Trois éternités #56

On dit qu’une répétition générale catastrophique est souvent signe d’un concert réussi. On pourrait aussi dire qu’il en va de même pour un entraînement particulièrement laborieux, la compétition aurait tout lieu de se tenir sous les meilleurs auspices et réserver la surprise. Sauf qu’il n’en fut rien le jour du triathlon XS organisé dans le 15e arrondissement, le lendemain d’une séance en palmes que j’ai entièrement effectué sans palmes, avec des lunettes qui avaient décidé de prendre l’eau et un nouveau coach désintéressé par la séance. J’aurais pu m’attendre dans ces fatales conditions à briller lors de l’épreuve du Super Sprint. Certes, j’ai fini troisième de ma catégorie une nouvelle fois, certes j’ai pour la toute première fois nagé mes 300m de crawl sans interruption ni reprise en brasse, certes le parcours de la course à pied était particulièrement glissant et difficile parce qu’il fallait répéter six fois la même boucle sur un stade trempé, avec un départ en labyrinthe comme au passage de douane. Toujours est-il que je pensais faire mieux que lors du premier triathlon XS, j’ai mis deux minutes de plus pour achever ce parcours chaotique, tous les concurrents ont pris 2 minutes. La compétition devait se dérouler à l’origine à la piscine Keller, dans un bassin de 50m, pour une raison qui m’est inconnue l’événement a changé de lieu au dernier moment, le parcours de la course aussi. Je garde le souvenir de mes six allers-retours dans ce petit bassin de 25m. Je retiens également un temps plutôt correct en cyclisme, j’ai appris à mouliner, j’en abuse jusqu’à la descente de vélo, la transition vers la course à pied m’a parue moins compliquée. Pourtant, je ne me suis même pas spécialement distinguée en course, une déception au point que j’en oublierai presque mon état de convalescence, je me remets mal d’une bronchite que je traîne depuis le marathon, mes bronches sont encore encombrées, je me sens toujours vidée. Il me faut prendre mon mal et ma toux en patience avant de retrouver la grande forme, avant de reprendre les entraînements de course à pied surtout, je ne sais pas si je sais encore courir. Aucune sortie longue à mon compteur depuis le marathon, j’ai timidement repris les sorties au stade mais à un rythme très inférieur à ma moyenne et surtout dans un état d’épuisement que je ne me connais pas, je suis aussi essoufflée par un tour de stade que par une ligne de crawl. Je suis épuisée rien qu’à l’idée de faire un tour de stade et de nager une ligne de crawl, mais je suis inscrite à d’autres courses à venir et il va falloir trouver le levier de vitesse en nage et retrouver l’endurance des beaux jours pour prendre plaisir à nouveau aux sorties matinales. Bientôt le 20K de Bruxelles, inimaginable à l’heure actuelle, et bientôt un premier triathlon S. La récupération, ce moment pareil à un temps mort mais aussi vital en réalité que le moindre geste de survie, ce réflexe qui n’en est pas encore un lorsque la machine fonctionne et qu’il n’y a aucune raison de l’arrêter en cours de route, pas d’arrêt sur le parcours, aucun terminus, tout un apprentissage… Mais là tout de suite j’envisage de faire une sortie vélo de 165km.

Trois éternités #55

Pour faire les choses selon les règles de l’art au sein d’une journée de stage triathlon, celle-ci démarre par la séance de natation au petit matin, sept nageurs par lignes d’eau et par niveau, le crawl est à l’honneur dès les premières longueurs, la brasse sera à peine évoquée. Pour la première fois, je nage avec des palmes, pour la première fois aussi je fais une culbute. Et pour la première fois aussi, à vélo cette fois-ci, j’apprends à gérer les vitesses selon le dénivelé sans oser avouer que jusqu’ici ma sortie sur les bords de Marne s’était déroulée sans aucun changement de vitesse, j’avais roulé en résistance maximale sans pouvoir mouliner. Impossible dans les côtes qui se présentent dès la première sortie en Ardèche, les vingt premiers kilomètres se passent normalement, nous enchaînons les faux-plats et les premiers dénivelés, je prends mon vélo en main, j’adhère davantage à la route, puis arrivent les côtes. J’apprends que mon vélo n’a qu’un plateau, ce n’est pas courant et en même temps me disent les experts qui m’entourent, la tendance revient au mono-plateau, je ne risque pas de dérailler. Mais la première vitesse ne me permet pas non plus de mouliner suffisamment, ou alors je ne parviens pas à l’atteindre, quelque chose résiste, débloque au moment où je suis dans le rouge. Je dois mettre pied à terre et gravir le col en poussant le vélo, j’imagine mal continuer ainsi. Le groupe a fait une pause au sommet du col avant de repartir pour une descente vertigineuse. Le vertige… ma hantise. Je m’élance sans aucune visibilité dans le virage en aiguille, en face de moi le vide, un autre que moi parlerait de paysage à couper le souffle, vue panoramique. Mon guidon est incrusté dans mes mains et tout mon corps est crispé sur celui-ci pour donner le coup de frein nécessaire avant de s’engager dans le prochain virage, je n’en vois pas la fin. Je suis dépassée par des cyclistes lancés à pleine allure, sans doute n’ont-ils donné aucun coup de frein depuis le sommet, ils filent vers la stabilité du plancher des vaches en tout détente. J’imagine même qu’ils prennent particulièrement plaisir à descendre après l’effort de la côte. Quand j’arrive en bas de la descente, je suis épuisée, j’arrive à peine à décrisper mes mains du guidon, mes muscles sont tendus sans même avoir été sollicités pour faire le moindre effort. J’apprends que la solution se trouve dans la détente, cela ne sert à rien de crisper, au contraire. Facile à dire. Je choisis des sorties avec un dénivelé de 600 pas plus pour les prochains jours. Puis, le stage avançant, je me lance en fin de semaine dans une sortie longue avec 1200m de dénivelés, je me dis que je ne retrouverai pas cette occasion à Paris d’affronter ma hantise. Comme d’habitude, les premiers kilomètres s’enchaînent sans difficulté, mieux je ne suis plus la dernière du peloton, les cuisses sont aiguisées, je maitrise définitivement toutes les vitesses, je m’initie au drafting et je me sens plus détendue que jamais. La première côte s’annonce. Sans sourciller je passe la vitesse adéquate, il fallait la débloquer manuellement, je mouline à présent sans encombre, j’arrive au sommet à bout de souffle mais sous les applaudissements. Et surtout, j’attends la descente pour souffler, je me détends parce que les paysages et le vertige me sont devenus familiers, j’ai le réflexe de vouloir freiner mais je laisse couler quitte à prendre beaucoup de vitesse, la panique monte mais je souffle lentement, il ne m’arrive rien. Toujours mieux, je me surprends à suivre le mouvement de mon vélo dans les virages et je penche avec lui à droite puis à gauche en m’équilibrant avec le genou sorti, je regarde devant. Jamais je n’ai regardé aussi loin qu’au moment où j’ai eu le nez dans le guidon en grimpant sur ce vélo qui m’a permis de dépasser mes limites et ma peur des virages en côtes escarpées. Le stage devrait commencer maintenant, malgré la fatigue accumulée et la météo incertaine. Contrairement au début de semaine, je n’hésiterais plus à partir affronter les bourrasques de vent et le risque de pluie, l’envie de profiter de chaque occasion de rouler est quasi incessante. Les séances de natation montent jusqu’à deux heures d’effort, le travail éducatif paie, la sensation de glisse en crawl est plus évidente et j’économise des mouvements sur une ligne. La course à pied est revenue progressivement dans le programme du stage avec une première sortie directement après avoir rangé les vélos, catastrophique. Les jambes ne répondaient plus, les cuisses étaient asphyxiées et l’élan inexistant, j’ai cru que je ne savais plus courir du tout. Des deux transitions à travailler, la dernière qui enchaîne le vélo et la course à pied est la plus difficile et mérite un travail spécifique, qui a été organisé autour d’une boucle de 4km de vélo et d’un kilomètre d’un parcours de course jalonnés de côtes et d’escalier, le tout à enchaîner si possible quatre fois voire plus pour les plus téméraires, sous une pluie continue, avec du vent. Une fois les conditions énoncées, on aurait pu croire que l’exercice fut pénible et douloureux, or le contraire se produisit puisqu’au moment de finir la reconnaissance des deux parcours, une joie à l’idée d’en découdre ensemble sur ces courtes distances a gagné le petit groupe de volontaires. Nous nous sommes encouragés sur la boucle à chaque fois que nous nous croisions comme s’il s’agissait d’une compétition contre les éléments et que nous avions à défendre les couleurs de notre stage de triathlon, je me suis sentie stimulée comme jamais. Finalement, et après une autre sortie de course à pieds dans les jolis sous-bois du gîte, j’ai senti la transition devenir moins difficile, les différents muscles semblaient bien s’harmoniser. Cela aurait pu est de bon augure pour le prochain triathlon XS prévu après le stage si la fatigue n’avait fini par s’installer au retour, comme une orage que personne n’aurait prévu. Doucement, j’ai repris la course à pied mais sans pouvoir allonger la foulée ou la longueur de la sortie, je suis retournée nager en profitant de lignes de crawl sans incident mais sans avoir l’impression non plus d’avoir gagné en souffle, n’importe quel effort me coûtait le double de ce qu’il aurait du me demander. J’ai continué à rouler en me persuadant que les sorties vélo n’étaient que de simples balades et que je serai remise sur pied pour le prochain Super Sprint.

Trois éternités #16

J-60. La grève des ferrys n’aura duré qu’une journée, j’ai pris une nuit dans un autre hôtel situé dans le quartier de Mati, ce qui me rapprochait encore plus de la ville de Marathon. En revanche, mon corps a continué à faire grève en arrivant sur l’île, et ce durant les dix jours. Plutôt que de m’entraîner j’en étais à me traîner sur des distances pourtant courtes, asphyxiée. Les figuiers n’assuraient plus non plus mon ravitaillement comme par les années passées, la saison était passée et les arbres dépourvus de fruits n’en gardaient pas moins cette odeur enivrante de sécheresse et de chaleur, je changeais mes habitudes et m’arrêtais aux fermes dont je découvrais l’existence, planquées au détour de sentiers jamais empruntés. N’importe quelle rencontre sur ces parcours de fortune, et qui m’aurait encouragée à reprendre la course plutôt que de continuer à marcher, serait parvenu à me faire accélérer, n’importe qui sauf moi, pas plus que les quelques vaches, brebis et oies surprises de voir un nouveau visage par ici. Rendue à la marche, je ruminais ma défaite sans m’enfoncer pour autant, j’avançais en cherchant un nouveau souffle tandis que les souvenirs des randonnées me revenaient à l’esprit et cet adage aussi, ralentir pour aller plus vite, ou tout simplement avancer, avancer immobile. Je m’exerçais donc à me projeter à coeur perdu dans les mouvements que j’observais dans mon environnement à défaut d’être en capacité physique de me motiver comme de l’espérais. Les levers et couchers de soleil m’offraient l’occasion de décliner à la verticale toute l’étendue des exercices d’étirement et de gainage, je me levais aux aurores pour être certaine d’observer cette extraordinaire et nécessaire lenteur du lever, comme si l’un après l’autre chaque rayon de soleil devait être déployé avec une extrême prudence, et non pas comme pour un spectacle qui en mettrait plein la vue, à l’image des vertèbres du fragile corps humain. L’intimité de ce réveil avec l’astre alors que je trottinais sur ma route avant de me trouver à nouveau exténuée, me consolait de mon propre épuisement et régénérait en moi un ressource dont je savais que je pourrais l’exploiter au moins un jour. De la même manière, les couchers de soleil m’inspiraient la voie du retour au calme après une séance de surchauffe, petit à petit. J’emmagasinais ces images jour après jour, je les imprimais en moi pour mieux les intégrer. Enfin, le va-et-vient régulier des ferries dans le port m’embarquait toute entière dans l’observation d’un exercice à l’horizontal, millimétré comme une manœuvre militaire, impeccable. Je voyais les bateaux arriver de loin, parfois de très loin si l’horizon était dégagé, avec une préférence pour les rapides parmi lesquels mon préféré, le « Super Runner », dont je devais la vitesse aux sillons laissés sur son trajet, j’enviais l’allure régulière sans perdre de vue une seconde le navire, j’aurais presque pu entendre gronder le moteur et sentir mes muscles se contracter, je l’observer décélérer à son entrée dans le port et faire ses gammes pour amarrer et venir embarquer les voyageurs. Je profitais, immobile, d’un voyage intérieur.