Genre #1.1.3

L’autorité a sur elle l’effet d’un pouvoir attractif en même temps qu’une réaction de répulsion, elle cherche chez l’autre un point de repère par rapport auquel se positionner, s’éloigner et se rapprocher, et par-dessus tout elle cherche à défier tout ce qui pourrait l’enfermer en ce point. L’autre a autorité sur elle et l’incite à se dévoiler pour prétendre à une place en ce bas-monde, et ce faisant tous les prétextes sont très vite trouvés pour rester critique et sur la réserve parce qu’il semble impossible d’avancer vers soi tout en restant dans l’ombre d’une entité adverse. Alors elle se rapproche puis s’éloigne, elle prend ses distances pour mieux observer et se rassurer sur ce monde si étrange et qui lui ressemble tellement, elle se dévoile et s’y attache. Elle est cet autre qui l’inquiète, la fascine et l’attire tout à la fois, elle est ce besoin d’amour qui désire le rapprochement et cet élan vital de liberté qui la pousse à s’éloigner pour respirer. Mais il est là en elle, ce masculin qui revient à la charge tandis que le féminin veut dissimuler.

Genre #2

Alex, ce prénom utilisé par le diminutif par lequel tu apprends son existence un jour, ton frère. Ton prénom de garçon aurait été Christian, dont le diminutif pour le coup peut être utilisé également pour un prénom de fille, avec ce prénom masculin tu aurais pu semer la confusion. Pas avec le tien, ni aucun des prénoms de tes sœurs, on a fait en sorte qu’il soit clair aux yeux de tous et quelque diminutif ou sobriquet que l’on puisse vous affubler à toutes les trois, que vous êtes nées filles et que vous le resterez, telles que vous êtes, vous ne remplacez pas Alex. Ou plutôt vous venez au monde en opposition tellement parfaite qu’on ne peut que l’oublier, vous êtes en nombre, il est seul, vous êtes trois filles contre un garçon, il vous connaît depuis toujours et au contraire vous n’avez pas le moindre soupçon quant à son existence à lui, sinon qu’il plane ce quelque chose d’inquiétant durant toute l’enfance, ce parfum âpre des non-dits. Impossible de ne pas flairer une arnaque et empêcher une réaction opposée à celle escomptée, à savoir l’inquiétude au lieu d’être rassuré sous le prétexte fallacieux que si l’on ne sait rien c’est qu’il n’y a rien à savoir, la culpabilité aussi parce qu’il se passe quelque chose de pas très clair et qu’on aura naturellement tendance à le prendre pour soi, tu as dit ou fait quelque chose et depuis les dés sont pipés, d’ailleurs le drame est placé sous silence tant c’est grave. Et maintenant que l’abcès est crevé, tu te demandes comment il possible de mettre en sourdine l’existence de quelqu’un qui compte forcément puisqu’à force d’avoir mis en place tout un stratagème d’omission, un véritable système de défense en cas d’interrogatoire en fait, tu ne conçois pas qu’en face de toi les personnes qui t’ont mis au monde aient eu à l’esprit l’existence de ton propre frère au moment de t’avoir à l’œil, suivre ton évolution dans la vie, comme un miroir destiné non pas à grossir le trait mais à faire disparaitre l’original, le frère.

Tu n’en finis pas de te demander comment le secret a pu ne pas sortir d’une bouche par hasard puisque toute la famille était au courant, tantes et cousins, parents et grands-parents, comment dans un regard tu as pu ne pas lire une histoire muette ou la recherche d’une ressemblance. Alors tu commences à t’interroger sur l’influence qu’aurait pu avoir ces conversations tues sur tes premières habitudes dans l’enfance, à savoir préférer toujours le pantalon et refuser la robe, tirer la chemise de manière impeccable pour qu’il n’y ait aucun pli, pareil pour les cheveux, gommer tout ce qui dépasse et dénature ce corps pour qu’il lui ressemble, à l’autre. Parce qu’il faut bien le dire, tu ne parviens pas à prendre possession de ton aspect, tu es une présence en creux, tu ne cesses de scruter ce visage comme s’il n’était pas le tiens et que tu attendais qu’il prenne l’apparence et la forme d’une personne que tu n’es pas encore devenue. Et tu te prends à croire qu’il s’agit d’une histoire de coupe de cheveux qui ferait toute la différence, alors tu vas attendre et réclamer qu’on te coupe cette tignasse qui masque tout au point de t’empêcher toi-même de te reconnaître dans un miroir, mais en face de toi ça résiste.

Genre #3

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. Du deuxième au premier étage du bâtiment C de mon immeuble, dont j’occupe l’appartement gauche au troisième étage, que je n’ai donc pas réussi à atteindre, à la place j’ai fait une chute. Une culbute en arrière, comme on se laisse choir de tout son poids sur un lit draps ouverts, sauf qu’alourdie de deux sacs de courses et plus de trois années-lumière de sommeil en retard, je n’ai pas pu me rattraper à la rambarde à temps, sans doute l’idée ne m’a pas même atteint. Et pour cause, au poids de la fatigue et des courses il faut ajouter quelques litres de bière ingurgités au troquet sur le trottoir d’en face, à attendre une voisine de quartier dont je savais qu’elle ne viendrait pas, ne serait-ce que parce que je ne l’y avais pas explicitement conviée, dans mon état toute tentative d’invitation face à une inconnue aurait été soldé par un échec. Elle avait beau habiter la même rue que moi, la voisine je ne la connaissais pas plus que ça, sinon par l’intermédiaire d’une amie qui m’en avait parlé plusieurs mois auparavant déjà, à la faveur d’une simple coïncidence géographique sans que cela ne retienne mon attention alors, mais avec le changement des saisons et l’arrivée de l’été, la possibilité d’une rencontre due sinon à la providence, du moins à une très heureuse et incongrue résurgence de ma mémoire. Paris était vide et mon cœur à prendre, ni une ni deux j’ai envoyé trois messages d’un coup à la voisine qui n’en attendait pas tant, dans le premier, le plus long, j’ai raconté la folle épopée de cette rencontre comme si j’en connaissais les aboutissants, dans le deuxième je me suis bien sûr excusée de la longueur du message précédent ; enfin le troisième et dernier message, que je voulais plus subtil que les précédents, visait à concrétiser le rendez-vous sous forme d’options pour mettre en avant mon ouverture d’envies, une croisière, un domino, des fraises. La voisine n’a pas répondu tout de suite à mes missives, le désir de son retour s’est étiré sur cinq jours et quatre nuits entières pendant lesquelles j’ai soupesé sa surprise, puis mon émoi, ma honte un peu et aussi la palette enflammée de scénarios détaillés idéalisant à souhait le moment d’un rendez-vous forcé par le destin et attendu comme l’oasis dans ce désert lourd et plombant qu’était devenu Paris ce week-end perdu du mois d’aout, terrain de toutes les soifs à présent que j’avais lancé ma fusée de détresse dans le ciel troué pour qu’enfin il s’étoile. Effectivement, la réponse a filé, cependant pas dans le sens où je l’attendais, pas pour réaliser mon vœu d’une rencontre, la rencontre de toute une vie, plutôt en mode erreur d’aiguillage. Une série de questions inquiètes, voire carrément furieuses, m’a ordonné de dénoncer sur le champs le nom de l’entremetteuse, celle qui avait vendu des coordonnées jusqu’alors privées, et elle avait parfaitement raison de s’insurger, ma démarche était indécente, je le savais bien. Le ton était ferme, la plume incisive. J’ai relu mille fois sa réponse pour en deviner toujours plus sur la personnalité de ma très potentielle prétendante. Elle aurait pu ne pas me répondre. Pourquoi a-t-elle fini par accepter mon invitation, je ne saurais dire, nous avons convenu d’un rendez-vous pour une exposition au Jeu de Paume, accès direct depuis notre station de métro. Elle est arrivée avant moi, lunettes de soleil et portable en main, j’ai senti cette petite vague de déception me guetter, j’ai élargi mon sourire et sorti une réplique sans que cela ne soit nécessaire, juste pour me donner un minimum de contenance, les présentations étaient faites. Il ne restait plus qu’à traverser l’exposition et s’en tirer à bon compte avec un dernier verre. Seulement voilà, pour une nouvelle raison que je ne saurais m’expliquer, son comportement durant ma visite, au lieu de me contrarié, m’a intriguée, la voisine prenait toutes les photographies elle-même en photo, les vidéos en film, à la limite elle aurait rédigé à l’identique un texte si la lecture lui en avait été donné, elle m’expliqua être en plein travail. Son projet personnel consistait à relater pour l’audience qui la suivait, des personnes comme moi qui cherchaient à se faire remarquer par des commentaires plus pertinents que les autres, le plus d’expositions et de rétrospectives parisiennes possible pour devenir une sorte de référence incontournable de ce qu’il fallait dire voir et faire sur la capitale, et de fait ses reportages inspiraient le respect, personne ne voulait lui reprocher sa posture d’intellectuelle. Au contraire, elle donnait crédit à tout propos exacerbé et permettait à son auteur de savourer son heure de gloire en lui donnant une importance disproportionnée par rapport au contenu souvent creux de remarques qui renchérissaient dans le verbiage et la complaisance infertile. Pour autant, je lisais tout, davantage motivée par une curiosité pour la réaction de ma voisine vis-à-vis des sbires de sa cour que par l’intérêt des commentaires, je cherchais à savoir parmi tous ces gens à l’affut d’affinité quelle personne sortait du lot, à quoi elle devrait ressembler ou, pour le dire autrement, à quoi j’aurais dû ressembler pour pouvoir plaire à ma voisine. Nous sommes sorties de l’exposition et par le truchement de son activité de reporter durant toute la visite, je me suis attachée à elle tandis qu’elle continuait à afficher son manque de disponibilité à mon égard pour mieux se concentrer sur le moindre panneau signalétique du Jeu de Paume, pendant que je répondais à ses questions brèves mais non moins intrusives sur ma relation en cours, à croire qu’elle avait l’intention de composer un reportage là-dessus. Pourquoi je n’ai pas pris ses questions comme un intérêt pour ma personne, parce que l’impression de subir un interrogatoire standard prenait le dessus à mesure que je l’observais, à aucun moment mes réponses n’influencèrent la tournure de sa procédure de prise de contact, à aucun autre mes tentatives pour attirer son attention ne parvinrent à lui faire lever les yeux, j’avais beau exceller dans l’art de fabuler mon histoire personnelle, exagérer le trait jusqu’à l’invraisemblance de mon aventure, surajouter en intensité abusive mes propres sentiments pour provoquer un effet émotionnel spécial, ma voisine restait de marbre telle une statue.

L’échec, la chute.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir commencé à courir pour devenir ce que je n’étais pas encore. Simplement, quelque chose n’allait pas dans l’ordre des choses et il fallait faire autrement, changer de mode de vie. Non pas partir ailleurs ou trouver l’instant opportun, le bon moment, mais bel et bien créer le moment de la crise, avec un avant et autant que faire se peut, l’après. Et comme pour tout commencement en règle, la première chose à faire fut de tout arrêter. Tout. J’ai arrêté de m’alimenter, de me perdre dans l’autre, de chercher l’intensité, l’addiction. Tout cela sur des semaines de tâtonnements, des mois de perdition, des années d’obstination. J’ai perdu de vu des amis, de tête des rendez-vous, à l’évidence du poids, pas mal de poids. Mes traits ont changé, mon visage a pris les expressions d’une personne déjà plus familière.

Je me suis réveillée un dimanche matin aux urgences et j’ai décidé qu’il fallait que quelque chose change, et cette chose c’était moi autour de qui je ne cessais de graviter sans lumière. Cette chose cachée derrière des cheveux trop longs frisés, j’ai commencé par lui donner un visage moins étranger, celui dans lequel je me suis reconnue sitôt les premières mèches tombées. Emmanuelle s’est chargée de la coupe, elle-même m’avait incitée à me débarrasser de la perruque pour mettre en valeur mes propres traits, je n’avais qu’à suivre son conseil. Emmanuelle a cessé son activité de coiffeuse cette année-là pour écrire son propre scénario, une autre façon de mettre en espace non plus un mais plusieurs visages en leur attribuant des personnalités et en racontant l’évolution de ses caractères à travers une longue intrigue, quelques rebondissements et une chute. J’aurais voulu avoir le talent de ma coiffeuse préférée. De mes mains, je n’étais pas parvenue à maintenir un camélia en vie, quelques cactus s’en étaient sortis miraculeusement pendant mon adolescence et mes chats ne devaient leur survie qu’à l’art inné et subversif qu’on leur connaît au chantage affectif, sans quoi j’aurais sans doute oublié d’acheter des croquettes aussi vite que j’avais omis d’arroser mes plantes auparavant. Je n’étais pas manuelle, soit. J’ai donc décidé de devenir véritablement pédestre en marchant dès que j’en avais l’occasion, en provoquant les occasions, puis en me mettant un jour à courir. Non pas que ce fut ma première course, mais je n’en avais jusqu’ici pas fait un mode de vie, comme d’autres recherchent et réalisent toutes sortes de recettes pour se réaliser en cuisine. Ma première sortie m’a permis d’identifier un petit stade à un kilomètre tout pile de chez moi, mon nouveau repère identitaire. Une nouvelle coupe de cheveux et l’approfondissement de mon altérité à travers ma relation avec les chats. Ces félins perfides en manque cruel d’affection qui, l’instant où je cède à leurs charmes et réclamations, m’ignorent à leur tour.

Genre #2.1

Tu as raconté ton histoire pour la première fois à ce qu’on peut appeler une parfaite inconnue. Un simple prénom faisait office de dénominateur commun entre ce profil virtuel et toi-même, et sa décision d’en utiliser le diminutif a captivé ton attention en plus de sa jolie photo, Alex. De passage à Paris pour la promotion de son roman, et par le truchement d’une application de rencontre, tu as matché avec elle et vous avez commencé à échanger ensemble alors même que son avion pour la prochaine étape de sa tournée était prévu le soir même, malédiction. Une auteure, pour de vrai, le même âge que toi et l’accroche sympa, tu lui as dit que tu aimais son style et elle a répondu par la réciproque, même s’il ne s’agissait pas de style littéraire, plutôt de ce que les premiers échanges et les quelques photos de son profil disaient d’elle, l’attitude virtuelle, le charme qui émanaient de sa personne au fil des questions que tu posais. Juriste de profession, elle avait renoncé à une brillante carrière d’avocate pour coucher sur le papier l’histoire qui était en elle depuis son enfance, et remontée à sa conscience presque soudainement à l’occasion d’une rencontre avec un condamné à mort pour pédophilie, dont elle était censée prendre la défense jusqu’à ce qu’elle réalise que sa sœur et elle-même avaient été abusées pendant son enfance, plusieurs années durant par son propre grand-père maternel. Tu es fascinée par sa capacité à avoir fait de son histoire personnelle un texte documenté dans lequel elle raconte aussi l’histoire de la justice américaine, de tout un pays, un récit universel, à travers lequel elle accède à ce après quoi tu cours chaque jour, cette vérité qui parle à tous. Projection. Tu l’images au moment où elle a eu cette révélation, sur son passé et sur ce que cela ouvrait comme perspectives sur l’avenir pour enfin en découdre avec ce sentiment persistant de désagrément, un mal-être avec lequel on s’accommode en usant de béquilles et autres bénéfices secondaires pour survivre et s’outiller, le temps d’y voir plus clair plus tard. Ce moment où clarté se fait. Tu la vois dans son émotion lorsque le cœur se met à palpiter au point de bondir jusqu’à ses tempes et faire flageoler ses jambes, tu peux sentir la nausée qui monte et la tension qui descend, tu comprends avec elle ce qu’il se passe, c’était donc bien ça et tu sais qu’elle le savait, c’est encore autre chose d’en prendre conscience d’un seul coup. Son passé de victime de pédophilie existe en ce monde, pire cela existe en elle, c’est elle. Jusqu’à ce moment, son passé la constituait à son insu, à présent elle se constitue partie prenante et décide d’en faire un sujet, quitte à ce que cela ne plaise à personne, c’est le risque. Sa vocation de juriste était tracée par ses avocats de parents, elle reprend en main le cours de sa vie et se met à écrire, ça sort comme une source qui ne demandait qu’à jaillir, le bénéfice est double, pour elle et pour la justice américaine, mais surtout pour la littérature parce que chacun de ses mots est recherché et trouve l’émotion qui guide un récit, ça te parle tellement.

Alex, ce prénom utilisé par le diminutif par lequel tu apprends son existence un jour, ton frère. C’était un soir, très tard dans la nuit, au moment où tu vérifies que tout a déjà bien vérifié et qu’il ne reste plus rien d’autre à faire ici-bas que d’aller se coucher avant d’autres possibilités. Tu regardes dans la boîte de réception destinée aux courriers de personnes qui ne t’ont pas contactée auparavant, tu as définitivement examiné toute autre option pour te tenir éveillée au cas où il se passerait quelque chose qui puisse changer le cours de ta vie, pour regarder ici. Une inconnue t’a envoyé un message totalement incompréhensible où il est question d’un tiers et de ton affection pour les chats, la couleur de tes yeux, l’auteure du message semble avoir épluché ton profil et en savoir plus sur toi que tu ne le souhaiterais, elle sait quelque chose que tu ne sais pas et qu’elle finit par t’avouer, c’est la mère de ton inconnu de frère. C’est donc lui ton masculin, tu as toujours su qu’il y avait autre chose à creuser, mais quoi… Tu apprends l’existence de ton frère aîné alors que tu as passé la moitié de ta vie à chercher l’autre en toi, le voilà qui se manifeste à toi avec sa propre apparence, son vécu, tu n’as plus à l’inventer, la part de doute en toi existe à l’extérieur de toi, tu pouvais toujours chercher. Lorsqu’il s’est agi de l’annoncer à ta sœur, la nouvelle lui a paru évidente et à toi aussi, vous avez toujours su qu’il existait cet autre, vous ne saviez pas qu’il se manifesterait un jour où vous ne l’attendiez plus, pourtant vous ressentez un soulagement parce que son existence change les choses et vous donne raison, vous avez toujours su ce qu’on ne vous disait pas, le non-dit a martelé les parois de votre enfance comme si quelqu’un demandait à en être libéré. Tu en as parlé aussi à Claire parce que vous étiez encore en contact à cette époque et qu’elle était à nouveau dans ta vie à ce moment-là pour lui donner un éclairage nouveau, après toutes ces discussions à se justifier et trouver dans le passé des réponses pour expliquer le présent, exprimer cette colère sourde et jusqu’ici infondée, enfin elle trouvait son origine, le lierre auquel s’accrocher pour grimper encore un peu plus haut depuis l’embourbement des racines. A présent, tu pourrais récupérer ta place au sein de la gente humaine sauf que le fantôme de l’absent t’a aidé à te construire telle que tu es, tel que tu es devenu, cette personne qui se retourne plus volontiers lorsqu’on l’interpelle d’un « Monsieur », plutôt que « Madame », loin de te déranger cela t’a toujours plu, la confusion te permet de n’être pas trop facilement genré. La question s’est posée à toi si tu aurais préféré être un garçon, comme chaque enfant se demande s’il aurait aimé être adopté, avoir un jumeau, mais la réponse n’était pas là, il n’y s’agissait pas de sexualité, plutôt d’une liberté qui aurait consisté à ne pas choisir pour être à la fois l’un et l’autre, le masculin autant que le féminin pour être sûr et certaine de composer avec tous les traits de caractère de l’humanité, quelle plus belle occasion de se mettre à la place de l’autre, l’entendre et le comprendre mieux que personne pour écrire mon histoire.

Une auteure de passage à Paris avec qui tu as échangé le jour de son départ, dommage trop tard. Son histoire personnelle a fait écho à ce que tu n’avais pas encore identifié comme le sujet de ta propre évolution, tu t’es confiée à elle, Alex. Le même prénom que ton frère. Alex, celui dont il ne fallait pas dire le nom ni révéler l’existence sous peine de réveiller les secrets de famille depuis si longtemps enfouis sous les tapis dans lesquels tu t’es pris les pieds pendant toute ton enfance. À force de trébucher entre l’éducation de petite fille qui te démangeait et ce fantasme d’être ce garçon libre d’assouvir des élans romantiques introvertis, tes espoirs de libération et de cris de joie se sont tus et son restés cachés, comme les non-dits. Le jour où tu as appris son existence, Alex, un frère, c’est comme si la vie t’avait fait un cadeau, tu pouvais récupérer ta vie, plus besoin de prendre la place de l’autre. L’autre, cet inconnu tellement parfait que vous étiez persuadées avec ta sœur de l’avoir inventé, à votre image. L’autre avait tous les droits, son existence même avait pour ultime raison le but de vous autoriser à franchir la ligne. L’autre dépassait les limites que vous aviez fixées pour mieux les transgresser à sa place, puisque personne ne l’avait encore croisé. Mais il suffisait de l’évoquer pour se dédouaner, oh l’autre, pas gêné pour avoir des envies et devenir insolent. Tu es devenue adulte en prenant la place de l’autre, il n’y avait plus de respect pour rien.

Genre #1

Elle n’était pas ce qu’on appelle la bonne personne née au bon endroit et au bon moment, Eva, personne ne l’avait attendue pour rire, vivre et rêver. En tout cas, c’était sa réelle impression. Elle ne rêvait que d’une chose, être cette personne qu’elle n’était pas, que l’on remarque et qui séduit l’assemblée entière naturellement, sans feindre ni forcer, en restant telle qu’elle-même. En attendant de vivre cette vie rêvée, Eva se prenait de passion pour celle, réelle, des autres, des vies cousues d’instants parfaits, racontés avec une verve où l’exagération et le hasard avaient une place dont elle seule avait très vite compris l’importance toute particulière, à force de reconnaître le refrain familier au creux du rebondissement de chaque récit, cet ingrédient. Une réserve maladive et la traque de signes qui ne révélaient jamais rien, en bien ou en mal, étaient le lot d’Eva qui cachait derrière une épaisse chevelure toute expression de visage qui aurait pu trahir ses multiples craintes et sa déception récidiviste, à chaque fois qu’elle croyait du bout de ses fantasmes inventer un nouveau virage l’occasion d’une évolution qui n’advenait pas, elle-même n’aurait su dire sous quelle forme elle attendait le changement. Sinon qu’il lui fallait l’attendre planquée là, dans une survie un peu sauvage et hors de portée, à continuer de croire qu’une étoile bienveillante viendrait à se manifester et avec elle enfin, cette certitude omniprésente qu’il lui arriverait à elle aussi quelque chose de très personnel.

L #13

28/10-17/11. Cela faisait dix jours que je n’étais pas retournée nager, la fracture m’empêchant d’étirer la pointe du pied en crawl, j’avais perdu ici aussi l’équilibre et me fatiguait davantage. L’odeur de chlore qui me parvient de la piscine, au lieu de me déranger comme il y a encore peu, m’enveloppe à présent comme dans un cocon, pendant que je nage j’oublie tout le reste. Il m’arrive même d’oublier la fracture lorsque j’en oublie de penser à mon positionnement, pourtant j’en suis encore là, soigner l’opposition et m’étendre davantage, tirer sur les pointes.

29/10-17/11. Un mois que la fracture m’empêche de courir et que je boîte en marchant, certes le pied n’est plus gonflé et j’ai bandé les orteils, et j’ai repris plus tôt que prévu sans parler non plus d’entraînement, j’ai profité d’être ailleurs pour me lever tôt et accélérer le pas disons. Je n’avais donc pas couru plus de 7km depuis la veille de la radio, puis vraiment plus rien.

30/10-17/11. J’ai couru 7km à nouveau hier, puis 8km aujourd’hui et je l’ai senti passer, le dernier kilomètre, je ne suis plus entraînée du tout. Mais je jubile, sans pouvoir accélérer, j’ai pris un plaisir dingue. Je remets cela deux jours plus tard, 9km et une grande satisfaction à la veille du long week-end. Je n’ai plus qu’à me laisser kidnapper par une soirée pour fêter ça.

31/10-17/11. En rentrant pas si tard que ça de la soirée au Rosa Bonheur, je perds mon pass navigo, la dernière pièce d’identité sur laquelle j’avais les cheveux longs et encore bouclés. Au moment de refaire faire le pass, l’agent me demande si je veux garder la photo précédente ou changer de tête, dans les faits il ne me reconnaît pas du tout. Je choisis de prendre une nouvelle photo et il insiste, je dois être sûre de ne plus me laisser pousser les cheveux parce qu’en vérité, ce n’est pas du tout la même personne sur la photo et en face de sa caméra photo.

01/10-17/11. Je reçois les photos que la grande magicienne a prises de notre shooting, elles sont réussies, moi qui me supporte rarement sur les photos, je suis très intriguée par celles-ci. En cette journée des morts, j’en choisis une, la dernière de la série, pour illustrer mon profil.

02/10-17/11. Je fête l’anniversaire de mon blog, trois ans déjà. Je veux écrire sur le genre. Voilà.