Direction Etoile #41

La nuit nous a surpris en plein bois de Vincennes alors que nous tournions depuis plus d’une heure sur le Polygone, nous n’étions plus que trois filles, les autres de l’atelier enchaînement course à pied vélo avaient disparu avec le jour, le ciel m’avait fascinée. De bleu, il avait viré rose et s’était obscurci en déclinant toutes les teintes du crépuscule. A dix jours du prochain défi – le Triathlong de Bois-le-Roi, un triathlon longue distance avec deux boucles de 950m dans le lac de la base de loisirs, un parcours de 90km en forêt et deux boucles de 10km sur sentiers -, il était grand temps de retrouver les bases d’un entraînement vélo avec accélération en ligne droite et reprise en danseuse, 10 fois. A l’issue de ma dernière séance au Polygone, juste avant le Half-Ironman des Sables, un orage avait éclaté et j’étais rentrée sous un rideau de pluie, et comme une prédiction il avait plu pendant toute la partie vélo du triathlon, à quoi dois-je m’attendre dans ce sens sur le Triathlong, la nuit va-t-elle tomber dès midi, le jour ne se lèvera-t-il pas ? Cinq jours plus tard, je vais nager à Torcy, je pars en vélo pour gare de l’Est et j’attrape un train plus tôt, celui de 18h16, je suis sensée récupérer mon dossard pour dimanche. Seulement mon contact n’est pas sur place, la voilà la nuit, je vais devoir arriver très tôt. Je pars nager alors que les autres triathlètes arrivent sur la base, il fait très chaud et la mise à l’eau prend des airs de vacances, je fais le tour des trois îles sans m’arrêter, presque mécaniquement alors que j’avais pris l’habitude auparavant de passer à la brasse le temps de m’orienter à nouveau dans la bonne direction, cette fois-ci je trace ma ligne. J’arrive à temps pour sauter dans le train de 20h08, j’ai gagné un beau coucher de soleil. Lorsque je pars courir deux jours plus tard, je sais que ce sera ma seule sortie de la semaine alors je trace une jolie boucle de 8km sur le temps imparti par la pause déjeuner. Difficile de trouver le juste équilibre la semaine de l’épreuve, faire du jus sans ramollir, rester active sans arriver épuisée le jour J, alors je marche, je m’étire, je me couche tôt.

L #33

Réveil à 7h du matin, pour un dimanche doublé d’un premier jour de vacances, c’est abusé. Mais je ne veux pas manquer cette occasion d’honorer une première sortie longue en six semaines de préparation marathon, je m’étire et me félicite de sentir ma ferme détermination. Le rendez-vous est donné au pont Neuf à 10h pour une séance de deux heures environ. Le vent souffle déjà lorsque j’arrive, quelques coureurs sont déjà présents, on grelotte ensemble. Nous partons en direction du jardin des Plantes par les quais pour un footing de 35mn, je n’ai pas couru la veille, ni nagé et encore moins roulé. Je récupère mon vélo dans l’après-midi, un nouveau vélo que j’ai décidé d’adopter sans être certaine d’avoir fait le bon choix, on verra. Nous faisons demi-tour au coup de sifflet pour revenir pont des Arts et poursuivre jusqu’au jardin des Tuileries pour une première série d’accélérations sur 20mn, je n’aime pas ce jardin. J’accélère à peine, voire pas du tout. Pourquoi m’entêter à vouloir faire cinq sortie course à pied alors que le magazine Triathlon que j’ai reçu avec les conseils de préparation pour un premier format L indique une séance seulement, avec 2km de natation et deux heures de vélo. Les sensations ne sont pas bonnes, je suis endolorie, je me promets de réduire les sorties sur les semaines à venir, courir moins pour courir mieux et assurer un semi avec de meilleurs sensations sans avoir l’impression de me traîner en risquant, encore une fois, de me blesser. Nous poursuivons vers le Champ de Mars à travers les pavés mal agencés des quais, que la Seine a inondé en débordant cette nuit, le spectacle est assez fascinant, courir ici me plaît. La photo de groupe se fait devant la Tour Eiffel, je suis fière d’être dessus, d’avoir suivi les autres, ce groupe dont j’ai besoin pour me motiver à dépasser ma fatigue et mes douleurs. Nous partons pour une nouvelle série d’accélérations sur 20mn, je n’aime pas plus cet endroit pour courir, les cars de touristes s’enchaînent, ainsi que les photos devant la dame de fer. J’ai l’idée d’abandonner ici la sortie mais je choisi de décélérer encore un peu pour continuer. Nous finissons par repartir vers le pont Neuf, où nous atteignons la distance d’un semi-marathon à ma grande satisfaction, je ne m’en serais jamais sentie capable en sortant seule. Les sensations étaient plus agréables sur la fin du parcours qu’au début où mon corps est réticent à faire l’effort de solliciter les zones en souffrance, mais j’ai ma sortie longue, enfin. Faire du jus pendant une semaine, nager un peu et surtout rouler, m’adapter aux pédales automatiques et à la position aéro de ce nouveau vélo de compétition qui me paraît si parfait. Prendre le temps d’écouter mes besoins, apprendre à entendre les siens, composer avec l’idée d’un nous qui serait le meilleur de chacune de nous deux mis en commun pour avancer mieux.

Trois éternités #53

Ne rien lâcher, je connais cette douleur, j’ai déjà accepté cette même souffrance, notamment lors d’une sortie longue où j’ai continué à courir malgré les sensations désagréables pour finir par ne plus sentir de gêne au bout de quelques kilomètre, je prends ma douleur en patience. Continuer comme si de rien n’était, j’ai beau me dire que c’est dans la tête, je sens comme un étau se resserrer sur l’articulation de genou, me forçant presque à boiter pour éviter l’appui. C’est en peinant que je passe le 25e kilomètre alors que j’avais davantage envisagé les premières difficultés dans le dernier tiers du marathon, il faut que le genou chauffe pour que la douleur passer et que je retrouve une mobilité plus fluide, je lutte pour ne pas marcher. Cette fois, les kilomètres passent moins facilement tandis que nous abordons les quais et les tunnels connus pour casser les pattes dans la remontée, je connais la fin du parcours à partir du 27e kilomètre pour l’avoir couru en reconnaissance le dimanche précédent, c’est un repère. Un coureur du club me reconnaît et viens courir avec moi pour m’encourager juste avant la descente dans le dernier tunnel, je remonte en marchant, le dernier tiers va être très long. J’essaie de ne pas marcher trop longtemps, mais la douleur qui s’est diffusée jusqu’à l’ischio s’apaise sitôt que je marche, c’est l’appui sur la jambe gauche qui est souffrant. Je souffle. Avant le boulevard Exelmans, le trajet est noir de monde, c’est la partie du marathon que j’aime le moins et de fait, je peine à repartir, pourtant il faut que je retrouve ma foulée, au moins un rythme de course qui me permette de finir décemment le marathon, d’en finir vite. Je pense aux pom-poms du club à l’avant-dernier kilomètre, je pense à la ligne d’arrivée et au soulagement dans l’après-midi, une fois rentrée et prête à retrouver la chorale pour la répétition générale avant le concert du soir, je pense aux coureurs du club déjà arrivés. J’arrive à visualiser chaque prochain kilomètre, l’entrée dans le bois de Boulogne et le passage devant la Fondation Louis Vuitton, enfin la dernière boucle, j’alterne marche et course pour éviter la souffrance qui m’aurait néanmoins permis de terminer sous les 4 heures. Je vois enfin les pom-poms et j’entends qu’on crie mon nom, une coureuse m’accompagne, j’entends 3h59mn et il me reste un dernier kilomètre à franchir avant d’être marathonienne.

Trois éternités #40

Il est arrivé sans même que je m’aperçoive de l’échéance, le semi-marathon de Paris. J’avais bien noté que j’étais en déplacement en Angleterre la semaine précédente et que je n’aurais aucun moyen de m’entraîner sinon rapidement chaque matin, à l’occasion d’une petite sortie de cinq kilomètres dans le parc des magnifiques manoirs de la Cornouaille. Quel meilleur moyen pour découvrir une contrée que de la parcourir à pied, le regard aux aguets. J’avais en mémoire également un premier concert de la chorale la veille de la course et dont l’horaire ne me permettrait pas de participer à la pasta party avec les autres membres du club. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir cinq fidèles coureurs du club venus m’écouter chanter, je me suis sentie revigorée, remplie d’énergie pour affronter la course sans préparation. Au moins j’avais été entraînée à courir sous la pluie pendant une semaine entière. Le ciel bleu a fini par se dégager alors que nous rejoignions les sas de départ après la photo de groupe prise sur fond de cathédrale au loin, le départ serait donné vers Austerlitz sur les quais. Comme par hasard, une notice m’avait rappelée que j’avais couru mon premier semi-marathon quatre ans auparavant, presque jours pour jour, le départ était alors donné au bois de Vincennes, j’avais marché au quatorzième kilomètre qui grimpait trop pour moi, 1h59mn58s. Près de 40000 coureurs sont attendus aujourd’hui, c’est énorme et l’organisation est ficelée. Nous partons avec deux minutes de retard seulement, le parcours est roulant quasiment jusqu’au bout, sinon une légère montée au neuvième kilomètre, aux abords de la Porte Dorée. Je me rends compte au sixième kilomètre que je suis toujours dans le peloton du meneur d’allure pour les coureurs visant 1h40, je le perds de vue régulièrement, puis il réapparaît devant moi au douzième kilomètre, je ne dois pas être si mal en point, mais ce vent. Ce vent ! J’attends le dénivelé négatif que l’on m’a promis au dix-septième kilomètre avec grande impatience, j’aimerais me laisser couler jusqu’à Bercy sans plus avoir à lutter contre les giboulées qui menacent ma motivation sur les hauteurs du plateau vers Charenton, continuer. Certains coureurs se sont mis à marcher, j’ai moi-même décéléré, tout mais pas marcher non. J’en suis au dix-septième kilomètre et la fin de la course me paraît interminable, j’aimerais arriver au kilomètre suivant pour me dire qu’il n’en reste plus que trois à effectuer pour retrouver la rumeur de la ville et les encouragements des gens qui redonnent un coup de fouet sur la dernière ligne. Je pense que j’ai une chance folle de courir sur un aussi beau parcours. Bientôt le paysage urbain se dessine plus précisément, au moment même de franchir les rames du tramway, comme au marathon de Paris lorsque je me dis que la direction est prise vers la ligne d’arrivée à nouveau après s’être éloignés trop longtemps et bien trop loin de la capitale. Je n’ai plus de jambes sur les deux derniers kilomètres, il fait un temps splendide et je profite, la ligne d’arrivée ne devrait plus être loin, la voici qui apparaît depuis le pont. 1h44mn41s.

Trois éternités #39

Je retourne nager, je profite des nocturnes pour gagner quelques mètres sur chaque ligne et je me rends compte que personne n’est sensé savoir que je ne sais pas nager, peut-être même ne suis-je pas la seule dans ce cas, je continue ainsi à prétendre nager mon crawl. L’appréhension est moins grande et le plaisir commence à s’immiscer dans ma séance piscine. La veille, lors de la sortie longue en direction des guinguettes, je me suis même surprise à envisager la Marne comme un bassin de nage, le temps s’y prêtait, le soleil resplendissait. J’avais juste manqué le départ du groupe en arrivant trois minutes en retard, il avait fallu m’initier à un semblant de course d’orientation depuis le bois de Vincennes jusqu’à Joinville-le-Pont en passant par le mauvais côté de Nogent-sur-Marne pour retrouver les autres en pleine accélération alors que j’avais tout donné pour tenter de les rattraper au plus vite. Décidément cette préparation marathon n’en finissait pas de me fuir, bref nous nous évitions. J’ai pourtant d’autant plus profité de cette sortie ensoleillé sur une vingtaine de kilomètres que nous l’avions déjà initiée en octobre dernier au moment où je souffrais d’un nerf coincé dans la zone sciatique suite au déplacement de mon bassin, la faute aux nouvelles semelles, j’avais du alors abandonner les autres et me traîner seule vers le métro le plus proche en tremblant. Comme un parfum de revanche au moment de franchir une ligne imaginaire d’arrivée au bois.

La sortie longue suivante est restée cloisonnée au bois de Vincennes, dont j’ai pu découvrir l’immensité à travers les vingt-deux kilomètres de parcours prévus, depuis l’échauffement qui nous a emmené d’une porte à l’autre du terrain, jusqu’aux accélérations sur un cercle de deux kilomètres à proximité du lac, en passant par le travail final en côte aux abords du cimetière. J’étais à peine remise des courbatures liées aux exercices de crawl, je clôturais la semaine en beauté après un entraînement intense de fractionné le mercredi dans le club organisateur de mon premier triathlon, rien à voir avec ce que j’avais éprouvé jusqu’ici dans mon propre club. L’échauffement s’était étiré sur trois kilomètres autour du lac au lieu de deux tours de stade, puis nous avions enchainé par une préparation physique générale approfondie, avant quelques accélérations sur cent mètres, alors seulement la séance de fractionné avait pu commencer. J’ai gardé de telles courbatures de cet entraînement, que je n’ai rien pu donner à la séance de fractionné du lendemain, prévue sur 1200m et 1800m, je me suis bornée à faire un footing sans allure spécifique, je suis restée constante, incapable que j’étais d’accélérer un minimum, changer quoi que ce soit à ma foulée, c’est comme si je courais au ralentis en décomposant. En revanche, j’ai retrouvé du plaisir dès le lendemain à la piscine en avançant toujours mieux dans mes lignes de crawl, il n’y avait personne en cette fin d’après-midi du vendredi, premier jour de mars. J’observais les quelques autres nageurs crawler dans les lignes voisines en cherchant à les imiter sur plusieurs mètres. Du temps et de l’entraînement, ne rien lâcher.

Trois éternités #35

La troisième mi-temps est encore le moment sinon que je préfère, n’exagérons rien -, du moins que j’attends pour me libérer de la tension accumulée depuis le départ alors que l’angoisse est à son sommet comme au moment du penalty, jusqu’à l’agonie dans la dernière ligne droite alors que je ne crois plus atteindre l’arrivée tant je peine de tout mon corps las. J’ai pris l’habitude de m’échauffer en dansant sur place, je sautille tandis que les montres sont prêtent à grappiller les millièmes de secondes sur le précédent record, j’essaie de me détendre et le fait est que je commence à prendre l’habitude des départs, voire à y prendre même goût. En revanche, je ne parviens toujours pas à dépasser la difficulté de la dernière ligne droite, alors que tout le monde s’arrache et me dépasse en allant puiser au fond de soi les ressources nécessaires pour finir la course le mieux possible, sans craquer, de mon côté je lâche l’effort ; je passe les deux derniers kilomètres à crier qu’on ne m’y reprendra pas avec la course à pied. Arrive la troisième mi-temps, une fois repris mon souffle que je ne me suis pas donné la peine perdre, j’ai récupéré une médaille et le sourire, et je me projette déjà dans la course suivante. Pourquoi il a fallu que mon choix porte sur les Foulées de Vincennes, je n’en sais rien, d’autant que je n’étais pas sensée être disponible du tout ce week-end de répétition chorale, mais il a fallu que je m’inscrive, c’était plus fort que moi, deux semaines après le 10K du 14e. Je suis allée chercher mon dossard sur l’esplanade de la mairie de Vincennes avant de filer à Presles pour assumer au moins la répétition du samedi après-midi, j’ai oublié la pause déjeuner pour ne pas manquer le train de 12h34, dans lequel j’ai sauté la demi-heure passée de trois minutes, il était donc écrit que j’irai chanter au château plutôt que de rentrer chez moi. Dans le train j’ai vérifié mon dossard, pour la première fois j’étais inscrite dans un sas préférentiel pour lequel un certificat avait été requis, je n’avais jamais couru sous les 45mn. J’ai grappillé une mandarine en retrouvant les choristes dans la salle à manger du château, j’en ai profité pour fourrer une banane dans mon sac, un jour j’achèterai mes propres bananes. En attendant, j’avais un déjeuner plus que frugal dans l’estomac et de quoi petit-déjeuner, voilà il était temps de me détendre et profiter d’une répétition loin de toute problématique de départ et de souffle, de rythme et d’endurance – quoique. Le chant est loin d’être incompatible avec la course et il n’est pas rare que je régule la vitesse de ma foulée sur un refrain lancinant. Les trois derniers chants au programme sont chantés d’une traite avant un travail plus approfondi en répétition de pupitre dans la demi-heure qui suit, je m’éclipse avant d’entamer le dernier chant, je file comme une voleuse vers la gare de Presles où le prochain train tarde. J’arrive à La Boule Noire à l’heure d’ouverture des portes pour le concert d’un groupe funk, je suis transie de froid, assez fatiguée et je commence à avoir très faim. Je prends une pinte. C’est sûr, à ce rythme, je m’assure un record personnel demain à l’arrivée. Ah tiens, je danse.

J’ai dansé pendant toute la durée du concert, le sac en bandoulière, face à la scène. Quatre jeunes femmes rivalisaient de charme et de groove pour séduire de leurs voix, de leur joie une foule venue nombreuse et enthousiaste profiter du spectacle, je me suis échauffée. Pas certaine que cela paie le lendemain, toujours est-il que je suis levée avant le réveil, bien trop tôt, et je me demande pourquoi je ne suis pas restée au chaud au château pour chanter. Première consolation, mon champion préféré depuis Athènes me retrouve au métro Concorde et nous faisons le voyage ensemble dans un métro désert et frigorifié. Sur place, les coureurs sont déjà en mouvement, nous nous retrouvons en petit comité pour la photo de groupe, deuxième consolation qui me réchauffe un peu plus le cœur, je suis motivée par les autres. Nous partons presque tous du même sas, c’est bien la première fois que cela m’arrive, j’en suis là de mes considérations lorsque le départ me surprend, le coup de feu vient d’être donné. Le parcours est roulant et traverse le bois de Vincennes en deux boucles dont la seconde, plus longue, vient croiser la première pour nous emmener au bout de l’avenue de Nogent, devant mon ancien lycée au 7e kilomètre, avant de repiquer vers la mairie de Vincennes droit devant. Je n’ai pas l’impression d’être partie trop vite, mon allure est régulière jusqu’au 6e kilomètre où je suis rattrapée à mon grand désarroi par le meneur d’allure de mon sas, je fais ce qu’il ne faut pas faire, je donne un coup d’accélérateur pour le dépasser et prendre de l’avance sur lui. C’est au moment où je vois le lycée de mes années d’insouciance apparaître que je me souviens de mon désespoir au mois de novembre lorsque j’avais couru contre l’endométriose et que ce même meneur d’allure du sas des 45mn m’avait distancé dès le départ de la course. Je tiens ma revanche et c’est là ma troisième consolation, j’ai au moins mérité mon sas pendant les deux tiers de la course, il ne me reste plus qu’à tenir le meneur à distance pour être certaine d’atteindre mon objectif, courir la distance sous les trois quarts d’heure et justifier mon absence du château, rentrer fière de moi en ayant gagné une minute par mois sur le 10km depuis la première course une semaine après l’abandon à Athènes en novembre. Reste à ne pas lâcher l’effort alors que le 8e kilomètre se précise et c’est pourtant ce qu’il se passe, toujours et encore, je me laisse aller à mon allure de croisière, j’évite l’inconfort. Le 9e kilomètre approche au virage suivant, je l’avais repéré sur la première boucle et m’étais promis alors que j’entamais le 2e kilomètre de tout donner sur la dernière ligne droite mais rien n’y fait, il ne se passe aucun changement et je prie simplement pour que la ligne finale arrive le plus vite possible à moi puisque je suis fichtrement incapable de me ruer vers elle. De manière surprenante, le meneur d’allure ne m’a pas doublée alors qu’il me reste deux virages à gérer sur les deux cents derniers mètres, j’allonge la foulée et mon cœur se gonfle, j’ai franchi le cap des 45mn, 44’24’’.

Trois éternités #33

Quel contraste avec Nice que ce matin du 20 janvier à rejoindre le fin fond du lointain 14e arrondissement pour s’aligner sur le départ d’un nouveau 10km par un froid horrible. L’ambiance est aux retrouvailles pour les coureurs dont c’est le premier départ de l’année, personnellement je ne peux m’empêcher de penser au soleil de la Côte d’Azur et à la tranquillité ressentie au moment de rejoindre mon sas, je me sentais entourée et très heureuse. Rien à voir avec ce matin à Paris où les températures sont négatives et le réveil difficile, je n’ai aucune envie d’aller courir, le trajet dans les transports est interminable, il fait froid et je suis seule, l’unique abrutie capable de renoncer à une grasse matinée pour affronter deux boucles dont je ne sais pas encore qu’elles comportent plus de dénivelé que la corrida d’Issy. Pour la première fois, je n’ai aucun plaisir à retrouver le groupe, faire la photo ensemble, il fait toujours plus froid et le départ semble loin, je ne parviens pas à m’échauffer, tétanisée. Tout ce que je sais, et c’est sans doute la motivation qui m’a poussée hors du lit et qui m’entraînera jusqu’à la ligne alors que je n’aurais de cesse à partir du 5e kilomètre de vouloir abandonner la course, c’est que mon marathonien préféré sera sur la ligne d’arrivée et avec lui le soulagement d’en avoir fini avec cette galère givrée dans laquelle je me suis mise seule. Le départ est donné avec quasiment dix minutes de retard, le premier virage se dessine à trois mètres déjà, en épingle et nous ouvrant la voie vers la première montée sur Montparnasse. Je ne suis pas dans la course, je me demande ce que je fais là, toujours aucune envie de courir. Pour autant, cela reste le meilleur moyen de me réchauffer en attendant la douche et le repos. La première boucle est rapidement derrière moi et je m’imagine être dans le peloton de tête encore car il est inenvisageable de m’arrêter tant que je suis portée par plus courageux que moi, pour autant je me sens lente et lasse, je rêve d’un accident qui me laisse sur le carreau. Les dénivelés de la seconde boucle me paraissent d’autant plus ingérables que je les ai déjà éprouvés, je sais à quoi m’attendre et c’est pire encore, plus rien ne parvient à me tracter. Tout le monde me dépasse, j’ai l’impression de courir depuis une heure déjà, les gens sont présents sur les côtés qui encouragent comme si j’étais encore dans la course avec un enjeu à la clé. Bientôt le 7e kilomètre s’affiche sur le pavé et je pense aux autres, au sacro-saint groupe auquel j’appartiens, et à leur perplexité si j’abandonnais maintenant, ce serait considéré autrement plus lâche qu’un simple mauvais temps. Je continue, je ne sais pas comment, sinon que mon souffle est plus court, ma respiration plus difficile, je ne râle pas mais tout comme. Le 8e kilomètre annonce bientôt le 9e et la dernière montée aux abords du cimetière, je me répète cette chose absurde mais qui a le mérite de fonctionner, je n’ai jamais été si près de la ligne d’arrivée. Le 9e kilomètre me surprend au moment où je commence à trouver une foulée qui m’épuise moins, sans doute ai-je terriblement ralenti. 45’49 à l’arrivée, enfin je souris.

Trois éternités #25

J-3. La réservation du taxi pour l’aéroport d’Orly me donne l’impression de mettre en jeu mon temps au marathon, je commence par envisager l’horaire de 3h45 pour être récupérée devant chez moi, avant de me laisser convaincre par d’autres qu’il suffit de partir à 4h30. J’emporte avec moi les « healthy snack » confectionnés par ma sœur, à la pomme et à l’amande, avoine et abricot, datte et graine de chia, un peu de soutien moral qui tient au corps. La deuxième et dernière séance d’ostéo m’a réconfortée elle aussi avec l’idée de me remettre un jour de mes travers passés en mettant toutes les chances dans l’apprentissage au fil d’exercices quotidiens et de manipulations régulières pour adopter une nouvelle posture de course qui me permette d’aller plus loin plus longtemps en gagnant en confiance et en confort. L’ostéo travaille à nouveau le rééquilibrage de l’ensemble du corps pour habituer le bassin à la nouvelle posture, elle constate que je me suis effectivement à nouveau bloquée depuis la dernière sortie longue de dimanche, je lui raconte la séance d’étirements imposés aux Tuileries. Elle me manipule des pieds à la tête et je sens les muscles se détendre, les nerfs réagir sous ses impulsions et certains mouvements se mettre en place pour mieux me soutenir. La séance me laisse dans un état d’épuisement sans précédent, j’ai du mal à aligner deux mots, je file à la chorale comme pour mieux m’en remettre à la bienveillance d’un groupe. Mon corps se laisse porter par le chant, je m’entends chanter sans réfléchir aux paroles, le chant « Youkali » de Kurt Weil me berce presque comme une incantation venue de l’intérieur. Pendant la répétition, je reçois une invitation pour m’inscrire au marathon de Berlin en 2019, l’inscription se fait au tirage au sort, j’entends déjà parler aussi de la cinquantième édition du marathon de New York qui aura lieu en 2020, et si l’idée de se projeter toujours plus loin permettait vraiment de tenir plus longtemps et dans les meilleurs conditions, sait-on jamais. En attendant, le sac est prêt, la tenue toujours la même choisie et préparée, les « healthy snacks » testés savourés en enfournés, les étirements du matins effectués, le taxi peut arriver.

Trois éternités #24

J-7. La première sortie après la séance d’ostéo ne s’est pas trop mal passée, j’ai fait la tournée en solitaire de mes trois stades en dix kilomètres et les sensations sont plutôt bonnes. Je n’oublie pas que j’ai commencé à courir seule, à jeun et tous les matins il y a quelques années, c’est toujours un réel plaisir de retourner sur mes propres traces, regarder le parcours. Ces trois stades, je les ai connus sous la neige et transformés en patinoire le jour de mon anniversaire alors que je m’offrais un vingt kilomètres, la plupart du temps j’y ai vu le soleil se lever, j’ai également assisté à de jolies lumières déclinantes, j’ai fait les ouvertures et les fermetures et calé ma routine sur ces horaires jusqu’à avoir l’impression de tourner en rond. C’est alors que j’ai décidé de rejoindre un groupe et suivre un réel entraînement avec d’autres, quitte à m’exporter à l’autre bout de la ville et passer autant de temps dans les transports que sur la piste, pourvu que les conseils payent, la stimulation collective favorise le dépassement. Sauf que depuis un mois, je me sens nettement régresser, à la fois j’ai conscience d’enchaîner deux marathons à trois mois d’intervalle, mais j’ai l’impression de n’avoir fait que me ménager, privilégier la récupération plutôt que l’intensification des séances qui se suivent, tandis que je perds de l’avance. Certes, je m’en suis à peu près sortie de mes 20km tout en redoutant en fin de parcours la paralysie au niveau de l’ischio. Et certes, je me souviens avoir ressentie la même lassitude, comme un abattement sur fond d’inquiétude, un étrange mélange, deux jours tout juste avant de courir le marathon en août, avant de me réveiller comme par miracle en meilleure forme le jour dit, je n’y croyais plus et j’ai retrouvé espoir sur le départ. Seul point commun entre ces deux dates, ma tenue aux couleurs du groupe, comme si ce qui dépassait ma petite personne me permettait de porter plus loin ma foulée, mon propre horizon. La différence avec ces deux repères, et elle est notoire, c’est que malgré la douleur ou la seule appréhension de la douleur, j’ai pu continuer à courir et si je me suis arrêter, c’est que la tête ne suivait plus, le corps pouvait encore. J’ai couru mon premier marathon quasi sur fracture. Au contraire, la douleur n’intervient plus désormais comme une information presque accessoire en pleine course, aucune course ne se fait sans douleur, elle m’empêche de courir. Le nerf vient bloquer tout le haut de la cuisse gauche, freine la mobilité et verrouille tout, jusqu’à m’immobiliser sur place, si je me mets à marcher c’est pour mieux me sentir coincée, jamais je n’avais encore senti pareille impossibilité dans mes mouvements, une prise en otage. C’est exactement ce qu’il se passe le dimanche lorsque je retrouve le groupe, malgré un échauffement en règle, un rythme mesuré et une distance relative, dès l’approche du douzième kilomètre je sais que je n’irai pas plus loin. Je m’arrête aux Tuileries pour effectuer les étirements prescrits par l’osteo, quadri, psoas. Le soleil brille haut, les enfants jouent partout. Envie de hurler.

Trois éternités #23

J-9. Je reçois en détail le programme et le parcours du marathon d’Athènes un matin. Ils ne prennent pas la course historique à la légère, l’organisation est rodée au millimètre près. Le marathon historique d’Athènes est connu pour ne pas être parmi les plus plats du monde, mais il faut s’en rendre compte sur la carte pour réaliser à quel point le dénivelé sera constant. Sur les sept premiers kilomètres d’échauffement, une fois quittée la ville de Marathon, le trajet commence par un plat plutôt rassurant en début de course, mais c’est pour mieux nous préparer au faut plat qui enchaîne jusqu’au vingt-cinquième kilomètre, sans trêve ni autre option que courir toujours plus loin jusqu’à arriver dans le dur du parcours où ça grimpe pour de bon avec une belle et incontournable côte qui nous mène, pour les plus braves, au trente-deuxième kilomètre. Un car attendra ceux qui auront abandonné avant la côte, du jamais vu. Au sein de la chorale, la cheffe n’a de cesse de nous répéter que pour atteindre une note plus aiguë que les autres, il faut la penser basse, la tête légèrement inclinée vers le bas, faire un geste de la main qui descend pour visualiser une descente plutôt qu’une montée trop difficile. Une telle astuce peut-être mise en pratique pour la course, au moment où j’aborde une côte dont l’ascension me paraîtrait compliquée ? Je m’imagine en train de dévaler une pente les bras balans et le corps parfaitement détendu, alors qu’en réalité je m’appuie presque de tout mon corps sur mes genoux à chaque pas pour ne pas m’arrêter totalement et laisser tomber. Non bien sûr, la stratégie ne fonctionne pas, la douleur dans l’effort et son intensité l’importe. Rien ne sert de penser le dénivelé négatif pour positiver et mieux fuir la souffrance, celle-ci finira par revenir au galop au prochain kilomètre, accompagnée d’une désillusion plus grande encore au moment de réaliser que le plus dur reste toujours à courir, jusqu’au dernier mètre. Le grand Zatopek allait jusqu’au culte de la souffrance dans l’effort, peut-être qu’en allant la chercher de manière offensive, il subissait moins ses assauts aux premiers signes de fatigue. Pour sa part, le français Mimoun avait l’habitude de s’insulter lorsque la menace de ralentir ou d’abandonner se faisait sentir, une autre façon d’expérimenter sa propre présence en se regardant courir, le chrono dans une main et le fouet dans l’autre main, prêt à servir au besoin. De mon côté, les quarante-huit heures de prescription après la séance d’ostéopathie étant écoulées, je peux m’octroyer une sortie pour tester les effets de ce premier rendez-vous, d’emblée je me sens plus en confiance parce que la douleur persistante a été définie enfin et qu’en tant que telle, elle n’est plus mon ennemie mais au contraire une alliée pour apprendre à être au plus prêt des sensations physiques et rester à l’écoute d’éventuelles alertes à venir. Dehors, il fait beau, un grand soleil balaye la rue et l’air s’est adoucit depuis la Toussaint, l’animation m’emporte comme pour me ramener à la vie, toujours à la même case départ.