Clignancourt #20

Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression de dominer le monde. D’un côté les tours Eiffel et Montparnasse s’érigent de part et d’autre d’un paysage urbain dégagé que je ne me lasse pas d’admirer, je crois y reconnaître les quartiers et les rues que d’en bas j’ai sillonné de long en large et en travers jusqu’à m’y familiariser. Les tours deviennent des phares si mon regard imaginaire vise un peu plus loin en direction du Sud et que mon esprit s’égare en pleine mer vers mon île, sa baie, son port. J’aimerais qu’il soit envisageable de me projeter là-bas depuis mon kilomètre autorisé. Plus facile s’avère la projection vers le Nord, lorsque le Sacré-Cœur me tourne le dos, je devine le Stade de France, les collines au loin, j’imagine l’Allemagne, Köln, le Dom. Comment ne pas se raccrocher aux meilleurs souvenirs alors que l’actualité ne permet guère d’en créer de nouveaux et vivre ce qu’il y aurait à vivre en saison d’automne en temps normal, les terrasses chauffées et les balades emmitouflées, les week-end ailleurs. Comment renouer avec la proximité lorsque la distance est imposée, le contact physique et le lien social remplacés par les artefacts virtuels sans aucune possibilité de se projeter, comment survivre au présent sans un avenir à prévoir aussi court-termiste soit-il ? Comment se raccrocher comme seule bouée de sauvetage au passé où tout était permis. Bien sûr, je ne peux m’empêcher au retour de dévaler ma rue en me rappelant les moments de vie qui m’ont marqué comme pour saupoudrer mon quotidien morose d’un peu de poudre d’espoir, les rendez-vous sur les marches de la basilique avec le groupe des Guépards de Pigalle, les heures d’écriture toute seule accoudée au bar du Corcoran, le concert de la Manufacture Vocale à l’église Saint-Pierre de Montmartre, sa cheffe de chœur charismatique, Aurore Tillac et son sens de la répartie, son contact avec le public, notre emplacement au 20 de la rue du Mont Cenis pour chanter à la fête de la musique, l’after au Tralali toutes ensemble en train de chanter et animer mon petit bar de quartier, la terrasse de chez Francis et sa tapenade qui tombait si bien, mon pacs à la mairie. Depuis le haut de ma rue, tout en haut, j’ai l’impression que le monde entier me domine.

Clignancourt #19

Dix jour de confinement déjà et je n’ai jamais vu autant de nouvelles têtes, nouveaux voisins anciennes voisines chers lecteurs lectrices avides et jeunes collègues viennent renouveler l’environnement de ce mois de novembre décidément surprenant. Sept semaines depuis le Super Sprint du 8e où je me suis déplacée le bassin en poussant dans l’effort et je n’ai pu courir depuis qu’au prix d’une souffrance qui me paralyse, alors quand ce midi je me mets à courir prudemment et qu’au bout de trois kilomètres je ne sens toujours pas la douleur percer et me forcer à l’arrêt, je jubile et je me détends. Enfin ! Une lueur d’espoir, un tout petit mieux dans l’échauffement, je marche au retour. Je me délecte même dans une marche ample en m’étirant comme au réveil, en plein soleil de midi et on voudrait nous faire croire que nous sommes au mois de novembre, le mois des morts, sauf que je me sens comme au printemps de la vie moi, en plein éveil. Avant, je montais vers la rue Marcadet pour faire une boucle entre Guy Môquet et Max Dormoy, et respecter ainsi le périmètre autorisé de course à pied, à présent j’emprunte le boulevard des maréchaux et les ruelles désertes pour éviter les gens, les commerces et le regard méfiant de passants, je descends donc et me prive de la butte, j’y reviendrai. Le soir même, je monte autant que je peux la butte Montmartre depuis la mairie du 18e jusqu’au Sacré-Cœur, en passant par le funiculaire, les arènes de Montmartre, la place du Tertre tout en haut de ma rue, la rue des Abbesses pour profiter de l’animation et me laisser tenter par les devantures en ces temps de privation libertaire, la halle Saint-Pierre et le tumulte incessant de la rue de Clignancourt, contraste fou avec la rue Caulaincourt. Le soir, je pars en repérage d’une visite de Clignancourt en suivant le tracé des commerces de mon quartier, pour qu’ils ne ferment pas et qu’on les célèbre à la fin du confinement, à commencer par Amore de Francesca dont la pizza végétarienne me fait saliver, il suffit de passer devant la petite pizzeria de famille pour sentir la truffe et savoir qu’on sera accueilli ici comme en Italie par la petite dame que je vois devant, toujours. Ensuite, la Timbale rideaux fermés me rappelle qu’il n’y a nul autre carrefour aussi intriguant pour se poser et regarder passer depuis le haut de la butte jusqu’aux portes. J’ajoute la Patakrep à mon périple pour le plaisir d’avoir profité de la place Petrucciani pendant les jours heureux où la terrasse commune avec trois cafés a donné vie au quartier comme jamais auparavant, quel plaisir d’y avoir diné la veille du confinement. Je remonte la rue Duhesme jusqu’à l’Etoile Montmartre, ce carrefour autrement si vivant, je le trouve rideaux fermés sinon le tabac de la Divette, ici on retient son souffle. Je poursuis rue Caulaincourt par Le rêve et Le Cépage, les boulangeries me sourient. Tout le long de la rue des Abbesses, les commerces tentent de simuler la vie d’avant. Les terrasses semblent s’en sortir sans les touristes, en tout cas elles font tout comme, dans mon imaginaire aussi, la place des Abbesses grouille de monde et un violoniste fait danser les passants tandis que l’église Saint-Jean attire les badauds par sa singularité. Vue d’en bas, la rue Foyatier et ses 220 marches s’étale sans vergogne aux côtés du Sacré-Cœur, les fervents adeptes des escaliers s’en donnent à cœur joie et j’ai envie de les suivre quitte à me poser au Corcoran, seulement le pub aussi a été obligé de fermer, alors je remonte les marches tranquillement jusqu’à me retrouver dans ma rue, en haut.

Clignancourt #18

Moi qui n’ai jamais aimé le mois de novembre et sa première journée dédiée aux morts, cette année je lui trouve, en ces circonstances particulières, une certaine douceur. Tout d’abord, une amie m’envoie en photo les couleurs automnales que l’on trouve dans les arbres, depuis le rouge écarlate jusqu’au vert le plus vif en passant par toutes les déclinaisons où se mélangent jusqu’à une intime et intense confusion jaune et orange. Son message me donne envie de sortir et prendre la température de mon quartier, où l’animation bat son plein au cœur du marché dominical, les cafés continuent à proposer les consommations à emporter quitte à ne faire qu’un pas de côté et continuer à profiter d’un regain de convivialité au moment où d’autres gens sortent de la sacro-sainte messe. Il y a vingt ans, j’ai passé ce premier week-end de la Toussaint dans le Sud-Ouest, en compagnie de celle dont j’étais amoureuse et je ne savais pas encore que nous allions sortir ensemble, elle n’allait pas bien et m’avait demandé de l’accompagner chez ses parents, un honneur et un bonheur pour moi qui n’étais plus partie depuis des années. J’ai un souvenir émouvant de ce séjour, je me souviens au jour près des villages que nous avions visités et des plats que j’avais savourés, moi qui ne mangeais vraiment plus. Tout me paraissait unique, magique, comme une première expérience d’état amoureux. Il y a dix ans, je me suis retrouvée le soir d’Halloween poursuivie par une personne dont je ne voulais plus entendre parler, que j’avais rencontrée par malheur, et dont je ne savais plus comment faire pour m’en débarrasser sinon demander de l’aide, de n’importe qui. Et ce ne fut pas n’importe qui ce soir-là pour venir à mon secours, mais ma collègue dont j’étais éperdument éprise et qui m’a vue aux prises d’une barge venue me retrouver jusque devant mon lieu de travail pour essayer de récupérer je ne sais quoi avec moi. Nous nous sommes mises à courir sur le boulevard Saint-Germain, sur l’ordre express de ma collègue, je me souviens des lumières et du prestige de ce quartier où j’étais si fière de travailler, cinq minutes avant j’étais en panique et juste là tout de suite j’exultais. La magie de ce mois de novembre pas comme les autres, et qui nous remet à des âmes. L’année dernière, j’ai eu la chance de faire un séjour au Danemark, un coup de cœur. Jamais encore, et j’ai adoré New York comme je jubile à l’idée de retourner à Köln, non jamais encore je n’avais ressenti pareil coup de cœur pour une destination, j’étais comme hantée par des âmes qui voulaient me souhaiter la bienvenue et raconter leur histoire. Depuis l’aéroport totalement épuré de Copenhague jusqu’au fantôme du Dragsholm Slot en passant par l’Arbre de Vie des Vikings que j’ai enlacé de toutes mes forces, magique. Quatre mois après, nous nous retrouvions confinés, tous autant que nous étions sur cette Terre à ce moment-là de notre vie, nous avons vécu un événement mondial, depuis les jolis villages du Sud-Ouest jusqu’à New York, en passant par les plages du Danemark, les bords de Rhin à Cologne et mon quartier de Clignancourt, et dans cet enfermement physique et mental, j’ai découvert, moi qui ne regardais plus la télé depuis une décennie, un formidable échappatoire dans les séries danoises typiquement illuminées d’Arte. Quel écho à mon coup de cœur pour ce pays dans l’intrigue délirante des épisodes, et quelle inspiration pour mon appétit d’en découdre un jour moi aussi avec un feuilleton. Jamais je ne me suis sentie aussi connectée au reste du monde qu’en ce printemps 2020. Et jamais non plus les âmes de personnes qui m’ont accompagné jusqu’ici n’ont été aussi présentes que lors de cette promenade dominicale dans mon joli village de Clignancourt, ici et maintenant, dans un monde à réinventer pour trouver une issue à l’enfermement dans un engrenage consumériste lancé à outrance, là où chacun individuellement a quelque chose à donner, ce matin un sourire complice devant le stand d’un café qui ne consent pas à fermer, demain un peu de temps pour ma voisine de l’escalier A qui aime parler des occupants de notre immeuble et rechigne à sortir par peur de croiser des gens. En ce jour dédié à la mémoire des morts, je pense à mes deux grands-mères, la française qui n’avait pas son pareil pour trouver la moindre occasion de rire aux larmes et faire cramer tous les plats ; et la deuxième, ma grand-mère allemande, qui trouvait de la joie dans le frétillement d’une feuille dans un arbre. J’espère ne pas l’avoir déçue jusqu’ici.

Clignancourt#17

Changement d’heure, on dérègle tout, les règles changent dans l’ici, maintenant. Dernière semaine où j’ai encore pu voir au compteur de ma montre des kilomètres à la fois en natation, en course à pied et en vélo, il n’est pas vraiment prévu de nager bientôt. Alors bien sûr, le canal de l’Ourcq me fait de l’œil, dont je connais déjà l’eau vaseuse pour y avoir nagé à l’occasion du triathlon de Paris, aujourd’hui j’y retournerais presque avec joie si l’autorisation m’en était donnée d’y pratiquer une vraie séance en eau vive. Les 13 degrés du lac de la base de loisirs de Torcy ne manquent pas mais tout comme, j’aimerais m’incruster parmi les plongeurs qui ont encore accès au ponton de départ, tout comme je rêverais de voir s’allumer les lumières de la piscine des Halles quand je passe devant pour continuer vers les cinémas, tous ces lieux qui existent en sourdine. Alors j’avance en mode travelling avant en empruntant tous mes trajets de course sur le refrain d’une balade et de la redécouverte de mon quartier et de ses commerces, je m’attarde sur tous ces trottoirs plein de vie et d’animation où j’accélérais auparavant. Les feuilles tombent au ralenti en cette saison d’automne, je m’apprête à entrer dans un second confinement en ronronnant, laissons à l’hiver le temps de préciser son intention.

L #47

Pendant le déconfinement, je fais de jolies rencontres, Jack Kerouac et Patricia Loiseau. J’apprends au détour de la dernière adaptation de « Sur la Route », celle avec la ravageuse Kristen Stewart, que l’auteur américain d’origine bretonne a écrit ce roman en trois semaines. Vingt et un jours d’écriture sans interruption, du 2 au 22 avril 1951, le tout rédigé sur un rouleau d’imprimerie et pas un éditeur pour publier cet objet littéraire non identifié dont on ne pouvait distinguer ni chapitre ni paragraphe, pas plus qu’un saut à la ligne ou respiration. Bref, un roman de confinement par excellence, l’excellence du vécu couché sur le papier. Patricia Loiseau n’a pas écrit de roman, pas encore en tout cas, mais la journaliste donne rendez-vous aux téléspectateurs pour le journal de 23h et offre un nouveau souffle à la chaîne d’information par sa fraîcheur et ses boulettes qui nous amusent dans un contexte où les nouvelles sont tout sauf réjouissantes, un peu de légèreté avant de rêver d’un autre monde. Dernier jour du mois d’avril. Premières roses au balcon, sous la pluie, le soleil, lueur d’espoir.

L #46

Quarantième jour de confinement et la quarantaine ne fait pourtant que se poursuivre, c’est même le tour du virus en quatre-vingt jours qui est prévu avant de revenir au point de départ. Le même point de départ, latitude et longitude identiques, mais dans un tout nouveau monde. Non pas que le monde que nous quittons était fait de plaisirs uniquement, mais celui dont nous héritons à présent nous apprend à vivre avec une série de contraintes supplémentaires pour survivre à nos consommations excessives. Le principe du plaisir, la notion de contrainte. La contrainte principale étant de rester confinés, le premier plaisir pourrait consister à s’évader autrement qu’en sortant, être dans un ailleurs imaginé plus ouvert et différent encore qu’en temps ordinaire, imaginé par un désir fou, inouï de grands espaces à échelle nouvelle. J’aimerais être un chat pour rester étendue de tout mon long sur le trottoir désormais déserté, seul seigneur de ma rue dont je contrôlerais les passages pour qu’ils ne soient que caresses et les propos simples murmures pour laisser aux oiseaux le temps d’honorer tout leur répertoire. Les rues sont vides au point de me procurer un sentiment d’étrangeté, me voilà projetée dans la quatrième dimension, un événement s’est produit dont je n’ai pas été informée, or je me rends bien compte à mesure que je progresse qu’il s’est passé quelque chose, rien n’est pareil. « Vous ouvrez cette porte avec la clé de l’imagination. Au-delà, il existe une autre dimension. Une dimension du son, une dimension visuelle, une dimension intellectuelle. Vous découvrez un univers où se confondent illusion et réalité. Vous venez d’entrer dans la Quatrième dimension. » J’adorais cette accroche lorsque je regardais les épisodes de la vieille série US. La réalité a basculé en noir et blanc, les couleurs printanières ne sont pas exploitables comme elles pouvaient l’être dans le passé, le bleu turquoise de l’eau n’est plus qu’une illusion, de même que le vert luxueux du gazon dans lequel je ne suis pas invitée à m’allonger, toute cette réalité ne l’est plus tout à fait, la réalité a rejoint l’illusion pour le moment. Elle est l’ailleurs. Le printemps est là, à plus d’un clic cette année, il s’ouvre à nous par la fenêtre et non plus à travers une longue promenade, ce n’est plus l’éveil des sens mais bien celui de l’imaginaire. Dans cet ailleurs, je m’imaginerais être un chat, une abeille butineuse ou un cachalot solitaire. Pour mieux revenir à l’ici et maintenant, multiplier les saveurs pour déconfiner tous les sens, par exemple en invitant le reste du monde dans mon assiette grâce à quelques recettes auxquelles je songe comme des billets aller, au détour d’un chant d’oiseau que j’écoute enfin. Mes souvenirs n’ont jamais été aussi précieux, ils me permettent de convoquer des personnes, comme pour déconfiner les absents de mon esprit, ils remontent à la surface d’un seul coup. On met de l’ordre au présent en retenant son souffle pour qu’advienne un avenir à peu près possible et pas trop précaire en laissant au passé une vision des choses en tout noir, tout blanc. Trouver un nouvel équilibre, le fameux second souffle, et un peu de plaisir dans la contrainte.

L #45

Un, deux, trois… plus personne ne sort. On ne bouge pas, rien ne va plus, panique générale. Où étiez-vous en ce tout début de printemps 2020 alors que la saison semblait prometteuse et de nombreux engagements pris pour sortir profiter de la vie là maintenant tout de suite. Après, il est toujours trop tard. Aujourd’hui, après n’existe plus sinon sous forme de probabilités. Avec qui étiez-vous en ce tout début de printemps. Oui, à l’époque où tout s’est soudain figé. Ne bougez pas, mains en l’air, on ne fait plus un mouvement. Chacun arrête son occupation et regarde autour de soi où il se trouve et avec qui, c’est fait ? Voilà, et maintenant vous y restez. Oui, dans cet ici qui paraissait si passager, comme n’importe quel instant l’était jusqu’alors, alors qu’à présent l’ici est devenu la condition humaine de ce printemps, toujours le même. L’interminable printemps qui n’était pas même advenu qu’on parlait déjà d’annuler tout l’été, plus de canicule au programme, pas de départ en vacances, ni d’examens ou bien de festivals, le monde entier s’était mis à retenir son souffle pour ne pas éparpiller de trop ses postillons. Soleil ! Et la question se pose si, à ce moment précis où le virus nous a surpris dans nos activités habituelles et nous a rattrapé dans un quotidien qui nous semblait pouvoir durer, oui la question s’est peut-être posée alors de savoir si chacun de nous se trouvait à la bonne place. C’est ainsi que je me suis retrouvée plus vite que prévu à partager une vie confinée à deux. J’ai trouvé ma boucle de sept kilomètres dans ma nouvelle zone de confinement, ce quartier qui m’est devenu familier, et je l’ai répétée chaque fois que j’avais besoin de réciter cet air, d’abord la montée jusqu’à un kilomètre puis la descente jusqu’à la route départementale qui, dans un autre contexte, me permettrait de regagner Paris à vélo, puis la remontée vers la gare, et enfin le détour par les coteaux pour récupérer l’étang dans la boucle et rentrer, droit devant. La montée, la descente, les ronds-points vers la gare, les coteaux confinés, puis la ligne droite. Comme si cette série pouvait me révéler une évidence sur ma relation au monde, la place à prendre ici-bas et maintenant, ou sur ma relation tout court, un circuit dont la logique éclaterait avec une vérité au bout pour y voir un peu plus clair sur ce qu’il se passe au fond. Pourquoi maintenant. Parce qu’il est déjà trop tard et qu’on se met déjà à courir après l’après, et pourquoi ici sinon qu’il n’y a pas à aller voir ailleurs, la fuite n’est plus à l’ordre du jour, mais l’engagement, l’investissement plein et entier pour préserver les liens, la vie, notre Terre. Et je continue à courir après ma suite logique, je la reconnais tant, je la connais par cœur, d’abord la montée en intensité puis la descente, autrement je frôle l’arrêt cardiaque, souvent, puis les circonvolutions et autres prises de tête, j’ai l’impression de tourner en rond sans avancer alors qu’en vérité le lien se crée et se nourrit, de mes inquiétudes aussi, la gare approche qui représente le moment où je lâche prise, la découverte de ma dernière décennie. Alors je me pose, mes inquiétudes sont toujours là et je fais avec, je peux admirer le paysage, regarder en arrière l’histoire qui s’écrit et surtout voir devant le chemin qu’il reste à faire, parfois j’accélère et alors ce second souffle me porte avec enthousiasme comme au départ. C’est déjà l’arrivée et je suis exténuée, la dernière ligne droite m’a permis de tout donner. J’aimerais être celle qui est capable de tout donner, à chaque instant et pour tout le monde, j’aimerais emporter le monde entier dans ma course et ce tracé dont je cherche encore le sens. Le tracé me suffit, c’est tout. Il n’y a pas à chercher plus loin, je peux le répéter autant de fois que je veux, six fois si l’envie m’en prend pour parvenir à la distance d’un marathon, j’y trouverai chaque fois mon bonheur comme dans chaque satisfaction de ce nouveau quotidien. Et les chats sont repartis. Aussi précipitamment qu’ils avaient déboulé dans l’appartement avec l’installation d’un arbre à chat et d’une litière, ils ont repris leurs affaires et ont disparu. Après avoir exploité le moindre recoin de l’appartement à la recherche de refuge où se cacher pour se préserver du tumulte aussi local soit-il, ils ont décidé de retourner chez eux se reposer, et je me retrouve dans cet appartement que je croyais connaître déjà, avec ces mille et unes cachettes auxquelles je n’aurais jamais pensé, comme on découvre chaque jour une nouvelle facette de la personne avec qui on vit. Le bac à petites culottes qui chatouillent les moustaches, le meuble à chaussures pour voir sans être vu. Cette nuit, elle a rêvé d’un chat.

L #44

J’en avais rêvé de cette vie à deux, au sein d’un tout qui me dépasserait pour faire place à toujours plus de place encore, un espace illimité d’intimité, d’ouverture, de partage, un nous. Cela avait commencé par une rencontre, un rapprochement et des discussions, beaucoup d’échanges, parfois une tension dans laquelle je voyais apparaître tout l’enjeu d’une relation qui devait être au moins à la hauteur de ses espérances et des miennes, voire tellement mieux. Si elle avait été ma première rencontre, c’est avec elle assurément que j’aurais voulu faire toutes les erreurs, les faux-pas qui participent aussi au tracé et remettant le chemin à l’endroit. Mais voilà, j’ai voulu qu’elle soit ma dernière rencontre, celle avant laquelle les pires erreurs ont été commises, celles qu’on ne refera plus parce qu’on les appréhende, on sait les prévenir, c’est d’ailleurs parce qu’on les sent si bien arriver, que le drame éclate comme un faux départ alors qu’il ne s’est rien passé, sinon un puissant effet d’annonce, une menace qui rit de nous. Avec elle, j’ai passé en revue tous mes travers, fait l’inventaire de mes incorrigibles défauts, revu à la baisse le chemin parcouru pour donner la part belle à la route qu’il reste à construire. Et j’ai suivi la ligne en me riant de la menace, j’ai accepté de perdre pour continuer à avancer. Perdre la face pour sauver le Nord. Garder l’aiguille dirigée sur notre cap et croire en nous. Nous avons été sur le point tant de fois. Sur le point de défaire. Cet abysse nous a façonnées. Le confinement nous a rattrapées dans notre première saison, nous venions de passer notre premier week-end ensemble, la dernière occasion de partir un peu ailleurs, comme par hasard. Rien, jamais rien n’avait relevé du hasard entre nous, tout faisait sens, ou plutôt chaque événement, tous ces petits faits qui émaillaient notre affinité réciproque, nous les investissions en sens pour que l’histoire se tienne et ressemble à quelque chose car à la fin il reste la beauté. Et puis les chats sont arrivés. Après trois semaines de confinement, dont la première avec eux et deux semaines loin de nos réflexes félins pour profiter d’une vie à deux, donc loin d’eux. Bien sûr, ils me manquaient, mais je savais aussi qu’elle n’aimait pas vraiment les chats, trop de poils. Evidemment, je pouvais faire sans eux le temps qu’il fallait, seulement le confinement semblait se prolonger toujours plus à mesure qu’on se projetait dans l’après. Et forcément, il a question d’aller les chercher pour qu’on soit tous ensemble dans cette attente. Tous, c’est-à-dire les chats les enfants et nous, ce n’était pas prévu comme cela, en tout cas pas aussi tôt et je n’ai pas su quoi en penser sinon que la vie pourrait ne plus être pareille après le confinement à ce qu’elle avait été jusqu’ici, avec ses rites, sa solitude, mais vraiment. Le printemps ne nous a pas attendu pour s’installer, le soleil s’est invité par la fenêtre, toujours plus matinal, les oiseaux nous ont rappelé que pendant d’interminables mois ils s’étaient tus, enfin la chaleur a explosé pour qu’on ouvre nos horizons vers un après plus conscient d’avoir le bonheur de profiter encore de ce jouissif changement de saisons. Encore. Nous sommes allées avec les enfants acheter de quoi accueillir les chats, l’arbre à chat qu’ils n’ont jamais eu chez moi et la litière la moins inappropriée pour le dire facilement, à peu près. Puis nous sommes allées chercher les chats sans les enfants, logistique de base, pour tester. Bien sûr, il a fallu les capturer, évidemment ils ont opposé résistance comme ils ont pu, forcément j’ai stressé comme si j’étais à leur place et que l’idée n’était jamais venue de moi. Ils sont arrivés le soir, ont passé leur première nuit enfermés dans la cuisine et me l’ont fait payer toute la journée. Moi qui aime vraiment mes chats, ils m’embarrassaient tant à présent. C’est comme si j’étais prise en flagrant délit de célibat aux habitudes endurcies et que je devais soudain justifier tous ces manquements à une éducation féline, le savoir-vivre, la base. Jamais auparavant, je ne les avais entendu miauler autant, réclamer à ce point, tout depuis le partage de la couette jusqu’à l’agrandissement du bac à litière en passant par le droit de grimper sur le canapé et entrer dans toutes les chambres, détériorer le tapis si moelleux et sortir courir avec nous pour échapper à ce confinement nouveau, à croire que cela n’avait pas été leur mode de vie jusqu’ici, le confinement, la distance de l’autre, la fuite, leur philosophie. Tous leurs instincts s’étaient concertés d’un coup d’un seul pour faire éclater enfin la vérité, ils m’avaient toujours échappé, je leur avais toujours appartenu, ils me tenaient et tentaient de me faire plier pour retrouver leur sacro-sainte tranquillité qui n’était plus la mienne depuis.

L #43

Au lieu du marathon de Paris, c’est un sixième de la sacro-sainte distance que j’ai parcouru, une nouvelle boucle qui m’emmène aux quatre coins de ce quartier, mon nouveau chez-moi. Ma boucle je la visualise et je la pétrie pour qu’elle soit le plus homogène possible, aucun grumeau ni mauvaise impasse ne doit y figurer, je la veux aussi parfaite qu’une libération. D’abord, je commence par me familiariser avec l’aller-retour que je connais le mieux, vers la gare, ce chemin sur lequel j’ai appris l’annulation du semi-marathon alors que j’allais rentrer sur Paris, et que j’ai fait demi-tour sans parvenir à réaliser encore la gravité de la situation. Ensuite, comme une pâte qu’on laisse reposer pour qu’elle lève avant la cuisson, je garde la gare en repère et j’augmente la distance d’un kilomètre qui me sépare d’elle depuis mon point de départ pour m’éloigner le plus possible avant de revenir vers elle après maintenant deux, puis trois et toujours davantage de kilomètres à l’aller, puis au retour, je multiplie les détours. Enfin, je prends l’habitude de partir à l’opposé de la gare pour un kilomètre de dénivelé en guise d’échauffement, la route descend ensuite vers le lac d’Enghien que je n’ai pas le droit de rejoindre parce qu’il n’est pas situé dans ma zone de confinement, je retrouve le virage que je prenais à vélo après le pont, je savais en tournant à cet endroit que j’étais quasiment arrivée. De fait, à partir de cet endroit, je ne fais plus que me rapprocher de l’appartement en remontant vers la gare par différents quartiers résidentiels et voies étroites désertées, calmes. J’arrive à la gare au bout de cinq kilomètres, je continue à remonter vers les vergers de Deuil. La boucle m’emmène vers un étang avant de serpenter de plus bel sur le chemin du retour, où chaque rond-point me raconte une étape de plus vers l’élaboration du tracé dans sa totalité. J’ai creusé mon sillon, trouvé mes repères et je répète la boucle autant de fois que le temps imparti me le permet, en déclinant la boucle sur des versions plus courtes, moins dénivelées, pour parvenir à une sortie différente tous les jours, un grand luxe en ce temps de confinement. Il est temps que je l’invite à me suivre dans ma boucle de confinement, une occasion de lui montrer que je me suis familiarisée avec son quartier, que j’en ai apprivoisé le moindre virage pour lui offrir une première sortie nocturne, loin des gens, loin du sempiternel tour du jardin. Nous partons au moment où le soleil se couche, le ciel révèle ses tons printaniers et nous offre ses cocktails d’orange et rose, les arbres sont en fleurs, même les oiseaux sont de mèche qui nous guident d’un rond-point à l’autre en nous encourageant l’une après l’autre, nous avons gardé une distance de plusieurs mètres, je l’attends discrètement pour ne pas la perdre de vue. Plus nous progressons, plus le soleil nous enveloppe de ses derniers rayons comme s’il voulait ne plus nous quitter pour jouer encore un peu à nous courir après et je prends plaisir à la voir elle me rejoindre sur mes propres pas vers la gare puis du côté des vergers et enfin de retour. Peut-être que les plus grands voyages commencent ainsi, par un petit tour du pâté de maison, mais un tour à deux, un minimum préparé, avec l’idée de partager une activité, un moment, des envies voire une vie entière, bref ce projet un peu fou d’être ensemble et de vouloir le rester. Au moins jusqu’au prochain coucher de soleil, et celui d’après, et encore après.

L #42

C’est comme de s’engager dans un marathon, si on ne visualise pas la ligne d’arrivée dès le départ, c’est foutu ; ou plutôt, le risque est grand de se décourager plus vite que prévu et de n’arriver jamais, par manque de souffle et de motivation, au bout de la course tant préparée. Depuis le début de la crise sanitaire, il avait été question que nous vivions ensemble pour ne pas subir de séparation pendant la période de confinement, dont personne ne savait combien de temps elle allait durer, seule certitude pour nous l’éloignement ne jouerait pas en notre faveur. Il fallait que je trouve une solution pour laisser les chats et pouvoir travailler chez elle, abandonner mes habitudes de solitude et envisager la vie en couple comme l’occasion à saisir. Je visualisais parfaitement la grande table dans le salon, partagée entre la préparation de ses cours et mes appels entrants, nos anecdotes pauses et repas, la troisième mi-temps et le début d’une nouvelle page de notre histoire, écrite plus vite que prévue et après tout, pourquoi pas. A l’arrivée, on sortirait plus proches et intimes que jamais de cette période de confinement. Restait plus qu’à prendre le départ, régler deux trois choses pour rejoindre la ligne comme on vérifie ses lacets avant de s’élancer dans la course, seulement une chose en entraînant une autre je me suis retrouvée à finaliser plutôt quatre ou cinq choses, histoire d’être sûre de moi. Tout d’abord, je me suis occupée de la connexion à distance sur l’ordinateur, bien sûr ce soir-là pas moyen de trouver la clé pour me connecter de chez moi, devrais-je y voir un signe ? C’est ailleurs que chez moi que je dois trouver la connexion, et pourtant j’y suis toujours, comme des millions d’autres individus confinés chez eux, aux aguets de la moindre évolution concernant l’épidémie, de la plus petite information qui donnerait un semblant de visibilité sur le délai prévu de la crise, avec son avant qui me paraît déjà loin et son après, cette inquiétude. Et comme des millions d’autres individus confinés chez eux, j’ai rempli mes placards pour tenir bon et sortir le moins possible, la culpabilité grandit main dans la main avec l’inquiétude et je limite mes sorties pour ne courir qu’autour de chez moi, un petit tracé en forme de cœur. Seuls mes chats ne semblent pas trouver insolite la situation, habitués au confinement depuis toujours, ils m’initient malgré eux à une attitude flegmatique et se réjouissent de ma présence. Mes chats, qui vont rester dans ce chez eux qui ne sera pas le mien pendant le confinement. Un confinement loin de ma solitude et de ma rêverie, loin d’eux et de leur soutien affectif et félin, il est là mon point dont je n’aurais pas deviné auparavant qu’il puisse être si bloquant. C’est une part de moi, ma part de sérénité féline, qui devra rester avec eux et j’ai beau m’informer sans interruption, aucune actualité ne peut me donner une estimation sur le délai. A présent, comme des millions d’individus confinés, je quitte ma zone de confort et je me retranche dans une transition entre un avant dont on aurait difficilement envisagé autre chose que l’attente du printemps, la préparation des beaux jours et un après ancré dans un quotidien résolument nouveau, plus constructif et conscient des enjeux que nous connaissions déjà mais sans en avoir pris la mesure vraiment, ni le caractère d’urgence d’une situation sans retour possible. S’ouvre dans ce contexte un nouveau champ des possibles, une autre page à écrire, plus créative et inventive que jamais, un monde résolument meilleur car partagé avec elle.