasser la difficulté de la dernière ligne droite, alors que tout le monde s’arrache et me dépasse en allant puiser au fond de soi les ressources nécessaires pour finir la course le mieux possible, sans craquer, de mon côté je lâche l’effort ; je passe les deux derniers kilomètres à crier qu’on ne m’y reprendra pas avec la course à pied. Arrive la troisième mi-temps, une fois repris mon souffle que je ne me suis pas donné la peine perdre, j’ai récupéré une médaille et le sourire, et je me projette déjà dans la course suivante. Pourquoi il a fallu que mon choix porte sur les Foulées de Vincennes, je n’en sais rien, d’autant que je n’étais pas sensée être disponible du tout ce week-end de répétition chorale, mais il a fallu que je m’inscrive, c’était plus fort que moi, deux semaines après le 10K du 14e. Je suis allée chercher mon dossard sur l’esplanade de la mairie de Vincennes avant de filer à Presles pour assumer au moins la répétition du samedi après-midi, j’ai oublié la pause déjeuner pour ne pas manquer le train de 12h34, dans lequel j’ai sauté la demi-heure passée de trois minutes, il était donc écrit que j’irai chanter au château plutôt que de rentrer chez moi. Dans le train j’ai vérifié mon dossard, pour la première fois j’étais inscrite dans un sas préférentiel pour lequel un certificat avait été requis, je n’avais jamais couru sous les 45mn. J’ai grappillé une mandarine en retrouvant les choristes dans la salle à manger du château, j’en ai profité pour fourrer une banane dans mon sac, un jour j’achèterai mes propres bananes. En attendant, j’avais un déjeuner plus que frugal dans l’estomac et de quoi petit-déjeuner, voilà il était temps de me détendre et profiter d’une répétition loin de toute problématique de départ et de souffle, de rythme et d’endurance – quoique. Le chant est loin d’être incompatible avec la course et il n’est pas rare que je régule la vitesse de ma foulée sur un refrain lancinant. Les trois derniers chants au programme sont chantés d’une traite avant un travail plus approfondi en répétition de pupitre dans la demi-heure qui suit, je m’éclipse avant d’entamer le dernier chant, je file comme une voleuse vers la gare de Presles où le prochain train tarde. J’arrive à La Boule Noire à l’heure d’ouverture des portes pour le concert d’un groupe funk, je suis transie de froid, assez fatiguée et je commence à avoir très faim. Je prends une pinte. C’est sûr, à ce rythme, je m’assure un record personnel demain à l’arrivée. Ah tiens, je danse.

J’ai dansé pendant toute la durée du concert, le sac en bandoulière, face à la scène. Quatre jeunes femmes rivalisaient de charme et de groove pour séduire de leurs voix, de leur joie une foule venue nombreuse et enthousiaste profiter du spectacle, je me suis échauffée. Pas certaine que cela paie le lendemain, toujours est-il que je suis levée avant le réveil, bien trop tôt, et je me demande pourquoi je ne suis pas restée au chaud au château pour chanter. Première consolation, mon champion préféré depuis Athènes me retrouve au métro Concorde et nous faisons le voyage ensemble dans un métro désert et frigorifié. Sur place, les coureurs sont déjà en mouvement, nous nous retrouvons en petit comité pour la photo de groupe, deuxième consolation qui me réchauffe un peu plus le cœur, je suis motivée par les autres. Nous partons presque tous du même sas, c’est bien la première fois que cela m’arrive, j’en suis là de mes considérations lorsque le départ me surprend, le coup de feu vient d’être donné. Le parcours est roulant et traverse le bois de Vincennes en deux boucles dont la seconde, plus longue, vient croiser la première pour nous emmener au bout de l’avenue de Nogent, devant mon ancien lycée au 7e kilomètre, avant de repiquer vers la mairie de Vincennes droit devant. Je n’ai pas l’impression d’être partie trop vite, mon allure est régulière jusqu’au 6e kilomètre où je suis rattrapée à mon grand désarroi par le meneur d’allure de mon sas, je fais ce qu’il ne faut pas faire, je donne un coup d’accélérateur pour le dépasser et prendre de l’avance sur lui. C’est au moment où je vois le lycée de mes années d’insouciance apparaître que je me souviens de mon désespoir au mois de novembre lorsque j’avais couru contre l’endométriose et que ce même meneur d’allure du sas des 45mn m’avait distancé dès le départ de la course. Je tiens ma revanche et c’est là ma troisième consolation, j’ai au moins mérité mon sas pendant les deux tiers de la course, il ne me reste plus qu’à tenir le meneur à distance pour être certaine d’atteindre mon objectif, courir la distance sous les trois quarts d’heure et justifier mon absence du château, rentrer fière de moi en ayant gagné une minute par mois sur le 10km depuis la première course une semaine après l’abandon à Athènes en novembre. Reste à ne pas lâcher l’effort alors que le 8e kilomètre se précise et c’est pourtant ce qu’il se passe, toujours et encore, je me laisse aller à mon allure de croisière, j’évite l’inconfort. Le 9e kilomètre approche au virage suivant, je l’avais repéré sur la première boucle et m’étais promis alors que j’entamais le 2e kilomètre de tout donner sur la dernière ligne droite mais rien n’y fait, il ne se passe aucun changement et je prie simplement pour que la ligne finale arrive le plus vite possible à moi puisque je suis fichtrement incapable de me ruer vers elle. De manière surprenante, le meneur d’allure ne m’a pas doublée alors qu’il me reste deux virages à gérer sur les deux cents derniers mètres, j’allonge la foulée et mon cœur se gonfle, j’ai franchi le cap des 45mn, 44’24’’.