Direction Etoile #20

Terrasse, je crie ton nom et je m’élance vers toi en ce jour tant attendu de libération ! Ce jour où je reçois un message confirmant officiellement le Half-Ironman des Sables, ce même jour de joie après des semaines et des mois d’incertitude et de morosité totale. Mais quel bonheur de me lever ce matin-là avant le réveil pour courir une boucle dans mon quartier et au-delà, croiser des terrasses déjà remplies à 7h de gens, bruyantes et joyeuses, festives et inventives, la terrasse est devenue l’agora où faire entendre sa voix. J’ai le sourire aux lèvres et les larmes qui me montent aux yeux, je ris avec les gens, pour une fois on prendrait presque plaisir à se bousculer tous ensemble tellement l’occasion est belle de grouiller et fourmiller serrés les uns à côtés des autres pour profiter du spectacle, faire partie de cet événement, partager cette journée tant attendue. Mon triathlon est donc confirmé alors que les giboulées du mois de mai alternent avec un vrai soleil de printemps, chaud et réconfortant lorsque la pluie cesse enfin d’un coup. C’est un peu comme si la météo se mettait à l’unisson du Vendée Globe pour me donner un bref aperçu des bourrasques à venir pendant l’épreuve, comme si la pression n’était pas déjà à son comble à présent que mon vélo de course s’est échappé non sans peine du confort de son home-trainer, il demande à sortir et sa fougue me crispe d’angoisse. Il suffit d’un coup de vent sur la piste cyclable pourtant tranquille du canal de l’Ourcq pour que je me retrouve emportée d’un mètre du mauvais côté et face à un cycliste, qu’est-ce que ce sera là-bas me dis-je, le mieux serait encore de tester en bord de mer. Je n’ai pas le temps de me projeter au week-end qui arrive que la pluie s’abat sur moi. Un week-end prolongé en bord de mer puisque la piscine ne veut définitivement plus de moi, je me retrouve par trois fois devant une porte close en une semaine, mouvement syndical ou entraînement des clubs, voire aucune raison et je me dis que c’est un signe. Nager moins mais nager mieux et en eau libre, travailler l’endurance en course à pied, et par-dessus tout rouler plus, rouler toujours plus, ne plus rien faire d’autre que rouler. Le soir de ce même jour de libération de toute distanciation physique, ou quasiment, alors que tout le monde se rue vers les terrasses, je m’élance vers le canal, la lumière est superbe, elle me surprend par son éclat, le rendez-vous est fixé au Paname mais je n’ai aucune envie de me poser encore, nous prenons la direction du Marais, juste pour voir. J’ai envie de rouler à toute allure, je jubile intérieurement et je crie tout ce qui me vient par la tête en passant devant ces rues que j’ai arpentées tant de fois vides et délaissées, c’est la vie qui explose à chaque nouveau virage, au détour d’une nouvelle rue animée. Le cœur du Marais résonne dans ma poitrine, j’ai l’impression de reconnaître des visages et des éclats de rire en passant devant mes terrasses préférées, ressuscitées par miracle. Nous rentrons à vive allure pour arriver sur ma petite place noire de monde, où je tombe dans les bras de ma serveuse préférée, tout le monde est là, la fête peut reprendre, enfin.

Direction Etoile #10

Je passe de trois à cinq puis dix heures d’entraînement par semaine, toujours pas assez. C’est comme si je répétais machinalement les gestes de la recette pour faire du pain, depuis la pesée de la farine jusqu’au suivi de la cuisson dans le four, mais en oubliant systématiquement d’incorporer la levure, la pâte ne lève pas. Je ne me durcis pas. J’aimerais devenir une femme d’acier résistante à tout, la levure c’est le mental, seulement moi je me trouve tous les prétextes pour ne pas me pousser un peu plus loin. Juste ce tout petit peu qui représenterait un cap, celui de la confiance pour affronter mes propres appréhensions, j’ai l’impression de revenir au contraire tellement loin en arrière, à l’époque où je craignais de tomber de vélo, de couler dans la piscine, de m’essouffler, bien sûr j’ai un souffle cardiaque et je me suis déjà noyée sans savoir encore nager, forcément j’ai dû perdre l’équilibre plusieurs fois mais pourquoi ces appréhensions. J’appréhende, je n’ai pas encore mal, je ne suis pas du tout dans le rouge, j’ai juste peur d’y entrer comme si je ne devais pas survivre à cela, oui que je risquais de perdre la vie. Sauf que la vie me dit de foncer ici et maintenant parce qu’après, ce sera trop tard. Printemps. Troisième confinement. Dernière ligne droite avant l’éveil à la vraie vie ? Une semaine de congés pour tracer mes segments sur le bitume et dans ma ligne d’eau, mais entre les lignes aussi lorsque je questionne la notion de crime sans qu’il ait lieu, l’idée de climat criminel que j’essaie d’approfondir dans une nouvelle pour un concours. Comment décrire une ambiance alors que je misais tout sur les faits, rien que les faits ? Un peu comme ces activités sportives que j’enchaîne en ayant l’impression de ne pas en faire suffisamment, j’en suis à cinq séances mercredi et je ne me sens pas prête du tout. Comment savoir si je m’entraîne suffisamment lorsque j’ai cette incessante impression de ne jamais, vraiment jamais sortir de ma zone de confort et plutôt fonctionner en accumulant un certain volume horaire et kilométrique sans savoir si je progresse aussi. Je nage, je roule et je cours lundi, mardi je cours et je roule, mercredi je roule dehors, Longchamp, j’avais prévu de retourner à l’hippodrome et je me réjouis d’en trouver le chemin au moment où je me crois perdue en plein bois de Boulogne au bout de 10km, d’un coup le paysage se dégage et je vois les premiers cyclistes redoubler de vitesse. Tout en roulant, je me dis que je devrais rouler davantage et au moment d’accélérer, j’imagine que je n’accélère toujours pas assez et que je n’ai pas même le niveau pour suivre le plus lent de tous les slow packs qui n’existent pas sur cet hippodrome et bien sûr je me vois doublée instantanément par tous les cyclistes alors que ce n’est pas le cas, bref je me vois accomplir une tâche en niant son accomplissement car trop imparfaite.