Genre #1.1.1

Suffit-il d’être né au bon endroit et au bon moment pour se sentir à sa place, se demandait-elle à chaque fois que naissait en elle une impression d’étrangeté par rapport à sa propre personne. Un gouffre s’ouvrait au milieu de son thorax pour la happer et l’emporter dans une zone obscure plus inquiétante encore que l’image reflétée dans le miroir de quelqu’un qu’elle n’était pas et qui lui faisait peur, une zone d’emprisonnement éternel dans ce corps sans issue. Dans cette confusion, le premier réflexe dont elle ne prend pas encore conscience est de se fuir elle-même pour se perdre dans l’autre, dans tous les autres comme pour deviner l’image qu’ils se font d’elle et trouver un moyen de mieux s’adapter à la vie en chercher à imiter ou se distinguer, se reconnaître dans un geste, une réflexion, renier totalement tel comportement et ainsi puiser dans cette intrusion poussée à son maximum une façon se composer une identité. Peu lui importe si cette identité n’est pas la sienne, pourvu qu’il y ait ce commencement, déjà. Ensuite, viendrait le temps des interrogations avant le moment de se positionner quelque part, les autres semblaient en savoir davantage sur elle qu’elle-même et elle avait besoin de vérité, sans avoir conscience encore que si vérité il y avait, alors il lui fallait trouver celle-ci en elle. D’abord elle voulait entendre les autres parler d’eux et lui parler d’elle, et tout en faisant parler les autres d’eux-mêmes, sans s’en apercevoir au début, elle se mit à parler d’elle aussi. En cherchant les réponses, elle se mit à poser les bonnes questions et s’entoura des bonnes personnes pour avancer sur le chemin de sa propre identité dans ce monde en se projetant dans le masculin comme dans le féminin, jusqu’à ne plus se projeter du tout, entendre sa voix. Enfin, les sentiments de honte et d’inquiétude disparurent, et elle ne se souvint même plus qu’ils avaient existé avant de repenser un jour au chemin parcouru et des sentiers empruntés, la honte de ne pas savoir en étant persuadée que les gens savaient quelque chose sur elle, l’inquiétude de se dire que ce quelque chose sur elle pouvait être terrible, puisqu’on ne lui disait rien et qu’on faisait comme si de rien n’était. De fait, il n’y avait rien à savoir de grave. Pire, il y avait tout à oublier des idées reçues et autres convenance pour acquérir la liberté de déjouer les préjugés et grandir avec intuition et sagesse, à l’écoute de l’environnement proche. La honte disparut pour faire place, après des années de quête, à un sentiment d’immense fierté, et l’inquiétude persista par petite touches ponctuelles, comme des piqures de rappel, pour ne pas laisser à la confiance l’occasion de s’installer trop facilement alors que le doute continuait à être permis sur soi comme sur les autres ou sur les décisions prises pour avancer. Toujours est-il que le champ des possibles avait été ouvert et découvert, exploré au maximum et construit de sorte à pouvoir y revenir régulièrement pour poser ici une nouvelle brique d’intuition vérifiée et là tout un pan de poésie, comme un écho à chaque pas de plus vers l’autre, moins étranger et à la fois éternel mystère d’une vie où son ombre apporte la lumière.

Genre #3.1

Je ne me souviens pas du moment exact de la bascule sinon que je venais de chuter d’un étage. C’est ce qui m’a décidé à partir découvrir l’Amérique du Sud, Montevideo et Buenos Aires, depuis quelques temps j’hésitais à partir seule, je me suis retrouvée presque au pied du mur. Au moment où j’ai touché le fond un étage plus bas, j’ai saisi cette occasion d’aller voir ailleurs si j’y étais, le plus loin possible pour être certaine de trouver l’autre plus différent et étranger, inconnu et intriguant, le plus fou et étonnant possible et peut-être m’oublier en lui. J’ai toujours fait ainsi, ou plutôt je n’ai jamais pu faire autrement que de l’envoyer elle que je suis à la rencontre de cet autre que j’aimerais être et que je devine en creux là au fond de moi, à travers des aspirations non assumées et un élan silencieux, que j’écoute à défaut de me faire entendre parce que je sens bien que je n’ai pas trouvé la bonne direction, la façon d’exprimer. La première fois, je me suis exilée à Cologne et j’ai arpenté les rues en partant de la cathédrale pour m’éloigner de plus en plus et revenir vers elle le soir par les bords du Rhin, tous les jours je déambulais comme un zombi en traversant les trois marchés de Noël en guise de points d’ancrage dans ma déperdition, là les gens s’arrêtaient et je faisais mine d’en faire autant pour avoir l’air vivante le temps d’un arrêt sur image, le besoin de fuir restait plus fort. Un besoin inavoué de sentir la fatigue, le froid et la faim s’emparer de moi jusqu’à l’insupportable pour pouvoir je ne sais comment – il me fallait trouver ça -, renaître autrement. Dans l’hiver 1995, je m’exerçais dans l’exil à une mutation pour trouver le vrai sens à tout ça. Vingt ans plus tard j’arpentais les rues de Montevideo au lendemain des attentats du Bataclan. La trouille au ventre, comme la plupart des personnes autour de moi, j’avais pris l’attaque contre moi et je ne voyais plus aucun sens à un rien dans ce monde après cet acte de barbarie, et je ne me sentais toujours pas aussi solide pour affronter la peur, l’autre et les possibilités. Alors j’ai trouvé dans le ciel d’Uruguay cette liberté de voir plus et de prendre du recul, l’horizon était là-bas pareil à nul autre sur Terre, je m’y réfugie encore souvent par la pensée. Partout où je suis allée me chercher ailleurs, j’ai commencé par changer mes habitudes pour faire autrement, ici en laissant le temps au temps pour traverser la peur, là en prenant conscience à chaque instant de la chance de profiter d’une liberté que je n’avais même pas eu besoin de conquérir moi-même, celle de sortir et rencontrer et m’exprimer, devenir qui je suis. De toutes ces terres d’exil, depuis les bords du Rhin ou du Rio, en passant par la baie de Tinos et jusqu’aux centres-villes débordantes d’hystéries collectives et d’histoires individuelle, j’ai rapporté un peu de ce qui me singularise et beaucoup de ce qui me rapproche des autres en moi, de leurs espoirs et de nos traumatismes, de notre force et de la pluralité des voix qui voulaient s’exprimer depuis le puzzle des expériences à poursuivre ici, librement, maintenant.

Genre #1.1

Elle n’était pas ce qu’on appelle la bonne personne née au bon endroit et au bon moment, Eva. Non pas que la période fût plus mauvaise qu’une autre, elle était au contraire assez neutre puisqu’on parlait de Détente, mais il ne s’agit pas d’un récit de guerre économico-politique. Sauf que l’on a assisté justement en 1974, peu après le choc pétrolier, à la première pénurie en papier toilettes aux Etats-Unis parce qu’un animateur de talk-show a plaisanté en partant de l’idée saugrenue qu’après l’expérience des files de queue devant les pompes à essence, on pourrait bientôt assister au même phénomène sur un produit aussi vulgaire et tristement indispensable que, mais quoi donc, mais oui le papier toilettes. Les stocks de papier toilettes. Et ça n’a pas loupé puisque dès le lendemain les commerces étaient assaillis par les hordes en panique à l’idée de manquer non plus de pétrole, cet or noir qui a fait couler tant d’encre, mais du précieux papier molletonné à usage unique pour agrémenter notre passage aux toilettes. Ainsi la mémoire d’Eva, marquée par l’imaginaire collectif, aurait pu la conditionner près d’un demi-siècle après la plaisanterie autour d’une improbable pénurie en papier toilettes à se livrer au réflexe de piller le même rayon lors du confinement imposé par la crise sanitaire mondiale, sinon qu’Eva était plus propice à l’individualisme, assez peu américaine peut-être. L’histoire ne tourne pas plus autour d’un drame familial qui expliquerait l’état d’esprit du personnage, forgé par un sentiment d’injustice pour le coup justifié, il ne s’agit pas non plus de raconter la lutte sociale portée par une grande cause humanitaire, le combat d’une vie. Autrement, le texte aurait pu témoigner de l’émergence d’études s’intéressant au genre dans ces années-là, de manière ouverte et assumée, académique, après l’évolution des mœurs et de la sexualité dans la décennie précédente, suivie par la poussée du féminisme et de débats sociaux autrement plus vindicatifs autour de la question des minorités, d’une mondialisation. Bien sûr, il aurait été possible de transformer ce texte en pièce de théâtre avec des dialogues entre Eva et son entourage pour cerner la personnalité, sa complexité à travers ses questions et un interrogatoire ficelé derrière une intrigue un peu scabreuse et cousue de toute main, c’eut été le meilleur moyen de donner au personnage principal voix au chapitre dans sa vie. Mais c’était occulter le silence comme l’un des éléments essentiels dans l’évolution d’Eva. D’abord, son propre silence comme mode de survie lorsque le monde entier impose de trouver sa place avant qu’un autre que soi ne vienne la prendre et induise par là-même la rivalité en tant que composante obligée pour s’en sortir à peu près ; mais il n’y a pas que ce silence-là. Ensuite il y a le non-dit, cette forme d’omission qui permet à d’autres de s’en sortir au mieux en toute impunité et au prix de la sincérité, d’un lien transparent et durable avec les autres pour choisir le risque d’une rupture le jour où la vérité éclate et qu’explosent alors les liens. Mais nous n’en sommes pas là, attardons-nous encore un instant sur la question du genre.

Notre histoire s’inscrit quelque part entre la rareté de l’or noir et la feuille de papier toilette. Parmi tous les genres possibles et improbables l’histoire d’Eva s’inscrit déjà malgré tout dans la grande Histoire d’une crise économique et d’une créativité musicale et artistique détonante. Reste à creuser ce genre primitif originel et intuitivement vital qu’est la poésie, le rythme d’une phrase cadencée à l’identique à la suivante pour donner un élan vital à une phrase, cette poussée d’émotion qui engage les foules indécises, fait parler les grandes images de la vie. Plus qu’aucune autre forme de langage, ce texte aurait pu croiser les rimes comme les destins et faire s’embrasser celles qui annoncent les vraies rencontres, un moment si parfait que l’on se sent à nouveau réconcilié avec le reste et que l’écho d’une phrase appelle la suivante parce que tout deviendrait à nouveau fluide pour continuer à avancer dans un monde plutôt opaque. Quoi de plus évident que la poésie pour dire ce qui ne l’est pas, ce qui ne se voit pas ni ne s’entend tant qu’aucun son ne fait jaillir une image pour exprimer par des mots qui résonnent les uns avec les autres en harmonie ou en cri de guerre ce qui vit en chacun et entre nous, parfois pour créer ce lien qui manquait avec la réalité parce que les sentiments grondent sans que l’orage ne puisse éclater autrement, l’inquiétude reste sourde et pourtant envahit le reste.