Clignancourt #22

Le jour où je viens récupérer d’un pas espiègle mes semelles de vent rimbaldiennes, vraiment j’ai épuisé en moi tous les poisons, comme dirait l’autre. Souffrance et folie. Tous mes espoirs convergent en ce lundi, au seuil des festivités de fin d’année, vers l’espoir d’un apaisement espéré de mon long déglinguement généralisé, j’arrive en avance pour ne rien perdre du spectacle, un vrai ballet de podologues en blouse blanche. Ma podologue m’invite à m’assoir dans le même fauteuil que la semaine précédente et tente d’insérer mes semelles dans les chaussures qui résistent, il faut raboter me dit-elle, j’ai patienté pendant cinq ans sans plus savoir quoi faire ni comment alors cinq minutes. Je n’ai vraiment jamais, ô combien jamais eu l’esprit princesse, mais tellement pas. Cependant, lorsque depuis mon fauteuil si haut perché que mes pieds ne touchaient pas le sol, ma charmante podologue m’a enfilé le premier soulier puis le second et que j’ai pu me mettre à marcher, tout autour de moi j’ai eu l’impression que mon environnement s’était transformé d’un simple coup de baguette magique en une belle vallée verdoyante. Sous mes pieds à présent, des sillons et des sentiers, des chemins et des parcours semblent m’élancer dans toutes les directions et je me mets à marcher dans la pièce de plus en plus rapidement avec un sourire aux lèvres tant je me retiens d’éclater de joie. Rien n’est plus pareil, je ne retrouve pas les mêmes sensations rien qu’en marchant, toute trace de douleur à disparu comme si mille mains s’affairaient à masser mon corps. Je me doute bien qu’il me faudra plusieurs semaines pour retrouver une posture correcte. Mais d’ores et déjà, c’est comme si un miracle, encore un, venait de se produire au moment même où je n’osais plus me risquer à sortir trop loin, courir trop vite, bouger. Pour en avoir le cœur net, j’essaie de courir dès le midi sur un parcours où je m’effondrais au bout du premier kilomètre avant de boiter en reprenant mon souffle coupé par la douleur, sauf que cette fois-ci j’ai plus peur de la douleur que mal vraiment. Disons-le franchement, et pour avoir vécu l’expérience inverse de deux paires de semelles successives qui n’ont pas tenu leurs promesses de rétablissement à court terme, je ne souffre pas du tout pendant le premier kilomètre, pas plus sur la toute la longueur du deuxième, à coup sûr je vais m’effondrer au milieu du prochain étant donné les difficultés croissantes que j’ai rencontrées mais non, le troisième kilomètre se passe bien et je finis presque les larmes aux yeux le quatrième, bien sûr je manque d’entraînement. Mais pas d’enthousiasme, je souffle un bon coup et je repars pour un dernier kilomètre. Rentrée chez moi, j’envoie une déclaration à ma podologue, longue des mille et une nuits endiablées que nous ne connaîtrons jamais elle et moi, elle me répond étonnée, mais visiblement touchée, je ne dois surtout pas transgresser les seuils de progression. Je retourne courir trois puis deux kilomètres, et le lendemain cinq kilomètres. Reborn.

Trois éternités #1

C’était à l’époque où par orgueil, je ne m’intéressais pas à ceux qui venaient vers moi, leur préférant celles auprès de qui j’avais retenu si peu d’attention qu’il allait me falloir des trésors d’artifice pour imposer un lien tout sauf évident et le cultiver sur des terres hostiles. Loin de me décourager, ce labeur mobilisait toutes les ressources créative dont je ne disposais pas alors, non pas que cela ait tellement évolué mais j’ai appris depuis certains tours de magie pour au moins dissimuler mon décontenancement face à l’indifférence que je pouvais lire chez l’autre alors que je venais d’agiter les bras comme un gamin qui voudrait qu’on joue avec lui et finit par abandonner parce que ce n’était pas le bon moment du tout pour déranger. Sauf qu’un gamin ne put pas savoir que le bon moment n’existe pas, ou dans un moment de grâce que l’on pourrait attendre toute une vie, je préférais tout faire pour le provoquer auprès de personnes dont je me doutais qu’elles n’étaient pas les bonnes et au moyen d’arguments dont, je le répète, je n’avais ni la maîtrise ni assez d’aplomb pour les imposer malgré tout. C’est donc avec moi-même que je finissais par passer la plus grande partie de mon temps, occupée à m’interroger sur le secret à découvrir pour pouvoir aller vers l’autre et le captiver, j’étais moi-même facilement intriguée par les personnes dont j’entendais parler par un tiers, comme cette fois chez Emma, mon amie à l’origine du miracle opéré à son initiative lorsqu’elle avait entrepris de me redonner apparence humaine en me débarrassant de ma tignasse sauvage pour me laisser face au miroir avec une coupe court et un visage avenant. Plus elle avançait dans son idée, tout en menant tambour battant notre discussion sur une connaissance en commun, plus je voyais les mèches s’étaler par terre et mes propres traits devenir familiers à nouveau, comme le parfum oublié d’une glace qui revient en bouche avec ce qu’il rappelle d’estival et léger parce que ce parfum n’existerait que le temps d’une saison. De la même manière, la coupe d’Emma sonnait le retour à une forme de légèreté liée à la jeunesse ou à l’audace, un vent de renouveau et d’émancipation montait en moi à chaque coup de ciseau et le sourire de mon amie en écho au mien me redonnait espoir sans que me sois aperçue que je l’avais perdu cet espoir qui m’enflammait pour un rien, pour tout, comme ça. Nous continuions à discuter comme si de rien n’était, nous parlions toujours de cette connaissance que nous avions en commun et dont elle me donnait des nouvelles depuis la dernière soirée que nous avions passées ensemble et où je l’avais d’ailleurs croisée pour la première fois, elle m’avait parlé d’une personne qui se trouvait habiter dans la même rue que moi et avec qui, selon elle qui venait de faire ma connaissance à peine une heure plus tôt, je devrais m’entendre vraiment très bien. J’ai laissé couler la coïncidence, mais pas longtemps.

La poésie des petits pas #51

De Madagascar, elle m’a rapporté un instrument de musique en bois avec un lémurien très joliment gravé dessus, je secoue la maraca rarement mais souvent je regarde le primate. Elle m’a également offert une écharpe et au moment de me l’offrir, elle m’en tend deux, une rouge et une bleue, à moi de choisir laquelle je veux pour moi, elle prendra l’autre. Piège. D’instinct, ou devrais-je dire réflexe lémurien primaire, mon regard se porte sur le bleu comme une petite fille endoctrinée et qui irait choisir la poupée Barbie plutôt que le camion. Je me sens d’autant plus ridicule dans ce réflexe que je n’ai jamais choisi la poupée et, connaissant la bête sauvage que j’ai en face, une panthère tout juste de retour d’une balade, force est de constater l’enjeu qu’elle met dans ce choix dont le dernier argument de décision n’est pas le moindre, elle sait que je sais, à présent qu’elle a atteint de son côté la maturité chromatique et qu’aucune nuance de vert ne la fera revenir en arrière, que sa couleur de prédilection est le rouge. Elle me tend les deux tissus à même hauteur et m’observe, concentrée. Je décide d’éloigner mon regard de l’écharpe bleue pour le porter vers la rouge et c’est elle que je vois rayonner dans la noblesse des motifs et du violet, de l’orange aussi, mêlés à sa couleur favorite, honorée comme jamais dans l’objet de son offrande posée entre ses mains sans qu’elle n’ait bougé ni fait le moindre commentaire. Les couleurs ont chaviré. Par quel miracle, je ne saurais le dire. Je suis partie avec l’écharpe rouge, en plein mois d’août. Je n’ai jamais eu trop chaud, cela fait trois éternités au moins que je n’ai pas eu chaud. Sauf quand je me suis retrouvée mitraillée par les rayons du soleil déclinant au septième ciel chez la grande magicienne et lorsque je portais l’écharpe rouge autour de mon cou à Paris. Tout l’automne, je l’ai portée, je l’ai traînée dans les rues de Paris, de chez moi à chez elle, dans les Parc des Buttes Chaumont, sur les berges du Canal Saint Martin, lorsque j’écrivais et qu’au bout de trois heures mes doigts, gelés et engourdis, ne trouvaient plus d’autre chaleur qu’au creux de mon écharpe, comme au début lorsque je me rechargeais en la serrant très fort, si fort que j’aurais voulu qu’elle m’engloutisse comme font les boas, pour ne plus avoir froid. Je me suis promenée dans la jungle de Paris, mon écharpe rouge nouée autour du cou, justement parce que j’arborais l’écharpe qu’elle m’avait offert, je me promenais par vents et marées, pour être certaine que tous restent persuadés que j’étais légitimée à rentrer chez elle, malgré les ragots et le qu’en dira-t-on et le mauvais œil et tout de qu’aurait objecté la sorcière.

L’écharpe me tient chaud au cœur, la magie opère pour faire circuler ses battements depuis mon cou jusqu’à mes poignets, en passant par mes tempes et mon estomac, son rouge à elle circule en mois et je circule parmi vous, poussez-vous, laissez-moi vous dépasser vous autres, que je prenne ma place, primate que je suis, celle qui occupe la première place dans son cœur.

La poésie des petits pas #49

Fut un temps, il y a de cela fort longtemps, je ne connaissais pas encore la grande magicienne, j’étais prête à croire à n’importe quoi pourvu que la confiance dans mes chimères réponde de manière la moins illusoire possible à mes attentes et je tentais de m’arranger avec la réalité. Seulement, il ne suffit pas de randonner pour être grande magicienne, ça ne se devine pas. Tout d’abord, une grande magicienne se distingue par cela qu’elle ne prend rien personnellement, pas plus les dires que les faits, mais comme reflet de ce qui se joue en face. Comme chacun sait, les magiciens recourent beaucoup au miroir mais rares sont ceux qui l’utilisent encore pour surveiller leur propre reflet, car nous sommes tous le reflet de l’autre, ou plutôt le reflet de ce que nous faisons à l’autre, de l’intention que nous avons lorsque nous décidons de faire ou dire quelque chose à l’autre, en sachant que cela aura un impact visible. L’environnement, entendu comme ce qui nous entoure, est le premier reflet de notre âme, le chemin est parfois long pour le néophyte de comprendre que tout ce qu’il dit et fait, mais aussi ce qu’il ne dit pas et ne fait pas, tout cela agit sur ce qui l’entoure, il dispose d’un pouvoir sur la nature et les gens, l’évolution des choses et ce qu’il appelle le hasard, il agit. Beaucoup d’entre nous, qui ne se doutent pas ou n’ont pas encore croisé de grande magicienne, ne le savent pas encore ou n’en ont pas pleinement pris conscience, qui continuent à réagir, à survivre plutôt qu’à vivre. C’est une question de timing, le moment arrivera qui les éclairera. Pourvu seulement qu’ils n’aient pas basculé du mauvais côté comme c’est le cas des sorcières. Les sorcières se différencient aussi facilement des magiciennes que les vipères des couleuvres, à savoir que les premières mordent et sont dangereuses, contrairement aux premières, inoffensives aussi longtemps qu’on ne les provoque pas, comme chacun de nous. Et de même que les magiciennes, elles savent qu’elles sont dotées de pouvoirs exceptionnels pour lesquels elles ont travaillé des années durant et enduré de rudes épreuves, cependant elles n’ont pas su attendre, elles n’en ont plus pu d’atteindre la sagesse, le Graal de tout alchimiste, dont les pouvoirs se décuplent à partir du moment où l’apprenti s’en détache et se recentre. C’est la partie, la dernière, la plus significative du long et intense apprentissage de la magie. Rares sont celles qui parviennent au bout de ce parcours intérieur périlleux jusqu’à leur cœur, et il n’est pas inhabituel de croiser des sorcières qui ont nourri sur des rancœurs enfouies au fond d’elles, et que le travail n’aura pas permis de dépasser, une amertume terrible et radicalisée. J’ai croisé des sorcières, je commence à savoir les repérer, elles se croient puissantes mais n’ont aucune autorité naturelle, elles crient d’autant plus fort que personne ne les écoute, elles n’ont de pouvoir que de maigres artifices dont elles abusent à mauvais escient, surtout pour manipuler leur public après avoir réclamé la scène alors que tout se joue dans les coulisses pour qui sait rester humble et humain. Je connais une sorcière dans le sillage de la grande magicienne, j’ai parfois eu peur pour elle, au tout début, mais c’était mal la connaître encore. C’était ne pas reconnaître surtout que je ne croyais plus à l’Amour.

La poésie des petits pas #29

Il y a eu un avant et un après Tinos, ce séjour passé sur l’île de mes absents de parents, une année après le décès de ma grand-mère allemande. Je ne m’attendais certes pas à découvrir son cadavre allongé sur le lit d’hôpital deux jours après mon arrivée dans son foyer. Je m’attendais encore moins à comprendre l’absence de mes parents en me reconnaissant dans ce réflexe incompréhensible aux yeux du reste du monde, en m’identifiant dans leur égoïsme. Je m’étais imaginée arriver au moulin l’esprit belliqueux et le cœur rempli de ressentiments, j’y ai trouvé au contraire un lieu propice à la solitude et à la paix, mais à l’acceptation aussi. J’y suis retournée et j’y retournerai.

Il y a eu un avant et un après Barcelone, cette folle escapade dans la confusion des sentiments. Embarquée à la faveur d’un coup de tête un soir d’automne dans la spirale explosive de relations en train de se nouer et d’intrigues à déjouer, je ne m’attendais pas à projeter dans ce mélodrame sentimental autant d’enjeux existentiels, ma propre survie dans un groupe surtout, tout en résistant à ce besoin si naturel chez d’autres de s’imposer, affronter et en découdre, pour être vu et entendu, plutôt que de disparaître. Je n’ai pas exprimé d’attente ni clarifié aucune relation, laissant s’enliser la situation. Je n’ai pris ni le soin ni le temps pour ressentir.   Je l’ai appris et l’on ne m’y prendra plus.

Il y a eu un avant et un après la Saint Comète. Des occasions de ressentir et puis d’exprimer, de partager mes sentiments et ressentiments, j’en ai eues, j’ai vu, j’en ai provoquées, j’ai vécu. Je ne savais pas en revanche ce que signifiait de vivre un moment de grâce jusqu’à cet instant qui aurait pu ressembler à n’importe quel instant d’une soirée tombée un jour quelconque, sauf qu’il fallait que ce soit ce soir -là, parfaitement, le dernier soir avant son départ prévu depuis des semaines et des mois déjà, je le savais, mais cela ne m’avait pas du tout concernée. A présent, je ressentais une nécessité qui faisait loi en moi et cela l’emportait sur tout le reste, je devais la revoir. Mon étoile allait s’éclipser si je ne la retenais pas avant qu’elle ne fuit dans le firmament, avant de réapparaître sous d’autres cieux, sans doute plusieurs saisons trop tard. Je ne m’attendais pas à la revoir, j’étais allée au-delà de tout espoir, et pourtant elle a accepté. Comment aurais-je pu m’attendre au moment où la force de mes émotions risquait de m’emporter à ressentir un tel apaisement à son arrivée, pareille à l’éclaircie qui balaie le ciel. Nous étions là, l’une en face de l’autre, et la vie me paraissait soudain simple et fluide comme l’expression d’un souhait formulé le plus sincèrement possible pour qu’il se réalise à cet instant précis et sans magie aucune, seulement par le sentiment précis d’être au bon moment au bon endroit, la bonne personne. Ce pur moment de grâce où elle s’apprête à prendre congé, je ne réagis plus. Elle fait une dernière fois allusion à nos sublimes délires, je ne réponds pas. Et je la serre enfin dans mes bras.

La poésie des petits pas #28

La grande magicienne a fini par lâcher la boîte que j’avais saisie des deux mains, comme elle. Je suis partie sans qu’elle m’embrasse, elle m’a suivie des yeux sans que je me retourne. L’attente allait être longue avant la prochaine fois, j’ai mis du temps à m’endormir. Nous étions reparties chacune de notre côté, en nous tournant le dos, comme sur la photo. L’empathie est la notion qui, parmi les trois qui définiraient les critères de l’amour parfait, m’interroge davantage, tout autant que ma capacité à la télépathie. J’aurais donné cher ce soir pour être dans la tête de la grande magicienne et y lire ses sentiments comme dans un livre ouvert. Je passai une grande partie de la nuit à déchiffrer les signes d’une attirance éventuelle, d’un possible intérêt de sa part pour ma personne.

Une chose était certaine, elle occupait toutes mes pensées et mes rêves étaient remplis d’elle. Une autre chose était de savoir comment permettre à ce moment d’acmé qu’était chaque nouveau rendez-vous avec elle de durer et d’être prolongé par des échanges toujours plus intenses entre nous, sans risquer la déception, l’ennui ou les malentendus. Je me donnais l’impression de brûler d’un désir profond au point d’en brûler aussi les étapes de la rencontre, car rencontre il y avait bel et bien. Qu’en était-il pour elle ? Dieu seul savait, encore lui. Depuis quand avais-je conscience d’approfondir les affinités naissantes plus qu’il ne l’aurait fallu avec quelqu’un qui n’aurait pas partagé l’envie de faire plus ample connaissance ? Avais-je déjà franchi la frontière des convenances ?

Je redoutais déjà l’idée de n’être qu’une étoile filante, visible le temps de son apparition, c’est- à dire une seconde tout au plus, avant de disparaître aussi sec, pour le reste de l’éternité et parce que je n’aurais pas suffisamment brillé à ses yeux. J’aspirais davantage au destin d’une comète dépoussiérée et réchauffée loin des fluides glacials des temps anciens, en pleine tentative d’approche de son étoile, fascinée par son scintillement et gonflée dans sa course par l’enthousiasme et la perspective d’être plus proche chaque jour un peu plus encore du cœur de l’étoile et de la source de la chaleur, et d’en ressentir les bienfaits depuis très longtemps déjà, de très loin pourtant. Depuis que ma trajectoire s’assimilait à une gravitation autour d’elle, c’est comme si la meilleure part de moi m’était révélée.

Il ne me restait plus qu’à sortir du confort de mon orbite, lieu d’observation en douce de mon étoile, pour  oser l’intimité et le dévoilement. Les échanges que j’initiais entre chaque rencontre me donnaient l’occasion d’aller un peu plus loin toujours dans le partage et la connivence, je me sentais en confiance fatale, loin de tout jugement et je me rendais compte que ce sentiment d’évidence et le naturel de la complicité s’étaient installés vite entre nous. Une accélération, une dernière, la plus longue, et je me voyais sortir de ma course dans un élan fou pour enfin tomber dans ses bras, littéralement.

La poésie des petits pas #20

Pour le dire vite, elle m’insuffle une énergie folle, un souffle de vie comme savent le prodiguer les grands magiciens, parce qu’au moment où je l’ai rencontrée on m’enterrait. Quand je dis « on », je m’inclue dans la masse devenue indistincte à force de vouloir l’éviter, en proie à une léthargie telle qu’autour de moi les jours passaient comme les gens qui se poussent, sans délicatesse aucune ni conviction, puisqu’à la fin le temps nous dépassera tous. Je me retrouve loin derrière moi, aspirée par le tourbillon et sans pouvoir m’échapper, je lâche prise et laisse d’autres que moi prendre la place, au risque de gêner au passage je reste sage. Un visage me sourit. Je le reconnais. C’est à moi qu’on sourit ? Elle m’a vue, je vais la voir. Voilà que je la salue, j’aurais pu ne pas, vu qu’elle est en sueur après une heure à maîtriser son art et le pousser à la perfection. Car c’est une grande magicienne, vous l’ai-je déjà dit ? Me voici donc devant elle, et non plus loin derrière moi, soudainement poussée par un élan, une envie, je fais face et à sa surprise, je lui fais la bise, « bises mouillées » me répond-elle. Elle a dit « bises mouillées » ? Je ne sais plus, ses joues sont creusées et ses yeux bleus. Jusqu’ici je ne l’avais pas remarqué, maintenant je ne vois plus que cela, hantée à cet instant par la vision de son visage d’une blancheur candide et éclatante, les cheveux tirés en arrière, laissant apparaître la finesse des traits et aussi une goutte qui perle sur la tempe sans vouloir couler tout de suite, intimidée peut-être par le bleu vif de ce regard posé sur moi, captivée. Sans doute faudrait-il que je dise quelque chose ou que je me contente simplement de partir, cependant la petite goutte de sueur ne veut toujours pas s’éclipser elle non plus, comme si elle cherchait à faire déborder en moi des mots, un émoi, mon envie, c’est la tempête tout de suite. A présent mes pas m’emportent et son regard reste derrière moi. Je m’éloigne, résignée, énergisée. Tout me ramène à elle, depuis les pensées enfouies qu’elle ressuscite du plus profond de mon fort intérieur, et que je pensais imperméables aux assauts de la dure réalité, mais même celle-ci m’enveloppe d’une douceur nouvelle et infinie. Je déroule le fil d’Ariane. Quand je marche, et Dieu sait que je marche, je m’imagine marcher avec elle et si je cours, c’est vers elle. Je me surprends à poursuivre nos conversations au point où nous les aurions laissées la veille, si nous avions passé la soirée ensemble, pour une raison qui m’eut échappée. Je traque le moindre souvenir des moments partagés, de rares les voilà devenus très précieux, par exemple ce soir où les convives se sont attardés dehors, je ne la connais pas et pourtant c’est déjà elle, je trafique la tige de fleurs un peu fatiguées, elle m’appelle « Madame Rose ». Ce sourire. Je l’observe de loin, de très loin, comme si trois continents nous séparaient, puisqu’il n’y a aucune raison pour moi de l’approcher. Ce serait même pure folie de l’attendre alors qu’elle n’est pas là. Pourtant je l’entends, la mélodie si familière qui me dit « viens », et je la suis. La voilà, comme par miracle, je vous l’avais bien dit, c’est une grande magicienne.

La poésie des petits pas #18

J’ai aimé marcher avec Elsa à Barcelone, nous avons beaucoup marché, je l’observais en coin avec curiosité, tandis que Natalie et Anne faisaient leur interminable point sur le plan de la carte. J’ai toujours aimé me perdre, d’autant plus à la Fondation Miro et non loin d’Elsa. Ce que j’ai retenu du grand maître de la peinture, c’est le sweet à capuche vert obsédant d’Elsa, qui a égrené la visite de ce lieu magique comme un fil d’Ariane.

Elsa et moi sommes malgré tout parvenues à apaiser la situation entre Natalie et Anne. Jusqu’au bout, Natalie a pensé qu’Anne plierait sous son insistance et face à ses idées poussées à des extrêmes improbables. Anne s’en amusait presque, c’était un jeu de la provocation pour lequel elle était parfaitement armée et rodée. Sauf que Natalie ne jouait plus, elle s’enlisait. Nous sommes retournées toutes les quatre dans ce café à l’ambiance magique, dans une ruelle parallèle à la Rambla. Les séances photos ont remplacé les conversations, plus passives. Elsa n’aimait pas être prise en photo. Cela commençait dès le matin, alors que je cherchais à immortaliser notre vue depuis la terrasse, elle enfouissait son visage entre ses mains ou me tournait carrément le dos. Autrement, il régnait pendant le petit-déjeuner une certaine quiétude. Le chocolat chaud préparé par Natalie et dégusté avec Anne fut la dernière chose qu’elles ont encore pu partager ensemble.

Le port de Barcelone me parut triste et délaissé, la vue de la mer était moins dégagée que celle du ciel depuis notre terrasse. La première plage était trop loin pour que nous lui consacrions une demi-journée, pourtant le temps magnifique en ce mois de novembre l’aurait permis. J’aurais aimé m’asseoir sur le sable et laisser mon regard se noyer parmi l’écume des vagues. Elsa rentrait plus tard sur Paris, elle aurait tout loisir de se retrouver seule face à la mer. Je garde comme l’un des plus agréables souvenirs de ce séjour celui où j’ai retrouvé Elsa sur la terrasse un soir, et où nous avons échangé sur l’angoisse, cet état de vertige permanent dont elle connaissait les risques. En rentrant chez moi, j’ai reçu un message, c’était une photo de la plage de sable sur lequel elle avait tracé des lettres avec une flèche vers ce dont nous n’avions pas eu le temps de profiter : « La Mer ».

Natalie avait rencontré Elsa à l’occasion d’un apéro qu’elle avait organisé place des Vosges, prenant pour prétexte ces rendez-vous pour rencontrer, Elsa était l’un de ces heureux rendez-vous. C’est encore par ce même hasard qu’Elsa était apparue au Rosa Bonheur, Anne n’était pas un sujet. Je garde en mémoire l’enthousiasme avec lequel Natalie avait crié son prénom jusqu’à l’autre bout de la salle et ne l’avait pas lâchée de la soirée, Natalie me présenta Elsa, dont je n’ai gardé aucun souvenir, seulement celui la joie pure de Natalie parce qu’elle s’était souvenue du prénom d’Elsa.

Je n’ai pas toujours gardé le tout premier souvenir des rencontres qui m’ont ensuite marquée. Pourquoi ce besoin de renouer avec ce souvenir en creux, souvent inexistant, sinon parce qu’il est à l’origine de la première impression et parfois décisif aussi de l’évolution d’une relation ? Et lorsque je dis me souvenir ne pas avoir été marquée, n’est-ce pas plutôt que je ne me souviens pas avoir été marquée par une rencontre pour laquelle je n’étais pas prête encore ? Comme si la vie faisait en sorte de mettre sur notre chemin la bonne personne au bon moment et avec les bons arguments, bien visibles et sans doute possible. La magie des rencontres. Comme s’il était possible de faire en sorte d’être dans les meilleures dispositions au moment de concevoir cette sacro-sainte première impression à laquelle on finit toujours par revenir, même longtemps après qu’elle ait disparu derrière les autres moments de la relation, enterrée parmi les multiples et différentes facettes d’une personnalité, on y revient, elle nous retient. Elle m’est apparue à nouveau, cette impression, au moment où surgissent les doutes et parce que la magie s’estompe, cette bulle souveraine au creux de laquelle tout n’est que perfection. Peut-être la question consiste-t-elle non pas à comprendre pourquoi je m’arrange pour oublier, mais plutôt savoir comment prendre en compte cette première impression pour ajuster le lien. Pour donner à ce même lien toutes les chances d’évoluer vers une vraie relation sinon simple, du moins saine et durable. Alors la première impression et toutes celles qui suivront, heureuses ou plus étonnantes, s’inscriront dans un équilibre d’autant plus précieux qu’il est précaire, entre la réalité et le ressenti tel qu’il est vécu par chacun de manière très personnelle. Il y a un matin et cette impression inouïe comme au sortir d’un rêve agréable, une douceur nouvelle qui va l’emporter sur tout le reste, la réalité et tous les autres événements de la veille. Il s’est passé quelque chose qui change la donne, quitte à compliquer les choses, pour autant cet événement semble là tout de suite vouloir embellir la réalité, sinon pourquoi sourire ainsi. Et en même temps, il ne s’est rien passé de plus que la veille, sinon que quelqu’un est entré dans ma vie qui ne le sait sans doute pas, ne le saura peut-être jamais, serait choqué de savoir. Il n’y a rien de plus égoïste que l’état amoureux – et, dans ce sens, rien de plus risqué que de se déclarer à l’autre, sauf le risque plus grand encore de passer à côté de la vraie rencontre. Comme s’il y avait une obligation de verbaliser, de pouvoir exprimer sous forme de mots, tandis que d’autres voudraient au même moment vous dresser des procès-verbaux. Accuser. Mieux vaut n’avoir rien à déclarer, peut-être, et garder pour soi ce non-événement qu’est une rencontre frustrée pour se projeter dans la vie de quelqu’un et passer du temps avec cette personne, beaucoup de temps, un temps insensé, une éternité au moins, à son insu bien sûr. Dans la vie il y a des rencontres et des inconnus, l’invention d’interdits et la possibilité parmi ces inconnus qu’une personne le soit un peu moins chaque jour, à chaque nouveau petit pas.

La poésie des petits pas #15

J’ai connu Natalie quelques semaines après sa rupture, elle ne parlait que de retrouver sa « vie d’avant », la rencontre avec Anne a changé la donne, sa vie se projetait dorénavant dans un « après », qui s’appellerait idéalement Anne. Natalie n’en pouvait plus de cacher ses sentiments à Anne. Elle manquait de renverser son verre lorsque la discussion s’envenimait et me lançait des regards larmoyants à chaque pas de danse qu’elle ne partageait pas avec Anne sur la piste du Rosa. La relation entre elles deux menaçait de se compliquer si rien n’évoluait, au mieux les choses s’apaisaient lors de notre petite virée à Barcelone le week-end suivant, loin des tumultes des sempiternelles soirées parisiennes, au pire la situation explosait.

La veille du départ, c’était un vendredi soir, nous avons dérogé à notre rendez-vous au Rosa pour nous retrouver, Natalie, Elsa et moi, pour partager un pichet de sangria dans un bar. Arrivée la première, j’ai cherché une table dans le lieu ultra bondé, Natalie est apparu à l’entrée et, faute de place ailleurs, nous nous sommes installées au comptoir, en attendant Elsa. Hélène avait décliné notre invitation au week-end, tandis qu’Anne nous faisait faux bond ce soir pour mieux nous retrouver le lendemain matin, tôt. Nous l’appréhendions toutes, ce séjour à quatre, chacune à notre façon. Natalie était excitée à l’idée de nous présenter sa ville natale, d’ores et déjà elle avait prévu une visite dans sa famille, nous y étions conviées. Natalie avait encore ses grands-parents, je l’enviais pour cela. Elle allait revoir sa grand-mère, lui présenter les gens qui comptaient pour elle à ce moment-là de sa vie, c’est- à dire nous. Elsa appréhendait la réaction de Natalie en situation de rapprochement privilégié avec Anne, elle savait qu’à un moment donné, il lui faudrait gérer l’ingérable. Et moi je redoutais d’avoir à me gérer moi-même dans une situation de groupe. Mais de nous quatre, sans doute Anne restait-elle l’outsider qui redoutait davantage le départ du lendemain, nous connaissant moins. Nous avions convenu de nous retrouver directement Gare du Nord pour nous rendre ensemble à l’aéroport. J’étais chargée de réveiller Natalie, Elsa nous rejoindrait seulement le lendemain. Au lieu d’un pichet de sangria, nous en avons bu trois en une seule soirée, je n’avais rien avalé depuis longtemps. Je suis rentrée chez moi tant bien que mal, bouclé mon sac approximativement, et j’ai envoyé un message à Natalie pour l’assurer qu’elle pouvait compter sur moi pour la réveiller. Elle m’a prise au mot et n’a pas mis de réveil.

J’ai retrouvé Natalie au petit matin à Barbès, puis nous avons rejoint Anne comme convenu, Gare du Nord. Anne n’était pas très loquace, sinon au téléphone, avec Sandrine. Natalie semblait anéantie. L’avion était quasiment vide, j’ai pu partager une rangée avec Natalie, Anne s’est installée en face, prostrée contre la fenêtre avec son livre. Une fois assises à nos places, elle m’a offert un cahier d’écriture pour m’inviter à retranscrire toutes nos aventures par écrit.  Je l’ai prise au mot moi aussi.

A notre arrivée à Barcelone, l’aéroport a retenu toute notre attention, au point que je me suis demandé si nous n’y restions pas intentionnellement pour reporter le début de notre vrai périple à trois. Nous y avons pris un café et des photos, avant de nous assoir à même le sol, dont le revêtement noir brillant reflétait nos silhouettes – il en fallait si peu pour nous distraire. La première étape du week-end nous proposait un sympathique apéritif dans la famille de Natalie, je m’étais à peine remise de la sangria de la veille. Anne avait retrouvé le sourire.

La grand-mère de Natalie frôlait les quatre-vingt-dix ans et communiquait en espagnol, elle fixait sa petite-fille en écarquillant grand les yeux sitôt que celle-ci se tournait vers nous pour traduire leur conversation et nous faire partager ce moment d’intimité entre elles.

La tante de Natalie nous posait toutes sortes de questions, ce qui ne manquait pas d’amuser Anne, à nouveau leader du trio de départ. L’apéritif qui nous fut servi se prolongea par des tapas, toujours plus, charcuteries, fromages et olives. Je buvais les paroles que je ne comprenais pas, je m’imprégnais de la tonalité des échanges. Quand nous avons pris congé de la maisonnée, la grand-mère de Natalie était en larmes, j’aurais aimé lui parler en allemand. Nous nous sommes perdues dans les petites rues jusqu’à arriver en plein coeur de la Rambla, des hordes sans cohésion circulaient bruyamment, notre trio à côté était d’un silence religieux douteux face à la débandade.

L’appartement que nous avions loué place Royale nous a enthousiasmées dès la visite des lieux, le clou du spectacle revenant à la terrasse spacieuse sur laquelle nous avons prévu de prendre les petits-déjeuners. Il a été décidé que Natalie partagerait sa chambre avec Anne, tandis qu’Elsa s’installerait dans celle où j’avais posé mes affaires. Tout pouvait arriver, tout. Le meilleur comme le pire, étant donné le contexte de notre séjour. Et le pire arriva le soir-même, alors que nous venions de nous poser dans le bar atypique du quartier, le Café des fées. La distance d’Anne pendant le vol plus tôt dans la matinée et la rapide visite de sa grand-mère avaient dû épuiser Natalie, elle perdit pied en agressant Anne sur tous les fronts, sans appel. Cette dernière semblait effarée, j’étais assise entre les deux, sans pouvoir prendre partie puisque la discussion n’avait aucun fondement.

Tout au plus aurais-je pu rire aux éclats, peut-être aurais-je dû, mais je sentais Natalie en dessous de tout et Anne dépassée par une situation qu’elle n’avait vraisemblablement pas vu arriver, si tant est qu’elle ait deviné les sentiments de Natalie, elle ne s’attendait sans doute pas à se les prendre en face et de plein fouet. Je multipliais les tentatives de sortie de crise, mais aucune ruée vers la dérision ne semblait vouloir s’entrouvrir. Natalie ne répondait plus de rien, Anne ne me répondait plus. Quant à moi, plus je haussais la voix moins on m’entendait, la situation m’échappait. Elsa, vite.

‘round S. #1.3

En prévision de la soirée, ou du petit-déjeuner, j’avais acheté quelques provisions : des amandes grillées et du tofu nature, de la truite fumée et du pain aux trois céréales, des tomates cerise et du jus de pomme. J’ai passé l’après-midi à mettre de l’ordre dans mon appartement et dans mes idées, je n’ai pas vraiment avancé. La course à pied ne nous mène plus loin non plus puisque sur les dix kilomètres fixés en objectif avant de s’élancer, nous en parcourons la moitié seulement, pressées de rentrée. Elle me propose de la retrouver dans un bar plutôt que chez moi, le temps pour chacune de prendre une douche. Je ne prévois plus rien. Rien ne va plus. Plus je cherche à maîtriser, plus la vie me prend en traître. Tais-toi donc et laisse-toi perdre par les sentiments, pour une fois, plutôt que de vouloir reprendre le contrôle à tout prix.

 

Qu’à cela ne tienne, je me prépare un premier bol d’amandes grillées que j’avale deux par deux sans prendre le temps de finir chaque bouchée avant la suivante, je ne sais comment envisager la suite de la soirée. Je mastique et rumine en même temps. Je m’imagine la retrouver et n’avoir plus rien à lui dire je mâche et je mâche sans m’arrêter, je mâche plus vite que je n’ai jamais couru. Je me rends compte en vérifiant mon apparence dans le miroir de l’entrée que je suis en train de sourire en mâchant, c’est donc que tout est possible ce soir. Pendant un quart de seconde, l’idée m’effleure de rester chez moi à mastiquer des amandes grillées tout en fantasmant la rencontre parfaite, le temps de me brosser les dents et je n’y songe bientôt plus. Je la retrouve à l’heure dite devant chez elle et nous choisissons le bar à l’angle opposé de son immeuble. Nous nous lovons dans les fauteuils, je la regarde, elle est belle comme une actrice.

 

Elle commande un cocktail à base de gin, c’est une buveuse de gin, j’en commande un sans alcool, et dont le serveur se plaît à me le servir en français dans le texte et d’un air coquin : « une vierge sur la plage ». Du jus d’orange et de la grenadine. Je m’entends lui poser des questions sur son enfance, en mode régressif, tandis que je la déshabille du regard. Je n’ai pourtant aucune envie de l’imaginer en petite fille, sans doute la femme fatale en elle m’impressionne au point de me désarmer sur place. Son chemiser semble si léger. Je suis à terre à cet instant où mon désir pour elle se devine et me rend plus vulnérable à ses yeux. Elle pourrait faire de moi ce qu’elle veut en cet instant, j’aimerais qu’elle le sache. Je sais qu’elle le sait. Elle joue les âmes prélassées et attend que je lui pose la question suivante, peut-être aussi que je lui propose de partir. Pourquoi je ne le fais pas. Mon cocktail n’a aucune saveur et je n’ai écouté aucune réponse. Silence. Nos regards se croisent, nous nous levons pour sortir.

Je l’attrape par la taille et c’est le monde dans sa plus poétique finesse que j’embrasse, je me sens croître à mesure que je m’approche d’elle, rarement pareille impression s’était imposée à moi avec autant d’évidence. Je me sens un peu plus différente au fil des jours où je fais la connaissance avec la meilleure part de moi-même, celle qu’elle m’inspire, un peu comme si je dévoilais pour l’avoir rêvé souvent celle qu’au fond de moi je veux devenir. J’avais envie d’elle en moi, d’être en elle, je la désirais tant, je la voulais si fort, je me suis sentie transportée par mon élan pour elle. Avidement, j’ai suivi le rythme de sa respiration saccadée, j’ai joui de son excitation, je l’ai avalée pour mieux la posséder, livrée à moi qu’elle était pour la nuit, rien que pour moi. J’aurais voulu que cela dure à tout jamais. Mon corps, mes impulsions, ma fougue venaient de trouver en elle la rime embrassée que l’on rêve d’inventer parce quelle révèle en un seul éclat toute la beauté du monde, pour la première fois.

 

Par cœur, j’ai appris le grain de sa peau, la douceur et la chaleur à son contact, ses grains de beauté et leur emplacement sous mon doigt, son grain de folie et les fous-rires que cela provoquait chez moi. Patiemment, je récitais le tout, dans le désordre surtout, les yeux fermés et le sourire aux lèvres. Pareille aux pétales d’une fleur au printemps, les facettes de sa personnalité s’ouvraient l’une après l’autre et se répandaient autour de moi pour former une source inépuisable d’intenses émotions. Je vibrais. Nous étions allongées en travers du lit à défaire le monde comme un puzzle pour mieux le recomposer lorsque je me suis aperçue que nous n’avions rien mangé de la soirée, accaparée que j’étais dans ce moment entre nous. Au matin, son parfum avait envahi mon intimité. Je l’ai vue s’envoler après l’heure qu’elle avait prévue. Le reste de la journée s’est déroulé avec une lenteur qui m’a surpris, comme un étirement infiniment long après un moment dont il faut s’éveiller avec précaution.

 

Lorsque j’ai reçu de sa part un message en fin d’après-midi, juste avant ma séance de cinéma, ce fut comme un cadeau, un refrain qui rappelle la jolie mélodie qu’on s’est plu à écouter les jours précédents et qui ravive le sentiment de plénitude. Je l’ai rassurée sur mon silence dans lequel il fallait voir non pas une rupture du murmure mais la prolongation émerveillée d’un point d’orgue. Elle était dans ma vie, elle faisait partie de moi, je la sentais dans ma chair et chanter en mon âme. Avant qu’elle ne parte de chez moi, je lui ai offert un calendrier de l’Avant typiquement allemand, elle m’avait offert le soir de notre seconde séance de cinéma, nous étions assises l’une à côté de l’autre au Père Tranquille et nos genoux, nos épaules se touchaient, un sac de bonbons Haribo que je ne devais pas garder longtemps dans mon tiroir. Je ne savais pas que le calendrier sonnerait le décompte jusqu’à son départ.

Désormais, dans tout ce que je fais avec plaisir, non seulement je produis le plaisir de faire les choses que j’aimais déjà faire, mais en plus elle existe dans ces choses comme une idée délicieuse, un parfum subtil et envoûtant comme si quelqu’un me préparait mon dessert préféré dans la cuisine et en cachette, les choses deviennent plus précieuses parce que lie celles-ci à celle vers qui convergent toutes mes pensées, que je fasse ces choses ou pas. J’ai créé un lien qui me dépasse car en son absence je sens le bienfait sur moi de son existence à elle, j’aimerais croire que c’est toujours le cas depuis l’autre bout de la terre si elle s’y trouve.

 

Ces sacro-saintes petites habitudes qu’en un éclair, du jour au lendemain, elle a influencé par sa présence. Je ne rentre plus à pieds et en solitaire après la répétition, désormais j’opte pour le métro et je descends une station avant pour la raccompagner chez elle. Ce qu’une simple station peut prendre comme valeur sur le plan du métro et d’une manière générale lorsqu’elle devient un repère par rapport auquel on s’oriente, vers lequel convergent mes pas sans que j’y pense. Ah ! si seulement un soir je pouvais la surprendre à descendre à son tour à ma station.