La poésie des petits pas #1

Cela sentait la fin depuis quelque temps. Ma mère ne m’appelait plus que pour me donner des nouvelles de ma grand-mère allemande, sa mère donc, des mauvaises nouvelles sans que je réussisse à obtenir plus de détails sur son état de santé. Mes parents n’ont jamais été vraiment doués pour le détail, l’explication, pour l’explicite d’une manière plus générale. Lorsque à ma naissance, mon père a annoncé à sa propre mère que « la Mausi est née », ma grand-mère française n’a pas compris immédiatement de quel genre de naissance il était question. Une souris pas bien épaisse et avec laquelle il allait falloir jouer à chat pour la saisir.

Je n’ai jamais bien saisi pour ma part si je tenais davantage du côté français ou du côté allemand ni pourquoi ce besoin systématique de m’échapper là-bas où je ne suis pas, c’est à dire toujours au-delà du Rhin, de quelque côté que ce soit, qu’importe la direction, simplement parce que je me sens du mauvais côté depuis le commencement.

J’ai le souvenir que petites, ma soeur et moi-même n’avions pas l’habitude de nous adresser en français à notre mère, femme au foyer définitivement plus à l’aise dans sa langue maternelle, et encore moins directement à notre père, peu présent. A table et en classe de maternelles, notre langage se composait de bribes de phrases allemandes et pseudo françaises que nous seules comprenions. Les maîtresses s’inquiétaient de ne pas comprendre notre charabia, mais quel enfant n’a pas ses propres codes de langage à cette époque là. La question devint plus sérieuse lors de mon passage au primaire, puisque j’étais sensée apprendre à lire et à écrire, il fallait commencer par m’apprendre à parler la langue des autres. Ma grand-mère française fut chargée de m’en instruire les rudiments : « les yeux », « la bouche », « le nez » et « le camembert ». Le nom de ce fromage emblématique fut l’un des premiers mots que je retins en français. Le mot « Scheitel » qui désigne la raie que l’on trace pour départager les cheveux sur la tête fut le dernier que j’utilisai en allemand pour demander à ma mère de me coiffer le matin. Il y eu une nuit puis il y eu un matin, et ce lendemain je m’adressai dorénavant à ma mère en français, un peu comme entre deux étrangères. Des années plus tard, c’était en plein hivers 1995, j’ai reçu un appel de mon père, le premier de toute ma vie et je ne l’ai pas reconnu à la voix. Je m’étais installée en Allemagne et je ne donnais plus de nouvelles, il m’a signifié que j’avais choisi le mauvais côté du Rhin. J’avais décidé de vivre auprès de ma grand-mère allemande, la personne dont je me sentais de loin le plus proche.

Mais j’ai fini par rentrer et lorsque j’ai reçu un message de mes parents exilés en Grèce pour m’avertir de l’état critique de ma grand-mère suite à une chute sur le col du fémur, j’ai su qu’elle ne se remettrait pas de l’opération prévue. J’ai décidé d’avancer mes vacances et de traverser le Rhin pour aller lui rendre visite, sans doute pour la dernière fois.