L #30

Un dimanche matin, alors que j’étais sensée retrouver le groupe pour la sortie longue de la prépa marathon, je passe devant la salle Cortot. Son nom est inscrit sur l’édifice de l’Ecole Normale de Musique de Paris. J’ai manqué le rendez-vous avec les autres, pourtant je connais le lieu pour m’y être rendue plusieurs fois, à l’orée du bois de Boulogne. Certes, je n’aime ni le lieu ni les sorties dans ce bois, je ne me sens pas en forme et je serais bien restée couchée. Mais j’ai fait l’effort de me lever et les métros circulent, voilà pourtant que je ne retrouve pas le fameux coin de rue où tourner pour rejoindre le lieu du rendez-vous à l’heure dite. J’ai beau tourner en rond, marcher jusqu’à l’arrêt de métro suivant, rien n’y fait, je ne reconnais rien. Comme si j’avais été projetée dans une autre dimension spatio-temporelle d’un seul coup. Alors je décide, maintenant que je me trouve de l’autre côté de l’Arc de Triomphe, de faire le trajet retour à pied jusqu’à chez moi, en guise de sortie moyennement longue, fini le métro. L’espace d’un millième de seconde, je me demande même si mon chez moi existe toujours, puisque le sort m’a privé du sacro-saint lieu de rendez-vous. Je me lance donc à sa recherche. Et me voici au bout de deux kilomètres en train de parcourir la rue Cardinet lorsque mon regard est happé par l’inscription au-dessus d’un bâtiment, « salle Cortot », il me semblait bien avoir entendu des accords de musique, piano et musique de chambre, en arrivant à l’angle de la rue. On y donnait une audition de piano, salle Cortot, j’avais dix ans et j’ai joué une marche, impossible de me souvenir laquelle, je l’ai joué par cœur, j’ai été applaudie et des gens ont même crié « bravo », dixit ma mère. Dans mon imaginaire, la salle Cortot est une grande salle de concert semblable à la salle Pleyel, avec une entrée prestigieuse située sur une belle place bien en vue, les journalistes sont limite postés devant en permanence, voyez-vous. Paris était la destination de l’extravagance absolue dans mon enfance, ma mère s’y rendait pour acheter ses partitions rue de Rome et je la suppliais à genoux de m’emmener avec elle. Jamais je n’avais pensé à situer la salle Cortot sur un plan de Paris, la surprise fut au rendez-vous ce dimanche matin et je me félicitais de ne pas avoir trouvé le groupe pour retrouver à la place les souvenirs de mon enfance, la salle de concert et ma robe rose, l’excitation avant de monter sur scène, l’obscurité dans le public et les lumières braquées sur moi, la joie de jouer. Autre époque, autre lieu, j’ai repris d’assaut les marches de Montmartre vers la place du Tertre et cette fois, je suis parvenue sur cette petite place où la chorale se produit tous les ans pour la fête de la musique, en bas de la dernière série de marches, plus précisément. Ce matin, la place était vide de monde, le temps était sec et le ciel bleu, j’ai souri ici aussi au souvenir de l’ambiance particulière lors de notre concert traditionnel sur ces marches colorées en haut de ma rue et j’ai pu franchir les dernières marches sinon avec facilité, du moins avec un regain de plaisir et d’entrain avant de mieux repartir vers la terrible rue Foyatier. En musique.