La poésie des petits pas #38

Ce jour où je l’entends grommeler pour elle-même « mais ma sagesse a des limites ». Elle m’a proposé de monter sur son scooter, c’est même la première fois, le soleil est à son zénith en ce samedi estival et nous suivons gentiment la file des voitures qui s’arrête au feu, jusqu’à ce que d’un coup d’accélérateur, elle vire à gauche pour sillonner habilement entre les véhicules et repartir aussi sec pour passer au vert à l’instant où nous arrivions en tête de file. Accélérer sans regarder derrière, saisir l’instant présent, partir, ici maintenant demain ailleurs.  Le jour de son retour, je fonce chez elle la retrouver, c’est bien la même, non je n’ai pas rêvé, son sourire et cet éclat dans le regard, sa malice et la puissance de sa douceur, si désarmante, la tenir dans mes bras c’est déjà me mettre à nu devant elle, épouser son corps la nuit, oui toutes les nuits, donner libre cours à l’envie furieuse de fusionner avec cet astre sauvage et pénétrer sa chaleur, être inondée de ce désir fou pour elle, étreindre la moindre parcelle d’elle, et dans un élan volcanique et bouillonnant l’aimer jusqu’au dernier soupir, l’aimer vraiment. Désormais, lorsque je traverse la ville pour rentrer chez moi, ce sont des paysages entiers, autrefois muets, qui s’animent comme pour célébrer les traits de son visage et mon sourire. Avant de franchir le canal en son amont et gagner le pont bleu arc-bouté au-dessus des rails, celui qui marque une frontière à l’arrivée dans mon quartier, il me faut d’abord redescendre du septième ciel en empruntant le grand jardin public que je traverse d’une entrée à l’autre, située à la sortie opposée, tout en bas des Buttes. Je me laisse dégringoler, les bras ballants, en me laissant emporter par ma propre vitesse, grisée par l’ivresse de mes sentiments aussi. Parfois, le parc prend des allures de relief montagnard avec des paysages dessinés à même la roche, comme si la magicienne avait tracé sur les parois ces autres sentiers vivants qu’elle a par ailleurs déjà sillonné et dont j’ai à l’esprit les images et le récit. La vie prend du relief. J’aurais pu ne jamais prendre ce chemin, ne pas croiser sa route et ne plus connaître d’autre recoin dans ce parc des Buttes Chaumont que les traditionnels rendez-vous au Rosa Bonheur. A présent que mes petits pas ont croisé la trajectoire de ma comète, j’inscris à chaque virage et au tournant des allées successives qui se dessinent dans mon sillage les souvenirs qui réveillent mon enthousiasme et guident mon regard vers les coins les plus insolites du jardin. J’ai des envies d’île avec elle, des envies d’elle ailleurs, des pensées qui me traversent par milliers, des idées de parcs et de rivières à découvrir, d’autres paysages où inscrire nos pas.  Je marche plus lentement, la lumière du jour m’enveloppe et je traverse le pont en regardant les rails filer au loin, s’éloigner les unes des autres comme pour me proposer des chemins dont les possibilités s’étalent jusqu’à l’infini et je rentre en songeant déjà à la prochaine fois et à tous ces paysages nouveaux que je devine déjà, ici et maintenant, demain et ailleurs, attentive que je suis aux images et au récit de celle dont le visage porte la beauté du monde.

La poésie des petits pas #29

Il y a eu un avant et un après Tinos, ce séjour passé sur l’île de mes absents de parents, une année après le décès de ma grand-mère allemande. Je ne m’attendais certes pas à découvrir son cadavre allongé sur le lit d’hôpital deux jours après mon arrivée dans son foyer. Je m’attendais encore moins à comprendre l’absence de mes parents en me reconnaissant dans ce réflexe incompréhensible aux yeux du reste du monde, en m’identifiant dans leur égoïsme. Je m’étais imaginée arriver au moulin l’esprit belliqueux et le cœur rempli de ressentiments, j’y ai trouvé au contraire un lieu propice à la solitude et à la paix, mais à l’acceptation aussi. J’y suis retournée et j’y retournerai.

Il y a eu un avant et un après Barcelone, cette folle escapade dans la confusion des sentiments. Embarquée à la faveur d’un coup de tête un soir d’automne dans la spirale explosive de relations en train de se nouer et d’intrigues à déjouer, je ne m’attendais pas à projeter dans ce mélodrame sentimental autant d’enjeux existentiels, ma propre survie dans un groupe surtout, tout en résistant à ce besoin si naturel chez d’autres de s’imposer, affronter et en découdre, pour être vu et entendu, plutôt que de disparaître. Je n’ai pas exprimé d’attente ni clarifié aucune relation, laissant s’enliser la situation. Je n’ai pris ni le soin ni le temps pour ressentir.   Je l’ai appris et l’on ne m’y prendra plus.

Il y a eu un avant et un après la Saint Comète. Des occasions de ressentir et puis d’exprimer, de partager mes sentiments et ressentiments, j’en ai eues, j’ai vu, j’en ai provoquées, j’ai vécu. Je ne savais pas en revanche ce que signifiait de vivre un moment de grâce jusqu’à cet instant qui aurait pu ressembler à n’importe quel instant d’une soirée tombée un jour quelconque, sauf qu’il fallait que ce soit ce soir -là, parfaitement, le dernier soir avant son départ prévu depuis des semaines et des mois déjà, je le savais, mais cela ne m’avait pas du tout concernée. A présent, je ressentais une nécessité qui faisait loi en moi et cela l’emportait sur tout le reste, je devais la revoir. Mon étoile allait s’éclipser si je ne la retenais pas avant qu’elle ne fuit dans le firmament, avant de réapparaître sous d’autres cieux, sans doute plusieurs saisons trop tard. Je ne m’attendais pas à la revoir, j’étais allée au-delà de tout espoir, et pourtant elle a accepté. Comment aurais-je pu m’attendre au moment où la force de mes émotions risquait de m’emporter à ressentir un tel apaisement à son arrivée, pareille à l’éclaircie qui balaie le ciel. Nous étions là, l’une en face de l’autre, et la vie me paraissait soudain simple et fluide comme l’expression d’un souhait formulé le plus sincèrement possible pour qu’il se réalise à cet instant précis et sans magie aucune, seulement par le sentiment précis d’être au bon moment au bon endroit, la bonne personne. Ce pur moment de grâce où elle s’apprête à prendre congé, je ne réagis plus. Elle fait une dernière fois allusion à nos sublimes délires, je ne réponds pas. Et je la serre enfin dans mes bras.

La poésie des petits pas #28

La grande magicienne a fini par lâcher la boîte que j’avais saisie des deux mains, comme elle. Je suis partie sans qu’elle m’embrasse, elle m’a suivie des yeux sans que je me retourne. L’attente allait être longue avant la prochaine fois, j’ai mis du temps à m’endormir. Nous étions reparties chacune de notre côté, en nous tournant le dos, comme sur la photo. L’empathie est la notion qui, parmi les trois qui définiraient les critères de l’amour parfait, m’interroge davantage, tout autant que ma capacité à la télépathie. J’aurais donné cher ce soir pour être dans la tête de la grande magicienne et y lire ses sentiments comme dans un livre ouvert. Je passai une grande partie de la nuit à déchiffrer les signes d’une attirance éventuelle, d’un possible intérêt de sa part pour ma personne.

Une chose était certaine, elle occupait toutes mes pensées et mes rêves étaient remplis d’elle. Une autre chose était de savoir comment permettre à ce moment d’acmé qu’était chaque nouveau rendez-vous avec elle de durer et d’être prolongé par des échanges toujours plus intenses entre nous, sans risquer la déception, l’ennui ou les malentendus. Je me donnais l’impression de brûler d’un désir profond au point d’en brûler aussi les étapes de la rencontre, car rencontre il y avait bel et bien. Qu’en était-il pour elle ? Dieu seul savait, encore lui. Depuis quand avais-je conscience d’approfondir les affinités naissantes plus qu’il ne l’aurait fallu avec quelqu’un qui n’aurait pas partagé l’envie de faire plus ample connaissance ? Avais-je déjà franchi la frontière des convenances ?

Je redoutais déjà l’idée de n’être qu’une étoile filante, visible le temps de son apparition, c’est- à dire une seconde tout au plus, avant de disparaître aussi sec, pour le reste de l’éternité et parce que je n’aurais pas suffisamment brillé à ses yeux. J’aspirais davantage au destin d’une comète dépoussiérée et réchauffée loin des fluides glacials des temps anciens, en pleine tentative d’approche de son étoile, fascinée par son scintillement et gonflée dans sa course par l’enthousiasme et la perspective d’être plus proche chaque jour un peu plus encore du cœur de l’étoile et de la source de la chaleur, et d’en ressentir les bienfaits depuis très longtemps déjà, de très loin pourtant. Depuis que ma trajectoire s’assimilait à une gravitation autour d’elle, c’est comme si la meilleure part de moi m’était révélée.

Il ne me restait plus qu’à sortir du confort de mon orbite, lieu d’observation en douce de mon étoile, pour  oser l’intimité et le dévoilement. Les échanges que j’initiais entre chaque rencontre me donnaient l’occasion d’aller un peu plus loin toujours dans le partage et la connivence, je me sentais en confiance fatale, loin de tout jugement et je me rendais compte que ce sentiment d’évidence et le naturel de la complicité s’étaient installés vite entre nous. Une accélération, une dernière, la plus longue, et je me voyais sortir de ma course dans un élan fou pour enfin tomber dans ses bras, littéralement.

La poésie des petits pas #18

J’ai aimé marcher avec Elsa à Barcelone, nous avons beaucoup marché, je l’observais en coin avec curiosité, tandis que Natalie et Anne faisaient leur interminable point sur le plan de la carte. J’ai toujours aimé me perdre, d’autant plus à la Fondation Miro et non loin d’Elsa. Ce que j’ai retenu du grand maître de la peinture, c’est le sweet à capuche vert obsédant d’Elsa, qui a égrené la visite de ce lieu magique comme un fil d’Ariane.

Elsa et moi sommes malgré tout parvenues à apaiser la situation entre Natalie et Anne. Jusqu’au bout, Natalie a pensé qu’Anne plierait sous son insistance et face à ses idées poussées à des extrêmes improbables. Anne s’en amusait presque, c’était un jeu de la provocation pour lequel elle était parfaitement armée et rodée. Sauf que Natalie ne jouait plus, elle s’enlisait. Nous sommes retournées toutes les quatre dans ce café à l’ambiance magique, dans une ruelle parallèle à la Rambla. Les séances photos ont remplacé les conversations, plus passives. Elsa n’aimait pas être prise en photo. Cela commençait dès le matin, alors que je cherchais à immortaliser notre vue depuis la terrasse, elle enfouissait son visage entre ses mains ou me tournait carrément le dos. Autrement, il régnait pendant le petit-déjeuner une certaine quiétude. Le chocolat chaud préparé par Natalie et dégusté avec Anne fut la dernière chose qu’elles ont encore pu partager ensemble.

Le port de Barcelone me parut triste et délaissé, la vue de la mer était moins dégagée que celle du ciel depuis notre terrasse. La première plage était trop loin pour que nous lui consacrions une demi-journée, pourtant le temps magnifique en ce mois de novembre l’aurait permis. J’aurais aimé m’asseoir sur le sable et laisser mon regard se noyer parmi l’écume des vagues. Elsa rentrait plus tard sur Paris, elle aurait tout loisir de se retrouver seule face à la mer. Je garde comme l’un des plus agréables souvenirs de ce séjour celui où j’ai retrouvé Elsa sur la terrasse un soir, et où nous avons échangé sur l’angoisse, cet état de vertige permanent dont elle connaissait les risques. En rentrant chez moi, j’ai reçu un message, c’était une photo de la plage de sable sur lequel elle avait tracé des lettres avec une flèche vers ce dont nous n’avions pas eu le temps de profiter : « La Mer ».

Natalie avait rencontré Elsa à l’occasion d’un apéro qu’elle avait organisé place des Vosges, prenant pour prétexte ces rendez-vous pour rencontrer, Elsa était l’un de ces heureux rendez-vous. C’est encore par ce même hasard qu’Elsa était apparue au Rosa Bonheur, Anne n’était pas un sujet. Je garde en mémoire l’enthousiasme avec lequel Natalie avait crié son prénom jusqu’à l’autre bout de la salle et ne l’avait pas lâchée de la soirée, Natalie me présenta Elsa, dont je n’ai gardé aucun souvenir, seulement celui la joie pure de Natalie parce qu’elle s’était souvenue du prénom d’Elsa.

Je n’ai pas toujours gardé le tout premier souvenir des rencontres qui m’ont ensuite marquée. Pourquoi ce besoin de renouer avec ce souvenir en creux, souvent inexistant, sinon parce qu’il est à l’origine de la première impression et parfois décisif aussi de l’évolution d’une relation ? Et lorsque je dis me souvenir ne pas avoir été marquée, n’est-ce pas plutôt que je ne me souviens pas avoir été marquée par une rencontre pour laquelle je n’étais pas prête encore ? Comme si la vie faisait en sorte de mettre sur notre chemin la bonne personne au bon moment et avec les bons arguments, bien visibles et sans doute possible. La magie des rencontres. Comme s’il était possible de faire en sorte d’être dans les meilleures dispositions au moment de concevoir cette sacro-sainte première impression à laquelle on finit toujours par revenir, même longtemps après qu’elle ait disparu derrière les autres moments de la relation, enterrée parmi les multiples et différentes facettes d’une personnalité, on y revient, elle nous retient. Elle m’est apparue à nouveau, cette impression, au moment où surgissent les doutes et parce que la magie s’estompe, cette bulle souveraine au creux de laquelle tout n’est que perfection. Peut-être la question consiste-t-elle non pas à comprendre pourquoi je m’arrange pour oublier, mais plutôt savoir comment prendre en compte cette première impression pour ajuster le lien. Pour donner à ce même lien toutes les chances d’évoluer vers une vraie relation sinon simple, du moins saine et durable. Alors la première impression et toutes celles qui suivront, heureuses ou plus étonnantes, s’inscriront dans un équilibre d’autant plus précieux qu’il est précaire, entre la réalité et le ressenti tel qu’il est vécu par chacun de manière très personnelle. Il y a un matin et cette impression inouïe comme au sortir d’un rêve agréable, une douceur nouvelle qui va l’emporter sur tout le reste, la réalité et tous les autres événements de la veille. Il s’est passé quelque chose qui change la donne, quitte à compliquer les choses, pour autant cet événement semble là tout de suite vouloir embellir la réalité, sinon pourquoi sourire ainsi. Et en même temps, il ne s’est rien passé de plus que la veille, sinon que quelqu’un est entré dans ma vie qui ne le sait sans doute pas, ne le saura peut-être jamais, serait choqué de savoir. Il n’y a rien de plus égoïste que l’état amoureux – et, dans ce sens, rien de plus risqué que de se déclarer à l’autre, sauf le risque plus grand encore de passer à côté de la vraie rencontre. Comme s’il y avait une obligation de verbaliser, de pouvoir exprimer sous forme de mots, tandis que d’autres voudraient au même moment vous dresser des procès-verbaux. Accuser. Mieux vaut n’avoir rien à déclarer, peut-être, et garder pour soi ce non-événement qu’est une rencontre frustrée pour se projeter dans la vie de quelqu’un et passer du temps avec cette personne, beaucoup de temps, un temps insensé, une éternité au moins, à son insu bien sûr. Dans la vie il y a des rencontres et des inconnus, l’invention d’interdits et la possibilité parmi ces inconnus qu’une personne le soit un peu moins chaque jour, à chaque nouveau petit pas.

La poésie des petits pas #14

Barcelone fut décidée comme la destination de prédilection pour un week-end prolongé. Un soir, alors que nous étions en train de nous frayer un chemin vers le fonds de la salle du Rosa Bonheur pour y poser nos affaires avant d’aller commander à boire, j’ai reconnu Anne, que j’avais rencontrée l’année passée. Je l’ai reconnue à son regard, elle m’avait marquée par son humour. J’ai présenté Anne aux autres et elle a continué à faire connaissance en dansant. Ce ne fut pas une surprise de constater que Natalie cherchait à se rapprocher d’Anne en l’invitant régulièrement à danser, j’apprenais tous les autres matins de la semaine à quel point il lui tardait de la retrouver le vendredi suivant. Hélène, Elsa et moi suivions ces épisodes avec intérêt et non sans inquiétude. Nous reconnaissions toutes chez elle cette faculté que nous avions plus ou moins nous-mêmes à nous emballer trop vite. Anne accepta de se joindre à notre projet de voyage dont la préparation avança d’un grand pas.

Notre invitée avait l’habitude de passer des journées entières en fin de semaine à Beaubourg, assise à même la sculpture en bois au sous-sol, pour lire. Au moment où je l’ai croisée au Rosa Bonheur, elle lisait Rilke. Je m’étais rapprochée d’elle assez naturellement, parce que nos discussions me plaisaient, un samedi soir j’ai même passé une heure à écrire sur ce même sol. Sa présence était réconfortante, comme une autorité qui m’aurait rassurée par sa bienveillance. Il y avait à cette époque une rétrospective de Guy Maden à laquelle elle nous avait conviées, Natalie et moi. Ces séances cinématographiques échelonnaient mes semaines automnales d’éclaircies culturelles suivies d’échanges plutôt insolites dont je me nourrissais copieusement. Il avait suffi que nous parlions une fois d’opéra pour que je réserve deux places pour aller voir « Médée » à l’opéra Bastille, moi qui n’aime pas ce lieu pour le vertige qu’il me procure lorsque je suis assise au balcon, ce sont pourtant les meilleures places et je ne me voyais pas en réserver d’autres. La mise en scène de l’opéra nous a déçues, cependant l’expérience de partager le spectacle de cette œuvre avec quelqu’un nous a un peu dévoilées l’une à l’autre. Anne s’est confiée à moi, tout en me sachant proche de Natalie, en me laissant entendre qu’elle cherchait à renouer avec celle avec qui je l’avais rencontrée en couple l’année précédente. Je pensais que la rupture était consumée, en fait il n’en était rien. J’ai été témoin d’une scène étrange un soir que nous sortions danser ailleurs qu’au Rosa Bonheur. Anne s’est retrouvée face à face avec son amie qu’elle n’avait pas revue depuis des mois de séparation. Nous avancions vers le bar, elle s’est alors figée sur place sans savoir quoi faire ni que dire, l’autre en face tout aussi surprise. Il s’est passé trois éternités avant que l’une réagisse enfin ne serait-ce que pour sourire à l’autre. Il y avait comme une fatalité dans ces retrouvailles, dans l’échange de regards se mêlait autant d’étonnement que de désir, j’en étais le témoin direct. Je n’aurais pu mettre en scène mieux ce qui se jouait devant moi comme une évidence.

‘round S. #1.3

En prévision de la soirée, ou du petit-déjeuner, j’avais acheté quelques provisions : des amandes grillées et du tofu nature, de la truite fumée et du pain aux trois céréales, des tomates cerise et du jus de pomme. J’ai passé l’après-midi à mettre de l’ordre dans mon appartement et dans mes idées, je n’ai pas vraiment avancé. La course à pied ne nous mène plus loin non plus puisque sur les dix kilomètres fixés en objectif avant de s’élancer, nous en parcourons la moitié seulement, pressées de rentrée. Elle me propose de la retrouver dans un bar plutôt que chez moi, le temps pour chacune de prendre une douche. Je ne prévois plus rien. Rien ne va plus. Plus je cherche à maîtriser, plus la vie me prend en traître. Tais-toi donc et laisse-toi perdre par les sentiments, pour une fois, plutôt que de vouloir reprendre le contrôle à tout prix.

 

Qu’à cela ne tienne, je me prépare un premier bol d’amandes grillées que j’avale deux par deux sans prendre le temps de finir chaque bouchée avant la suivante, je ne sais comment envisager la suite de la soirée. Je mastique et rumine en même temps. Je m’imagine la retrouver et n’avoir plus rien à lui dire je mâche et je mâche sans m’arrêter, je mâche plus vite que je n’ai jamais couru. Je me rends compte en vérifiant mon apparence dans le miroir de l’entrée que je suis en train de sourire en mâchant, c’est donc que tout est possible ce soir. Pendant un quart de seconde, l’idée m’effleure de rester chez moi à mastiquer des amandes grillées tout en fantasmant la rencontre parfaite, le temps de me brosser les dents et je n’y songe bientôt plus. Je la retrouve à l’heure dite devant chez elle et nous choisissons le bar à l’angle opposé de son immeuble. Nous nous lovons dans les fauteuils, je la regarde, elle est belle comme une actrice.

 

Elle commande un cocktail à base de gin, c’est une buveuse de gin, j’en commande un sans alcool, et dont le serveur se plaît à me le servir en français dans le texte et d’un air coquin : « une vierge sur la plage ». Du jus d’orange et de la grenadine. Je m’entends lui poser des questions sur son enfance, en mode régressif, tandis que je la déshabille du regard. Je n’ai pourtant aucune envie de l’imaginer en petite fille, sans doute la femme fatale en elle m’impressionne au point de me désarmer sur place. Son chemiser semble si léger. Je suis à terre à cet instant où mon désir pour elle se devine et me rend plus vulnérable à ses yeux. Elle pourrait faire de moi ce qu’elle veut en cet instant, j’aimerais qu’elle le sache. Je sais qu’elle le sait. Elle joue les âmes prélassées et attend que je lui pose la question suivante, peut-être aussi que je lui propose de partir. Pourquoi je ne le fais pas. Mon cocktail n’a aucune saveur et je n’ai écouté aucune réponse. Silence. Nos regards se croisent, nous nous levons pour sortir.

Je l’attrape par la taille et c’est le monde dans sa plus poétique finesse que j’embrasse, je me sens croître à mesure que je m’approche d’elle, rarement pareille impression s’était imposée à moi avec autant d’évidence. Je me sens un peu plus différente au fil des jours où je fais la connaissance avec la meilleure part de moi-même, celle qu’elle m’inspire, un peu comme si je dévoilais pour l’avoir rêvé souvent celle qu’au fond de moi je veux devenir. J’avais envie d’elle en moi, d’être en elle, je la désirais tant, je la voulais si fort, je me suis sentie transportée par mon élan pour elle. Avidement, j’ai suivi le rythme de sa respiration saccadée, j’ai joui de son excitation, je l’ai avalée pour mieux la posséder, livrée à moi qu’elle était pour la nuit, rien que pour moi. J’aurais voulu que cela dure à tout jamais. Mon corps, mes impulsions, ma fougue venaient de trouver en elle la rime embrassée que l’on rêve d’inventer parce quelle révèle en un seul éclat toute la beauté du monde, pour la première fois.

 

Par cœur, j’ai appris le grain de sa peau, la douceur et la chaleur à son contact, ses grains de beauté et leur emplacement sous mon doigt, son grain de folie et les fous-rires que cela provoquait chez moi. Patiemment, je récitais le tout, dans le désordre surtout, les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Pareille aux pétales d’une fleur au printemps, les facettes de sa personnalité s’ouvraient l’une après l’autre et se répandaient autour de moi pour former une source inépuisable d’intenses émotions. Je vibrais. Nous étions allongées en travers du lit à défaire le monde comme un puzzle pour mieux le recomposer lorsque je me suis aperçue que nous n’avions rien mangé de la soirée, accaparée que j’étais dans ce moment entre nous. Au matin, son parfum avait envahi mon intimité. Je l’ai vue s’envoler après l’heure qu’elle avait prévue. Le reste de la journée s’est déroulé avec une lenteur qui m’a surpris, comme un étirement infiniment long après un moment dont il faut s’éveiller avec précaution.

 

Lorsque j’ai reçu de sa part un message en fin d’après-midi, juste avant ma séance de cinéma, ce fut comme un cadeau, un refrain qui rappelle la jolie mélodie qu’on s’est plu à écouter les jours précédents et qui ravive le sentiment de plénitude. Je l’ai rassurée sur mon silence dans lequel il fallait voir non pas une rupture du murmure mais la prolongation émerveillée d’un point d’orgue. Elle était dans ma vie, elle faisait partie de moi, je la sentais dans ma chair et chanter en mon âme. Avant qu’elle ne parte de chez moi, je lui ai offert un calendrier de l’Avant typiquement allemand, elle m’avait offert le soir de notre seconde séance de cinéma, nous étions assises l’une à côté de l’autre au Père Tranquille et nos genoux, nos épaules se touchaient, un sac de bonbons Haribo que je ne devais pas garder longtemps dans mon tiroir. Je ne savais pas que le calendrier sonnerait le décompte jusqu’à son départ.

Désormais, dans tout ce que je fais avec plaisir, non seulement je produis le plaisir de faire les choses que j’aimais déjà faire, mais en plus elle existe dans ces choses comme une idée délicieuse, un parfum subtil et envoûtant comme si quelqu’un me préparait mon dessert préféré dans la cuisine et en cachette, les choses deviennent plus précieuses parce que lie celles-ci à celle vers qui convergent toutes mes pensées, que je fasse ces choses ou pas. J’ai créé un lien qui me dépasse car en son absence je sens le bienfait sur moi de son existence à elle, j’aimerais croire que c’est toujours le cas depuis l’autre bout de la terre si elle s’y trouve.

 

Ces sacro-saintes petites habitudes qu’en un éclair, du jour au lendemain, elle a influencé par sa présence. Je ne rentre plus à pieds et en solitaire après la répétition, désormais j’opte pour le métro et je descends une station avant pour la raccompagner chez elle. Ce qu’une simple station peut prendre comme valeur sur le plan du métro et d’une manière générale lorsqu’elle devient un repère par rapport auquel on s’oriente, vers lequel convergent mes pas sans que j’y pense. Ah ! si seulement un soir je pouvais la surprendre à descendre à son tour à ma station.

‘round S. #1.2

Le chronomètre affichait quasiment cinq kilomètres de course, soit la distance sur laquelle nous nous étions mises d’accord. Nous avons gardé tous les tours qu’il restait à courir dans ce stade pour la fois d’après, pour toutes les fois suivantes. Nous avons traversé à nouveau le boulevard des Maréchaux par un chemin que je me suis plu à découvrir avec elle.

 

Arrivées devant chez moi, je n’avais toujours pas la moindre idée concernant ses intentions, les miennes étaient très claires. Sur le pas de ma porte d’immeuble, je lui ai proposé une séance de cinéma pour un film chilien le soir même, une manière assez univoque d’affirmer mon intérêt pour elle au-delà du plaisir de courir à deux, et de finir cette belle journée dominicale sur une note prometteuse et pourquoi pas. Pourquoi cette sempiternelle tendance à vouloir précipiter une conclusion dont il me serait possible de modifier la teneur si je n’allais pas la provoquer aussi subitement, et alors même que je ne connais pas l’intéressée depuis une semaine. Quatre jours dont une soirée de prise de contact et une course de rapprochement, deux journées ponctuées de quelques échanges virtuels, essentiellement orientés vers une stratégie plus maladroite qu’autre chose pour connaître son âge.

 

Je n’avais toujours aucune certitude non plus quant à son année de naissance lorsqu’elle est revenue vers moi pour une nouvelle course, en proposant samedi après-midi. Suggérer un rendez-vous un samedi dans l’après-midi, c’est à peu près aussi sage et insignifiant que de le fixer un dimanche en fin de journée, nous n’avions pas beaucoup avancé. J’ai répondu que je n’étais pas disponible, ce qui était vrai puisque j’étais d’astreinte ce jour-là. En y repensant, j’étais sur le point de décliner de la même manière lors de sa première proposition pour courir le dimanche 30 novembre, cette fois-ci au prétexte tout aussi légitime qu’en fin de mois j’alignais déjà au comptoir pratiquement 200 kilomètres de course et qu’il me fallait au moins un jour de récupération pour reprendre des forces et pouvoir enchaîner. J’avais fini par céder en me rassurant sur la lenteur du rythme de cette dernière course de novembre, d’autant qu’il me fallait soutenir la conversation avec elle, une première pour moi. Cette fois, je lui ai soumis l’idée de courir en toute fin d’après-midi du samedi, sans aller jusqu’à oser parler de samedi soir ou tout autre proposition indécente du genre. Nous avons convenu d’un rendez-vous à 17 :43 en bas de chez moi. Il faisait froid et la nuit commençait déjà à tomber, ainsi qu’une fine bruine, j’e lui ai indiqué le code de ma porte d’entrée et mon numéro de téléphone pour qu’elle m’attende au chaud. Mes intentions sont claires.

Nous avons eu la même idée de commencer notre parcours par le dernier stade visité lors de notre dernière course, en empruntant le chemin découvert ensemble. La nuit était compacte et l’air s’était adouci, la pluie avait cessé de tomber comme par un fait exprès. Nous avons traversé le vestiaire, au fond du couloir se dessinaient déjà les lumières criardes de la piste, nous avons poussé un même cri de joie, le spectacle et la situation, c’était un moment parfait. Nous étions seules au monde dans ce stade tenu secret au reste du monde comme par miracle. Je lui ai raconté l’histoire de mon frère caché, dont j’avais découvert l’existence récemment, un frère aîné. Sous le coup de l’émotion, et parce qu’elle avait vécu une histoire similaire, elle m’a répondu en anglais.

Il ne fut plus question de changer de stade, nous sommes restées à parler courir et faire connaissance dans le même stade ce même soir, sur un trajet de huit kilomètres, dont j’aurais voulu qu’il ne s’arrête jamais. Une fois arrivées devant chez moi, la soirée s’annonçait et les rues s’animaient, j’hésitais à lui demander ce qu’elle faisait dans l’heure, elle ne semblait pas pressée de rentrer elle non plus. Mais aucune ne prenant les devants, nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain, dimanche, puisque aussi bien une répétition était organisée avec la chorale. Je suis restée chez moi. Elle a mangé ses rouleaux de sushis, debout toute seule dans sa cuisine.

Il s’est écoulé un réveil et une matinée à patienter jusqu’à l’heure de la retrouver à 14h30, et pour bien faire les choses, je lui avais proposé de venir la chercher devant chez elle pour aller à la répétition à pieds, je suis arrivée avec deux minutes de retard, elle guettait mon arrivée depuis le haut de ma rue, sans que je ne l’ai vue. Nous avons passé le trajet à poursuivre les conversations de la veille, hilares, je sentais sa joie m’envahir, je me sentais pleine d’énergie en sa présence. Certains regards de sa part m’ont orientée sur ses intentions, des regards insistants, comme ceux que je lui envoyais. Je lui ai proposé de m’accompagner à une avant-première lundi.

 

C’est ce jour que c’est arrivé. Nous somme sorties de la séance de cinéma et, au lieu de rentrer par le métro et de descendre à sa station, j’habite à la station suivante, elle a voulu rentrer à pieds. C’est un trajet qui m’est familier, pour avoir emprunté la rue Saint Denis et le boulevard Magenta matin et soir pendant une décennie, j’ai plaisir à emprunter ce trajet et constater avec surprise à quel point la première rue s’est métamorphosée depuis que je ne passe plus par ici. Des terrasses ont émergé et les enseignes de cafés et boutiques se veulent plus aguicheuses qu’ailleurs.

Sur le trajet, nous en venons à parler de nos relations passées, de notre situation personnelle, cela fait maintenant dix jours que nous nous tournons autour, elle ne pouvait pas ne pas savoir mes intentions la concernant et je la sentais intéressée par autre chose qu’une amitié. Aucune de nous deux n’avait osé jusqu’à présent poser la question explicitement de savoir si l’autre était en couple, libre ou pas. C’est elle qui m’a posé la question en premier, j’ai dit que non, j’étais libre. Puis je lui ai retourné la question. Elle m’a répondu qu’elle était en union libre et qu’elle pouvait rencontrer quelqu’un, me laissant entendre qu’en l’occurrence, c’est ce qui était en train de se passer entre nous et que cela ne posait aucun souci, au contraire.

Elle m’a aussi demandé si cela me poserait un problème de la savoir en couple par ailleurs. Récapitulons. Nous sortions d’une séance de cinéma qu’elle avait accepté sans hésiter, elle était partante pour me retrouver le lendemain autour d’un documentaire avant de partager ensemble les résultats des élections américaines ; la veille nous avions chanté ensemble, nous nous étions cherchées du regard ; le samedi auparavant, nous nous étions confiées sur nos secrets de famille, tout semblait converger jusqu’ici vers une disponibilité fluide de sa part pour chacune de mes initiatives, je n’avais pas en savoir davantage.

Quand nous nous sommes retrouvées devant son immeuble, elle a insisté pour me raccompagner à son tour devant chez moi, il y avait de la rumba dans l’air, une envie partagée que la soirée ne finisse pas. J’en savais suffisamment sur elle pour me sentir attachée autant qu’attirée et sentir qu’il serait plus sage de ne rien précipiter entre nous, après tout je ne l’avais pas encore embrassée. Nous sommes arrivé devant mon immeuble et je ne lui ai pas laissée le temps de finir sa phrase, je l’ai prise dans mes bras et l’ai embrassée, d’abord dans le cou puis sur ses lèvres. Elle m’a rendu mon baiser au centuple. Je l’ai embrassée longuement, pendant un temps suspendu au seul plaisir d’avoir la même envie.

Trouver la personne avec qui partager la même envie. Les mêmes envies. La même envie d’être en vie, je me sentais si vivante et animée de désir dans ses bras, à tenir serrée sa taille si fine et sentir la douceur de sa peau sous mes mains, sa chaleur m’envahissait d’un sentiment de plénitude et de total abandon. J’ai découvert son sourire, ce sourire là, et son regard lorsque ses pupilles sont dilatées, j’ai lu son désir en écho au mien, j’ai vu son attitude coquine et mon cœur faillir. La voir, l’avoir. Je voulais l’avoir pour moi toute une nuit et tout un matin, savourer l’attente, la savoir présente dans ma vie.

Je l’ai raccompagnée à nouveau en haut de la rue en lui proposant de venir chez moi samedi, et de passer la nuit ensemble.

 

La nuit. Pour la vie on verra.