Clignancourt #4

Il se trouve que je regardais l’adaptation de l’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, je me souvenais de la scène sur l’île d’Ischia pour l’avoir lue avec plaisir, celle où la narratrice entre dans la mer malgré ses appréhensions et réticences au début du séjour, elle préfère passer ses journées à écrire des lettres à son amie plutôt qu’aller se baigner, parce qu’elle ne se souvient pas d’avoir appris à nager, comme sa mère le lui affirme. Sauf que d’un coup, le corps se rappelle les réflexes acquis et la voilà qui fait ses premiers mouvements de brasse en se délectant de sensations nouvelles de bien-être physique, elle qui était plutôt mal dans son corps. On la voit plus tard nager le crawl. Peut-être que la natation se prête mieux que toute autre activité physique à un exercice matinal parce qu’elle renoue avec notre première sensation physique avant le monde. Nous savons tous nager à la naissance, ou plutôt nous avons tous un réflexe d’apnée. Avant même de savoir marcher courir et tenir en équilibre sur deux roues, nous savons comment agiter les bras et les pieds dans l’eau pour rester à la surface et une fois la tête sous l’eau, nous retenons notre souffle et parfois ouvrons grand les yeux, naturellement. Sans doute le plaisir de me retrouver dans l’eau quelques minutes après 7h du matin, alors que mon esprit non encore caféiné et encore embrumé peine à sortir de la nuit, s’explique par ce retour aux réflexes innés, à peu de chose près je n’ai rien à faire. Pourtant lorsque je me retrouve dans ma ligne cernée par des nageurs en mode papillon, là oui je prends conscience qu’il me faut fournir un effort pour garder un certain rythme. Mon corps endolori se rappelle des efforts de la veille et tracte le poids du sommeil. Mais une fois la séance achevée, je serai alors plus à même d’affronter la course à pied, comme si ce retour aux origines m’avait permis de me ressourcer, me connecter à moi. En cela, ce que j’appelle mon triathlon Maison, comme d’autres font leur pain chez eux, à savoir le triple effort décliné sur une journée entière, non seulement me permet chaque jour et quand bien même j’exploiterais le même tracé, de découvrir une nouvelle facette de mon quartier de Clignancourt aux mille et un charmes, mais j’ai aussi l’impression de renaître tous les matins en me projetant dans un nouvel effort chaque fois, comme une évolution de ma condition humaine depuis le réflexe de flotter jusqu’à l’endurance et la recherche d’une performance liée à la vitesse et à la technique, ma lacune en vélo, en passant par la course à pied et ce réflexe primaire de courir de toutes mes forces, sauf qu’il me faut durer et réguler l’effort pour durer plus longtemps encore, rester en vie. Souvent la dernière étape à vélo me fait défaut parce qu’elle me demande d’acquérir une puissance et la technique que je n’ai pas, cette abominable réticence à l’apprentissage. Mais je garde l’image du triple effort comme ce qui pousse chacun à grimper des cols.

L #26

Pour une première séance natation de l’année, ce fut une agréable séance comme je me les souhaite le vendredi lorsque les nageurs ont déserté le bassin pour mieux préparer le départ en week-end sans doute, j’ai nagé dans ma ligne seule ou quasiment, pur plaisir. Aux oubliettes la séance précédente pendant laquelle j’ai passé mon temps à remettre en place mes lunettes parce qu’elles prenaient l’eau, qu’un nageur en profitait pour causer. Oubliée aussi ma première sortie pour aller courir par chez elle, entre la forêt et le lac, et où je me suis perdue. Cette fois-ci, je pars directement en direction de ce lac qui m’intrigue et dans lequel j’ai prévu d’élancer au mois de mai sur la distance M du triathlon, nous avons diné à proximité la veille. Lorsque je découvre le lac, j’ai le réflexe d’initier le tour sur la droite, je me rends compte très vite que la plupart des coureurs viennent à moi dans l’autre sens, je préfère conclure le parcours au bord de l’eau tandis que le reste du parcours se fait en zone résidentielle, les abords du lac étant privés. J’ai presque l’impression de courir en bord de Marne et j’aime ça. Le tour est fait rapidement, j’enchaîne par un autre en repérant des intersections par lesquelles je pourrais allonger le parcours une prochaine fois. Je remarque aussi une maison à vendre… La deuxième séance de natation de l’année, un lundi midi où je ne travaille pas, est chaotique. Je suis pourtant dans la file des quelques nageurs dès l’ouverture du créneau, mais dans cette piscine de mon quartier il ne semble pas y avoir de créneau spécifique aux nageurs de crawl. Bientôt je me retrouve, et je ne suis pas la seule, à devoir emprunter la file du milieu pour avancer parmi les nageurs en brasse, sur le dos, agrippés à une planche ou palmés mais lents. C’est un entraînement auquel je ne m’attendais pas, pourtant il est utile lorsqu’on appréhende la bataille de chaque début de triathlon pour se faire une place dans la grande mêlée générale. J’enchaîne avec un petit tour de mes deux stades, je m’essaie en cette semaine de rentrée à un double entraînement pour augmenter le volume, avec un minimum d’une heure chaque jour. Avec une sortie le lendemain de 14km autour de mes trois stades, le dernier est enfin accessible à nouveau après des travaux d’aménagements, je me classe en tête du classement de mes deux clubs, dont il me tarde de retrouver les entraînements, pourtant je recule encore. Mais pas longtemps, dès le lendemain je dois retrouver ma séance de fractionné préférée, en y allant à vélo, après ma traditionnelle séance de natation le midi. Mon premier triathlon 2020.

Format M #2

J’ai écrit que j’étais assise au café de La Plage au bord du bassin de la Villette à Paris, en réalité j’écrivais depuis la taverne « 1975 » située pour le coup juste en face du tout petit mais néanmoins international aéroport de Mykonos. Dans l’attente de mon vol prévu à 20h tout pile et forcément avec un certain retard, j’avais tout l’après-midi pour me poser quelque part et avancer d’une manière ou d’une autre, sans que ce soit dans un bassin ou sur une piste de stade ou simplement cyclable. Je suis partie de Tinos par le ferry de 11h45, j’ai profité du court trajet pour visualiser de loin la distance de la baie parcourue à la nage. Il faut parfois être programmé pour certaines actions pour qu’elles passent pour simple formalité alors qu’une fois accomplies et d’un extérieur relativement objectif, la traversée à la nage, en crawl et littéralement contre vents et marées m’est à ce moment apparue comme une prouesse, certainement relative, mais record tout de même. Je n’avais encore jamais parcouru la distance de trois kilomètres en eau libre, c’était chose faite.

Lever avant sept heures du matin puisque la fanfare, qu’on aurait cru recrutée exprès pour la célébration de la fête nationale, m’avait tirée du lit plus tôt que prévu, pas de grasse matinée en ce dernier jour de vacances sur l’île de Tinos pour moi. J’ai chaussé mes baskets et je suis partie à la chasse aux figues, j’avais déjà repéré quelques plantations très prometteuses. je n’ai pas été déçue par la course sur laquelle j’ai avalé plus de fruits que de kilomètres. Le parcours que j’ai repéré depuis quelques années et qui reste mon préféré traverse le port d’un extrême à l’autre par les quais puis remonte sur un joli dénivelé de deux kilomètres derrière la basilique vers laquelle convergent les pèlerins à genoux. Je me laisse ensuite glisser par les axes routiers bordés de figuiers jusqu’à l’autre pointe de la baie, à l’opposé de l’appartement vers lequel j’achève ma sortie sur les cinq derniers kilomètres en bord de plage. Le tracé est la plupart du temps très venté mais reste idéal.

En débarquant dans le port de Mykonos à midi et demi, j’ai décidé de monter à pieds jusqu’à l’aéroport, j’avais du temps devant moi avant le décollage le soir, beaucoup de temps. Les trottoirs étant quasi inexistants, j’ai frôlé plusieurs camions qui roulaient à vive allure sur la route et croisé très peu d’autres piétons. A cette heure chaude de la journée, la plupart des touristes devaient être à la plage ou en taverne. Arrivée à destination, je me suis à mon tour posée sur la terrasse de l’établissement le plus proche de l’aéroport pour commencer à y écrire, la taverne « 1975 » qui est devenu le point d’accroche de mon récit. L’incendie du quartier de Mati, le marathon d’Athènes, le club de course et les premiers émois en triathlon, et alors que j’avais encore en tête les paysages calcinés non loin du port de Rafina, mon texte s’est évaporé tout d’un coup, il n’en restait plus rien que le seul souvenir de son accroche, le nom de la taverne « 1975 », qui est aussi mon année de naissance.

Peut-être, d’une certaine manière, me faut-il renaître pour passer au format M.

Trois éternités #63

Depuis le temps que je rêvais de le trouver ce fameux polygone des cyclistes, enfin ! Comme par hasard ou presque, je suis tombée dessus en entrant dans le bois de Vincennes par l’avenue Daumesnil et en continuant à rouler tout droit par une voie jamais empruntée alors. J’avais auparavant couru 7km pour écouler les quelques bière bues la veille à la fête de la musique, la dernière selon la cheffe de chœur parce que le boucan général a été très frustrant. J’ai profité cette année encore du fait que le concert se déroule dans ma rue pour proposer de nous retrouver ensuite toutes ensemble au Corcoran, en haut de la butte, pour nous restaurer et faire la fête, une chance que le jour de la fête de la musique tombe la veille du week-end. Mieux, je n’avais aucune course de prévu sinon les 2024m pour gagner un dossard et participer au marathon des Jeux Olympiques en 2024, aucun autre enjeu en vue, repos total. D’ailleurs, la coach m’avait prévenu le jeudi, veille de l’été, que si je persistais à ne pas vouloir – à ne plus pouvoir – m’arrêter, je risquais fort de ne plus récupérer. Et je l’entends. Récupération totale le vendredi, ma séance de natation préférée de la semaine est remplacée par le concert de 50mn, place au divertissement et à la détente dans le pub de mon quartier. J’ai l’impression de ne plus être sortie depuis trois éternités, c’est loin d’être une impression. Par souci de sobriété ou parce que j’étais focalisée sur les séances d’entraînement, ou encore pour être sûre de me coucher tôt et me réveiller en forme, j’ai soigneusement évité toute sortie autre qu’en running, à vélo ou au bord d’un bassin de natation, cela ne m’a pas trop manqué. Pire, j’ai commencé à rogner sur la pause-déjeuner pour introduire une intense session de natation d’une heure, aller-retour inclus, montre en main. Cela s’est produit pour la première fois le mercredi de cette semaine, j’avais chronométré à la minute près le temps qu’il me faudrait pour me rendre à la piscine située à un kilomètre, me changer, nager puis vite revenir. Un kilomètre de marche rapide, un kilomètre de nage, un nouveau kilomètre de marche, entrée plat dessert, quoi de plus beau pour combler la pause déj’ d’une triathlète en devenir. En sortant du Corcoran, je n’ai pas encore envie de rentrer chez moi, il fait doux et je me sens grisée par l’enthousiasme des choristes ce soir, je ne m’aligne sur aucune course le lendemain. Je passe devant l’ancien Tralali où nous nous retrouvions les années précédentes avec la chorale après ce sempiternel concert de la fête de la musique, le lieu s’est transformé en un charmant petit restaurant italien qui sert une burrata crémeuse à souhait, un délice indécent. Le patron me sourit et me sert une bière qu’il m’offre sous le regard bienveillant de sa maman, tandis qu’au bout de la rue c’est Reda que j’entends mixer un son qui donne envie de lâcher prise, au moment où je m’approche je reconnais Rage against the machine, incroyable. Depuis quand n’ai-je plus entendu ce titre que je me passais en boucle pendant des heures ? Le sommeil et la bière finissent par m’assommer à pas d’heure et lorsque je me réveille le matin, c’est assoiffée d’une idée fixe, trouver le fameux polygone du bois de Vincennes. Lorsque je me réveille une seconde fois vers midi, c’est toujours avec la même idée en tête, je décide de courir d’abord et de finir la journée par la natation, un triathlon en mode détente. Aucune chance de m’insérer parmi les cyclistes sur le polygone samedi matin, ça roule vite. J’y accède en début d’après-midi alors qu’il fait déjà chaud, à l’ombre des arbres du bois la piste est agréablement ventée et faiblement occupée, quelques cyclistes équipés tournent déjà. Trois-mille cent soixante-sept mètres de piste pour cyclistes confirmés, je n’en fait pas partie mais j’ai très envie d’en faire au moins moi aussi une fois le tour de ce spot incontournable. L’air est lourd et nous sommes très peu à profiter de la piste, l’espace est sécurisé, j’accélère à peine pour ne pas me mettre dans le rouge et finir tranquillement ma sortie de 40km, j’adore. En vérifiant le tracé avant d’enchaîner par la séance de natation, je vois distinctement le polygone sur mon parcours de vélo, tel un tampon d’accès à une zone d’inconfort privilégiée.

Trois éternités #27

J+7. Retour à l’entraînement bois de Vincennes et sur la ligne de départ d’une course dans la foulée, le lendemain au même endroit, rendez-vous donné par zéro degré, degré zéro. Partir tenir et arriver. Le départ dure à lui seul une éternité, les derniers coureurs encore occupés aux consignes sont attendus et nous cherchons le soleil pour nous réchauffer un peu, la chanteuse Imany doit donner le départ, nous courons tous ensemble contre l’endométriose. Je n’ai pas pris de petit-déjeuner, pourquoi n’ai-je pas pris de petit-déjeuner, peut-être parce que j’ai partagé ce délicieux fondant au chocolat fait Maison, nous avons décrété qu’il était fait Maison pour parfaire la dégustation, c’est le fait de partager ce dessert qui le rendait divin. Forcément, je ne pouvais pas me dire qu’elle allait encore me porter chance pour ma course le lendemain de ce nouveau tête-à-tête, comme pour le 20km de Paris sauf que je me suis bien gardée de lui offrir le t-shirt cette fois, qui était bien moins joli, mais la cause l’emporte ici sur tout autre enjeu, je n’ai plus à me qualifier, il n’y a pas d’autre longue distance que la relation. J’ai envie de prendre tout mon temps, pour une fois que je ne précipite rien avec quelqu’un. Par contre il aurait fallut que j’explose davantage au moment de m’élancer, je suis partie parmi les premiers coureurs mais je me fais vite doubler en réglant mon chronomètre, quelle idée insensée de ne plus courir à la sensation, promis la prochaine course je viens sans rien. Le soleil est présent sur tout le parcours qui déroule agréablement sans que je n’accélère ni ne songe non plus à m’arrêter, je me laisse porter par la direction à suivre et bientôt la deuxième boucle est entamée, j’ai doublé plusieurs coureurs partis trop vite pour une distance sur laquelle il faut trouver ce rythme particulier sans s’économiser au départ puisque l’arrivée est finalement très proche, sans partir non plus sur un sprint sauf à être capable comme le premier arrivé à garder une foulée plus que soutenue et avancer presque en apnée jusqu’à la ligne. Mon estomac vide se rappelle à moi au septième kilomètre, promis la prochaine course non seulement je viens sans chronomètre mais surtout, je prends le départ le ventre plein, bien sûr. Le lieu d’arrivée est charmant, un ancien vélodrome avec des bâtiments en terre et en bois, l’arrivée se fait sur la piste ce qui rend l’ultime moment très intense sauf que j’ai les jambes coupées, je sais qu’une fille veut me rattraper, que j’ai doublée, je franchis la ligne avant elle. Quel bonheur d’avoir franchi cette ligne d’arrivée, quelle satisfaction d’avoir couru la distance sans m’arrêter, je me réjouis de ces simples faits, basiques sans doute mais fragiles. Et quel soulagement aussi d’avoir parlé la veille à l’entraînement de la difficulté à renoncer avec le coach, j’ai enfin pu dire ma déception profonde de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout du marathon d’Athènes, du temps qu’il m’avait fallu pour réaliser que ce n’était pas raisonnable pour moi de courir deux marathons à trois mois d’intervalle, du temps qu’il m’avait fallu aussi pour transformer cette défaite en leçon d’humilité. Renoncer pour avancer.

Trois éternités #20

Retour sur les 20km de Paris dans le cadre de la préparation du marathon d’Athènes. Jamais de toute la semaine je n’ai autant parlé de menace de pluie par un temps aussi limpide et de chaleur si extraordinairement fluide durant tout un été et ses prolongations en automne. Il ne faisait pas l’ombre d’un doute, au cœur d’un été indien en plein mois d’octobre pourtant, que le ciel soit au beau fixe encore ce dimanche comme la plupart des précédents, mais chacun y allait de son petit mot pour assurer que ce quasi semi-marathon serait très humide. La course à pied a cela de charmant qu’elle relie à soi au moment de l’effort, à l’ici et maintenant de l’endurance pour se centrer sur ses propres ressources et donner le meilleur en se concentrant sur nos propres conditions physiques et psychiques, tout en permettant de prendre en compte l’environnement le plus immédiat, l’espace et la distance qu’il reste à parcourir, le temps et le contexte plus ou moins favorable dans lequel se déroule le parcours. Rien de mieux pour remettre les pendules à l’heure là où le reste vise souvent à se disperser. Dans le bus que j’ai pris pour rejoindre le lieu du rendez-vous, les coureurs sont récupérés à tous les arrêts ou presque et se saluent en vérifiant sur le dossard les sas de départ des autres. J’arrive à la minute près pour la photo de groupe, nous sommes très nombreux sous le soleil, je ne suis plus seule. Et pourtant, je cherche très vite à me désolidariser des autres en avançant vers la ligne de départ pour m’élancer de mon côté et rapidement trouver mon propre rythme. Le parcours doit nous emmener depuis le pont Iena vers l’avenue Foch à partir de laquelle nous courons la première boucle dans le bois de Boulogne jusqu’à la porte Saint Cloud, la seconde boucle se joue sur les quais rive droite avant de traverser au 17e km vers l’arrivée. Evidemment, j’ai bien en tête les deux dernières sorties longues où j’ai du quasiment abandonné au 15e km tant la douleur m’empêchait de courir, je reste attentive à mes ressentis. Au 7e km, je dépasse le meneur d’allure qui se charge d’emmener les coureurs vers la ligne en moins d’une heure et quarante minutes, sans doute suis-je partie un chouia au-dessus de mes prétentions, toujours est-il que celui-ci me rattrape dès le 13e km sans que cela ne m’affecte. Bientôt le redouté 15e km se profile et je ne ressens pas de douleur particulière tandis que nous enchaînons les premiers tunnels aux tortueux dénivelés, je ralentis le rythme, je décélère. J’en viens même à marcher pour souffler pendant une minute alors que le reste des coureurs assez logiquement s’arrache au même moment pour tout donner dans les deux derniers kilomètres, le pont a été traversé, il n’y a plus de tunnel à remonter, la ligne droite est devant. J’ai tellement peut d’avoir mal et de ne pas m’en remettre que je n’arrive plus à savoir si la douleur m’a rattrapée ou si je suis simplement victime de ma propre appréhension, je suis zen. Pourvu seulement que je récupère vite et bien de ce 20km car la dernière ligne droite vers le marathon commence dès le lendemain. Une heure quarante-deux minutes, sans surprise. J-20.

A vol d’alto #8

Heureuse qui comme Pénélope dans l’attente tisse sa toile, tisse et s’étire de tout son long en tissant. Elle est entrée dans ma cathédrale, dans la cathédrale de Cologne, mon Dom. Je me réveille en pleine nuit, pour rien, et je prends conscience que quelqu’un de fondamental est entré dans ma vie, ou plutôt que quelque chose de fondamental est entré, a changé ma vie. Alors il m’arrive de serrer les poings comme sur un marron, j’ai chaud, je me rendors aussitôt.

Savoureuse qui comme la grande magicienne voyage sans attache et s’attache à aller voir d’autres paysages que ceux que le quotidien et ses tracas affichent sans cesse sous son visage. Comme un canari, dès le matin, la grande magicienne chante sa propre mélodie, elle n’attend d’aucune chorale qu’on lui indique la partition ou le rythme à suivre, elle crée l’harmonie. Durant ses explorations, elle mène la troupe et suggère la direction, elle repère les dangers. Son chemin s’élèvera toujours vers les hauteurs et les sommets depuis lesquels se dessinent les sentiers à suivre, tel un visionnaire elle restera à courant-courant de ce qu’il faut avoir vu. De mon côté, le chemin descend à la cave, où coule toujours la source qui me retient au passé, à la recherche du souffle de longue haleine qui me permette de courir plus longtemps et chanter plus grave comme si j’accédais à une profondeur plus saine que la vaine intensité à laquelle jusqu’ici je n’avais de cesse de me raccrocher pour me sentir, un temps, plus vivante. La vie se colorait de jaune et je joie, les objets se mettaient à valser comme dans un tableau de Van Gogh et j’avais envie de danser avec eux pour ne plus cadrer avec le reste et n’en faire qu’à ma guise, instinctivement et dans l’élan, courir à perdre haleine et hurler tout mon saoul. Pour cela, et afin de renouer avec un réflexe primaire, presque enfantin s’il était restait évident et naturel, à la portée de l’adulte, mais c’était tout le contraire une fois ce dernier soumis aux conventions, maté par les réprimandes et le regard d’autrui en société, il me fallait régresser. Pour courir comme au premier jour, il me fallait sonder l’inutilité des limites et percer les brèches à travers lesquelles la lumière s’infiltrerait, s’imposer comme un exilé trop longtemps éloigné de sa terre, et qui y mettrait les pieds à nouveau pour y planter, libre et fort de son expérience nourrie de frustrations autant que d’espoirs, le drapeau de la réconciliation et les premières notes d’un accord capable de soulever d’un seul bond les solitaires et les bandes rivales, les riverains et ceux de l’autre bord, zombies sortis des ténèbres et enfants de chœur, tous ces destins dont les portraits en noir et blanc étaient affichés chez la grande magicienne,  et qui révélaient en un seul regard les faits et gestes de communautés sur des générations. Tous les matins, la vie des portraits reprenait son cours, comme un soutien venu de très loin, tandis que je reprenais la course en prenant soin d’élargir le périmètre géographique des mes trajets avant et après chacun des trois stades que je visitais sur mon parcours, de sorte à créer une constellation inédite avec de nouveaux repères dont je devenais moi-même la comète.

A vol d’alto #7

Souvent, trop souvent j’ai fait semblant d’être amoureuse, simplement parce que j’avais envie de l’être et pensais le devenir, tomber sous le charme, en adorant l’idée d’aimer. Plus rarement me suis-je sentie libre et attachée à la fois, capable d’aimer, d’être âme heureuse. Mon rêve de l’autre nuit me revient par bribes et je vais à sa recherche comme d’une paire de lunettes, en tâtonnant, en me demandant si je suis bien à l’origine de tout cela. Nous marchons jusqu’au prochain carrefour puis obliquons sur la gauche, je dis « PNL, dernier virage », nous entrons dans un immeuble et pénétrons dans un appartement sombre, humide et froid, lugubre, si je devais le colorer ce serait violet taciturne tel un réel enterrement. Un bonhomme dont la tête se distingue à peine du tronc, emmailloté dans un chandail comme on en porte plus de nos jours, nous prie de nous assoir sur un canapé délabré, Dieu que l’heure semble grave et les affaires sérieuses, le ton est protocolaire. Un verre d’eau nous est offert, j’aurais préféré de l’eau gazeuse. La pièce sent le chien mouillé et le tabac froid, la mort aussi. Le bonhomme qui nous fait face depuis le fond de son fauteuil nous donne certaines consignes, je redoute que le canapé sur lequel je tente de me stabiliser ne parte en lambeaux avant que la logorrhée ne prenne fin, qui plus est je dois réprimer un fou rire car tout cela ne rime à rien. Une clé est posée sur la table et à notre attention, une clé qui ne ressemble à rien elle non plus, et qui doit ouvrir une boîte aux lettres plus bas dans la rue, dans laquelle nous trouverons des effets personnels qu’il nous faudra jeter dans la première poubelle venue, en voilà une drôle d’idée. Je ne bronche toujours pas. Je me demande comment la grande magicienne parvient à tenir parfaitement assise tout en gardant un air sérieux, à moins que le spectacle ne la laisse perplexe sans qu’il n’y paraisse. Au moment de se lever et de prendre enfin congé de nous, le bonhomme fait un mouvement du bassin vers l’arrière pour nous céder le passage, de la perspective d’oiseau on croirait voir un gros pouf, un sourire s’esquisse sur les lèvres de la grande magicienne mais je fais celle qui n’y voit rien. Nous retrouvons l’air libre et la lumière du jour me paraît aveuglante tant l’obscurité était inquiétante quelques instants plus tôt, je me réjouis de sentir la chaleur du soleil me caresser comme pour m’imprégner de son odeur après m’avoir perdue de vue sans que je ne crie gare. Je me sens si soulagée à cet instant que j’aimerais partager ma joie avec la grande magicienne et trouver quelque chose d’intelligent à dire mais j’en suis encore à la chercher des yeux, aveuglée que je suis par le soleil dont je sens battre le centre comme si j’en avais avalé un rayon, et au moment où je veux demander à la grande magicienne s’il lui arrive la même chose que moi, à savoir de vivre une certaine forme d’intimité avec le soleil devenu si proche, mais je me rends compte que je m’adresse directement à l’astre lui-même qui a pris le visage de cette lumière que j’ai tant plaisir à capter jusqu’au plus profond de mon être, corps et âme.

A vol d’alto #2

Comme au premier jour, courir comme au premier jour, sauf qu’au premier jour de la vie, nous ne courons pas encore, nous ne marcherons pas avant quelques mois, nous naissons. Que faisons-nous si bien ce premier jour de la naissance dont nous ne retrouvons plus le naturel et la facilité tous les autres jours que la vie nous mettra sur le chemin, respirer et crier. Crier comme au premier jour, revenir à ce hurlement primaire au moment où l’oxygène entre dans les poumons et que nous sortons de cette zone de confort et de sécurité, qui sait si j’ai la moindre chance de percer le secret de la magie du premier jour en m’initiant au cri primaire. On m’a tellement dit que crier ne se faisait pas, courir en prenant ses jambes à son cou comme le font les enfants en poussant un hurlement, tout cela qui nous rapproche d’un réflexe enfoui mais présent et naturel en nous, tout cela passe après l’enfance pour des accès de folie, pourtant tout pousse à hurler et fuir à l’autre bout, ailleurs, pour trouver un endroit où respirer. Cet endroit lointain ne connaîtrait pas l’ombre d’un doute ni le moindre soupçon d’obscurité, l’idée même des ténèbres y serait étrangère, il suffirait de fermer les yeux pour trouver le repos de la nuit. Cet endroit où tout n’est encore que lumière, j’ai voulu l’envisager sur l’île.

Nous nous étions retrouvées, après avoir traversé de multiples états et de  nombreuses couleurs qui puisaient toutes leur source dans le sol volcanique de l’île, jusqu’à son extrémité méridionale, une partie plutôt abrupte avec pour issue l’océan qui se dégageait face à nous à perte de vue, plus rien d’autre des kilomètres à la ronde sinon la possibilité de reculer et revenir sur nos pas, avoir perdu notre temps. Nous avons trouvé un café en bout de piste, particulièrement bien aménagé en plein no-mans land, j’y serais restée des heures ne serait-ce que pour ne pas me rendre à l’évidence, notre avenir attendait derrière nous, il faudrait ensuite rebrousser chemin. Le prochain continent était invisible à l’horizon, tout s’arrêtait ici, au moins un temps. Face à tant de beauté, après des heures et des jours de marche passés à admirer, guetter et écouter, durant ces instants incessants d’étonnement et de ravissement, j’avais pris conscience de ce qui me tourmentait depuis le début et que je n’avais pas ressenti depuis des années et des relations avec d’autres personnes que la grande magicienne, le sentiment insidieux de peur qui me traversait à l’idée de la perdre. Tous les matins à nouveau, je m’étais surprise en train de la regarder comme pour la dernière fois et mon cœur se nouait dans ma poitrine sans raison apparente aucune, j’aurais pu faire comme si de rien n’était et continuer à donner le change pour ne pas créer un malaise plus grand encore, mais l’équilibre était bel et bien rompu à ce jour. Seules les couleurs décuplées pouvaient me consoler un peu, et aussi ce sentiment de n’être plus tout à fait sur Terre, mais bien exilée sur la Lune, loin des autres, loin d’elle. Cela permettait de justifier une certaine forme de distance qui s’était installée, je ne cherchais plus de vains sujets de conversations et m’installais dans le silence. Une fois posées dans ce café, avec la vue sur l’infini et le soleil sur nos visages, je la regardais en admirant les jolies couleurs de son visage détendu et souriant. Elle avait pris une teinte hâlée et rien dans son regard ne justifiait mon inquiétude croissante, rien ne rassurait non plus ma peur de la perdre, sinon sa présence ici maintenant, à la même table que moi et avec la même envie de se poser un instant après cette traversée d’un paysage aussi lunaire. J’ai bu la bière que nous nous sommes commandée comme si ce fut la première que je buvais de toute ma vie, avec l’envie de profiter de chaque gorgée comme si c’était la dernière. Je redoutais de ne plus rien avoir à dire, plus jamais, les paysages lunaires se passent de tout commentaire, c’est bien connu.

 

A vol d’alto #1

Le marathon était prévu dans quatre mois jour pour jour, une saison très exactement -, à cheval sur le printemps et l’été certes, une saison inédite et on ne peut plus originale, tant qu’à courir pareille distance au bout autant donner à l’idée même de saison un sens vraiment, comme un fil directeur dont il faudrait trouver, à l’image d’une pelote de laine qui servirait à tricoter une écharpe pour l’offrir à l’arrivée de l’automne, le bout qui permet de dénouer tout le reste et commencer à travailler, jour après jour, pour faire qu’à l’arrivée il se passe un miracle. La date fatidique de l’épreuve tombait un samedi, le deuxième du mois d’août, à croire que les organisateurs avaient donné rendez-vous à la canicule pour mieux corser la course. Heureusement, cette dernière devait se dérouler en plein cœur du bois de Boulogne, à l’ombre des arbres et loin du bitume de la capitale déserte à cette époque. Pour avoir participé déjà à deux marathons à Paris, je redoutais cette étape dans le bois de Boulogne, interminable et tortueuse comme un labyrinthe dont on aurait bouclé l’issue une fois tous les coureurs entrés dans le piège de la dernière boucle. Plus rien n’allait, le mur des trente premiers kilomètres était passé, le plus dur n’était pas derrière mais bien devant, sauf que ce devant n’avait aucun horizon ni espoir d’éclaircie, pendant de longues minutes que l’on aurait cru trafiquées par le grand inventeur de l’univers pour qu’elle durent à jamais, il fallait continuer à mettre un pied devant l’autre et puiser dans des ressources ahurissantes de surhumanité pour ne pas arrêter d’avancer, motivé par l’idée qu’un jour, la vie reprenait, tout là-bas. La motivation, je l’avais trouvée la première année dans l’idée, simple et d’une subtile efficacité, qu’une amie et sa batucada jouaient au quarante-et-unième kilomètre, elle m’avait dit qu’elle m’attendrait et qu’ils joueraient tous spécialement pour m’encourager dans la difficulté du dernier kilomètres et des cent-quatre-vingt quinze ultimes mètres à parcourir avant de franchir la ligne d’arrivée, car de fait elle existe. Je ne pouvais pas ne pas arriver au kilomètre quarante-et-un, sachant que j’étais attendue, je m’étais engagée, encore fraîche et excitée peu avant le départ, à venir les saluer, je n’avais pas idée alors de l’état dans lequel je me pointerais et surtout, à l’approche du lieu de rendez-vous, j’entendais le rythme exaltant des percussions au loin, je ne m’imaginais pas à quel point il serait difficile de me remettre à courir à peu près normalement alors que je clopinais depuis l’entrée dans ce fichu bois de Boulogne, quatre heures après avoir passé la ligne de départ sur les Champs-Elysées. J’ai levé la main en serrant les dents, en me donnant l’air le plus détendu possible, mon amie m’a reconnue, ses baguettes se sont immobilisées et elle m’a regardée bouche bée, j’ai continué à ne pas reculer jusqu’à ce que je sois hors de vue et j’ai entendu derrière moi la batucada redoubler de rythme et de sons à mon attention. J’avais rempli mon contrat, à un peu plus d’un kilomètre de la ligne d’arrivée de mon premier marathon, je pouvais faire cesser la souffrance et m’allonger sur le bas-côté, profiter enfin du soulagement, à un kilomètre près finalement, pas n’importe lequel non plus, le tout dernier kilomètre. A ce stade d’épuisement, il ne me restait plus qu’à m’élancer à corps perdu vers la ligne d’arrivée, visible à présent comme une oasis en plein milieu d’un désert, et m’affaler de l’autre côté pour ne me relever qu’à la saison d’automne, balayée par le vent frais. J’aurais virevolté parmi les feuilles mortes, je me serais moi aussi acquittée de ma danse mortuaire jusqu’à la transe, et peut-être même jusqu’à la saison hivernale pour finir en chapeau sur la tête d’un bonhomme de neige autour duquel les enfants auraient créé une ronde pour se chauffer et s’échauffer avant le départ de la prochaine course au retour du printemps.

Cher printemps, je t’ai attendu, tant attendu. J’en ai eu des vertiges à t’attendre autant. J’ai tellement aspiré à un brin de légèreté, au renouveau des espoirs perdus de vue loin si loin, à la jubilation déraisonnée au simple contact du rayon de soleil sur ma peau qui frissonne. Rien n’a plus été pareil à partir du moment où tu m’as laissée sur le carreau pour faire résonner la joie et aller courir les cœurs sous d’autres latitudes que celle où je t’ai croisé ici. Maintenant que tu es là, je n’ai aucun reproche à te faire, sans doute n’ai-je rien pu faire pour te retenir, après tout j’avais rempli mon contrat, j’avais franchi la ligne d’arrivée de la course, et toi le tien, tu as éclairé mon chemin d’une rencontre lumineuse et merveilleuse comme on peut en faire au cœur de ta saison et nulle par ailleurs. On s’attend d’autant moins au premier rayon du soleil qu’on l’a ardemment désiré, oui désiré jusqu’au désespoir le plus profond, arrivé à ce moment de bascule où l’on n’attend plus rien sinon que passe le temps faute de mieux, et voilà qu’elle arrive, la grande magicienne, le ciel se dégage, mon cœur se réchauffe. Et te voilà de retour, tu viens aux nouvelles, voir le résultat de ce que tu as semé avant de disparaître comme j’avais l’habitude de le faire avant, pour n’avoir pas de compte à rendre. Vois printemps, je me  réjouis de te retrouver et me préparer à te courir après tous les matins. Pourquoi le matin me demandes-tu, mais parce qu’il est le renouveau voyons, la résurgence des énergies nourries toute la nuit de mille rêves qui remontent de mon fort intérieur pour faire danser mon âme et réveiller mon corps au rythme de cette inspiration qui coule tôt à flot. Alors je me suis élancée dimanche dernier parmi les coureurs du marathon de Paris pour courir un semi et lancer ma préparation, j’ai laissé le peloton gagner les quais et prendre le virage quelques dix kilomètres plus loin pour le bois de Boulogne, tandis que je reprenais mon souffle à Bastille, prête à en découdre avec les orages à endurer et les efforts à fournir pour qu’en plein été mon tour advienne de franchir la ligne d’arrivée, comme au premier matin. La perspective de courir ce marathon aoûtien avec la même énergie qu’au premier jour du printemps, bel objectif, suffisait à me projeter avec joie dans cette saison neuve à inventer.