L #45

Un, deux, trois… plus personne ne sort. On ne bouge pas, rien ne va plus, panique générale. Où étiez-vous en ce tout début de printemps 2020 alors que la saison semblait prometteuse et de nombreux engagements pris pour sortir profiter de la vie là maintenant tout de suite. Après, il est toujours trop tard. Aujourd’hui, après n’existe plus sinon sous forme de probabilités. Avec qui étiez-vous en ce tout début de printemps. Oui, à l’époque où tout s’est soudain figé. Ne bougez pas, mains en l’air, on ne fait plus un mouvement. Chacun arrête son occupation et regarde autour de soi où il se trouve et avec qui, c’est fait ? Voilà, et maintenant vous y restez. Oui, dans cet ici qui paraissait si passager, comme n’importe quel instant l’était jusqu’alors, alors qu’à présent l’ici est devenu la condition humaine de ce printemps, toujours le même. L’interminable printemps qui n’était pas même advenu qu’on parlait déjà d’annuler tout l’été, plus de canicule au programme, pas de départ en vacances, ni d’examens ou bien de festivals, le monde entier s’était mis à retenir son souffle pour ne pas éparpiller de trop ses postillons. Soleil ! Et la question se pose si, à ce moment précis où le virus nous a surpris dans nos activités habituelles et nous a rattrapé dans un quotidien qui nous semblait pouvoir durer, oui la question s’est peut-être posée alors de savoir si chacun de nous se trouvait à la bonne place. C’est ainsi que je me suis retrouvée plus vite que prévu à partager une vie confinée à deux. J’ai trouvé ma boucle de sept kilomètres dans ma nouvelle zone de confinement, ce quartier qui m’est devenu familier, et je l’ai répétée chaque fois que j’avais besoin de réciter cet air, d’abord la montée jusqu’à un kilomètre puis la descente jusqu’à la route départementale qui, dans un autre contexte, me permettrait de regagner Paris à vélo, puis la remontée vers la gare, et enfin le détour par les coteaux pour récupérer l’étang dans la boucle et rentrer, droit devant. La montée, la descente, les ronds-points vers la gare, les coteaux confinés, puis la ligne droite. Comme si cette série pouvait me révéler une évidence sur ma relation au monde, la place à prendre ici-bas et maintenant, ou sur ma relation tout court, un circuit dont la logique éclaterait avec une vérité au bout pour y voir un peu plus clair sur ce qu’il se passe au fond. Pourquoi maintenant. Parce qu’il est déjà trop tard et qu’on se met déjà à courir après l’après, et pourquoi ici sinon qu’il n’y a pas à aller voir ailleurs, la fuite n’est plus à l’ordre du jour, mais l’engagement, l’investissement plein et entier pour préserver les liens, la vie, notre Terre. Et je continue à courir après ma suite logique, je la reconnais tant, je la connais par cœur, d’abord la montée en intensité puis la descente, autrement je frôle l’arrêt cardiaque, souvent, puis les circonvolutions et autres prises de tête, j’ai l’impression de tourner en rond sans avancer alors qu’en vérité le lien se crée et se nourrit, de mes inquiétudes aussi, la gare approche qui représente le moment où je lâche prise, la découverte de ma dernière décennie. Alors je me pose, mes inquiétudes sont toujours là et je fais avec, je peux admirer le paysage, regarder en arrière l’histoire qui s’écrit et surtout voir devant le chemin qu’il reste à faire, parfois j’accélère et alors ce second souffle me porte avec enthousiasme comme au départ. C’est déjà l’arrivée et je suis exténuée, la dernière ligne droite m’a permis de tout donner. J’aimerais être celle qui est capable de tout donner, à chaque instant et pour tout le monde, j’aimerais emporter le monde entier dans ma course et ce tracé dont je cherche encore le sens. Le tracé me suffit, c’est tout. Il n’y a pas à chercher plus loin, je peux le répéter autant de fois que je veux, six fois si l’envie m’en prend pour parvenir à la distance d’un marathon, j’y trouverai chaque fois mon bonheur comme dans chaque satisfaction de ce nouveau quotidien. Et les chats sont repartis. Aussi précipitamment qu’ils avaient déboulé dans l’appartement avec l’installation d’un arbre à chat et d’une litière, ils ont repris leurs affaires et ont disparu. Après avoir exploité le moindre recoin de l’appartement à la recherche de refuge où se cacher pour se préserver du tumulte aussi local soit-il, ils ont décidé de retourner chez eux se reposer, et je me retrouve dans cet appartement que je croyais connaître déjà, avec ces mille et unes cachettes auxquelles je n’aurais jamais pensé, comme on découvre chaque jour une nouvelle facette de la personne avec qui on vit. Le bac à petites culottes qui chatouillent les moustaches, le meuble à chaussures pour voir sans être vu. Cette nuit, elle a rêvé d’un chat.

L #44

J’en avais rêvé de cette vie à deux, au sein d’un tout qui me dépasserait pour faire place à toujours plus de place encore, un espace illimité d’intimité, d’ouverture, de partage, un nous. Cela avait commencé par une rencontre, un rapprochement et des discussions, beaucoup d’échanges, parfois une tension dans laquelle je voyais apparaître tout l’enjeu d’une relation qui devait être au moins à la hauteur de ses espérances et des miennes, voire tellement mieux. Si elle avait été ma première rencontre, c’est avec elle assurément que j’aurais voulu faire toutes les erreurs, les faux-pas qui participent aussi au tracé et remettant le chemin à l’endroit. Mais voilà, j’ai voulu qu’elle soit ma dernière rencontre, celle avant laquelle les pires erreurs ont été commises, celles qu’on ne refera plus parce qu’on les appréhende, on sait les prévenir, c’est d’ailleurs parce qu’on les sent si bien arriver, que le drame éclate comme un faux départ alors qu’il ne s’est rien passé, sinon un puissant effet d’annonce, une menace qui rit de nous. Avec elle, j’ai passé en revue tous mes travers, fait l’inventaire de mes incorrigibles défauts, revu à la baisse le chemin parcouru pour donner la part belle à la route qu’il reste à construire. Et j’ai suivi la ligne en me riant de la menace, j’ai accepté de perdre pour continuer à avancer. Perdre la face pour sauver le Nord. Garder l’aiguille dirigée sur notre cap et croire en nous. Nous avons été sur le point tant de fois. Sur le point de défaire. Cet abysse nous a façonnées. Le confinement nous a rattrapées dans notre première saison, nous venions de passer notre premier week-end ensemble, la dernière occasion de partir un peu ailleurs, comme par hasard. Rien, jamais rien n’avait relevé du hasard entre nous, tout faisait sens, ou plutôt chaque événement, tous ces petits faits qui émaillaient notre affinité réciproque, nous les investissions en sens pour que l’histoire se tienne et ressemble à quelque chose car à la fin il reste la beauté. Et puis les chats sont arrivés. Après trois semaines de confinement, dont la première avec eux et deux semaines loin de nos réflexes félins pour profiter d’une vie à deux, donc loin d’eux. Bien sûr, ils me manquaient, mais je savais aussi qu’elle n’aimait pas vraiment les chats, trop de poils. Evidemment, je pouvais faire sans eux le temps qu’il fallait, seulement le confinement semblait se prolonger toujours plus à mesure qu’on se projetait dans l’après. Et forcément, il a question d’aller les chercher pour qu’on soit tous ensemble dans cette attente. Tous, c’est-à-dire les chats les enfants et nous, ce n’était pas prévu comme cela, en tout cas pas aussi tôt et je n’ai pas su quoi en penser sinon que la vie pourrait ne plus être pareille après le confinement à ce qu’elle avait été jusqu’ici, avec ses rites, sa solitude, mais vraiment. Le printemps ne nous a pas attendu pour s’installer, le soleil s’est invité par la fenêtre, toujours plus matinal, les oiseaux nous ont rappelé que pendant d’interminables mois ils s’étaient tus, enfin la chaleur a explosé pour qu’on ouvre nos horizons vers un après plus conscient d’avoir le bonheur de profiter encore de ce jouissif changement de saisons. Encore. Nous sommes allées avec les enfants acheter de quoi accueillir les chats, l’arbre à chat qu’ils n’ont jamais eu chez moi et la litière la moins inappropriée pour le dire facilement, à peu près. Puis nous sommes allées chercher les chats sans les enfants, logistique de base, pour tester. Bien sûr, il a fallu les capturer, évidemment ils ont opposé résistance comme ils ont pu, forcément j’ai stressé comme si j’étais à leur place et que l’idée n’était jamais venue de moi. Ils sont arrivés le soir, ont passé leur première nuit enfermés dans la cuisine et me l’ont fait payer toute la journée. Moi qui aime vraiment mes chats, ils m’embarrassaient tant à présent. C’est comme si j’étais prise en flagrant délit de célibat aux habitudes endurcies et que je devais soudain justifier tous ces manquements à une éducation féline, le savoir-vivre, la base. Jamais auparavant, je ne les avais entendu miauler autant, réclamer à ce point, tout depuis le partage de la couette jusqu’à l’agrandissement du bac à litière en passant par le droit de grimper sur le canapé et entrer dans toutes les chambres, détériorer le tapis si moelleux et sortir courir avec nous pour échapper à ce confinement nouveau, à croire que cela n’avait pas été leur mode de vie jusqu’ici, le confinement, la distance de l’autre, la fuite, leur philosophie. Tous leurs instincts s’étaient concertés d’un coup d’un seul pour faire éclater enfin la vérité, ils m’avaient toujours échappé, je leur avais toujours appartenu, ils me tenaient et tentaient de me faire plier pour retrouver leur sacro-sainte tranquillité qui n’était plus la mienne depuis.