L #25

Il me restait cinq tickets d’entrée pour la piscine, que je voulais utiliser avant la fin de l’année pour me décider ensuite à retourner aux entraînements et aux entraînements seulement. Même chose pour la course à pied, les bonnes résolutions avant le Réveillon. Déterminée par cet objectif, je suis arrivée pleine d’entrain devant une piscine portes closes le 24 décembre parce que le responsable du guichet ne donnait plus de nouvelles. Pas moyen de me détendre donc le jour de Noël, passons. Mon objectif tombe à l’eau. Admettons que je visais la fin des vacances scolaires pour épuiser ces fameux tickets. Plus de cinq jours ont passé lorsque je retourne à la piscine, toujours à la pause de midi. Je ne suis pas la seule à avoir choisi ce créneau d’ordinaire plutôt calme, lundi y compris. Comme d’habitude, je m’insère dans la ligne réservée à la nage en crawl et je suis bientôt rattrapée par un premier athlète, palmes aux pieds, puis un autre, les rangs se serrent autour des remous et nager m’apparaît alors plus inconfortable que jamais dans ma ligne. Je change pour la ligne réservée aux nageurs dotés de matériel, puisque ceux avec palmes se sont permis de s’immiscer dans ma ligne, oui la mienne. Et tant que j’y suis, j’en profite pour m’exercer à la brasse coulée que je n’ai plus pratiquée depuis un bail. Au moment où je commence à me détendre, une nageuse d’un âge certain, que j’ai doublée plusieurs fois, accrochée à sa planche, me signifie qu’il s’agit de sa ligne et non de la mienne, puisque je n’ai ni palme ou planche, pas plus que de plaquette, pull boy. Résignée, je change de ligne une dernière fois. C’est bien la première fois de l’année que je me décidais à quitter la ligne réservée au crawl, ma première année de natation… je m’en éloigne définitivement. Me voici dans une ligne sans identité ni privilège, et je me retrouve coup sur coup à devoir doubler en crawl des nageurs dotés d’une planche dont ils ne semblent pas vouloir se servir correctement pour prétendre à la ligne du matériel. C’est alors seulement que je me revois il y a tout juste neuf mois, dans le bassin de 50m de la piscine Georges Hermant, en train de me débattre avec une planche qui m’échappe, tout comme ma respiration, à boire la tasse en agitant mes jambes qui ne brassent rien qu’un tourbillon dans lequel je me noie, sans qu’aucune propulsion ne me permette d’avancer, d’espérer et de progresser mouvement après mouvement. La case départ. Pourtant je vais y croire, séance après séance, sur 50 puis 400m et enfin un kilomètre… découvrir petit à petit, pas complètement encore, le plaisir simple de la glisse dans l’eau. Un peu comme une relation qui aurait démarré dans la confusion d’un tourbillon sans direction, et qui découvrirait la force de son évidence à la faveur d’un vent nouveau, aussi puissant qu’inattendu, poussé par les ailes d’un furieux désir de se surprendre. Enfin.

A vol d’alto #10

Je m’étonnais chaque jour d’être toujours dans la vie de la grande magicienne, comme un petit miracle dont je m’émerveillais à tout instant, une chance dont je prenais conscience. Avant la grande magicienne, je dysfonctionnais dans mes relations, convoitant une inconnue et fantasmant sur l’éventualité d’une prochaine rencontre, la personne devenait le centre de mes pensées, une obsession permanente, la voir était un enjeu d’envie et de mort, bien plus finalement que la personne elle-même, que je ne prenais pas le temps d’apprendre à connaître. A ce stade de mon cycle, j’étais entrée en contact avec ladite prétendue une ou deux fois déjà, un échange s’en était suivi et assez rapidement j’avais capté l’attention et inspirait sinon du désir, n’exagérons rien à ce stade de l’aventure, tout le monde ne dysfonctionne pas non plus, du moins une certaine curiosité que je savais aiguiller et attiser, j’avais très envie de rencontrer mon interlocutrice et cela suffit amplement à motiver de folles envolées lyriques. Lorsque j’avais envoyé ce premier message à la grande magicienne pour lui souhaiter bon courage pour son passage de grade dans l’art martial qu’elle maîtrise comme une déesse, je me suspecte d’avoir voulu envoyer quelque chose de drôle, à défaut de me ridiculiser par une tirade d’un romantisme à l’eau de rose très peu du goût de l’intéressée, de fait je savais que je n’avais pas n’importe qui en face, et surtout je n’étais moi-même plus la même que lors de mes précédentes prises de contact, des années avant, au moins je savais repérer les sorcières. Le fait est que j’aurais pu ne rien envoyer du tout à la grande magicienne, je n’avais aucune intention la concernant, elle était bien trop spéciale, et surtout j’étais en relation, sensée l’être. L’envoi de ce message m’a fait prendre conscience que je n’étais peut-être pas heureuse dans ma relation au moment des faits car je n’aurais pas ressenti ce besoin soudain de penser à elle. Son contact m’avait été communiqué par la sorcière elle-même, avec qui j’étais en relation, parce qu’il n’était pas impossible que nous nous entendions autour d’un dîner chez elle. Mais la sorcière m’avait avertie aussi, attention la grande magicienne répond rarement à ses messages, ou alors plusieurs jours après et lorsque le sujet n’est plus d’actualité du tout. J’étais prévenue.

La grande magicienne a répondu à mon message le jour même, ce qui aurait pu me surprendre, mais sa réponse sous les yeux m’a mis dans un état de jubilation tel qu’il ne m’était plus possible de ne pas envisager une suite quelconque à ce bref échange. Pourtant, Dieu sait qu’elle m’intimidait et que je me sentais toute chose à son contact, à sa pensée. Avant, je me serais précipitée pour envoyer un autre message pour être certaine de garder le contact et nourrir le lien, sans savoir que j’étais en train de le pourrir surtout, sans doute la couleur vert n’a jamais été d’une grande facilité, j’y voyais l’espoir et pas l’immaturité du fruit qu’il est encore sinon défendu, du moins trop tôt pour apprécier à sa juste suave douceur.

Dans mes précédentes relations, j’en venais à craindre la suite de la relation à partir du moment où les échanges avec l’autre m’inspiraient toujours davantage l’idée que peut-être j’étais tombée sur cette personne là, que je ne connaissais toujours pas, et avec qui j’allais finir ma vie. Tout était une question de finitude à l’époque, il fallait en finir au plus vite, achever l’attente et la pression. Et dans l’appréhension bien sûr, je faisais tout pour gâcher, tellement l’attente et la pression, tous ces enjeux que je mettais dans l’aboutissement d’une rencontre précipitée, me dépassaient bien plus que je n’aurais voulu le reconnaître seulement. Je souffrais de ne pas pouvoir faire autrement et d’être aliénée par cette attente de l’autre, idéalisé exagérément, au point que l’image que je me faisais de la personne n’avait plus aucun lien réel avec celle qui était l’objet de toute mon attention, sans le mériter en rien, je ne voulais pas voir le déséquilibre de la relation, l’amorce d’une rupture dès le départ. Peut-être qu’en me mettant à courir le matin au sortir de l’hiver, un peu plus vite que d’ordinaire, comme pour provoquer le destin, je savais déjà que je n’allais pas achever mon parcours, parce que j’avais conscience de mon état de fatigue sans vouloir le reconnaître vraiment. Sans doute en avançant aveuglée par l’amour, ou par l’intensité provoquée dans mes propres sentiments, je n’ai pas vu la cassure évidente entre mon rêve immaculé d’une permanence dans la relation et la réalité, ma solitude dans l’idée que tout ce qui m’arrivait était évident comme le lever du soleil tous les matins et n’avait pas lieu de finir un jour, au grand jamais. Dans cette même idée, il n’est pas impossible que je n’ai pas vouloir voir les premières traces de pas dans la neige, comme si quelqu’un avait flouté la scène de rencontre, ces mots qui font tâches et que l’on entend pas mais qui reviennent ensuite, qu’on a retenu et qui révèlent toute la désillusion de la vie, une autre déception à mettre sur le compte de la croyance, plus forte que tout, que cette fois c’est pour de vrai et que rien ne pourra empêcher la volonté effrénée. On ne peut passer à côté de la vie aussi souvent sans parvenir à prendre un jour un réel élan. Et tant pis pour la loi de séries, le manque de recul, les conseils prodigués à droite et à gauche, parfois même dans les pires circonstances, un miracle est si vite arrivé. Comme dans ce film, un chef d’œuvre, passé à patienter jusqu’à l’arrivée de la septième vague pour s’évader de la prison insulaire, l’île est devenu le cachot, l’isolement total, impossible de s’en échapper. L’île signifiait jusqu’ici le refuge, la protection confinée et surtout loin du monde, des autres, un accès privilégié à celle qui m’accompagnerait, des flots entiers de vagues pour nous mener au septième ciel. Tout sauf un endroit d’où j’aurais eu envie, voire besoin de m’échapper. Rester dans cet élan, et même si je ne sais pas comment les choses se sont faites toutes seules, rester cette même personne que je suis devenue, aussi admirative et vibrante de désir pour elle qu’au premier jour.

Avant, je laissais tomber à la première occasion, aujourd’hui je lâche prise librement. Elle est repartie pour la Chine et je n’ai plus aucune nouvelle d’elle, elle peut avoir disparu, au fond je sais qu’elle n’est pas loin, même à des kilomètres d’ici, de l’autre côté de la Muraille. J’aurais pu vouloir m’en assurer en lui envoyant un message qui demandait si tout allait bien, j’ai failli le faire au bout de trois jours d’absence seulement, il était midi moins une minute et je me suis laissée le temps de cette dernière pour aviser, savoir si mon intention était si claire. Certes, l’idée de la savoir arrivée saine et sauve après une brève escale et un vol interminable motivait le besoin irrépressible d’envoyer n’importe quels mots mis côté à côté, pourvu qu’elle me réponde et que je me sente rassurée surtout de ne pas avoir été totalement oubliée, mais force était de constater que je lui faisais aveuglément confiance, ainsi qu’à la vie, pour être persuadée qu’aucun malheur de l’empêchait à présent de profiter de son exploration. L’hypothèse qu’un message de ma part lui ferait plaisir ne me venait plus à l’esprit, j’avançais. Son voyage était prévu pour durer trois semaines pendant lesquelles, pour le coup, je savais qu’elle n’aurait aucun moyen de communiquer, autant initier le sevrage tout de suite. La question de savoir si elle était partie aussi longtemps pour me fuir ne m’effleura même pas. Je me doutais bien qu’à son retour, elle resterait enfermée quasiment trois mois pour développer dans son laboratoire les milliers de clichés rapportés de son séjour. Midi à présent. J’étais sauvée, soulagée de n’avoir envoyé aucun message, libre d’avoir choisi de ne pas le faire et de respecter son désir d’évasion et d’étrangeté qui me la rendait finalement familière. Pour me consoler de son absence, je recourrais aux milliers d’images enregistrées des moments passés ensemble, après tout j’avais du temps pour développer à mon tour un portrait. A force d’avoir parlé de la grande magicienne autour de moi, les gens me demandent de ses nouvelles, je vais devoir leur en donner sans avoir à la consulter directement, en improvisant. J’ai profité de mes courses pour laisser le vent, la lumière et les rayons du soleil m’inspirer, non seulement ils m’encourageaient dans l’endurance mais aussi ils me parlaient d’elle alors que ma tête peinait à s’extraire de la douleur physique une fois passé le vingtième kilomètre, une brise sur le front et ce rayon du soleil qui baille avec lequel j’échangeais un clin d’œil, et je me vois en train de courir à perdre haleine en hurlant son nom de toute les forces présentes. C’est là, à ce moment-là où son absence nourrissait plus que jamais mon imagination, que je me suis mise à voler, d’un seul coup la douleur s’envoler avec la conscience d’être bipède, et je volais, littéralement, les bras grand ouvert et le souffle retenu comme pour un effet ralenti. J’entendais mon cœur battre fort, très fort, et à la fois plus lentement que prévu en plein effort, mon sang se fluidifiait et je sentais un rafraîchissement très agréable dans tout mon corps, depuis les cieux d’où je planais, de mes vœux je l’ai vue sur la grande muraille de Chine.

Trois mois s’étaient écoulés et j’avais profité de ma solitude créatrice pour rejoindre la grande magicienne dans l’aventure de ses escapades vertigineuses, à vol d’alto et en repassant un à un les souvenirs dans ma tête pour enrichir la source de mon imagination, les images évoluaient au fur et à mesure qu’elles créaient du sens entre elle, il se passait quelque chose.

Je doutais fort de parvenir à courir le marathon dans un temps qui m’aurait rendu fière, pourtant le simple fait d’avoir trouvé une forme de paix intérieure et d’avoir posé mon arme, à savoir ma sacro-sainte mitraillette à question, me permettait d’appréhender la course sereinement, ne serait-ce parce que je ne m’étais pas blessée, aucun tracas à l’atterrissage.

La deuxième fois que j’étais retournée chez elle, mes sentiments déclarés haut et fort, il était question de ne faire que dormir ensemble, c’est en tout cas ce qu’elle avait convenu. Depuis cette première nuit passée chez elle, ma vie n’a cessée d’être lumineuse et étoilée. Et je n’ai eu besoin de ne tuer personne pour cela, en moi que les mauvaises langues se sont tues. Le matin de la course, j’ai été réveillé par la caresse du soleil sur ma joue, sitôt que j’ai ouvert les yeux, saisie par l’évidence d’une présence à mes côtés, le rayon s’est éclipsé par la fenêtre. Le soleil, apparu comme dans mon rêve lorsque je pensais m’adresser à la grande magicienne, ne s’est pas dissipé sous l’effet d’un nuage, il est parti se cacher pour m’inviter à le retrouver. Mon cœur a fini par m’en persuader, qui battait la chamade et m’ordonnait de prendre des forces et chausser plus vite de quoi partir à sa recherche, vite le trouver au bout du parcours, la retrouver elle sur la ligne d’arrivée.

Cette année là, sur le parcours du marathon de Paris, un étrange événement s’est produit, qui a vu se dessiner, depuis le départ de la course dans la foule immense d’anonymes, un arc-en-ciel similaire à ceux que l’on peut voir dans le ciel lorsque le soleil réapparaît après une pluie imprévue et spectaculaire comme l’est une dispute de couple ou une déchirure, et qui s’est étiré de tout son long, dans des couleurs encore jamais vues aussi resplendissantes, jusqu’à la ligne d’arrivée pour pointer vers une seule et unique personne de telle sorte que les autres spectateurs présents, très étonnés, s’écartèrent pour que se produise l’événement des retrouvailles après trois éternités passées à attendre qu’enfin se produise le miracle.

A vol d’alto #9

Assez rapidement dans ma relation à la grande magicienne, je suis tombée dans une folie à l’idée de la perdre, folie caractérisée par une recherche frénétique et obsessionnelle de tous les moyens successifs, les plus variés possibles pour brouiller les pistes de ma démarche,  pour la garder encore un jour de plus, une éternité nouvelle, pouvoir partager ma vie avec elle.  Ainsi je trouvais toujours d’autres recettes épicées que nous n’avions pas encore testées ensemble, de prochains films dont il me semblait que le sujet pouvait lui parler et donner lieu à des échanges, ou encore une simple anecdote à lui raconter, tout devenait prétexte à la voir. Puis, un jour, l’idée de faire à mon tour son portrait s’est imposée petit à petit, sans que je m’en sois rendue compte vraiment, un portrait à sa manière, en captant surtout son regard. Souvent, lorsque je l’écoutais en portant mon intérêt à ce qu’il se passait au-delà des propos, une expression de son visage retenait mon attention et je la figeais dans un endroit de ma mémoire où je pourrais venir à souhait retrouver cette image emblématique de mon interlocutrice en train de me captiver par ses mimiques et sa façon unique de raconter un récit. J’étais parfaitement consciente d’avoir en face de moi une grande artiste, depuis le départ. Image après image, je retenais ses expressions et regards appuyés, sa nonchalance d’un instant ou au contraire sa verve aux sourcils froncés lorsqu’il s’agissait pour elle d’appuyer aussi, pour collectionner la série de flashs et me centrer sur la particularité de chaque moment, son contexte, sa charge des émotions que j’avais senties dans l’instant dans sa plus pure flagrance. Il me suffisait de fermer les yeux pour la voir, recomposée à travers les milliers de clichés mémorisés au cours de semaines et de mois de partage, de discussions et de marches à pieds, et son regard animé me renvoyait autant aux couleurs singulières de la lumière et à la chaleur ressentie à fleur de peau tandis que mon corps servait d’appareil à capter les traits son visage, que chaque particularité du paysage dans lequel se déroulait la scène, depuis le passage d’un nuage dans le ciel bas jusqu’au chant d’un oiseau, me ramenait de la même manière à elle. Bientôt, je n’avais plus besoin de fermer les yeux, la simple vue d’une feuille déjà verte et dansant dans le vent au-dessus de la chaussée me rappelait l’esquisse de son sourire à la commissure des lèvres, alors qu’elle était sur le point de me montrer du doigt un spectacle similaire, son geste en suspens pour pouvoir apprécier seule encore la scène sans intervenir, une feuille en pleine mise en scène d’une humeur que nous avions partagée un jour ailleurs. Une à une, les couleurs de ma mémoire formaient une palette très particulière sur laquelle chaque nuance suggérait un parfum, une épice, qui rendaient présent la grande magicienne à son insu puisque de fait, elle était repartie en voyages et que je restais sans nouvelle d’elle. C’est comme si le monde entier, depuis les choses en cours dans la nature jusqu’au moindre événement autour de moi, venait me consoler de son absence et m’inciter à la croquer ici.

Au commencement de vouloir la coucher sur le papier, les images étaient si justes et précises dans ma tête que je n’avais pas prévu un seul instant la difficulté du passage à l’acte, je pensais que tout allait couler de source comme lors de nos rencontres dans la vie réelle. Insaisissables, les images se dérobaient sous la plume, comme chatouillées sous l’effet de la réalité ou bien de mon intention de les ancrer dans un temps et un lieu en racontant une scène. Si je voulais parler du noir pour décrire le charbon et la chaleur sous nos pieds lors de notre marche sur l’île, le pas de la grande magicienne accélérait sur la page alors même que tout l’intérêt du motif était dans l’ombre qu’elle créait dans son sillon, protectrice et apaisante. Au contraire, lorsque je voulais évoquer le blanc au jour de notre retour dans le froid de l’hiver, un voile de douceur apparaissait comme si j’avais voulu décrire les premiers flocons de neige, sauf que le blanc dont il était question pour moi était aveuglant comme une angoisse nocturne. Rien ni aucune couleur ne ressemblait à ce que j’avais vécu, le rouge était vif alors que pour être la couleur préféré de la grande magicienne, il devait tout au contraire être tamisé et tirer vers le violet sans être étouffé ni prendre aucune nuance de marron, juste un rouge indien. J’en étais à me demander si la palette des sensations que j’avais collectionnée au fil des jours et des saisons, à présent que nous avions fait un premier tour de piste au seuil du printemps, devait finalement rester inaccessible y compris à moi-même dès que je voulais raconter la diversité des nuances, des moments, des émotions, le doute et la joie, les discussions colorées. Aucune note ne sonnait ronde, aucun mot ne tombait juste, rien ne voulait s’accorder avec la vérité que j’avais ressentie au plus profond de mon âme, la réalité relatée me paraissait fade. J’avais beau sentir dans ma chair le dard du regard perçant me transpercer et me paralyser pareil à l’effet d’un serpent, je ne retirais du caractère translucide du vert, une fois la scène retranscrite par des signes aussi précis que le permettait ma mémoire des sens, qu’une mousse  verdâtre qui aurait davantage ressemblé à un guacamole sans goût ni piment, sans intérêt. Même la couleur orange perdait tout son jus lorsque je tentais de relater l’épisode où le soleil déclinait sur nos visages tandis que je sentais battre tout contre moi le cœur de la grande magicienne et que le sang n’en finissait pas de couler sur ma poitrine tandis que la lumière se couchait et nos souffles ralentissaient, je ne trouvais aucune nuance pour relater l’éternité. J’étais d’abord persuadée de savoir me sortir de cette torpeur comme je me sortais de toutes les situations par des pirouettes, un simple pas de danse inspiré en guise de prise de position, sauf que je n’avais pas la moindre idée d’un début de commencement au moment où l’hypothèse farfelue infiltra mon esprit, selon laquelle la grande magicienne pouvait tout aussi bien avoir disparu et que les autorités ou qui sais-je serait à la recherche d’un portrait sincère d’elle pour le divulguer et organiser sa recherche et c’est à moi qu’incombait la tâche bien sûr.

Parfois, le temps travaille pour nous, sans que nous l’ayons décidé, sans même que nous en ayons conscience. D’autres personnes débarquent dans la vie et, sans prendre gare, nous nous retrouvons dans une situation déjà vécue, comme un déjà vu mais sans enjeu cette fois ni dramatisation inutile. Il peut dans ce cas se produire une certaine prise de conscience, un éclair qui permet de donner à la situation vécue un sens et, à partir de là, une issue aussi. La sagesse de la grande magicienne consistait sinon à ne pas s’attacher, du moins à ne rien montrer de son éventuel attachement, à mes yeux donc elle restait neutre, prudente et avisée. Il me faut en réaliser un portrait dans les tons pastel pour suggérer la force de son caractère. Dans les récits de ses précédentes relations, j’aimais l’imaginer fougueuse et passionnée, j’envisageais les cassures qui l’avaient rendue plus forte, je lui inventais toutes sortes d’excuses pour légitimer la distance sans chercher à remettre en question ma propre attitude. Elle préférait inventer la roue plutôt que de se contenter de ce qui existait déjà et servait de monnaie courante, sans doute me faudrait-il sortir du cadre, dépasser les contours de la toile. Tous les jours, elle passait son temps à se réinventer et jouer sur les nuances des couleurs pour passer d’un état d’esprit à un autre et tenter de faire évoluer ainsi une situation dont les teintes avaient été mal engagées à l’origine, une situation examinée sous un angle trop peu valorisant. Son chant résonnait le matin depuis la salle de bain jusqu’à la cuisine en remplissant toutes les pièces de l’appartement comme un rayon de soleil qui aurait élu domicile sur son canapé pour nous raconter son lever, elle chantait que tout irait bien et commentait ses gestes, elle le faisait pour m’amuser en sortant la tête de la pièce voisine, d’un seul coup pour vérifier ma réaction. La vie prenait des couleurs à la côtoyer, on se serait presque mis à chanter, le soleil et moi, elle nous insufflait une mélodie chaque fois drôle et inédite, espiègle et entêtante, un sourire. C’est parce que j’étais incapable de soutenir son regard lors de nos premières soirées chez elle que j’avais insisté pour qu’elle me parle de son activité d’exploratrice et de tous ses portraits. Mon regard se réfugiait par pudeur sur la photographie d’un villageois accroupi par terre sans prendre la pose plus qu’il ne l’aurait voulu et plus qu’il n’en fallait non pour la photographe,  je commentais son teint mât et sa peau plissée, l’éclat de ses prunelles qui brillait au milieu, ou encore le portrait de cet enfant aux yeux sombres, si sombres que son visage m’a envoûtée. Ces portraits, j’aurais tant voulu à présent qu’ils me parlent d’elle, qu’ils me disent par quel truchement, au moyen de combien de clins d’œil elle parvenait à un accord pour prendre la photo et repartir avec un sourire, en laissant un souvenir d’elle, d’une étrange exploratrice. Si seulement ils avaient pu me raconter toutes les anecdotes possibles qui la concernaient, je les aurais soudoyés à mon tour de clins d’œil et de sourires pour marchander leurs souvenirs, je n’avais de cesse de nourrir ma curiosité pour tout ce qui la concernait, en toute indiscrétion.

A vol d’alto #8

Heureuse qui comme Pénélope dans l’attente tisse sa toile, tisse et s’étire de tout son long en tissant. Elle est entrée dans ma cathédrale, dans la cathédrale de Cologne, mon Dom. Je me réveille en pleine nuit, pour rien, et je prends conscience que quelqu’un de fondamental est entré dans ma vie, ou plutôt que quelque chose de fondamental est entré, a changé ma vie. Alors il m’arrive de serrer les poings comme sur un marron, j’ai chaud, je me rendors aussitôt.

Savoureuse qui comme la grande magicienne voyage sans attache et s’attache à aller voir d’autres paysages que ceux que le quotidien et ses tracas affichent sans cesse sous son visage. Comme un canari, dès le matin, la grande magicienne chante sa propre mélodie, elle n’attend d’aucune chorale qu’on lui indique la partition ou le rythme à suivre, elle crée l’harmonie. Durant ses explorations, elle mène la troupe et suggère la direction, elle repère les dangers. Son chemin s’élèvera toujours vers les hauteurs et les sommets depuis lesquels se dessinent les sentiers à suivre, tel un visionnaire elle restera à courant-courant de ce qu’il faut avoir vu. De mon côté, le chemin descend à la cave, où coule toujours la source qui me retient au passé, à la recherche du souffle de longue haleine qui me permette de courir plus longtemps et chanter plus grave comme si j’accédais à une profondeur plus saine que la vaine intensité à laquelle jusqu’ici je n’avais de cesse de me raccrocher pour me sentir, un temps, plus vivante. La vie se colorait de jaune et je joie, les objets se mettaient à valser comme dans un tableau de Van Gogh et j’avais envie de danser avec eux pour ne plus cadrer avec le reste et n’en faire qu’à ma guise, instinctivement et dans l’élan, courir à perdre haleine et hurler tout mon saoul. Pour cela, et afin de renouer avec un réflexe primaire, presque enfantin s’il était restait évident et naturel, à la portée de l’adulte, mais c’était tout le contraire une fois ce dernier soumis aux conventions, maté par les réprimandes et le regard d’autrui en société, il me fallait régresser. Pour courir comme au premier jour, il me fallait sonder l’inutilité des limites et percer les brèches à travers lesquelles la lumière s’infiltrerait, s’imposer comme un exilé trop longtemps éloigné de sa terre, et qui y mettrait les pieds à nouveau pour y planter, libre et fort de son expérience nourrie de frustrations autant que d’espoirs, le drapeau de la réconciliation et les premières notes d’un accord capable de soulever d’un seul bond les solitaires et les bandes rivales, les riverains et ceux de l’autre bord, zombies sortis des ténèbres et enfants de chœur, tous ces destins dont les portraits en noir et blanc étaient affichés chez la grande magicienne,  et qui révélaient en un seul regard les faits et gestes de communautés sur des générations. Tous les matins, la vie des portraits reprenait son cours, comme un soutien venu de très loin, tandis que je reprenais la course en prenant soin d’élargir le périmètre géographique des mes trajets avant et après chacun des trois stades que je visitais sur mon parcours, de sorte à créer une constellation inédite avec de nouveaux repères dont je devenais moi-même la comète.

A vol d’alto #7

Souvent, trop souvent j’ai fait semblant d’être amoureuse, simplement parce que j’avais envie de l’être et pensais le devenir, tomber sous le charme, en adorant l’idée d’aimer. Plus rarement me suis-je sentie libre et attachée à la fois, capable d’aimer, d’être âme heureuse. Mon rêve de l’autre nuit me revient par bribes et je vais à sa recherche comme d’une paire de lunettes, en tâtonnant, en me demandant si je suis bien à l’origine de tout cela. Nous marchons jusqu’au prochain carrefour puis obliquons sur la gauche, je dis « PNL, dernier virage », nous entrons dans un immeuble et pénétrons dans un appartement sombre, humide et froid, lugubre, si je devais le colorer ce serait violet taciturne tel un réel enterrement. Un bonhomme dont la tête se distingue à peine du tronc, emmailloté dans un chandail comme on en porte plus de nos jours, nous prie de nous assoir sur un canapé délabré, Dieu que l’heure semble grave et les affaires sérieuses, le ton est protocolaire. Un verre d’eau nous est offert, j’aurais préféré de l’eau gazeuse. La pièce sent le chien mouillé et le tabac froid, la mort aussi. Le bonhomme qui nous fait face depuis le fond de son fauteuil nous donne certaines consignes, je redoute que le canapé sur lequel je tente de me stabiliser ne parte en lambeaux avant que la logorrhée ne prenne fin, qui plus est je dois réprimer un fou rire car tout cela ne rime à rien. Une clé est posée sur la table et à notre attention, une clé qui ne ressemble à rien elle non plus, et qui doit ouvrir une boîte aux lettres plus bas dans la rue, dans laquelle nous trouverons des effets personnels qu’il nous faudra jeter dans la première poubelle venue, en voilà une drôle d’idée. Je ne bronche toujours pas. Je me demande comment la grande magicienne parvient à tenir parfaitement assise tout en gardant un air sérieux, à moins que le spectacle ne la laisse perplexe sans qu’il n’y paraisse. Au moment de se lever et de prendre enfin congé de nous, le bonhomme fait un mouvement du bassin vers l’arrière pour nous céder le passage, de la perspective d’oiseau on croirait voir un gros pouf, un sourire s’esquisse sur les lèvres de la grande magicienne mais je fais celle qui n’y voit rien. Nous retrouvons l’air libre et la lumière du jour me paraît aveuglante tant l’obscurité était inquiétante quelques instants plus tôt, je me réjouis de sentir la chaleur du soleil me caresser comme pour m’imprégner de son odeur après m’avoir perdue de vue sans que je ne crie gare. Je me sens si soulagée à cet instant que j’aimerais partager ma joie avec la grande magicienne et trouver quelque chose d’intelligent à dire mais j’en suis encore à la chercher des yeux, aveuglée que je suis par le soleil dont je sens battre le centre comme si j’en avais avalé un rayon, et au moment où je veux demander à la grande magicienne s’il lui arrive la même chose que moi, à savoir de vivre une certaine forme d’intimité avec le soleil devenu si proche, mais je me rends compte que je m’adresse directement à l’astre lui-même qui a pris le visage de cette lumière que j’ai tant plaisir à capter jusqu’au plus profond de mon être, corps et âme.

A vol d’alto #2

Comme au premier jour, courir comme au premier jour, sauf qu’au premier jour de la vie, nous ne courons pas encore, nous ne marcherons pas avant quelques mois, nous naissons. Que faisons-nous si bien ce premier jour de la naissance dont nous ne retrouvons plus le naturel et la facilité tous les autres jours que la vie nous mettra sur le chemin, respirer et crier. Crier comme au premier jour, revenir à ce hurlement primaire au moment où l’oxygène entre dans les poumons et que nous sortons de cette zone de confort et de sécurité, qui sait si j’ai la moindre chance de percer le secret de la magie du premier jour en m’initiant au cri primaire. On m’a tellement dit que crier ne se faisait pas, courir en prenant ses jambes à son cou comme le font les enfants en poussant un hurlement, tout cela qui nous rapproche d’un réflexe enfoui mais présent et naturel en nous, tout cela passe après l’enfance pour des accès de folie, pourtant tout pousse à hurler et fuir à l’autre bout, ailleurs, pour trouver un endroit où respirer. Cet endroit lointain ne connaîtrait pas l’ombre d’un doute ni le moindre soupçon d’obscurité, l’idée même des ténèbres y serait étrangère, il suffirait de fermer les yeux pour trouver le repos de la nuit. Cet endroit où tout n’est encore que lumière, j’ai voulu l’envisager sur l’île.

Nous nous étions retrouvées, après avoir traversé de multiples états et de  nombreuses couleurs qui puisaient toutes leur source dans le sol volcanique de l’île, jusqu’à son extrémité méridionale, une partie plutôt abrupte avec pour issue l’océan qui se dégageait face à nous à perte de vue, plus rien d’autre des kilomètres à la ronde sinon la possibilité de reculer et revenir sur nos pas, avoir perdu notre temps. Nous avons trouvé un café en bout de piste, particulièrement bien aménagé en plein no-mans land, j’y serais restée des heures ne serait-ce que pour ne pas me rendre à l’évidence, notre avenir attendait derrière nous, il faudrait ensuite rebrousser chemin. Le prochain continent était invisible à l’horizon, tout s’arrêtait ici, au moins un temps. Face à tant de beauté, après des heures et des jours de marche passés à admirer, guetter et écouter, durant ces instants incessants d’étonnement et de ravissement, j’avais pris conscience de ce qui me tourmentait depuis le début et que je n’avais pas ressenti depuis des années et des relations avec d’autres personnes que la grande magicienne, le sentiment insidieux de peur qui me traversait à l’idée de la perdre. Tous les matins à nouveau, je m’étais surprise en train de la regarder comme pour la dernière fois et mon cœur se nouait dans ma poitrine sans raison apparente aucune, j’aurais pu faire comme si de rien n’était et continuer à donner le change pour ne pas créer un malaise plus grand encore, mais l’équilibre était bel et bien rompu à ce jour. Seules les couleurs décuplées pouvaient me consoler un peu, et aussi ce sentiment de n’être plus tout à fait sur Terre, mais bien exilée sur la Lune, loin des autres, loin d’elle. Cela permettait de justifier une certaine forme de distance qui s’était installée, je ne cherchais plus de vains sujets de conversations et m’installais dans le silence. Une fois posées dans ce café, avec la vue sur l’infini et le soleil sur nos visages, je la regardais en admirant les jolies couleurs de son visage détendu et souriant. Elle avait pris une teinte hâlée et rien dans son regard ne justifiait mon inquiétude croissante, rien ne rassurait non plus ma peur de la perdre, sinon sa présence ici maintenant, à la même table que moi et avec la même envie de se poser un instant après cette traversée d’un paysage aussi lunaire. J’ai bu la bière que nous nous sommes commandée comme si ce fut la première que je buvais de toute ma vie, avec l’envie de profiter de chaque gorgée comme si c’était la dernière. Je redoutais de ne plus rien avoir à dire, plus jamais, les paysages lunaires se passent de tout commentaire, c’est bien connu.